Biblia Koshodô no Jiken Techô – Tome 1 Chapitre 1

J’ai toujours eu du mal à lire depuis que je suis petit.

Bien entendu, les livres dactylographiés étaient encore pire pour moi. Après un long moment passé à tourner les pages et à lire chaque mot, je me sens extrêmement frustré sans que je sache pourquoi. Mon cœur se met à hurler de toutes ses forces, mes paumes deviennent moites, et au final, mon humeur en prend un coup. On peut dire que je suis bibliophobe…

De ce fait, j’ai beaucoup souffert à l’école. Peu importe la matière, il y avait toujours des manuels avec des mots imprimés dessus. Ça allait tant que je devais prendre des notes pendant le cours, mais mes notes en anglais et en littérature moderne étaient catastrophiques vu que je devais apprendre par cœur. Je pouvais sentir mes poils se hérisser à chaque fois que j’entendais « Compréhension de lecture ».

J’en avais parlé à ma mère et à mes professeurs, mais tout ce que j’en héritai fut quelques encouragements tout en me disant qu’il n’y avait rien à faire si je n’aimais pas les livres. Il était naturel pour chacun d’avoir ses propres forces et faiblesses, alors je n’avais pas trop à m’en soucier.

Leur sollicitude me touchait vraiment, mais ils se méprenaient complètement sur mon problème. Je ne détestais pas lire, c’était juste que je ne pouvais pas le faire, même si je le voulais. À chaque fois que je lisais, mon corps se crispait.

Si ce malentendu ne s’était jamais dissipé, c’était en partie parce que je n’étais pas doué pour expliquer les choses, et pire, parce que je n’avais pas du tout la tête d’un lecteur assidu. Où que j’allais, ma silhouette large et imposante et mon corps musclé étaient trop frappant. Quiconque me voyait pensait que j’étais tout sauf un intellectuel. J’étais toujours choisi dès qu’il était question de festivals du sport ou de rencontres sportives, et j’étais souvent invité pour rejoindre les clubs de sport.

Hélas, je ne m’intéressais pas spécialement au sport. Je voulais lire. J’avais souvent postulé au rôle du libraire de la bibliothèque de l’école, et je ne prenais pas du tout ça pour une corvée de ranger les livres comme tout un chacun le pensait. À cette époque, j’adorais regarder les tranches des livres d’un bout à l’autre d’une étagère. Il n’y avait aucun problème tant que je me contentais de m’imaginer parcourir leurs pages.

À ce propos, cette « phobie » n’était pas arrivée de manière naturelle. Il y avait une raison derrière. C’est l’histoire de l’intégrale de Sôseki, et le prélude à mon histoire.

C’était arrivé avant que j’entre en primaire. Un jour pluvieux de printemps, j’étais en train de lire tout seul dans la chambre d’ami au premier étage.

Je suppose que je devrais d’abord décrire ma maison.

Ma maison était située à Ôfuna, une ville juste entre Yokohama et Kamakura, et c’était un endroit touristique très prisé pour ceux qui empruntaient la ligne Est de la Japan Railway en provenance de Tokyo.

Il y avait une immense statue de Guanyin[1] sur la colline près de la gare d’Ôfuna. Elle avait vraiment l’air impressionnante éclairée par la lumière, mais le visage blanc qui apparaissait entre les arbres était plutôt effrayant. Cependant, mise à part cette Guanyin qui veillait sur cette terre vingt-quatre heures sur vingt-quatre, c’était une ville on ne peut plus banale.

Jadis, il y avait une autre attraction touristique. C’était le studio cinématographique, un des rares au Japon. Il avait été abandonné quand je suis entré au collège, mais j’avais souvent entendu ma grand-mère en parler. Il avait à une époque soutenu l’Âge d’Or de l’industrie cinématographique japonaise, je n’y connaissais rien vu que je ne regardais pas beaucoup de films.

Le « Restaurant Gôra » situé juste à côté du studio cinématographique était ma maison, et la spécialité de ma famille était très ordinaire : un katsudon avec des petits pois et des cornichons.

Mon arrière-grand-père était celui qui avait ouvert ce restaurant, puis ma grand-mère avait repris le flambeau plus tard. Les employés du studio venaient manger là par le passé, et notre restaurant tournait à plein régime. Hélas, une fois que je suis devenu adulte, il n’y avait plus autant de clients.

Ce n’était pas parce que notre restaurant était mal noté, mais parce que le nombre de travailleurs avait diminué à mesure que le nombre de films produits par le studio avait baissé. Un jour, grand-mère licencia tout le monde et commença à s’occuper seule du restaurant.

Nous vivions au premier étage de ce restaurant, ma grand-mère, ma mère et moi. Mon père était mort avant ma naissance, et ma mère m’avait mis au monde en rentrant dans sa ville natale. Soit dit en passant, c’était ma grand-mère qui m’avait prénommé « Daisuke ».

Pendant que ma mère travaillait dans une société spécialisée dans l’alimentaire à Yokohama, ma grand-mère était chargée de mon éducation. J’avais droit à dix sermons pour chaque erreur que je faisais, allant des tâches ménagères quotidiennes à l’angle d’inclinaison parfait. En tant qu’unique petit-fils, je n’avais pas souvenir d’avoir été choyé.

Ma grand-mère avait beaucoup de menton, et semblait plutôt gentille, mais son regard était aussi exceptionnellement perçant que celui de Guanyin sur la colline.

Quoi qu’il en soit, revenons-en à mon histoire. Ce jour-là, j’étais dans le salon au premier étage pour chercher un livre d’images. Je me souviens que ce livre était « Guri et Gura », et à cette époque, j’étais encore un enfant obéissant qui adorait lire. Pas seulement les livres d’images, mais également quelques livres pour enfants avec des furiganas dans leur titre, et je me souviens que je tannais les adultes pour qu’ils m’achètent de nouveaux livres à chaque fois qu’on allait à la librairie.

J’avais fini par en avoir marre de lire des livres à la maison, et je m’ennuyais. La pause déjeuner se terminait, et on pouvait entendre des clients discuter et la télévision au rez-de-chaussée. Je voulais sortir, mais je ne pouvais pas vu qu’il pleuvait dehors.

Je sortis du salon et me dirigea vers la chambre de ma grand-mère au bout du couloir. C’était une pièce typiquement japonaise orientée nord, très étroite, et le plafond était incroyablement bas. Notre maison avait subi un bon nombre de travaux d’extension, alors la disposition des pièces était assez étrange.

Ma grand-mère m’avait dit de ne pas entrer dans sa chambre sans raison particulière, mais j’avais une idée en tête — chercher des livres.

Il y avait une immense étagère adossée au mur de cette pièce typiquement japonaise, et naturellement, les livres de grand-mère y étaient rangés. Il semblerait que ma grand-mère aux allures de Guanyin Bodhisattva avait été jadis une mordue de littérature, et j’avais entendu dire qu’à l’époque, elle dépensait la grande majorité de son argent de poche gagné en travaillant au restaurant dans les livres.

Les livres que grand-mère collectionnait étaient pour la plupart des vieux textes de littérature japonaise datant de l’ère Meiji et Taisho, et le moi de cette époque ne pouvait comprendre le contenu de ces livres. Mais avec une telle quantité de livres, je pensais qu’il y avait peut-être des livres pour enfants. Et donc, me voilà, les yeux pleins d’attente.

Je me mis à sortir les livres un à un tout en vérifiant leur contenu. À cette époque, je ne comprenais pas les kanjis, et j’avais laissé les livres à même le sol sans prendre la peine de les ranger avant de prendre le suivant sur l’étagère. Au final, j’ignore si j’étais en train de chercher un livre ou de mettre le bazar.

À mesure que l’ouverture laissée par les livres que j’avais retirés s’agrandit, je remarquai une boite tout en bas remplie de livres de poche. Comme ils étaient petits, je pensai que c’était peut-être des livres pour enfants, et m’approchai pour lire. Le nom était imprimé sur le verso, mais malheureusement, c’était en kanjis pour la plupart, et il n’y avait qu’un livre avec des hiraganas. Je commençai à lire lentement cette ligne :

— Et… puis.

Quel genre de livres était-ce ? Au moment où j’étais sur le point de sortir la boite de l’étagère :

— Qu’est-ce que tu fiches ?

Une profonde voix brailla juste au-dessus de ma tête, me prenant totalement de court. Je jetai un œil derrière moi et vis ma grand-mère, vêtue de ses vêtements de cuisine tandis qu’elle baissa la tête dans ma direction. Quand est-ce qu’elle était montée à l’étage ? Ses longs yeux minces qui me rappelaient Guanyin Bodhisattva[2] me fichaient vraiment la trouille.

Je m’assis sur le tatami recouvert par les livres.

Je me souvins immédiatement de la deuxième partie de la phrase quand ma grand-mère me disait de ne pas entrer dans sa chambre, « Même si tu venais à entrer, tu ne dois surtout pas toucher aux livres sur l’étagère. Ce sont des choses qui me sont très précieuses. »

À ce moment-là, je savais ce que j’avais à faire. Ma grand-mère était sévère, mais elle m’aurait pardonné si je m’excusais avec sincérité. En tout cas, ça avait été le cas quand je m’étais amusé à aligner les chaises du restaurant pour en faire un tunnel. Je m’assis comme il faut en seiza et courbai la tête, pour m’excuser-

Mais la réaction de ma grand-mère dépassa de loin toutes mes attentes. Elle m’attrapa par les épaules violemment et me gifla deux fois alors que j’étais complètement sous le choc. Elle n’y alla pas de main morte vu qu’elle ne retint pas ses coups. Mes épaules et cuisses s’écrasèrent contre la pile de livres, et elle me souleva avant que je ne pusse pleurer. Ces yeux énervés de Guanyin Bodhisattva m’horrifiaient tellement que je n’étais pas loin de me pisser dessus. Ce fut la première et la dernière fois que je fus battu par ma grand-mère.

— … Je t’interdis de lire ces livres, dit grand-mère d’une voix rauque, avant d’ajouter, La prochaine fois, tu ne fais plus partie de la famille.

J’acquiesçai lentement sans dire mot.

Pour être honnête, de là à en conclure que cet incident fut la cause de ma « phobie », il y a un pas que je ne franchirais pas, étant donné que je ne suis pas psychologue. Ce ne fut qu’une fois devenu adulte que j’y vis une raison plausible.

Cependant, une chose est sûre : je ne fus plus en mesure de lire de texte imprimé depuis que j’avais dû faire face à la colère noire de ma grand-mère. Naturellement, je n’étais plus jamais entré dans sa chambre depuis l’incident.

J’ignorais quand ma grand-mère avait remarqué ce changement en moi. Mais nous n’avions jamais discuté de cet évènement après toutes ces années. Peut-être que c’était un souvenir douloureux pour elle aussi.

Il aura fallu attendre quinze ans après l’incident en question pour que le sujet revienne sur la table. Alors que je lui rendais visite à l’hôpital où elle venait d’être admise :

— Tu sais, ce jour où je t’ai frappé, commença-t-elle soudainement, j’avais vraiment été choquée de te voir dans ma chambre. Tu ne l’avais jamais fait avant, n’est-ce pas ?

Le ton de sa voix sonnait comme si c’était arrivé la semaine d’avant, et il me fallut un long moment avant de digérer ses mots et comprendre de quoi elle parlait.

À ce moment-là, nous n’étions plus ce que nous étions avant ; que ce soit ma grand-mère, qui parlait, et moi, qui écoutais. J’étais plus grand que la moyenne et j’avais atteint ma majorité, tandis que ma grand-mère déjà pas très grande à la base était devenue bien plus fine et fragile, et au fur et à mesure que son état de santé se dégradait, le restaurant ferma de plus en plus souvent.

À cette époque, c’était bientôt la saison des pluies, et il pleuvait des cordes dehors. À chaque fois qu’on passait d’une saison à une autre, les migraines de ma grand-mère se réveillaient. Hélas, comme elle ne montrait aucun signe d’amélioration, elle fut admise à l’hôpital pour faire un bilan de santé. J’étais très occupé, notamment à la recherche d’un travail, et après un entretien chez une entreprise, je m’étais rendu à l’hôpital pour lui rendre visite. Je trouvais d’un coup inexplicable le fait que je discutais de ce qui s’était passé quand j’avais cinq ans tout en étant vêtu d’un costume.

— Je n’ai jamais voulu te frapper. C’était de ma faute, je suppose.

Je fixai du regard la clarté qui pouvait se dessiner dans les yeux de ma grand-mère, et sentis que l’ambiance était assez pesante.

— Non, je n’aurais jamais dû entrer dans ta chambre à la base. T’en fais pas pour ça.

Je ne lui en voulais pas pour ce qu’elle avait fait. C’était la seule et unique fois qu’elle m’avait frappé, mais elle avait toujours cette expression triste tout en parlant.

— J’ai souvent pensé que si tu pouvais lire des livres maintenant, ça bouleverserait complètement ta vie.

