Biblia Koshodô no Jiken Techô – Tome 1 Chapitre 0

Ce jour-là, il y a six ans de cela, je descendais les collines de Kita-Kamakura, me promenant le long de l’étroite ruelle qui longeait les rails.

Imbibée de sueur, ma chemise aux manches retroussées à moitié collait à mon dos. Le chant agaçant des cigales résonnait inlassablement dans mes tympans, et on pouvait voir des hortensias partout. Hélas, l’été avait pris la place de la saison des pluies avant qu’ils n’aient fané.

À l’exception des surfeurs, ce n’était pas une saison que les locaux appréciaient particulièrement. Malgré que les plages de Yuigahama et d’Enoshima étaient déjà ouvertes au public, les collégiens et lycéens ici n’avaient pas spécialement envie d’aller jouer sur les plages du coin — du fait de l’affluence importante de touristes et de l’étrange couleur de rouille qui se trouvait dans l’eau quand la marée montait.

J’étais un élève de première scolarisé dans le lycée préfectoral situé sur le flanc de la montagne. On était dimanche, mais je devais aller à l’école pour récupérer un cahier que j’avais oublié, et me trouvais sur le chemin du retour. J’avais manqué le bus qui passait toutes les heures, et dû donc marcher jusqu’à la gare JR[1] malgré le fait d’avoir l’habitude de l’emprunter pour me rendre au lycée depuis chez moi. Ou vice-versa. Kamakura était entouré par les montagnes, et les routes ici étaient très étroites, ce qui rendait certaines zones particulièrement difficiles d’accès.

Je pouvais voir le quai de la station de Kita-Kamakura à ma droite. Il était vraiment long, et vu que l’entrée se trouvait uniquement de l’autre côté, je dus faire tout le tour pour pouvoir pénétrer dans la gare.

Il y avait des rangées de vielles maisons à ma gauche, et les arbres plantés dans leur jardin étaient immenses, source d’une quantité débordante de couleur verte.

Peu de gens était au courant, ou peut-être qu’ils s’en fichaient, mais il y avait une librairie de livres d’occasion dans cette ruelle.

Cette bâtisse en bois se trouvait là depuis tant d’années, mais la boutique n’avait jamais été baptisée. Il y avait à l’entrée de celle-ci un vieil écriteau dansant avec la brise où les mots « Achat de vieux livres, évaluation en toute honnêteté » inscrits dans une écriture flamboyante. Il ne pouvait pas beaucoup tourner par contre, sûrement du fait de la rouille.

J’étais sur le point de passer devant cette librairie dont j’ignorais le nom.

Cependant, quelque chose d’inattendu arriva alors. La porte coulissante en bois s’ouvrit en craquant, et une jeune femme en sortit.

Elle était vêtue de simples vêtements dont une blouse blanche sans manche ainsi qu’une chemise bleu marine. Ses longs cheveux étaient tressés derrière sa nuque, sa tendre peau blanche faisait honneur à ses larges et éblouissants yeux noirs, et il y avait une paire de fines lèvres sous son nez.

Elle était probablement plus vieille que moi, avec une apparence très différente de celle des gens que je connaissais, et était vraiment une très belle femme qui pouvait très bien attirer le regard des passants sur son passage. Elle paraissait cependant réservée, avec ses lèvres plissées comme le bec d’un petit oiseau tandis qu’elle produisait un son étrange et sourd.

— Fu- Fufu- Fu-

Il me fallut du temps avant de me rendre compte qu’elle était en train d’essayer de siffler. Peut-être qu’elle était un peu nunuche sur les bords.

Elle sortit un petit chariot de la vieille maison en bois sans étage, semblant apparemment être une employée de cette librairie de livres d’occasion qui se préparait pour son ouverture.

Elle ne s’arrêta pas pour me jeter un regard, moi qui me tenais juste à côté d’elle, pendant qu’elle était occupée à pousser le chariot jusqu’à sa destination. Une planche en bois avec une écriture peu soignée qui disait « Cent yens pièce » était posée sur le chariot, qui était sûrement utilisé pour y mettre les livres à prix cassés.