Je frottai légèrement mes sourcils avec mes doigts. Peut-être bien. À l’université, j’avais abandonné mon acharnement à vouloir lire des livres et accepté l’invitation du club de judo. Au bout de quatre ans, j’avais atteint un honorable Dan[3] et m’étais classé parmi les meilleurs du tournoi du quartier. J’étais devenu plus fort, les muscles autour de mon cou et de mes épaules étaient plus robustes, et j’avais accru ma force physique.

— … Peu importe si je ne peux pas lire de livres maintenant.

Certes, ce fut ce que j’avais dit, mais ce n’était qu’à moitié vrai. Ma vie universitaire avait été bien plus enrichissante que le reste de mon parcours scolaire — mais si j’avais pu lire des livres, elle aurait été complètement différente.

— Vraiment ?

Grand-mère soupira en fermant les yeux. Je pensais qu’elle était sur le point de s’endormir, et après un moment, elle se mit à parler :

— … Avec quel genre de personne vas-tu te marier ?

— Hein ?

Le brusque changement de sujet de conversation me prit par surprise. C’était exactement comme quand elle me parlait et se mettait à utiliser des mots bizarres que je ne pouvais pas comprendre. Je sentais que quelque chose n’allait pas.

— Il est trop tôt pour parler de mariage, dis-je en regardant l’entrebâillement de la porte.

S’il y avait eu une infirmière qui passait par là, je lui aurais demandé d’entrer.

— Peut-être que ça serait une bonne chose pour toi d’épouser une femme qui aime les livres. Tu ne peux pas les lire, mais elle pourra toujours te raconter toutes sortes d’anecdotes intéressantes à leur sujet… Enfin, c’est assez compliqué, étant donné que les rats de bibliothèque préfèrent les gens qui partagent la même passion, dit grand-mère d’un ton taquin.

J’ignorais si elle plaisantait, ou si sa conscience était en train de s’échapper vers un endroit bizarre. Puis elle sembla se remémorer de quelque chose avant d’ajouter :

— … Quand je ne serai plus de ce monde, je te lèguerai tous mes livres.

C’était comme si on m’avait lancé de l’eau froide au visage, et je n’étais pas du genre à pouvoir faire semblant de garder mon calme et à m’adapter à la situation.

— Que-Qu’est-ce que tu racontes… Il est trop tôt pour ça, non ? murmurai-je doucement.

Mon grand-père et mon père étaient mort avant ma naissance, alors c’était la première fois que j’entendais un proche tenir ce genre de discours. Grand-mère ferma les yeux tout en esquissant un sourire narquois. Il semblerait qu’elle pouvait déceler l’anxiété en moi comme à livre ouvert.

Elle avait une tumeur maligne au cerveau, et il n’était plus qu’une question de temps avant qu’elle n’en succombe. Je ne lui avais pas donné les résultats des examens détaillés, mais elle s’en était sûrement rendu compte à l’attitude de ma mère et à la mienne. Nous n’étions pas de taille à tromper Guanyin Bodhisattva.

Je finis par comprendre ce que ma grand-mère essayait de me dire.

C’était les paroles qu’elle voulait transmettre à son petit-fils avant le moment fatidique — ses dernières volontés.

Le temps que je me rappelle des livres de ma grand-mère, plus d’un an s’était écoulé depuis ses funérailles, c’est-à-dire en plein milieu du mois d’août 2010. Après être sorti diplômé de l’université, je continuai à vivre chez moi à Ōfuna, et alors que j’avais enfin fini par m’extirper du lit vers midi, j’entendis ma mère me crier de l’extérieur de la maison :

— Descends, Paressuke.

J’étais intrigué par le fait que ma mère, qui travaillait normalement à cette heure-ci, était à la maison. Je me rappelai alors qu’on était dimanche. Franchement, j’étais incapable de savoir quel jour on était depuis que la fin des cours.

Je baillai tout en sortant de ma chambre, et me rendis compte que la porte au bout du couloir était ouverte. Il semblerait que maman était dans la chambre typiquement japonaise de grand-mère.

— Aïe.

Je me cognai durement le front contre l’encadrement de la porte alors que j’étais sur le point d’entrer. Un craquement se fit alors entendre.

— Qu’est-ce que tu fiches, Paressuke ? Arrête de détruire la maison.

Maman grommela tout en se tenant debout au centre de la pièce. Sa tête touchait presque l’abat-jour de la lampe fluorescente, et malgré notre différence de taille, elle était tout de même assez grande.

— La porte n’est pas très haute ici.

Je me frottai la tête en râlant. J’ai déjà mentionné avant le fait que du fait de multiples agrandissements de la maison, l’agencement des pièces était devenu un peu bizarre. Même si on dirait qu’elle est plus basse que de quelques centimètres, cette différence se voit malgré tout.

— Tu n’es pas encore réveillé, voilà tout. Personne ne s’est jamais cogné ici avant toi.

Je ne pensais pas. Il y avait un bout de scotch noir collé sur l’encadrement de la porte, et il était déjà là aussi loin que je m’en souvenais. Quelqu’un s’était clairement cogné là avant moi, et il aurait été déprimant si j’avais été le seul à avoir été imprudent.

— Je suis en train de ranger les affaires de ta grand-mère…

Elle parla avant de s’arrêter en milieu de phrase, avant de marquer une pause, pour visiblement pousser un soupir.

— … Ah, franchement, c’est embêtant d’être deux personnes de grande taille dans cette pièce. Viens t’assoir.

Je m’assis en tailleur devant ma mère, assise en seiza, elle. Elle avait un menton large, de longs yeux minces, et était capable de dire des choses cruelles en gardant un visage de marbre. Mis à part la taille, elle était le portrait crachée de grand-mère. Maman avait deux grandes sœurs — mes tantes — et c’était elle qui ressemblait le plus à grand-mère.

Hélas, cela ne lui plaisait pas vraiment d’avoir tant hérité de sa mère, et pire, cette grande ressemblance devait même l’agacer. Je n’avais jamais vu maman parler calmement avec grand-mère plus de cinq minutes, et elle avait même sûrement choisi de travailler ailleurs plutôt que de reprendre le restaurant Gôra justement parce qu’elle voulait éviter de la voir.

— Ça fait plus d’un an que ta grand-mère est décédée. Je me demande si on ne pourrait pas faire un peu de ménage dans toutes ses affaires, dit-elle.

C’était exactement comme elle l’avait dit. Nous avions tout un tas de cartons pliés en dessous de nous. Les vêtements et bijoux de grand-mère avaient déjà été répartis entre les trois sœurs, et les seules choses qui restaient dans cette maison n’avaient pas été touchées. Ce bazar me remémora cet incident quand j’avais cinq ans. Je décidai de jeter un œil dans la chambre pour me changer les idées, mais soudain, je remarquai une différence notable.

— Où sont les livres de grand-mère ?

L’étagère accolée au mur était complètement vide, pas un seul livre ne s’y trouvait.

— Ils sont là-dedans. J’ai dit que j’allais les ranger, non ? Tu ne m’écoutais pas ?

Maman grommela tout en toquant les cartons à côté d’elle.

— Tu vois la maison de retraite près du carrefour Sekiya ? Je connais quelqu’un qui y travaille, il y construit une salle de lecture et il s’est récemment mis à collecter des livres. Il était si heureux quand je lui ai proposé les livres de ta grand-mère, il m’a alors dit qu’il en voulait autant que possible. Je lui ai dit que j’allais envoyer notre Paressuke.

— Comment tu peux m’appeler comme ça quand tu parles à des inconnus ?

Bien entendu, ce Paressuke en question faisait référence à moi. Le « suke » de mon prénom, Daisuke, avait été ajouté au mot « paresse », et elle m’appelait vraiment par ce surnom devant tout le monde.

— C’est le cas après tout. Tu bayes vraiment aux corneilles à la maison de toute façon.

— … C’est pas comme si je le voulais non plus.

Je n’avais toujours pas trouvé de travail. Un jour, j’avais reçu une offre d’une société de construction à Yokohama, mais cette dernière avait mis la clé sous la porte en février dernier. En ce moment, je me rendais toujours dans des salons pour l’emploi, mais je n’arrivais toujours pas jusqu’à la case entretien. Je ne sortais pas d’une université prestigieuse, et je n’avais pas de points forts particuliers, si ce n’est ma force physique. Et la crise économique n’arrangeait pas vraiment les choses.

— T’es trop difficile. Tu devrais essayer de passer les concours pour entrer dans l’armée ou dans la police dans ce cas. T’as hérité de mon super physique, alors ça ne serait pas si mal de pouvoir en profiter.

Je ne répondis pas. Ce n’était pas la première fois qu’on me conseillait d’entrer dans l’armée ou la police. Mon dan de judo était clairement un avantage, mais après quatre années passées dans le club de judo, j’avais parfaitement compris que je n’avais pas vraiment l’esprit de compétition. Ce n’était pas que les travails physiques étaient trop fatiguant, mais c’était plus que je préférais un travail plus simple où je n’allais pas devoir endosser la responsabilité de la sécurité et de la paix du pays.

— Au fait, au sujet des livres.

Je changeai de sujet et rangeai temporairement cette conversation au plus profond de mon cerveau.

— Grand-mère prenait vraiment grand soin de ces livres. On n’est pas obligés de les donner…

— C’est pas grave, répondit maman. Elle a bien dit qu’elle te les léguait à sa mort, non ? Tu l’as oublié ?

— Non, mais j’ai pas l’impression que c’est ce qu’elle attendait de nous.

Je pensais que grand-mère voulait que, tout en étant libre de les partager, nous les chérissions. Cependant, maman se contenta de hocher négativement la tête.

— Tu ne comprends toujours pas ? Son slogan, c’était en gros « on ne peut rien emporter dans l’au-delà ». Ça a été le même refrain à la mort de ton grand-père, elle n’a pas hésité à se débarrasser de son héritage. Elle avait ce genre de mentalité.

À ce sujet, je n’avais pas souvenir du moindre objet laissé par grand-père à grand-mère. Grand-père était mort il y a longtemps, et on m’avait dit que ça datait de quand ma mère venait d’entrer en primaire. Il avait eu un accident de voiture en une chaude journée d’été exactement comme celle d’aujourd’hui, alors qu’il rentrait du Kawasaki Daishi[4].

— Les choses seraient différentes si tu pouvais vraiment lire, non ?

Non, je n’allais pas les lire, ou pour être plus précis, j’en étais incapable. Ils auraient juste servi de décoration chez moi de toute façon. Peut-être que ce n’était pas une mauvaise idée de les donner à quelqu’un qui pouvait les lire.

— Très bien, et si j’allais livrer ces livres maintenant ?

Je jetai un rapide regard dans la pièce. Les livres des étagères n’étaient pas dans les cartons, mais éparpillés sur le tatami. Il fallait d’abord que je les range dans des cartons.

— Ainsi soit-il. Mais avant que tu n’y ailles, il faut que je discute de quelque chose avec toi.

Maman souleva une pile de livres à côté d’elle et la posa devant moi. Il y avait une trentaine de livres au total, et ils étaient petits et fins comparés aux autres, de la taille d’un simple manga shônen. Je sentis comme une douleur aiguë alors que les mauvais souvenirs refirent surface en moi. C’était les livres que j’avais voulu prendre avec moi à l’époque, mais ce fut la première fois que je remarquai que c’était l’intégrale des œuvres de Sōseki. Cette collection incluait le livre « Et puis ».

— Je m’étais dit qu’elle avait peut-être oublié qu’elle avait caché de l’argent dans ces livres, alors je les ai feuilletés un à un.

C’était donc ce qu’elle faisait. Maman ignora ma surprise, se saisit d’un livre où étaient imprimés les mots « VIIIè volume : Et puis », et me montra la couverture intérieure.

— Regarde ce que j’ai trouvé.

Il y avait une petite ligne écrite au pinceau sur le côté droit de l’espace blanc. L’écriture n’était pas très belle, et l’angle et l’espacement des lettres étaient subtilement étranges :

« Sōseki Natsume,

pour M. Yoshio Tanaka. »

Telles étaient les deux lignes écrites. « Sōseki Natsume » était écrit tout au milieu, tandis que « pour M. Yoshio Tanaka » était presque au bord.

— C’est la signature de Sōseki Natsume, pas vrai ? Ça serait vraiment formidable si elle était authentique !

Les yeux de maman étaient illuminés, mais je ne pouvais pas ressentir le même enthousiasme. Ça aurait été incroyable si elle était authentique, mais rien du tout si c’était une fausse.

Je pris les livres, les feuilletai, et l’odeur du vieux papier envahit mes narines. Je sentis que la zone autour de mon cœur se mit à se refroidir au moment où j’aperçus les mots imprimés alignés de bout en bout des pages. Je tournai les pages frénétiquement jusqu’à atteindre la dernière page, et trouvai la date d’impression tout en haut de celle-ci. Le livre avait été imprimé le 27 juillet de la 31e année de l’ère Showa, et l’éditeur était « Iwanami Shoten ».

— … C’est l’année juste avant que grand-mère se marie.

J’étais perplexe. Est-ce que Sōseki Natsume était encore vivant à cette époque ? Je pensais que c’était quelqu’un qui avait vécu il y a très longtemps.

— C’est qui ce Tanaka ?

Ma grand-mère s’appelait Kinuko Gôra, un nom complètement différent. Si Sōseki Natsume avait réellement signé un autographe à cette personne, alors comment ma grand-mère s’était retrouvée avec ?

— Aucune idée. Peut-être que c’est le nom du précédent propriétaire de ces livres. Ils semblent avoir été achetés dans une librairie de vieux livres.

Maman tendit sa main et tourna les pages. Il y avait un marque-page de la taille d’une carte de visite à l’intérieur du livre, et le prix de la collection entière semblait y être inscrit. L’écriture était un peu effacée, mais les mots étaient : « 34 tomes, première édition, 3500 yens ». Je ne connaissais pas vraiment les prix de l’époque, mais si c’était une collection complète, le prix n’était-il pas trop bas ? À moins que ce ne fusse une farce-

Je retins ma respiration.

En y regardant bien, je me rendis compte qu’il y avait écrit « Librairie antique Biblia » dans un coin de la facture. L’image de ce beau profil en train de lire dans cette boutique à l’éclairage tamisé me vint immédiatement à l’esprit. C’était la librairie près du lycée que je fréquentais plus jeune.

— J’aimerais savoir combien vaut toute cette collection. Si c’est un souvenir, ça serait du gâchis de le donner comme ça, mieux vaut alors le garder à la maison. Je ne connais personne qui s’y connaisse, et toi ?

Je descendis de mon scooter près de la station Kita-Kamakura, et rangeai mon casque sous le siège.

Je me saisis du sac contenant l’intégrale de Sōseki qui était sur le panier à l’avant du scooter. Après tant d’années, je me tenais à nouveau devant la librairie antique Biblia. Les alentours n’avaient pas changé depuis la dernière fois, contrairement à moi. Il y avait une ruelle étroite que les véhicules ne pouvaient emprunter, une vieille maison en bois, une balançoire rouillée, et très peu de piétons.

Cette boutique était sûrement là du temps de la jeunesse de ma grand-mère. Il devait être impossible pour une fille de restaurateurs d’avoir assez d’argent pour se payer des livres neufs. Elle avait réussi à rassembler autant de livres parce qu’elle les achetait dans ce genre de boutiques. Telle était la conclusion à laquelle j’étais arrivée pendant que je réfléchissais à la situation.

J’étais venu ici pour que le propriétaire me donne une estimation de l’intégrale de Sōseki, et lui demander si ma grand-mère était vraiment venue dans cette boutique. Et puis, je me réjouissais à l’idée de pouvoir revoir cette beauté que j’avais croisée quand j’étais en première.

Il y a six ans, je regardais à l’intérieur de la boutique à chaque fois que je passais devant, mais je ne rencontrais à chaque fois que le regard noir du commerçant aux cheveux blancs alors qu’il continuait de marcher. À cette époque, je me sentais un peu mal à l’aise à l’idée d’entrer et de lui parler sans une bonne raison. Comme j’en avais une aujourd’hui, ça devrait aller.

Sur la porte coulissante était accroché un panneau « Ouvert ». Je jetai un regard à l’intérieur, et m’aperçus qu’il n’avait pas changé depuis toutes ces années. Il y avait plusieurs grandes étagères, et un comptoir en face.

Quelqu’un était assis derrière ce dernier.

Ce n’était pas le froid propriétaire, mais une fille visiblement jeune et de petite taille. Elle avait la tête baissée, alors je ne pouvais pas voir son visage. Je sentis mon corps se mettre à chauffer, à l’idée que c’était peut-être elle que j’avais aperçue ce jour-là. Avant que je ne m’en rende compte, j’avais ouvert la porte coulissante, provoquant un bruit sec.

La caissière leva la tête, et la température montante de mon corps se mit à décroitre un peu. De grands yeux se dessinaient sous une petite frange, et sa peau était aussi bronzée que celle d’un élève de primaire après les vacances d’été. Elle était vêtue d’une chemise blanche similaire à celle des uniformes de lycéens, et n’était pas la fille que j’avais rencontrée il y a six ans. C’était quelqu’un d’autre.

Une lycéenne à son petit boulot — non, peut-être que c’était la fille du propriétaire, vu que leur visage partageait une certaine ressemblance. Elle jeta un regard vers le sac en papier dans mes mains.

— Ah, vous êtes venu acheter de vieux livres ?

Elle m’accueillit avec une voix pleine d’entrain. Je n’étais là ni pour acheter ni pour vendre, mais juste pour faire estimer une collection intégrale dédicacée. Peut-être que j’étais ferme à ce sujet.

Mais à ce moment-là, il aurait été délicat de faire marche-arrière. Je décidai de d’abord lui poser la question.

Il y avait tout un tas de livres dans les allées entre les étagères, et il m’était difficile de me frayer un chemin du fait de ma corpulence. Il était presque impossible de prendre les livres tout en dessous. Comment un client était-il censé acheter ces livres ?

La fille se leva derrière le comptoir. Il semblerait qu’elle était élève dans mon ancien lycée, à en juger par sa veste et sa jupe. Vu qu’elle était vêtue de son uniforme en beau milieu des vacances d’été, elle devait avoir eu ses activités de club dans la matinée.

— … Je ne suis pas venu acheter ni vendre, mais pour vous demander de vérifier quelque chose pour moi. Est-ce possible ? C’est au sujet de livres que ma grand-mère a achetés dans cette boutique.

Je jetai un œil en direction de la fille pour voir sa réaction, mais elle se contenta d’attendre calmement que je continue. Je posai le sac en papier contenant l’intégrale de Sōseki sur le comptoir, et sortis le livre « VIIIè volume : Et puis ». J’enlevai la jaquette du livre et montrai la doublure à la fille. Elle plissa les yeux tout en approchant son visage.

— C’est cette signature.

— Waouh ! C’est écrit Sōseki Natsume ! C’est un vrai ?

Pendant un instant, je restai pantois, ne sachant pas quoi répondre. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle me pose la question.

— Je n’en ai pas la moindre idée. C’est la raison de ma venue ici.

— Je vois… Hum, que faire ?

Elle croisa les bras tout en me regardant. Pourquoi est-ce que c’était elle qui me posait des questions maintenant ?

— … Vous ne pouvez pas dire si c’est un vrai ou non ?

— Ah, c’est impossible pour le moment. Le chef n’est pas là, et personnellement, je ne m’y connais pas trop, dit-elle sans une once d’hésitation.

— Quand est-ce qu’il reviendra ?

Au moment où je posai cette question, la fille me dévisagea en fronçant les sourcils à tel point qu’ils se touchèrent.

— … Il a été hospitalisé.

Elle baissa un peu la voix. À ce sujet, la boutique avait fermé il y quelques temps. Peut-être que le propriétaire se sentait déjà mal.

— Il est malade ?

— Non… Enfin, il s’est blessé à la jambe… Si vous y tenez, je vais apporter ces livres à l’hôpital pour qu’il les examine. Ah, franchement, quelle plaie !

Son explication se transforma instantanément en lamentation, mais je fus un peu choqué d’apprendre que le propriétaire travaillait toujours malgré son hospitalisation. Est-ce que la librairie tournait toujours correctement dans ces conditions ?

— Mais il est à l’hôpital général d’Ōfuna, alors ce n’est pas trop loin. C’est à quinze minutes à vélo d’ici.

— … Ah, cet hôpital, ne pus-je m’empêcher de murmurer.

Il se trouvait près de chez moi, et à chaque fois que j’entendais le mot hôpital, je pensais immédiatement à celui-là. C’était là que ma mère m’avait mis au monde, et là que ma grand-mère avait rendu l’âme.

— Quoi qu’il en soit, laissez-les ici pour l’instant. J’ai encore quelques séances de club prévues cet été, et je ne sais pas si je pourrais aller à l’hôpital maintenant. Est-ce que ça vous dérange si ça prend un peu de temps ?

J’y réfléchis pendant quelques instants. C’était un peu gênant de lui demander ouvertement d’apporter les livres à l’hôpital. Je ne comptais pas les vendre si c’était des vrais, et le cas échéant, il aurait été embêtant pour elle de devoir les rapporter ici. Au moment où j’étais sur le point de dire ça, elle prit la parole en premier :

— Euh, est-ce que vous vous rendez souvent à l’hôpital général d’Ōfuna ?

— … C’est juste à côté de chez moi.

Son visage s’éclaira immédiatement.

— Dans ce cas, pourriez-vous les apporter vous-même à l’hôpital ? Je vais prévenir le chef, et comme ça, il pourra les examiner pour vous sur le champ.

— Hein ?

Je n’avais jamais entendu parler de quelqu’un qui se rendrait à l’hôpital pour faire examiner des vieux livres, et pire, la boutique n’allait pas toucher un centime à cause de ça. Cet effrayant propriétaire risquait même d’en avoir une attaque.

— Non… ça serait trop gênant…

Ne m’ayant visiblement pas entendu, elle avait déjà ouvert son téléphone et était en train de pianoter rapidement sur le clavier. En un instant, elle avait envoyé un message, et quand elle referma son téléphone, elle me sourit à belles dents.

— C’est bon, message envoyé ! Maintenant, vous pouvez y aller quand bon vous semble.

À ce moment-là, je ne pouvais plus faire marche arrière. Je me contentai donc d’acquiescer en silence.

Environ quinze minutes plus tard, j’atteignis le parking de l’hôpital général d’Ōfuna.

Le bâtiment blanc de six étages était aveuglant sous les rayons de soleil d’été. Cet hôpital était devenu le plus grand du coin depuis qu’il avait été rénové il y a dix ans de cela. Il y avait une grande cour devant l’entrée, mais il n’y avait aucun patient en vue que ce soit sur les chemins ou sur les bancs, uniquement l’écho du chant des criquets.

Je portai le sac en papier contenant l’intégrale de Sōseki dans les mains. Je traversai les portes automatiques et pénétrai dans le bâtiment. Le hall climatisé était rempli de personnes en attente d’une consultation.

Alors que je me demandais encore ce que je faisais là, je montai les marches menant à l’unité chirurgicale. C’était la première fois depuis que j’étais venu récupérer le corps de grand-mère.

Grand-mère avait rendu l’âme un mois après notre conversation au sujet des livres. Après qu’elle eut vent de sa mort prochaine, elle avait dit qu’elle voulait aller aux sources chaudes de Kusatsu en guise de dernier souvenir. Son état était encore assez stable, et vu que c’était sa dernière volonté, le médecin en charge lui donna la permission.

En compagnie de ma mère et de moi, elle semblait vraiment pleine d’énergie et apprécia à sa juste valeur son voyage aux sources chaudes. Il semblait que même ses petits différends avec ma mère n’étaient plus qu’un lointain souvenir, et elle ne ressemblait en rien à une personne mourante. Cependant, une semaine après être rentrée à Ōfuna, elle s’évanouit et mourra sans reprendre conscience. Sa vie s’était éteinte comme la flamme d’une bougie, comme si elle l’avait prévu, et ses proches furent sous le choc avant même de se faire du souci pour elle.

J’écris mon nom sur le cahier que me tendit l’infirmière, et me rendis jusqu’à la chambre qu’elle m’avait indiqué. Avant que je ne sois prêt mentalement, je me retrouvai devant la pièce en question. Je poussai un bref soupir, me préparai mentalement, et toquai.

— Bonjour.

Il n’y eut aucune réponse. Je toquai à nouveau à la porte, mais toujours pas de réponse. Je jetai un œil à travers l’entrebâillement de la porte.

Je fus immédiatement stupéfait par la vision qui s’offrait à moi.

C’était une chambre élégante et bien éclairée. Il y avait un lit d’hôpital ajustable juste à côté de la fenêtre. Le matelas s’enfonçait légèrement au milieu, et une femme aux longs cheveux vêtue d’un pyjama blanc crème s’y trouvait, les yeux fermés.

Elle devait s’être assoupie tout en lisant un livre. Le livre ouvert était posé sur ses cuisses, et il y avait une jolie et délicate arête sous ses sourcils, avec une paire de lunettes à monture épaisse posée dessus. Ses lèvres étaient légèrement ouvertes, et son beau visage tendre me disait quelque chose — c’était celui de la personne que j’avais croisée devant la librairie Biblia six ans auparavant. Son visage était un peu plus mince, mais pour le reste, il n’avait pas tant changé que ça. À cet instant, elle semblait même encore plus belle.

Il y avait plusieurs piles de livres alignées sur le lit, formant comme une petite rue. Elle avait apporté tant de livres, mais pas dans le but de tuer le temps. Et les infirmières n’avaient rien trouvé à y redire ?