Elle était sur le point de rentrer dans la boutique, quand elle s’arrêta subitement devant l’écriteau. Elle lâcha un doux son — « Hein ? » — et donna un petit coup à la plaque métallique ce qui la fit tourner en grinçant. Cette dernière s’arrêta quand le verso de l’écriteau « Achat de vieux livres, évaluation en toute honnêteté » fit face à la rue.

Librairie antiquaire Biblia.

Je réfléchis pendant un moment et me rendis compte que c’était selon toute vraisemblance le nom de la boutique. Elle avait donc vraiment un nom. Elle rentra dans la boutique en sautillant légèrement à chacun de ses pas<–!with a bounce in each of her steps–>, et jusqu’au bout, elle ne me remarqua pas.

Qui est-elle ?

Je me souvins que cette boutique était tenue par un homme d’âge mûr au cheveux gris. Avait-il embauché une étudiante ?

Je me dirigeai en hésitant vers la librairie antiquaire Biblia, et jetai un regard furtif dans la boutique faiblement éclairée à travers la vitre de la porte coulissante. Il y avait un comptoir avec une caisse enregistreuse en face d’étagères, où étaient entassés tout un tas de livres. Je pouvais la voir derrière ces derniers à travers les interstices. La fille était apparemment immergée dans les livres alors qu’elle avait le nez plongé dans un très gros d’entre eux. De là où je me trouvais, je pouvais voir que ses yeux derrière ses lunettes étaient grand ouverts, brillants de mille feux. Il y avait des moments où elle gloussa, d’autres où elle acquiesça fermement, bref, elle ne restait pas passive.

Elle adorait vraiment lire.

Je suppose que c’est ce qu’on appelle se perdre complètement. Ses actions pouvaient paraître un peu excentriques, mais c’était la première fois que je voyais quelqu’un être aussi absorbé par la lecture d’un livre. On pouvait dire que j’étais particulièrement envieux. Que pouvait-elle bien lire ? Qu’y avait-il de si intéressant ?

Je posai ma main sur la porte coulissante, mais perdis toute volonté avant de pouvoir l’ouvrir. À quoi bon lui poser ces questions ? Je n’aimais pas du tout lire… La faute à cette « nature » en moi. Déprimé, je quittai l’entrée de la librairie et traînai péniblement mes pas jusqu’à la gare.

Sa silhouette, que j’avais aperçue dans l’étroite librairie, s’était imprimée dans mes rétines telle une peinture. Il y eut plusieurs tentatives de rebrousser chemin et de retourner à la boutique sur mon chemin jusqu’au quai de la gare, dans l’idée de pouvoir discuter avec elle. Ce n’arriva cependant pas.

Je pris la ligne Yokosuka pour rentrer chez moi.

Je n’avais pas l’impression que j’avais fait quoi que ce soit qui pourrait la faire rire. Ceux qui étaient capables de saisir la chance d’une rencontre étaient doués, et une personne ordinaire la laisserait passer dans la plupart des cas. Je n’avais simplement fait que ce qui était normal, telle une personne ordinaire.

Mais même à cette époque, il y avait des moments où je me répétais à moi-même — Qu’est-ce qui se serait passé si j’étais entré et que j’avais fait connaissance avec elle ? Peut-être que ce tournant aurait transformé ma vie.

Enfin, ce genre de suppositions sont vaines. Elles auraient été sans fin si j’avais continué m’y attarder.

Permettez-moi de mettre fin à ce prologue.

Ceci est une histoire impliquant de vieux livres. Elle concerne les vieux livres en eux-mêmes, ainsi que les histoires des personnes impliquées.

Les livres légués ne contiennent pas seulement des histoires originales, mais également leur propre histoire. Même si l’un d’entre eux est vendu, cette phrase s’appliquerait toujours. Qui plus est, si je le pouvais, j’ajouterais que toutes les « histoires » ne sont pas heureuses. Certaines peuvent être tellement abominables que personne ne veut y faire face, mais elles sont comme tout ce qui a existé dans ce monde.

Je m’appelle Daisuke Gôra. J’ai 23 ans cette année. Les vieux livres en rapport avec moi ne sont autres que ceux de l’Intégrale de Sôseki.

Bien, permettez-moi de vous raconter mon histoire.

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