Tout à coup, elle se réveilla, se frotta les yeux, et regarda dans ma direction.

— … Aya ?

Elle prononça un nom qui ne m’était pas familier. Sa voix était douce et claire, ce qui me prit de court. C’était la première fois que j’entendais son nom.

— Est-ce que les livres sont là…?

Elle semblait m’avoir pris pour quelqu’un d’autre, sûrement parce qu’elle ne portait pas correctement ses lunettes. Ce n’était pas une bonne idée de ne rien dire, alors je me raclai la gorge pour m’éclaircir la voix.

— … Bonjour.

Cette fois-ci, j’avais parlé de façon claire pour qu’elle m’entende. Ses épaules tressautèrent de surprise, et elle ajusta ses lunettes. En faisant ça, elle fit malencontreusement tomber le livre du lit.

Un petit cri résonna dans la pièce.

Je n’avais pas vraiment réfléchi et j’avais agi rapidement. J’avais bondi dans la pièce et avais rattrapé le livre que je pouvais à peine tenir d’une main. Il n’était pas si grand que ça, mais il était particulièrement lourd. Il y avait un titre imprimé sur la couverture blanche, « Adieu, scéance photo. 2 août, à l’hôtel en haut de la montagne ». Il paraissait un peu vieux, et une partie de la couverture était cornée vers l’extérieur et un peu noircie.

Je pensais avoir bien fait, mais en levant la tête, je l’aperçus la couverture tirée jusqu’à sa poitrine. Sa main se tenait au niveau du bouton d’appel d’urgence sur le mur, et ses yeux écarquillés témoignaient d’une timidité manifeste. N’importe qui aurait été choqué en voyant un inconnu musclé faire son irruption dans la pièce comme ça. Je me relevai immédiatement et pris frénétiquement mes distances.

— Pardon, je suis venu vous poser des questions au sujet des livres de ma grand-mère. Je me suis rendu à la librairie à Kita-Kamakura, et la fille là-bas m’a dit de venir ici… Vous n’avez pas reçu son message ?

La main qui était sur le point de presser le bouton s’arrêta net. Elle jeta un œil à l’ordinateur portable posé sur sa table de chevet, en plissant ses yeux pour regarder l’écran — et son visage vira au rouge écarlate après ça.

— …Nom d’un chien.

« Nom d’un chien » ? Je la dévisageai d’un air ahuri. Elle baissa profondément les yeux, et ses magnifiques cheveux me firent face. C’était la première fois que je voyais quelqu’un me regarder comme ça.

— T-Toutes mes excuses… Euh, ma petite sœur vous a… causé quelques tracas… dit-elle d’une voix à peine audible, jusqu’à trébucher sur un mot tandis que ses oreilles devinrent encore plus rouges. Je m’excuse de vous avoir fait faire tout ce chemin… Je suis la propriétaire de la librairie antique Biblia, je m’appelle Shioriko Shinokawa.

À ce moment-là, je finis par comprendre ce qui se passait. La fille de la librairie était sa petite sœur, et cette dernière avait dit qu’elle allait envoyer un message. Autrement dit, il y avait eu un changement de propriétaires.

— Il y avait un autre propriétaire avant vous, n’est-ce pas ? Un homme aux cheveux blancs.

— … C’était mon père…

— Votre père ? demandai-je, et elle acquiesça.

— Il est mort l’an dernier… et j’ai repris la boutique…

— Je vois. Toutes mes condoléances.

Je me courbai. L’an dernier, j’avais également perdu un membre de ma famille. Je me sentais un peu plus proche d’elle.

— Merci…

La pièce plongea immédiatement dans le silence. Elle détourna le regard du mien, et regardait simplement la zone près de ma gorge. Elle avait une personnalité introvertie et timide, complètement différente de ce à quoi je m’attendais. Bien entendu, elle demeurait toujours aussi belle, mais j’avais l’impression d’avoir été un peu à côté de la plaque jusqu’ici. Comment quelqu’un avec une telle personnalité était censé s’occuper de clients ? Ce n’était pas mes affaires, mais je ne pus m’empêcher de m’inquiéter à ce sujet.

— Est-ce que par hasard vous auriez donné un coup de main à votre père à la boutique il y a quelques années ? demandai-je, ce qui la laissa bouche bée. Il m’arrivait de passer en face de la librairie de temps à autre quand j’étais au lycée, vu qu’il était juste à côté.

— O-Oh, vraiment… Oui, ça m’est arrivé une fois…

Ses épaules se détendirent quelque peu. Il semblerait qu’elle était un peu moins sur ses gardes maintenant.

— Euh…

Elle tendit timidement sa main. Est-ce qu’elle voulait me serrer la main ? Je posai avec hésitation le sac en papier et essuyai mes mains moites sur mon jean. Puis, elle me dit gentiment :

— … Le livre, s’il vous plaît…

J’avais complètement fait fausse route. Au moment où elle dit ça, je me rendis compte que je tenais toujours le livre « Adieu, séance photo » dans les mains.

— Il doit vraiment coûter cher.

Je lui tendis le livre, en disant ça comme pour chasser le malaise ambiant. Elle pencha la tête sur un côté d’un air pensif, et je n’arrivais pas à déterminer si je devais prendre ça pour un oui ou pour un non.

— C’est la première édition… mais il n’est pas en très bon état… Il doit valoir dans les 250 000 yens.

— 200-…

Sa réponse calme m’avait pris au dépourvu. Ce livre poussiéreux ? Je jetai un regard sceptique sur la couverture, mais elle ne continua pas son explication. Elle posa négligemment le livre de 250 000 yens sur la table de chevet, et tendis à nouveau sa main dans ma direction. Et c’est pour quoi cette fois-ci ?

— … Pourrais-je jeter un œil aux livres que vous avez ?

Je regardai là où ses yeux étaient posés, et réalisai que c’était le sac en papier contenant l’intégrale de Sōseki. Je me sentais vraiment mal à l’idée de déranger les gens pour si peu. Je fis passer ma langue sur mes lèvres sèches.

— En fait, je ne suis pas venu pour les vendre. Alors que je faisais le ménage dans les affaires de ma défunte grand-mère, j’ai trouvé une signature sur cette collection de livres… Il semblerait qu’elle ait été achetée dans votre boutique il y a longtemps. Pourriez-vous m’aider à estimer sa valeur ?

Si elle avait montré le moindre signe d’hésitation, j’aurais immédiatement repris les livres.

Cependant, Shioriko Shinokawa continua à me regarder comme une personne complètement différente, et je sentis une forte volonté dans ses yeux.

— Je vous en prie, laissez-moi y jeter un œil, répondit-elle avec une voix claire. Ah, c’est la nouvelle édition d’Iwanami Shoten.

Elle avait regardé dans le sac que je lui avais tendu, et ses yeux s’étaient instantanément illuminés. Elle ressemblait tout simplement à un enfant en train d’ouvrir son cadeau d’anniversaire. Elle sortit les livres un par un, en commençant par le premier volume, et se mit à les feuilleter. Les noms des œuvres étaient imprimés sur les tranches, avec notamment « Je suis un chat »[5] et « Botchan »[6], les seules titres avec lesquels j’étais familier.

Elle continua à feuilleter les livres, le sourire sur ses lèvres grandissant au fur et à mesure qu’elle avançait. Elle acquiesça de temps à autre, plissa les yeux, ou tenta même par moment de siffler sans y parvenir, comme j’avais pu la voir faire six ans auparavant. Il semblerait qu’elle ne se rendait pas compte de ce qu’elle était en train de faire, et c’était vraisemblablement une habitude quand elle était trop absorbée par un livre.

(… Ah, c’est celle-là.)

C’était cette expression qui était gravée dans ma mémoire, ce visage complètement absorbé par la lecture d’un livre et qui trahissait une certaine joie. Elle continua à lire, et je pris une chaise et m’assis en silence.

Elle s’arrêta soudain de siffler. Le « VIIIè volume : Et puis » était sur ses cuisses. Elle baissa la tête avec une mine soucieuse, et regarda la signature sur la couverture en paraffine, mais sans y prêter plus attention que ça. Elle se mit une fois de plus à tourner les pages, et se pencha soudain vers l’étiquette indiquant « 34 volumes, première édition, 3500 yens » pour l’inspecter de plus près. Le prix semblait attirer son attention pour une raison ou une autre.

Shinokawa posa le livre dédicacé sur ses cuisses et continua à feuilleter les autres livres. Enfin, elle se remit à feuilleter le volume huit méticuleusement.

— C’est bien ce que je pensais, murmura-t-elle doucement avant de lever la tête dans ma direction. Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre si longtemps. J’ai désormais ma petite idée sur ce qui se passe.

— Alors ?

— Malheureusement, cette signature est une fausse, dit-elle avec une voix désolée.

Mais je ne fus pas particulièrement surpris, je m’en étais déjà plus ou moins douté.

— Vous en êtes sûre ?

— Oui. Les dates ne correspondent pas du tout. Sōseki Natsume est mort en l’an 5 de l’ère Taisho, et cette édition est sortie en l’an 31 de l’ère Showa… c’est-à-dire quarante ans après.

— Quarante ans…

Il n’y avait plus aucun doute sur l’authenticité de cette dédicace. Une personne décédée n’aurait jamais pu signer un livre publié quarante ans après sa propre mort.

— Dans ce cas, ces livres ne valent pas grand-chose ?

— Oui… Cette collection est une édition de poche. Elle a été réimprimée à plusieurs reprises, et il y en a beaucoup dans les librairies de livres anciens. Cependant, la préface est bonne, et l’emballage vraiment complexe. C’est ordinaire, mais c’est un très bon livre. Je l’aime beaucoup.

Elle parlait comme si elle complimentait un vieil ami, et son visage et sa voix étaient complètement dénués de réserve, contrairement à quelques minutes plus tôt. Elle paraissait plus calme, et c’était vraisemblablement sa véritable personnalité.

— Iwanami Shoten fut la première maison d’édition à publier l’intégrale des œuvres de Sōseki. Le fondateur, Shigeo Iwanami, était un proche de Sōseki, et a souvent eu affaire avec les disciples de ce dernier. Ensemble, ils publièrent la première collection complète, et les préfaces de chaque volume de celle-ci ont été écrites par un de ces disciples, Komiya Toyotaka.

Il n’y avait aucune pause dans son explication. Plus je l’écoutais, plus j’étais naturellement absorbé par celle-ci.

— Et donc, il y a plusieurs éditions de l’intégrale de Sōseki ?

— Celle d’Iwanami Shoten n’est pas la seule. Un certain nombre d’éditeurs ont publié la collection sous ce nom. En comptant les éditions incomplètes, il devrait y avoir pas moins de 30 versions différentes.

— … C’est incroyable, dis-je à voix haute par inadvertance.

— N’est-ce pas ? Je pense qu’il doit être l’auteur le plus apprécié au Japon.

Shioriko Shinokawa semblait être d’accord avec moi vu qu’elle acquiesçait. Cependant, ce n’était pas tant son explication qui m’épatait, mais plutôt sa façon de le faire. Je me sentais coupable mais en même temps soulagé de ne pas avoir pu me faire comprendre. Mon cœur était tout simplement tiraillé.

Je jetai un œil au « VIIIe volume : Et puis » qui avait été laissé à l’abandon.

— Du coup, je suppose que cette signature n’est donc qu’un gribouillis sans signification particulière.

Ce fut la première fois qu’elle marqua une pause alors qu’elle avait été si prompte pour répondre précédemment.

— … C’est une façon de voir les choses, je pense…

Elle paraissait extrêmement soucieuse, et ses sourcils se touchaient presque. Je ne pouvais m’empêcher de me demander ce qui la dérangeait.

— Est-ce qu’il y a un problème ?

— Ce n’est pas grand-chose je pense, mais il y a un détail qui me chagrine… C’est peut-être un peu déplacé de ma part, mais est-ce que votre grand-mère était du genre à laisser des marques sur ses livres ?

— Hein ? Non, je ne crois pas.

Je secouai la tête négativement. J’avais bien du mal à l’imaginer faire ça.

— Elle chérissait vraiment ces livres… et elle interdisait même sa famille d’y toucher. Elle pouvait se mettre dans une colère noire quand quelqu’un y touchait sans faire exprès.

Toucher les livres de grand-mère était un tabou dans la famille, et à part moi, tous les autres membres de la famille le savaient bien. Même ma mère, qui ne s’entendait pas avec elle, n’avait jamais osé braver cet interdit. Personne d’autre à la maison ne s’intéressait vraiment aux livres, alors personne n’avait jamais vraiment pensé à y toucher de toute façon.

— Je pense que cette explication pourrait être plausible… mais ça aurait été une autre histoire si elle avait écrit son propre nom…

Shinokawa sortit le « VIIIe volume : Et puis » du boitier et ouvrit la couverture. Tout en étant assis sur la chaise, je me penchai en avant et jetai à nouveau un œil à la signature.

« Sōseki Natsume

Pour M. Yoshio Tanaka »

Les traits étaient plutôt fins témoignant de légers coups de pinceau, et en y regardant de plus près, l’écriture semblait féminine. C’était une écriture loin d’être extravagante, et facile à imiter, mais elle ne ressemblait pas du tout à celle de grand-mère.

— Quelqu’un a vendu cette collection complète à Biblia, et ma grand-mère l’a achetée.

En entendant mes mots, elle leva les yeux du livre.

— … C’est donc ce qui s’est passé…

— Est-ce que c’est le précédent propriétaire de ces livres qui a écrit ça ? Ou est-ce que ça a été écrit par ce « Yoshio Tanaka » ?

— Non, je ne crois pas que ce soit le cas.

Elle sortit la carte avec le prix du livre et me la montra. « 34 Volumes, première édition, 3500 yens ».

— Cette carte a été utilisée quand mon grand-père a ouvert Biblia. C’était il y a 45, 46 ans.

Autrement dit, grand-mère avait acheté l’intégrale de Sōseki à cette époque. En utilisant le calendrier occidental, ça devrait tourner autour de… Je me retrouvai subitement incapable de faire le calcul. Enfin, peu importe.

— Il n’y a pas écrit « Livre contenant des notes manuscrites » sur la carte.

Elle pointa du doigt le prix et continua :

— S’il avait été acheté dans notre librairie, on aurait d’abord vérifié l’état des livres, comme je l’ai fait tout à l’heure. On remarque facilement ce genre de notes à des endroits visibles comme celui-ci, et on le précise alors sur la carte. Sinon, il y aurait un risque que les clients demandent compensation.

— … Ah.

Je vois. À ce moment-là, je compris parfaitement. Il n’y avait rien d’étrange à ce que la carte de prix indique quand le livre a été « vandalisé ».

— Par conséquent, ce livre n’avait pas la fausse signature au moment où votre grand-mère a acheté ce livre dans notre boutique.

Je croisai les bras. Pour une raison ou une autre, le sujet de conversation avait étrangement dérivé. Si nous avions vu juste, la personne qui a fait cette fausse signature n’existait pas. Comment était-ce possible ?

— Ah…

Une idée me traversa soudain l’esprit.

— … Peut-être que grand-père l’a écrit.

— Votre grand-père ?

— Il est mort il y a plusieurs dizaines d’années, et je ne l’ai jamais rencontré. Si je me souviens bien, il avait accidentellement touché à l’étagère de grand-mère, et ils s’étaient disputés à cause de ça…

D’après ma mère, grand-père était tout proche de se faire chasser de la maison cette fois-là. S’il avait non seulement touché ses livres, mais en plus griffonné des mots dessus — ça ne m’étonne pas que grand-mère m’avait passé un savon quand j’y avais touché. Peut-être que ça lui avait remémoré de mauvais souvenirs. « La prochaine fois, tu ne fais plus partie de la famille. » Elle s’était vraisemblablement souvenue de ce que grand-père avait fait ce jour-là.

— Je ne vois vraiment pas qui d’autre aurait pu faire une chose pareille. Personne n’osait toucher à cette étagère.

Mais Shinokawa secoua légèrement la tête.

— Je ne crois pas.

— Hein ?

— Je ne pense pas qu’elle ait pu être faite par d’autres membres de la famille… Je pense plutôt que c’est votre grand-mère qui en est l’auteur, conclua-t-elle.

— Comment pouvez-vous en être si certaine ? demandai-je.

Comment en était-elle arrivée à cette conclusion ? Pourquoi paraissait-elle si sûre d’elle ?

— Si quelqu’un d’autre avait griffonné ça, votre grand-mère n’aurait jamais laissé le livre en l’état. Il ne semble pas que quelqu’un ait tenté d’effacer ces mots… et même si ça s’était avéré impossible, il aurait été facile d’en racheter un nouveau. Comme je l’ai déjà dit, ce livre coûte une bouchée de pain. Il y a eu bon nombre de réimpressions, et ils en vendent même dans les librairies de livres neufs.

— Mais… elle ne semble pas l’avoir écrit. Peut-être que quelqu’un d’autre l’a fait, et qu’elle ne s’en est pas rendue compte…

Je me tus en plein milieu de ma phrase. C’était hautement improbable. La Guanyin Bodhisattva de la famille Gôra n’aurait jamais pu passer à côté de ça. Si quelqu’un avait vraiment touché à ses livres, elle s’en serait rendu compte, pas de doute là-dessus.

(… Grand-mère a vraiment écrit ça ?)

Si c’était le cas, ce n’était pas un simple gribouillis. Grand-mère devait l’avoir fait pour une raison précise. Je fronçai les sourcils tout en croisant les bras.

— Il y a un autre point qui me turlupine. C’est au sujet de cette carte…

J’étais soudain sans voix. Je levai la tête, et Shinokawa regarda ses jambes en état de choc. Ses longs cheveux noirs recouvraient son visage.

— … Enfin… Je suis vraiment désolée… murmura-t-elle doucement, avant de retrouver l’attitude qu’elle avait avant d’examiner l’intégrale de Sōseki.

Je n’avais pas la moindre idée de ce pourquoi elle s’excusait.

— Hein ? Comment ça ? demandai-je.

— Quoi qu’il en soit… Je suis désolée de vous avoir dérangé…

— Hein ? Pardon, mais pourriez-vous répéter ce que vous venez de dire ?

Sa voix était à peine audible, alors je tendis les oreilles, mais Shinokawa était presque sur le point de battre en retraite vers la fenêtre. Est-ce que j’avais dit quelque chose d’étrange ? Tout en me posant la question, sa gorge blanche se mit à vibrer, et une voix étrange sortit de sa bouche.

— Je… Je voulais juste déterminer si cette signature était authentique… mais je me suis laissée emporter et j’ai dit beaucoup de choses…

Je commençais à me sentir encore plus perdu.

— O-On m’a déjà dit par le passé… qu-que je parle trop quand il est question de livres.

À ce moment-là, je remarquai que mon visage se reflétait sur la fenêtre. Il y avait un homme musclé assis sur une chaise ronde, broyant du noir, les sourcils froncés, ses longs yeux plissés au regard perçant. Il donnait l’impression d’être un psychopathe tout juste sorti de prison. J’avais involontairement arboré le regard de ma grand-mère, que j’avais hérité d’elle, alors que j’étais perdu dans mes pensées.

— J-Je suis vraiment désolée de vous avoir pris tant de votre temps… dit-elle en rangeant le « VIIIè volume : Et puis » dans le sac en papier.

Et au moment même où elle était sur le point de finir sa phrase…

— Vous ne me causez aucun problème !

Je me rendis alors compte que ma voix était trop forte. Ceci la fit trembler de peur alors que le sac en papier et le livre tomba, et elle se mit à gesticuler nerveusement. Elle parvint à le rattraper avant qu’il ne tombe par terre, et poussa un soupir de soulagement, mais en réalisant que je la fixais du regard, elle se couvrit le visage de façon embarrassée.

— … Je vous en prie, continuez où vous en étiez.

Cette fois-ci, je parlai avec une voix délibérément douce. Elle me regarda avec une mine inquiète de derrière le sac. Elle semblait complètement différente de la personne qui m’avait expliqué tant de choses de manière éloquente quelques instants plus tôt.

— Quand j’étais petit, j’ai eu une mauvaise expérience avec les livres, et du coup, je me suis retrouvé dans l’incapacité d’en lire. Cependant, j’ai toujours voulu lire, alors ça me ferait très plaisir d’entendre vos histoires, dis-je sans réfléchir.

Jusqu’à ce jour, personne n’avait jamais été en mesure de comprendre cette « phobie » qui est la mienne. Elle écarquilla les yeux, sûrement parce qu’elle ne comprenait pas. Au moment où j’étais sur le point de laisser tomber, elle retira le sac qui couvrait son visage, et ses grands yeux noirs avaient repris vie. Il semblerait qu’il y avait eu un déclic en elle, son attitude ayant subitement changé.

— Vous ne pouvez pas lire parce que vous avez été réprimandé par votre grand-mère ?

Sa voix était claire et nette. Cette fois-ci, ce fut moi qui fut sous le choc.

— Comment le savez-vous ?

— Votre grand-mère semblait être le genre de personne qui se mettait en colère quand quelqu’un touchait à sa bibliothèque. Mais ce « personne n’osait y toucher » signifie qu’elle était la seule… Étant donné qu’elle se mettait en colère pour ça, je suppose qu’il n’y a rien d’étonnant à ce que vous ne puissiez pas lire…

J’en perdais mon latin. Elle avait vu juste avec une facilité déconcertante. Il semblerait qu’elle était perspicace tant qu’il était question de livres.

Je posai mes mains sur mes genoux, et me rassis. Je voulais vraiment entendre la suite de son explication.

— J’adore vraiment les vieux livres… C’est comme si ces livres qu’on transmet de génération en génération avaient leur propre histoire… et pas seulement celle qu’ils contiennent.

Elle marqua une pause et me regarda droit dans les yeux comme si c’était la première fois qu’elle remarquait mon existence.

— … Pourrais-je connaître votre nom ?

— Daisuke Gôra.

— M. Gôra, en fait, il y a un autre point qui m’interpelle.

Au moment où j’entendis mon nom, je fus instantanément surpris. C’était comme si la distance entre nous s’était réduite.

Elle me tendit à nouveau la carte où était écrit « 34 volumes, première édition, 3500 yens ».

— Il y a un « sceau de propriété » sur cette carte.

— Hein…? Ah, en effet.

— Ici.

Elle prit un livre de l’intégrale de Sōseki et retira la jaquette. C’était le « XIIè volume : Le pauvre cœur des hommes ». Elle ouvrit la couverture, il n’y avait aucun signe de signature sur la doublure intérieure en papier. À la place, se trouvait un sceau en forme d’hortensia.

— Ceci est un sceau de propriété, une marque que le ou la propriétaire des livres a apposé sur sa collection. C’était jadis très populaire en Chine et au Japon, et il existe toutes sortes de sceaux, en fonction des goûts de l’utilisateur. Ils fonctionnent de la même façon que les sceaux classiques : ceux composés de mots sont plus courant, mais il en existe aussi avec ce genre de motifs. La personne qui l’a utilisé devait aimer les hortensias.

— Waouh…

J’ignorais tout ça, et elle m’en bouchait vraiment un coin. Cependant, j’eus immédiatement un soupçon.

— Dans ce cas, ça veut dire que ce livre devrait aussi en avoir un ? demandai-je en regardant le « VIIIè volume : Et puis » sur ses cuisses.

S’il y avait un sceau aussi voyant, il devrait être facile à remarquer.

— Non, et c’est ce qui cloche. En fait, ce « Et puis » est le seul de la collection à ne pas avoir de sceau.

— … C’est bizarre, non ?

— Très.

Je baissai le regard et poussai un soupir. Parmi les 34 livres, tous les livres avaient un sceau, mais pas de signature, sauf un qui portait une signature, mais pas de sceau. J’étais de plus en plus déconcerté.

— … Comment votre grand-mère s’est-elle retrouvée à acheter cette collection à notre librairie ? Vous ne lui avez jamais demandé ?

— Non… Je sais seulement qu’elle achetait souvent des livres avant de se marier… C’est ce que m’ont dit ma mère et mes tantes, mais peut-être qu’elles n’en savaient pas plus que ça. Personne ne s’intéressait vraiment à ces vieux livres, il faut dire.

— … Vraiment ? dit-elle en posant sa main refermée contre le bout de ses lèvres, avant de reprendre, Dans ce cas, je ne vois qu’une seule autre possibilité, le volume 8 a…

Shinokawa s’arrêta net, et je me dépêchai de regarder mon reflet dans la vitre. Cette fois-ci, je ne voyais pas de regard noir. Ce n’était sûrement pas à cause de mes yeux.

— Oui ? Le volume 8 a quoi ? demandai-je avec anxiété, alors qu’elle paraissait très hésitante.

Après un certain temps, elle posa subitement son index contre ses lèvres.

— … Pourrions-nous garder cette conversation entre nous ?

— Hein ?

— Nous sommes en train de nous immiscer dans la vie privée de votre grand-mère.

J’hésitai un bref instant, puis j’acquiesçai :

— … Je comprends.

Si ma grand-mère était en vie, ça aurait été une autre histoire, mais ça venait de faire tout juste un an depuis sa mort. Étant son petit-fils, on allait sûrement me pardonner d’avoir un peu regardé dans sa vie privée. Je mourrais vraiment d’envie d’en apprendre plus à ce sujet.

— En fait, les réponses étaient déjà là quand vous êtes venu m’apporté ce livre, M. Gôra.

— Comment ça ?

— Sans cette signature ou cette carte, personne n’aurait jamais su que ce livre avait été acheté dans une librairie de vieux livres. Votre grand-mère voulait sûrement que sa famille pense ça, M. Gôra.

— Hein ?

J’écarquillai les yeux. Je n’avais aucune idée d’où elle voulait en venir.

— Quoi qu’il en soit, grand-mère a acheté ce livre à la librairie antique Biblia, et elle a fait cette signature après, si j’ai bien compris.

— C’était ce que je pensais jusqu’ici, mais c’est en fait plus compliqué qu’il n’y paraît.

Elle ouvrit le « VIIIè volume : Et puis », puis toucha la signature sur le revêtement intérieur.

— C’est comme si la dédicace était à l’attention de quelqu’un d’autre. Normalement, dans ce genre de situations…

Elle marqua une pause en réalisant que cette explication ne me convainquait pas.

— Ce genre de dédicace est généralement une note écrite pour quelqu’un en signe d’appréciation ou d’estime. Et dans ce cas, le nom écrit là devrait être le propre nom de l’auteur et le nom de la personne à qui est dédicacé le livre.

Une dédicace. Je vois. Je venais d’apprendre encore quelque chose, et j’acquiesçai pour lui demander de continuer.

— Il n’y a pas de dédicace type. Normalement, on écrit le nom de la personne au milieu, suivi de la signature de celui qui dédicace… autrement dit, celle de l’auteur. Mais sur ce livre, c’est l’inverse.

C’était comme écrire une adresse. Il était vrai que « Sōseki Natsume » était au milieu, tandis que « Pour M. Yoshio Tanaka » était écrit sur le côté gauche.

— Peut-être que c’est simplement parce que grand-mère ne s’y connaissait pas ?

— C’est possible… mais il y a quelque chose d’encore plus étrange. M. Gôra, pourquoi votre grand-mère aurait-elle écrit le nom du destinataire de cette dédicace ? Si elle voulait faire passer ce livre pour un livre dédicacé par un auteur célèbre, elle aurait simplement pu écrire le nom de ce dernier. Il n’était pas nécessaire d’y ajouter un autre nom.

Depuis que j’avais vu cette signature, je m’étais toujours demandé qui pouvait bien être ce Yoshio Tanaka — qui était-il au juste ?

— … Je pense que c’est l’inverse.

La voix de Shinokawa était monotone, mais ses yeux noirs scintillaient d’excitation. J’étais une nouvelle fois sous le charme de ses paroles, et approchai ma chaise du lit.

— … L’inverse ?

— Pour quelque chose qui est censé avoir été écrit d’une traite, l’équilibre entre les mots et la signature est un peu étrange. Et si ce n’était pas le nom de Sōseki Natsume qui était écrit sur ce livre, mais celui de Yoshio Tanaka ? Et qu’ensuite, votre grand-mère ait ajouté le nom de Sōseki… Tout devient plus clair de cette façon.

— Hein, mais… ce type appelé Tanaka n’est pas un auteur, pourquoi aurait-il signé ce livre ?

— Je ne crois pas que c’était dans l’idée de se faire passer pour son auteur.

Elle rougit tout en répondant.

— Peut-être est-ce un cadeau ? Il n’est pas rare de voir un expéditeur signer un cadeau avec son nom.

— Ah…

Autrement dit, ce Yoshio Tanaka aurait donné ce livre à grand-mère.

Je me souvins soudain des paroles de grand-mère quand elle était encore en vie — que ceux qui aiment les livres préfèrent les gens comme eux. Grand-père n’était pas quelqu’un qui appréciait la lecture, et il aurait été naturel que grand-mère s’entende bien avec les hommes ayant des goûts similaires à elle.

Je sortis de ma profonde cogitation. Si tel était le cas, ça n’avait aucun sens.

— Mais grand-mère a acheté cette collection complète à Biblia, pas à Tanaka.

— En effet. M. Tanaka ne lui a vraisemblablement donné que ce tome. Peut-être que votre grand-mère était venue chez nous acheter la collection complète après avoir reçu le « VIIIè volume : Et puis » dédicacé. Puis, elle s’est sûrement débarrassée du livre en double. Vu que le volume aujourd’hui entre vos mains n’a pas de sceau, et qu’il n’y a aucune indication de signature sur la carte de prix, cette hypothèse expliquerait tout.

— Mais pourquoi aller aussi loin ?

— Afin que ce livre ne soit pas vu par les membres de la famille… en utilisant une collection complète pour l’y cacher, personne ne remarquerait que c’était un cadeau. Ça aurait été trop voyant s’il n’y avait eu qu’un seul livre de la collection dans sa bibliothèque. C’est pour cette raison qu’elle a acheté la collection complète des 34 volumes chez nous… et elle a délibérément laissé cette carte dans le huitième tome en guise de « preuve » qu’elle l’avait bien acheté dans notre librairie.

— Et pour ce qui est de la signature ?

— À mon avis, elle a été ajoutée juste au cas où. Ce n’était pas dans l’idée de faire croire à sa famille que c’était un vrai, mais plutôt que c’était un « gribouillis laissé par le précédent propriétaire ».

Je songeai à ce que j’avais pensé après avoir vu la signature pour la première fois. Je me doutais que ça pouvait être un faux, mais je n’avais jamais cru que c’était autre chose qu’un gribouillis. J’étais tombé dans le piège laissé par grand-mère.

— … Était-ce vraiment nécessaire d’aller aussi loin ? murmurai-je.

Qu’est-ce qui pouvait bien effrayer cette grand-mère qu’était la mienne, qui ne semblait avoir peur de rien, pour aller aussi loin ?

— Tout ceci appartient au passé… et je sens qu’il y a une raison derrière tout ça, dit-elle prudemment.

J’avais également réalisé qu’il y avait une « raison ». Mes arrière-grands-parents étaient toujours en bonne santé quand ma grand-mère s’était mariée. Contrairement à aujourd’hui, il y avait bien plus de situations où des gens se voyaient en cachette… Au final, grand-mère avait eu un mariage arrangé avec grand-père. C’était quelque chose que Yoshio Tanaka n’avait jamais pu faire.

Je me souvins alors de ce que m’avait dit ma grand-mère dans ce même hôpital, quand elle s’était soudainement mise à parler de potentielle épouse pour moi juste après avoir exprimé ses remords de m’avoir giflé. Était-ce à cause de « Et puis » qui lui avait remémoré son propre mariage ? Dans ce cas, c’est pour cette raison qu’elle avait dit « Quand je ne serai plus de ce monde, je te lèguerai tous mes livres ». Elle se disait vraisemblablement que ce n’était pas grave si nous voyions cette signature.

Pour grand-mère, tout cela était sûrement lié.

— Mais pourquoi l’avoir rangé dans l’étagère ? Elle aurait pu le cacher ailleurs.

C’était la seule chose que je ne pouvais pas comprendre. Si elle l’avait caché au fin fond d’un tiroir ou quelque chose du genre, elle n’aurait pas eu à avoir recours à toutes ces astuces.

— Peut-être qu’elle s’était dit qu’il était plus prudent de le ranger au milieu d’autres livres plutôt que de le cacher tout seul ailleurs. Et…

Shinokawa caressa délicatement la couverture du « VIIIè volume : Et puis ». Pour une raison ou une autre, cela me rappela la main de grand-mère qui m’avait frappé.

— … Elle voulait que son trésor le plus précieux soit à portée de main. Peut-être que c’était ce genre de sentiments.

Elle baissa la tête et se mit à regarder par-delà le livre posé sur ses cuisses, le regard perdu au loin. Cette personne était donc également une « amoureuse des livres ». Ce genre de personnes s’attirent naturellement entre elles. Je devins sérieux au moment où je songeai inconsciemment à lui poser la question.

— … Je me demande bien jusqu’où cette théorie est vraie.

Elle leva soudain son visage et dit :

— Ce sont des évènements qui se sont déroulés longtemps avant notre naissance, et il n’est plus possible de le faire confirmer par votre grand-mère… C’est tout ce que nous pouvons déduire de ce livre.

Ses lèvres arboraient un sourire, et j’avais l’impression que je venais juste me réveiller d’un rêve. Il était vrai que nous étions dans l’incapacité de déterminer ce qui était vrai et ce qui était faux, étant donné que grand-mère était morte.

Shinokawa jeta soudainement un œil à sa montre. Elle semblait vérifier l’heure, et peut-être qu’elle avait des examens à passer.

— Que comptez-vous faire de cette collection ? Je peux vous l’acheter si vous y tenez…

— Non, je préfère les garder. Merci beaucoup.

Je me levai. Même si ce n’était pas d’une grande valeur, cette collection était emplie par le passé de grand-mère. Je ne pouvais me résoudre à m’en séparer si facilement.

— … Ce que vous avez dit m’a intéressé, beaucoup intéressé.

Je regardais Shinokawa droit dans les yeux tandis qu’elle était dans son lit. Il aurait été trop gênant de repartir comme ça. Tout en me demandant comment lui faire comprendre que je voulais écouter la suite de ses explications, elle me tendit le sac en papier contenant l’intégrale de Sōseki.

— … Merci.

Alors que je m’étais saisi du sac, ses lèvres s’étaient mises à bouger.

— … M. Daisuke Gôra.

— Oui ?

Ça me faisait un peu bizarre d’avoir été appelé par mon nom complet.

— Est-ce que par hasard c’est votre grand-mère qui vous a donné ce nom ?

— Hein ? … C’est exact, mais comment le saviez-vous ?

Seule ma famille était au courant, et personne d’autre ne s’était jamais posé la question.

Après ma réponse, son visage arbora de la mélancolie.

— … Quand est-ce que votre grand-mère s’est-elle mariée ?

Qu’est-ce qui se passe maintenant ? L’histoire n’est pas encore terminée ? Soucieux, je me mis à fouiller ma mémoire. Je n’en étais pas sûr, mais je pensais que quelqu’un en avait parlé récemment. Puis, je jetai subitement un œil au sac en papier.

— Ah, c’est vrai. On m’a dit que ce livre est sorti un an avant son mariage.

J’ouvris le sac et lui montrai le « VIIIè volume : Et puis ».

À ce moment-là, son visage se figea. Peut-être que c’était juste mon imagination.

— Je suis vraiment désolée de vous avoir raconté tant de choses étranges.

Elle baissa la tête en direction du lit.

Je rentrai chez moi pour faire part de mes découvertes, et le visage de ma mère changea du tout au tout.

Bien entendu, je ne mentionnai pas le passé de grand-mère. Je lui racontai seulement que la signature était une fausse, mais elle se fâcha à cause d’autre chose.

— Quand est-ce que je t’ai dit de les emmener dans cette librairie ? Et tu es allé jusqu’à l’hôpital pour les faire examiner. Tu imagines les problèmes que tu as causés ?! C’est encore pire que ceux qui partent sans payer !!

Comme on pouvait l’attendre d’une fille d’une famille de restaurateur, elle avait été jusqu’à dire que c’était pire que si j’étais parti sans payer. C’était dur à encaisser pour moi, étant petit-fils de restaurateur. Je décidai d’obéir à ma mère et de lui apporter de quoi me faire pardonner le lendemain. C’était le cas, j’avais effectivement causé des problèmes à Shinokawa, mais j’avais maintenant une bonne excuse pour la revoir.

Le lendemain était un lundi.

Comme la veille, je m’étais réveillé à midi. Maman était déjà partie travailler. Je descendis prendre le courrier, et trouvai une lettre de la société pour laquelle j’avais postulée. Je l’ouvris, et découvris mon CV ainsi qu’une impitoyable lettre de refus disant que mon profil n’avait pas été retenu. Dépité, je poussai un soupir, jetai la lettre à la poubelle, tirai les volets du restaurant et sortis.

C’était une fois encore une chaude journée ensoleillée qui me brûlait le front. Le vent chaud et humide venant de la mer soufflait, et l’odeur de cette dernière y était vaguement mêlé. C’était l’été à Kamakura auquel j’avais été confronté depuis mon enfance, mais je m’y étais toujours pas fait.

Je me remplis l’estomac au McDonalds en face de la gare, et tournai en rond dans la gare en quête de « bonne nourriture ». Hélas, je n’arrivais pas à me décider. Je ne connaissais pas ses goûts, et peinais à me concentrer sur ma recherche. La conversation avant qu’on ne se quitte me trottait toujours en tête.

Grand-mère m’avait-elle donné ce prénom ? Quand s’était-elle mariée ? Ces deux questions paraissaient anodines, et pourtant, elle avait été particulièrement chamboulée par ma réponse.

La veille, j’avais posé la question à ma mère au sujet de mon prénom.

— C’est cette bonne femme qui a insisté pour qu’on t’appelle comme ça à ta naissance.

Elle s’était lancé dans une longue tirade après avoir dit ça. Elle semblait toujours lui en vouloir vingt ans après, mais ça faisait vraiment bizarre qu’elle appelle grand-mère « cette bonne femme » de façon si spontanée.

— Elle disait que c’était un nom auquel elle pensait depuis longtemps. J’ai catégoriquement refusé… « Daisuke », on dirait le nom d’un voyou.

Non, je n’étais pas un ex-voyou, et je n’étais pas vraiment d’accord avec elle sur ce point. Comment je pouvais savoir que ce genre de noms était courant chez les délinquants ?

— Apparemment, c’était le nom d’un personnage de son roman préféré. Le kanji est un peu différent, mais il se prononce pareil. Mais je ne me rappelle pas de quel roman il s’agissait.

Moi, par contre, j’avais ma petite idée. Après être rentré à la maison la veille, j’avais feuilleté le « VIIIè volume : Et puis », et découvris que le personnage principal se prénommait Daisuke[7]. Il n’y avait pas de doute, c’était de là que venait mon prénom, et Shinokawa avait dû s’en douter.

D’ailleurs j’avais senti mon corps se figer au moment où j’ouvris le livre, et me mis à suer à grosses gouttes. Malgré cela, j’avais tenu bon et avais lu une partie du prologue. Cette dernière commençait par le monologue paresseux d’un étudiant pendant son petit boulot. C’était là que je découvris que Daisuke était sans emploi, et je m’étais soudain senti proche de lui. Ce n’était pas quelqu’un de particulièrement motivé, je me demandais ce qu’il allait advenir de lui à la fin. Sans ma « phobie », j’aurais pu lire jusqu’au bout.

Mais la raison pour laquelle ma grand-mère m’avait appelé comme ça m’intriguait vraiment. Elle n’espérait tout de même pas que je finisse chômeur.

Voilà ce à quoi je pensais pendant que je descendais la rue commerçante, avant de finalement m’arrêter devant une pâtisserie occidentale. Les spécialités de cette boutique étaient des biscuits sandwich fourrés aux raisins et à la crème au beurre. Ils pourraient faire l’affaire en guise de goûter, et je risquais de faire une insolation à force de tourner en rond ici.

Au moment j’étais sur le point de pénétrer dans la pâtisserie, j’aperçus une femme de petite taille dont le visage m’était familier. Sa peau était légèrement bronzée, et elle était un peu grassouillette. Elle avait de grands yeux, et elle me faisait toujours penser à un petit ourson à chaque fois que je la voyais. Elle était plus vieille que ma mère, et semblait avoir fini ses emplettes de pâtisseries, vu qu’elle transportait un sac en plastique contenant une boîte de pâtisserie.

— Oh, mais c’est toi, Daisuke. Tu es aussi venu acheter des pâtisseries ici ?

C’était tata Maiko qui habitait à Fujisawa.

Tata Maiko était l’aînée de la famille Gôra, et on pouvait dire que c’était celle qui avait le plus réussi dans la vie dans la famille.

Depuis toute jeune, elle avait des notes excellentes, et après être sortie d’une fameuse école missionnaire à Yokohama[8], elle s’était tout de suite marié avec un homme travaillant dans une compagnie d’électricité, et donna naissance sans problème à deux filles. Ils avaient fait construire une grande maison à Kugenuma dans la ville de Fujisawa, tout près d’Ōfuna, et tous les quatre menaient une vie confortable. C’était quelqu’un qui aimait s’occuper d’autrui, mais il lui arrivait de se crisper quand elle parlait.

En apparence, elle ne ressemblait ni à grand-mère ni à maman, et était la digne fille de son père à en juger la photo de grand-père sur son autel.

— Mina a démissionné l’année dernière, a passé quelques temps à voyager et à faire du shopping et du tourisme avec des amis. Elle vient de retrouver du travail il y a quelques jours, près du centre de Kawasaki. Une fille si jeune qui travaille à Kawasaki… On n’a pas arrêté de lui dire de démissionner, mais elle n’en fait qu’à sa tête.

Elle m’avait emmené dans une de ces chaînes de café dans le bâtiment de la gare, et j’étais le seul client masculin dans ce lieu rempli de femmes d’un certain âge. Je me sentais mal à l’aise.

— … Kawasaki n’a pas l’air si dangereux que ça.

Nous parlions de ma cousine, un an après la mort de ma grand-mère.

— Mais Kawasaki a toujours été un lieu de débauche. Elle fait beaucoup d’heures sup’ aussi, alors ça m’inquiète.

Elle semblait avoir conclu que Kawasaki était une rue pour fêtards. C’était peut-être le cas par le passé, mais maintenant, il y avait des quartiers commerçants ordinaires tout autour de la gare. Juste au moment où j’allais dire ça, ma tante changea de sujet.

— En parlant de ça, comment va Eri ? Toujours aussi prise par son boulot ?

Ma mère s’appelait Eri. Elle rentrait souvent tard de son travail ces derniers temps, et n’avait pas beaucoup de temps à elle.

— … Plus ou moins.

— Et toi ? Tu t’es trouvé du travail ?

— … Pas encore.

— Quel genre de travail tu voudrais ? Tu as participé aux campagnes de recrutement ?

Avant que je m’en aperçoive, elle s’était mise à me faire la morale. J’avais fini par m’en rendre compte une fois devenu adulte : à chaque fois que ma tante se mettait à parler famille, ça indiquait qu’elle voulait tout savoir de la personne à qui elle parlait. Je bredouillai tout en lui répondant que je m’étais rendu à plusieurs entretiens, et que j’allais me rendre au Pôle Emploi.

— En période de crise économique, ce n’est pas évident de trouver un travail qui te convient. Tu devrais tirer parti de ta force physique. Pourquoi ne pas tenter l’armée ou la police ?

Elle choisissait ses mots avec précaution, mais son intention était la même que celle de maman. Je me demandais inconsciemment si c’était parce qu’elles étaient sœurs qu’elles pensaient de la même façon.

— Mon mari s’inquiète pour toi, lui aussi. Si tu n’arrives toujours pas à trouver de travail, viens nous en parler.

J’étais un peu ému. Mon oncle était le benjamin d’une richissime famille de Kugenuma, et avait beaucoup de relations à Fujisawa. Il avait pris sa retraite l’année précédente, mais j’avais appris qu’il avait été choisi comme candidat au conseil municipal. Peut-être qu’il pourrait me recommander pour un travail.

— Ah, oui.

— Si tu restes sans emploi comme ça, ta grand-mère va se faire du mouron pour toi dans l’autre monde. Elle te considère comme la prunelle de ses yeux.

J’en recrachai presque le café glacé que je buvais.

— Non. Tu dois te tromper.

Il n’y avait pas de place dans ces yeux étriqués pour permettre à quoi que ce soit d’entrer. Elle n’était pas du genre à pardonner facilement et aimer un enfant après qu’il ait commis une erreur.

— Telle mère, tel fils, hein ? Aucun de vous deux ne vous en êtes jamais rendus compte.

Tata soupira avec inquiétude.

— Je l’ai connue plus longtemps que quiconque, alors tu peux me faire confiance. Ta grand-mère vous aimait plus que tout au monde, toi et Eri… À chaque fois qu’elle passait à la maison, elle n’arrêtait pas de parler de vous. Elle a même fait son dernier voyage avec vous, non ? Mon mari et moi lui avions proposé en premier de l’accompagner, mais elle avait décliné.

C’était la première fois que j’entendais parler de ça. Il était vrai que mon oncle à la retraite et ma tante mère au foyer avaient bien plus de temps libre que ma mère qui était prise par son travail, et moi, qui étais occupé à chercher un emploi.

Maintenant qu’elle en parlait, je ne me souvenais pas une seule fois avoir vu ma grand-mère se disputer avec tata Maiko. Je pensais que c’était parce qu’elles s’entendaient bien, contrairement à ma mère, mais on pouvait dire que c’était en fait la preuve qu’elles n’étaient pas si proches que ça.

— Mais alors, pourquoi…

En termes d’apparence physique, ma mère et moi n’étions en rien un régal pour les yeux. Je n’avais jamais pensé à rien qui puisse rendre grand-mère fière de nous.

— … Peut-être parce que vous êtes grands ?

— Hein ?

Je ne pus m’empêcher de montrer mon étonnement, mais le visage de tata était sérieux.

— Ce n’est pas une plaisanterie. Ton grand-père était pareil, lui aussi. L’ensemble de la famille est de petite taille si ce n’est toi et Eri. J’ai l’impression qu’elle préférait les gens grands… Tu sais, la chambre de ta grand-mère avait quelque chose comme ça, non ?

Tata mima un rectangle avec ses doigts, et après réflexion, je compris de quoi elle parlait. C’était la planche en caoutchouc sur l’encadrement de la porte.

— Elle avait accroché ça quand j’étais petite. Personne dans la maison n’était aussi grand, et pourtant, elle avait dit « et si jamais le prochain enfant était grand et se cognait la tête dessus »… C’est ce qu’elle avait dit juste avant la naissance d’Eri. C’était il y a 45-46 ans.

Je fus momentanément abasourdi. Toutes sortes de nombres se mirent à tourner dans ma tête, et je me remémorai sans raison particulière ce que m’a grand-mère m’avait dit — « La prochaine fois, tu ne fais plus partie de la famille. ».

— Vraiment ? murmurai-je au plus profond de mon cœur, avant d’engloutir mon café glacé pour masquer mon anxiété.

Ma gorge était sèche, mais mes mains étaient moites.

— … Tu t’es cogné dessus, Daisuke ? Sur ce truc ?

J’acquiesçai silencieusement.

— Alors ça a vraiment servi à quelque chose finalement. Je suis sûre que ta grand-mère doit être très heureuse.

La voix de ma tante paraissait distante, et je finis par comprendre pourquoi Shinokawa était si bouleversée — non, je n’avais pas encore vérifié si c’était vrai. Je levai la tête.

— À ce propos…

Je tentai au mieux de garder mon calme. C’était une question qui venait tout juste de me traverser l’esprit.

— Quel genre de personne était grand-père ?

Sa main tendue pour attraper sa tasse s’arrêta net, et ma tante se tut. Tout à coup, je pus entendre très clairement les voix des autres clients autour. Il y avait deux femmes du même âge que ma tante assises à la table à côté de la nôtre en train de bavarder bruyamment. Elles semblaient débattre sur les vertus avérées pour la santé du vinaigre noir.

— Est-ce que ta grand-mère t’a déjà parlé de ton grand-père ?

Maintenant qu’elle le demandait, je réalisai que je ne l’avais jamais entendu parler de grand-père.

— … Non.

— Alors tu n’as jamais appris comment il était mort.

— Maman m’en a brièvement touché deux mots… Elle avait dit qu’il était mort dans un accident de voiture alors qu’il revenait de Kawasaki Daishi un été.

Soudain, tata Maiko pouffa de rire et esquissa un sourire amer. Son visage froid me choqua vraiment, comme ce n’était pas le genre d’expression qu’elle arborait généralement.

— Eri était vraiment jeune à l’époque, et elle y a vraiment cru, murmura-t-elle à elle-même. D’après toi, pourquoi a-t-il choisi d’aller prier à Kawasaki alors qu’il y a déjà plein de temples à Kamakura ? Et au beau milieu de l’été qui plus est ? … C’était juste une bonne excuse pour ton grand-père.

— … Pardon ?

— Les courses de chevaux et de voitures. C’est le genre de choses qui viennent à l’esprit quand on parle de Kawasaki, non ? En plus, c’était un alcoolique, et il avait beaucoup bu le jour de son accident.

Je fus complètement abasourdi par ces révélations. Je n’aurais jamais cru que mon grand-père était ce genre de personnes.

— Ton grand-père a été adopté, et j’ai entendu dire qu’il travaillait dur avant son mariage. Mais après ma naissance, tes arrière-grands-parents sont morts, et il a commencé à se comporter bizarrement. Il lui arrivait de se rendre à « Kawasaki Daishi » pendant plusieurs jours sans donner signe de vie.

J’avais enfin fini par comprendre pourquoi ma tante détestait Kawasaki. Comment pouvait-elle l’apprécier alors que c’était un endroit où son père se rendait souvent pour flamber ? Elle ne voulait sûrement pas s’en approcher non plus.

— Il est vraiment étonnant que ta grand-mère n’ait jamais demandé le divorce… et elle a continué à prendre sur elle malgré tout. Bien entendu, ça a été une toute autre histoire le jour où il a touché à sa bibliothèque. Elle avait été vraiment effrayante ce jour-là.

Je ravalai les mots que je voulais dire. Malgré tout, j’avais du mal à garder mon calme.

— Daisuke, tu ne dois jamais devenir comme ton grand-père. Il faut que tu travailles dur.

Elle me refaisait à nouveau la morale, et m’avait sûrement raconté quelque chose que maman elle-même ignorait afin de me mettre en garde. C’était comme un avertissement. Elle fit reculer sa chaise, et était sur le point de se lever. Il semblerait qu’elle allait de rentrer chez elle.

— … Tata, tu as lu « Et puis » de Sōseki ?

Elle me regarda avec surprise alors qu’elle portait le sac en plastique avec le logo de la pâtisserie occidentale, et se mit à cligner des yeux pendant quelques instants.

— Pourquoi cette question ?

— Il semblerait que grand-mère adorait ce livre. J’ai commencé à le lire récemment, dis-je tout en observant discrètement la réaction de ma tante.

Elle arborait un certain scepticisme, et apparemment, elle n’était pas au courant du secret renfermé par ce livre. Si la fille aînée Maiko l’ignorait, il s’avérait que j’étais le seul dans la famille à savoir.

— Je n’ai jamais lu le livre, mais j’ai vu le film, celui avec Yūsaku Matsuda dans le rôle principal.

J’ignorais totalement qu’il avait été adapté en film.

— Qu’est-ce qui se passe à la fin ? Je sais seulement que le héros n’a pas de travail au début.

— Hum, eh bien…

Tata baissa sa tête d’un air pensif. Elle ne semblait pas bien s’en rappeler.

— Je crois que le héros finit avec la femme d’un autre.

Le soleil était sur le point de se coucher quand j’arrivai à l’hôpital.

Comme la veille, Shinokawa était en train de lire dans son lit. À en juger par la position de ses lèvres, elle semblait être en train d’essayer de siffler. Mais, au moment où elle m’aperçut, elle se mit à rougir comme une tomate et pencha sa tête en arrière.

— Bon… Bonjour…

Elle me salua doucement, et son attitude n’avait rien à voir avec celle qu’elle avait pendant son explication sur l’intégrale de Sōseki la veille. Elle semblait retrouver sa nature introvertie dès qu’elle ne parlait pas de livres.

— Bonjour. Est-ce que vous avez du temps à m’accorder ?

— Ah, oui… Entrez donc…

Elle ne tenait pas en place et finit par m’inviter à m’assoir. Au moment où je pénétrai dans la pièce, je remarquai un livre posé sur ses cuisses. Elle lisait un roman, je lui demandai alors le nom de ce dernier, et elle me montra timidement la couverture. C’était « Julia et son bazooka » d’Anna Kavan. C’était vraiment un nom étrange, j’étais incapable d’imaginer de quoi il pouvait bien parler[9].

Je m’excusais une nouvelle fois pour ce qui s’était passé la veille, et lui tendis les biscuits sandwich. Elle se dépêcha de secouer la tête négativement.

— Non… Ce n’est pas la peine… C’est moi qui suis à blâmer… J’ai dit beaucoup de choses que je n’aurais pas dues…

L’expression « que je n’aurais pas dû » semblait cacher quelque chose. Elle refusa de les prendre, mais je lui forçai presque à prendre la boite. Elle baissa ensuite la tête de façon embarrassée.

Je me demandai alors si je n’étais pas allé trop loin.

— … Je… je songeais justement à prendre un goûter, dit-elle d’une voix douce. S-Si possible… pouvons-nous partager ?

Bien entendu, je ne refusai pas. Elle ouvrit la boîte et me tendis un biscuit. Nous ouvrîmes nos paquets en même temps.

C’était meilleur que je pensais. Le parfum du beurre et l’acidité des raisins se mariaient parfaitement, et le côté croustillant du biscuit était très agréable sous la dent.

— J’en achète souvent… mais je n’aime pas le goût quand je les laisse pour le lendemain, dit Shinokawa en souriant.

Je n’en étais pas trop sûr, mais il semblerait que j’avais fait le bon choix.

Je terminai mon biscuit en deux bouchées, alors qu’elle continuait à grignoter le sien. Elle m’avait invité à manger avec elle, mais elle ne parlait pas du tout. Bien sûr, nous ne parlions pas non plus de l’intégrale de Sōseki.

Elle avait percé le secret que ma grand-mère avait gardé pendant des dizaines d’années à partir de ce que je lui avais raconté et des indices laissés par le livre. Elle avait également tenté au mieux de m’empêcher de le découvrir, et c’était pour ça qu’elle avait dit « des choses que je n’aurais pas dû dire ».

Bien entendu, il était déjà trop tard.

Le « VIIIè volume : Et puis » mentionné plus tôt avait été publié le 27 juillet de la 31è année de l’ère Showa. C’est-à-dire en 1956 — il y a 54 ans. Ma grand-mère s’était mariée l’année suivante, et j’étais persuadé que Yoshio Tanaka était celui qui lui avait donné le livre.

Mais à bien y réfléchir, il lui avait peut-être envoyé ce livre avant sa publication, et il n’était pas impossible qu’il ait donné à ma grand-mère son trésor le plus inestimable.

Ma grand-mère avait acheté les autres livres il y a 45, 46 ans, environ 10 ans après son mariage. Si Yoshio Tanaka avait donné ce livre à cette époque, cela signifiait que leur relation avait eu lieu après son mariage. « Et puis » de Sōseki racontait apparemment l’histoire d’un homme qui vole la femme d’un autre. Le mariage de mes grands-parents n’avait rien d’heureux.

Ma grand-mère m’avait donné mon nom, « Daisuke », en hommage au héros de cette histoire, et c’était une idée qui lui était venue il y a très longtemps — autrement dit, ce n’était pas parce que c’était moi, mais parce qu’il était probable que ma mère naisse garçon. Grand-mère avait acheté l’intégrale de Sōseki à l’époque où ma mère était née.

Tata Maiko avait dit que grand-mère aimait les gens grands, ce qui expliquait qu’elle préférait ma mère et moi. Mais c’était sûrement à moitié vrai. Nous étions les seuls à être grands dans la famille. Je ne ressemblais pas du tout à grand-père.

Est-ce que grand-mère voyait le visage de son amant en maman et moi ?

Elle avait accroché une planche en caoutchouc sur l’encadrement de la porte de la chambre typiquement japonaise au premier étage. C’était une idée qui n’aurait jamais traversé l’esprit de gens petits — cela signifiait que quelqu’un avait dû se cogner à cet endroit.

Peut-être qu’elle ne l’avait pas accroché uniquement pour ses enfants après qu’ils soient grands. Si elle ne voulait pas que quelqu’un se cogne la tête, ce devait être une certaine personne que ma famille ne connaissait pas, quelqu’un d’aussi grand que moi.

Mon véritable grand-père était l’homme nommé Yoshio Tanaka — tel était peut-être le secret que ma grand-mère tenait à cacher à tout prix. « Tu ne fais plus partie de la famille », était-ce dans le sens littéral ?

Mais ce n’était que des suppositions de ma part. Vu que grand-mère était morte, je ne pouvais rien vérifier. Sauf qu’il restait une possibilité.

— … Est-ce que Yoshio Tanaka est toujours en vie ?

En entendant ma question, Shinokawa, qui était en train de manger son dernier morceau, s’arrêta net.

— Peut-être… Et peut-être que…

Elle baissa la tête. Je savais ce qu’elle voulait dire. Vu que Yoshio Tanaka pouvait voir ma grand-mère au restaurant, cela signifiait qu’il habitait peut-être non loin d’ici.

Sous le soleil couchant, la chambre d’hôpital demeura silencieuse. Le fait que nous ne pouvions pas le dire tout haut était la seule chose qui nous paraissait évidente. Nous ignorions tout l’un de l’autre, mais par la force des choses, nous étions liés par un secret.

— Au fait… M. Gôra ?

La voix de Shinokawa résonna soudainement de façon claire dans mes oreilles.

— Quel genre d’emploi occupez-vous en ce moment ?

Je fus soudain ramené sur terre. Comme elle m’avait posé la question si franchement, je me devais de ne pas y aller par quatre chemins.

— … Je suis toujours en recherche.

— Pas de petits boulots ?

— … Non, aucun pour le moment.

J’ignorais quand on me convoquerait pour des entretiens, alors il m’était compliqué de faire des petits boulots pendant de longues périodes. Je me sentis encore plus mal à l’aise après avoir dit ça — mais pour une certaine raison, son visage semblait se réjouir. Qu’est-ce qui se passait ? Elle était heureuse de savoir que j’étais sans emploi ?

— J’ai… une fracture, et je vais encore rester hospitalisée un certain temps… La boutique manque de bras, ce qui est à l’origine de tout ce qui s’est passé.

— … Oh.

Elle était très vague, alors je ne voyais pas du tout où elle voulait en venir.

— Dans ce cas, si cela ne vous dérange pas, pourriez-vous venir travailler dans ma librairie ?

J’écarquillai les yeux, et elle baissa les yeux très bas.

— Je vous en supplie. Ma petite sœur vous aidera, mais on ne peut pas vraiment compter sur elle.

— Une… une seconde. Je n’y connais rien en livres.

Et je lui avais déjà parlé de ma « phobie ». C’eut été une première que quelqu’un qui ne peut pas lire de livres travaille dans une librairie.

— … Avez-vous le permis ?

— Oui.

— Parfait. Il n’y a aucun souci dans ce cas.

Elle acquiesça fermement.

Elle hocha la tête fermement.

— … Il est plus important d’avoir quelqu’un qui sait conduire plutôt que lire ?

— Ce dont a besoin de connaître une personne travaillant dans une librairie de livres anciens, ce n’est pas le contenu des livres, mais leur prix sur le marché. Il est évidemment préférable d’avoir lu beaucoup de livres, mais on peut apprendre même si on n’en a jamais lu avant. En fait, il y a un assez grand nombre d’employés de librairie qui ne lisent pas en-dehors des périodes de travail. Peut-être que c’est moi qui suis étrange à lire à longueur de journée…

J’étais bouche bée. Ma vision de la librairie s’était complètement écroulée, et je sentis que je venais d’entendre quelque chose que je n’aurais pas dû.

— Quoi qu’il en soit, il est nécessaire de transporter de grandes quantités de livres, alors un permis est nécessaire. Je m’occuperai de l’acquisition et de l’évaluation des livres, alors si vous pouviez suivre mes instructions, M. Gôra…

De façon inattendue, les choses en étaient arrivées là. Je me repris immédiatement.

— M-Mais… n’y aurait-il pas quelqu’un qui conviendrait plus au poste ?

— N’avez-vous pas dit que cela vous faisait plaisir d’entendre parler de livres.

— Hein ? Ah, oui.

— Je deviens très bavarde dès qu’il est question de livres… Tous les jeunes qui ont travaillé dans ma boutique ont tous démissionné parce qu’ils ne pouvaient plus me supporter. Je n’ai vraiment pas pu trouver quelqu’un pour travailler avec moi.

Alors elle voulait m’engager et me forcer à l’écouter ? Alors que j’étais toujours abasourdi, elle leva les yeux, avec un regard implorant visiblement à l’aide. Ma tête chauffait tandis que je croisais ses yeux humides. Ce genre de regard devrait être interdit.

— En tous les cas, notre librairie familiale demande beaucoup de travail physique, et il y a beaucoup de choses à mémoriser. Notre modeste boutique offre un salaire honnête en plus de ça…

Je sentis inconsciemment que je ne pourrais jamais refuser, mais je ne répondis pas. Elle était penchée dans ma direction tout en étant encerclée par une montagne de livres, et en tomba presque du lit.

— … Ce genre de travail ne vous intéresse pas ?

Je me souvins soudain de ce que ma grand-mère m’avait dit dans ce même hôpital.

(Si tu pouvais lire des livres maintenant, ça bouleverserait complètement ta vie.)

Cette personne en face de moi était un vrai rat de bibliothèque. Je n’étais pas vraiment mécontent de mon sort jusqu’ici, mais je sentis au plus profond de mon cœur que je voulais vivre au milieu de cette pile de livres.

Et aussi — j’avais songé à Yoshio Tanaka. Il était vraisemblablement un lecteur invétéré tout comme ma grand-mère et Shinokawa. S’il était resté dans le coin, peut-être qu’il allait un jour passer la porte de la librairie antique Biblia.

— Je comprends.

Mentalement préparé, je me levai et acquiesçai.

— Mais j’ai une condition.

Elle se crispa immédiatement.

— … Quoi donc ?

— Pourriez-vous me raconter l’histoire de « Et puis » de Sōseki Natsume ? Quel genre d’histoire est-ce ? J’aimerais en apprendre le maximum possible.

Les livres qui se transmettent de génération en génération ont leur propre histoire, et pas uniquement celles qu’ils contiennent.

J’avais appris l’histoire de comment ma grand-mère avait chéri ce « VIIIè volume : Et puis ». J’étais très intéressé par le contenu de ce livre — hélas, j’étais incapable de le lire jusqu’au bout.

— Très bien, répondit-elle avec un sourire après avoir hoché fermement de la tête.

J’étais incapable de détourner le regard de son visage souriant. Elle semblait s’être remémoré quelque chose alors qu’elle avait levé les yeux au ciel. Après un certain temps, ses belles lèvres délicates laissèrent s’échapper une douce voix.

—  » Et puis » est un roman publié dans une édition de la 42è année de l’ère Meiji du journal Morning. Avec « Sanshirō » et « La porte », il constitue une trilogie…

Elle allait commencer depuis le commencement ? Il semblerait que ça allait être une longue conversation. J’écoutai chaque mot silencieusement tout en tirant doucement la chaise ronde vers le lit.

Comment

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *