Biblia Koshodô no Jiken Techô – Tome 1 Chapitre 2

Avant que je m’en rende compte, l’aiguille des heures indiquait onze heures. Il était temps d’ouvrir la boutique.

Alors que je faisais tranquillement la poussière des étagères, je me dépêchai d’emmener le chariot chargé de livres à cent yens pièce en moyenne devant la boutique, et fit tourner l’écriteau.

Mais bien que j’avais hâtivement ouvert la porte, il n’y avait pas le moindre client. Je ne voyais personne sur l’étroite rue près de la gare. Il faisait une chaleur de plomb peu propice aux sorties. D’immenses cumulonimbus s’amoncelaient dans le ciel au-dessus du toit de la gare, alors il y allait vraisemblablement y avoir un orage dans l’après-midi.

La brise qui soufflait était humide et fulgurante, d’une odeur sentant le moisi. L’écriteau « Biblia » tourna sur lui-même, et les mots « Librairie Antique » se dévoilèrent.

En tous les cas, un nouveau jour avait commencé.

Je m’étirai le dos vigoureusement, et rentrai dans la boutique qui ressemblait à une cave dont les murs étaient faits de livres. L’intérieur au plafond bas était légèrement humide, mais il y faisait plus frais que dehors.

C’était le troisième jour que moi, Daisuke Gôra, travaillait à la Librairie antique Biblia. Je l’ignorais avant cela, mais la boutique était semble-t-il plutôt connue dans le coin étant donné qu’on y avait fait évaluer des livres chers. Après quelques recherches sur Internet, je découvris qu’elle avait même loué ces livres à une exposition.

Malgré ma phobie qui m’empêchait de lire des livres, j’avais rencontré quelques jours auparavant la propriétaire de la librairie, Shioriko Shinokawa, alors que je lui avais apporté l’intégrale de Sōseki de ma grand-mère. Et du coup, j’avais commencé à travailler ici.

Shinokawa s’intéressait aux histoires propres aux livres et pas uniquement à leur contenu. Elle avait ainsi parfaitement mis à jour l’histoire « cachée » de la collection de ma grand-mère. Cette « histoire » avait un lien avec ma naissance. Shinokawa avait une connaissance phénoménale en ce qui concerne les vieux livres, et pouvait faire preuve d’une étrange perspicacité. Hélas, c’était quelqu’un d’extrêmement introverti, et n’osait pas regarder les gens dans les yeux dès qu’il n’était pas question de livres.

Ainsi, trois jours s’étaient écoulés.

Celle qui s’occupait de la boutique avant moi, la petite sœur de Shinokawa — Ayaka Shinokawa — ne m’avait pas expliqué grand-chose si ce n’est comment utiliser la caisse enregistreuse et où était rangé le matériel pour faire le ménage. Apparemment, elle ignorait également ce qu’impliquait le travail de libraire, et se contentait de me regarder faire d’un air sceptique. Cela paraissait sûrement inconcevable qu’un client comme moi était devenu en l’espace d’une nuit l’apprenti caissier de cette boutique.

— À l’exception des livres, ma sœur ne connait rien à la vie, tu sais ?

Elle avait répété tellement de fois cette phrase que ça en devenait agaçant.

— Un voleur est venu dans cette boutique il y a quelques jours, tu sais ? On nous a rien volé, mais c’est pas très rassurant.

Sa façon de jacasser semblait impliquer que j’étais le voleur. Je te rappelle que c’est toi qui m’as envoyé voir Shinokawa à l’hôpital, avais-je vraiment envie de dire, mais je parvins à m’en empêcher, et continuai à travailler sans dire mot. J’avais grandi dans un restaurant, alors je connaissais les base du service clientèle si j’y mettais du mien.

Ayaka était à l’intérieur depuis la matinée, et n’en était pas sortie depuis. Peut-être qu’elle se méfiait un peu moins de moi, ou peut-être que c’était trop pénible pour elle de me surveiller à longueur de journée.

La boutique était sinistrement calme, et j’allumai l’ordinateur derrière le comptoir. Je vérifiai ma boite mail, et tombai sur un long mail que m’avait envoyé Shinokawa. « Bonjour, c’est Shinokawa. » Il commençait comme ça, et s’ensuivit une longue liste d’instructions. Elle conclut celui-ci par un « Je compte sur vous. Si vous avez la moindre question, envoyez-la-moi par mail. »

Toutes les instructions depuis le premier jour me parvenaient par mail. Shinokawa se trouvait à l’Hôpital Général d’Ōfuna, où l’usage de téléphone portable était formellement interdit dans son enceinte. Elle pouvait appeler de l’accueil, mais elle n’était vraisemblablement pas en état de quitter son lit.

Bien entendu, je pouvais me rendre à l’hôpital si besoin est. Hélas, le souci principal était le manque de clients. Je n’avais aucune opportunité de parler avec elle.

Mon travail matinal consistait à préparer les livraisons en fonction des factures des clients. La librairie antique Biblia était bien référencée comme telle, et la plupart des livres pouvait y être commandés sur Internet. Visiblement, les bénéfices de la boutique provenaient majoritairement de ce biais. Je supposais que c’était la raison pour laquelle elle tenait toujours malgré l’absence de clients physiques.

Je traversai la boutique où les livres étaient empilés dans les allées, à la recherche des livres commandés.

À ce moment-là, j’avais fini par comprendre dans quels genres de livres cette librairie était spécialisée. Il y avait principalement des livres spécialisés sur des thèmes comme la littérature, l’histoire, la philosophie et l’art. Il y avait quelques mangas et livres de poche, mais c’était des vieilles éditions dont je n’avais jamais entendues parler.

Je pris les livres recherchés et retournai au comptoir. Je relis avec attention le mail que Shinokawa m’avait envoyé tout en préparant le colis.

Cela allait de soi, mais elle ne parlait que de travail dans ses emails. Pour une raison ou une autre, j’avais l’impression de voir un sens caché derrière sa phrase « envoyez-la-moi par mail ». Elle semblait dire, « ne me contactez qu’en cas d’extrême nécessité, et ne venez pas à l’hôpital. »

Je ne pensais pas qu’elle prendrait plaisir à parler de banalités avec moi. L’image d’elle murmurant, « … vraiment ? », avant de se murer à nouveau dans le silence me vint distinctement à l’esprit. Bien entendu, cela aurait été complètement différent s’il était question de livres. Elle se lancerait alors à coup sûr dans une longue explication les yeux brillant de mille feux, comme l’autre jour, et c’était ce que je recherchais.

La porte s’ouvrit en craquant. Je levai la tête et aperçus une vieille dame aux cheveux blancs entrant dans la boutique. Une ombrelle pendant à son bras, elle était vêtue d’une simple robe soignée, et paraissait extrêmement raffinée.

C’était un visage que je voyais pour la première fois, mais je supposais qu’elle vivait dans le voisinage. Elle semblait tout juste de faire des courses, étant donné qu’elle transportait un sac plastique avec un logo de supermarché. Elle sourit et m’adressa un hochement de tête, je fis de même en retour. Les clients matinaux étaient tous des personnes âgées comme elle.

La vieille dame fit le tour de la boutique, s’arrêtant dans plusieurs coins, feuilletant les livres, et les parcourant avec excitation. Finalement, elle hocha à nouveau la tête dans ma direction et ouvrit la porte vitrée, n’ayant vraisemblablement pas trouvé ce qu’elle cherchait.

À ce moment-là, un autre client arriva, alors elle s’écarta.

Je m’arrêtai de faire ce que je faisais, car le nouveau client était très étrangement vêtu. Il était chauve, et ses yeux étaient grands et larges. Il était de petite taille, et je pouvais deviner aux rides sur son visage qu’il devait avoir plus de la cinquantaine. Il portait un T-shirt bien trop grand pour lui, avec un drapeau britannique comme motif, et un jean en loques sur les côtés. Il avait un torchon rose autour du cou.

J’ignorais ce qu’il faisait comme boulot, mais ce n’était manifestement pas un employé de bureau en congé. Il transportait également un gros sac avec des motifs colorés.

La femme semblait aussi choquée que moi. Elle essaya de se faufiler devant l’homme chauve, en s’enfuyant ouvertement — et elle sembla le heurter avec son épaule. À ce moment-là, l’homme chauve l’attrapa soudainement par l’épaule.

— … Hé toi là, attends une petite minute.

La voix de baryton était menaçante, et le visage de la vieille dame devint immédiatement livide. Je me dépêchai de me lever. Ce n’était pas une rue malfamée la nuit, mais une librairie antique en plein jour. Je n’aurais jamais cru voir une agression ici.

— Qu’est-ce que vous faites ?!

J’étais sur le point de les séparer quand il serra soudain les dents et beugla :

— Espèce d’idiot, pourquoi tu m’attrapes moi ?! Regarde !

Il enfonça sa main dans le sac de la vieille dame et en ressortit un objet. Sur le moment, je ne pus que m’exclamer. Il tenait un gros livre qui était emballé : c’était celui écrit par Jirō Konwa et Kenkichi Yoshida, « Modernologie », celui que je venais tout juste de posé sur le comptoir. Le nom était un peu spécial, alors il m’avait bien marqué. Je retournai au comptoir, et m’aperçus qu’il manquait un livre — autrement dit, c’était une voleuse.

— Ah…

Elle grommela de surprise. J’étais plus surpris que choqué d’apprendre qu’elle s’approchait des étagères en faisant semblant de s’y appuyer pour voler des livres. Je pensais que les voleurs étaient des collégiens ou des lycéens, mais je n’aurais jamais cru qu’une vieille dame puisse faire ça.

— … J’espère que vous pourrez pardonner mon geste.

Elle m’adressa soudain un regard implorant, qui contrastait énormément avec son attitude de bourgeoise d’un peu plus tôt. Peut-être que telle était sa véritable nature.

— Je ne fais pas ça pour le plaisir. De nos jours, il y a des moments où je suis contrainte d’y avoir recours, alors pourriez-vous laisser passer cette fois-ci ? Je vous en supplie.

Elle arbora soudain des yeux de chiens battus, et je me sentais vraiment mal à l’aise. Dans ce genre de situations, j’aurais dû la remettre à la police en bonne et due forme, selon les règles en vigueur dans l’industrie du service, mais j’étais quelque peu hésitant. Peut-être était-ce dû à l’éducation de ma grand-mère qui faisait que j’avais du mal avec les personnes âgées.

— T’en dis des insanités pour quelqu’un de ton âge !

L’homme chauve se mit à beugler.

— Y’a pas de place dans ce monde pour les vieillards sans scrupule comme toi. T’as qu’à vendre des poules au lieu de voler des livres !

Il était bien plus furieux que moi, l’employé, et il agrippa à nouveau la vieille dame. Je me devais de l’arrêter, et alors que nous nous confrontions dans un passage étroit, elle baissa légèrement la tête.

— Pardonnez-moi pour le dérangement.

Elle se retourna soudainement, se mit à courir, et disparut rapidement de mon champ de vision. Je me précipitai à sa poursuite, mais trop tard. Elle s’était échappée vraiment rapidement pour quelqu’un de son âge.

— Elle a tout d’une récidiviste, me dit l’homme chauve alors que je revenais à la boutique. Fais un peu plus gaffe aux voleurs, tu veux ? À quoi tu sers sinon ?

— … Je suis désolé.

Je baissais le regard. Je lui étais reconnaissant d’avoir empêché un vol, mais je ne comprenais pas bien pourquoi il me faisait la morale. Qui était-il ? Dès qu’il eut remarqué mon regard inquisiteur et choqué, l’homme bomba soudainement le torse et dit :

— Je m’appelle Shida. Je suis un habitué de cette librairie.

L’homme qui s’appelait Shida s’approcha du comptoir, et posa un tas de livres de poche dessus. Il y en avait sept-huit au total.

— … Qu’est-ce que c’est ?

— Ça se voit pas ? Je viens vendre ces livres.

Mon cœur fit un léger bond dans ma poitrine. Avec ça, j’allais avoir une bonne raison d’aller voir Shinokawa, et retournai gaiement derrière le comptoir.

— La personne en charge des estimations n’est pas là, alors merci de les laisser ici et de revenir demain…

— Je sais, dit Shida impatiemment. Elle est hospitalisée là. T’es nouveau ? Tu dois vraiment aimer ce boulot. Tu trouves pas que la proprio est bizarre ? C’est rare de voir quelqu’un d’aussi introverti à la tête d’une boutique.

Par ces propos, il avait prouvé qu’il était un habitué de cette librairie. Il tendit nonchalamment la main vers le comptoir, et tira une feuille de la chemise. C’était un bordereau de facture client pour consigner les transactions. Il savait mieux que moi où étaient rangés les objets.

Il écrivit dessus de façon passionnée. Je remarquai par inadvertance que sa main était dans un piteux état. L’encre noire coula le long de ses longs et étroits doigts, et c’était la main de quelqu’un qui avait la vie dure.

— Voilà, ça devrait être bon, dit-il en me tendant le reçu.

L’adresse indiquée était « Sous le pont de la plage Kugenuma à Fujisawa », ce qui m’intrigua fortement. Je pensais bien connaître cet endroit, mais je n’avais jamais entendu parler d’un pont.

— Où est-ce ? demandai-je.

Dans le même temps, je remarquai que rien n’était écrit en face de la case pour le numéro de téléphone.

— Le fleuve Hikijigawa coule de ce côté, et il y a un pont juste devant la plage Kugenuma. Tu vois où c’est ? C’est un peu plus en amont de la route côtière.

Shiba dessinait une carte imaginaire avec son index tout en parlant.

— Oui.

— C’est juste sous ce pont.

Je le dévisageai droit dans les yeux — et après un moment, je compris ce qu’il voulait dire. Cet homme était un sans-abri.

— J’ai ramassé ces livres récemment. Je suis un trancheur de livres.

— Un trancheur de livres ?

Qu’est-ce que cela voulait dire ? Cependant, Shida ne répondit pas à ma question et tapota les livres plusieurs fois avec un sourire.

— Quoi qu’il en soit, apporte ça à l’hôpital et fais-les estimer par la proprio. Ils payent pas de mine comme ça, mais ce sont de bons livres anciens. Je suis sûr que ta chef les adorera.

— Ah, très bien.

Je voulais demander à Shida ce qu’il entendait par trancheur de livres, mais Shida pencha son corps contre le comptoir, visiblement de peur que des gens ne regardent. J’étais la seule autre personne dans la librairie. Ses actes étaient vraiment exagérés.

— … Bah, il y a une faveur que j’aimerais demander à cette librairie. Tu pourrais en toucher un mot à la proprio pour moi ?

— Hein ?

Je ne voyais pas du tout où il voulait en venir, mais il ne me laissa pas le loisir de l’interrompre.

— Je suis un habitué, alors ça ne devrait pas poser de souci, je pense… Enfin bref, c’est arrivé hier…

Alors que j’en restais bouche bée, Shida se mit à me raconter son histoire.

Ce soir-là, je me rendis à l’hôpital. La sœur de Shinokawa n’avait pas club dans l’après-midi, alors elle m’avait remplacé au comptoir. Je toquai à la porte de la chambre, et une douce voix se fit entendre de l’autre côté. Elle était indécise et étouffée, mais elle était visiblement dans la chambre.

Nous ne nous étions pas vus depuis trois jours, mais cela ne m’enchantait pas particulièrement. Je repensais au client qui était venu plus tôt dans la journée — plus précisément à sa « demande ».

— C’est Gôra. Si vous me permettez, dis-je en ouvrant la porte. Je viens juste d’envoyer un mail au sujet d’une estimation…

Je m’arrêtais brusquement. Shinokawa était dans le lit en train de se sécher les cheveux avec une serviette. Apparemment, elle sortait tout juste de la douche, et sa peau blanche était d’une teinte légèrement rosée. Quand elle se rendit compte de ma présence, elle se figea sur place.

— Pardon. Je vais attendre dans le couloir.

Nerveux, je sortis de la pièce.

— C-Ce n’est pas grave… Entrez, je vous prie…

Shinokawa m’appela d’une voix fluette, et baissa la tête tout en m’invitant à m’assoir. Sa magnifique chevelure noire brillante était trempée, tombant devant ses yeux, et par inadvertance, je déglutis.

— J-Je viens… de me doucher… Je pensais que vous viendriez plus tard… Euh, pardon…

Elle semblait vouloir dire qu’elle sortait de la douche, qu’elle s’attendait à ce que je vienne plus tard, et qu’elle était désolée pour l’accueil.

— Non, pas la peine de s’excuser pour ça.

Comme on m’avait remplacé, j’avais pu venir plus tôt. Je m’éclaircis la voix : si le silence s’était installé, j’aurais sans le vouloir repenser un peu trop à la scène précédente.

— Vous vous êtes douchée dans la salle de bain de l’hôpital ?

Elle acquiesça. Le parfum de son shampoing flottait toujours dans l’air.

— M’a aidée… murmura Shinokawa en reposant la serviette.

Elle voulait sûrement dire que l’infirmière l’avait aidée. Je vois.

Elle prit soudain une profonde inspiration, comme si elle essayait de se détendre. Son pyjama suivit le mouvement ample de sa poitrine, et mes yeux furent instantanément aimantés à cet endroit. Je la considérais comme étant de petite stature, mais visiblement, je m’étais peut-être trompé — Ah, je suis bête ou quoi ? Et si elle le remarquait ? Je ferais mieux d’aller droit au but.

— Pourriez-vous jeter un œil à ces livres ?

Je lui tendis le sac que j’avais apporté. Pour être franc, j’étais sceptique. Les livres de poche que Shinda avait déposés ne paraissaient pas aussi bons qu’il laissait entendre, et n’avaient pas du tout l’air vieux.

Néanmoins, quand Shinokawa eut sorti les livres, son visage changea.

— Waouh, je n’en reviens pas.

Shinokawa avait jubilé comme un enfant recevant un cadeau de Noël. Elle serra fort les livres contre elle, les tranches pressées contre sa poitrine, je ne savais alors plus où poser le regard.

— Regardez !

Ses yeux brillaient, et elle tendit les tranches dans ma direction. Il y avait les trois volumes de Notre ami commun de Charles Dickens, les deux tomes de L’apparition du livre de Lucien Febvre et Henri-Jean Martin, l’édition limitée de Douce histoire d’amour à Nishōtei de Ryūzaburō Shikiba, les deux tomes des Cent démons de Shigemaru Sugiyama… Les livres avaient été publiés par les éditions Chikuma et les éditions Kōdansha Arts. Le contenu de chaque livre semblait énigmatique, et je ne voyais pas ce qu’il y avait de si génial à leur sujet.

— … Ils valent tant que ça ?

— Oui. Chaque livre peut se vendre entre deux et trois milles yens.

— Hein ? Vraiment ?

J’étais abasourdi. C’était bien plus que je ne le pensais. Ces livres ne paraissaient pas si anciens que ça.

— Tous ces livres ont été acclamés par les critiques, et il n’y a jamais eu de réimpressions. Il est possible d’acheter en version cartonnée, mais pas à moins de deux-trois milles yens. Il y a une demande très forte pour les éditions aussi rares sur le marché des vieux livres.

Je me rappelai du regard fougueux de Shida. Il avait certes l’air louche, mais sa capacité à juger un livre n’était pas à surfaite. J’étais par contre un peu inquiet sur la façon dont il s’était procuré ces livres. Il avait dit qu’il les avait « trouvés récemment » après tout.

— Un client appelé Shida les a apportés.

— Ah, alors c’est bien lui ! C’est bien ce que je pensais, dit-elle avec excitation. C’est parce que c’est tout à fait son genre.

— Comment ça ? Qu’est-ce qu’il fait au juste ?

— C’est un trancheur de livres. Il ne l’a pas dit ?

— Si… Mais ça correspond à quoi ?

Je n’avais pas eu l’occasion de poser directement la question à l’homme, vu qu’il ne m’en avait pas laissé le temps.

— Ce sont des gens qui achètent des livres à bas prix dans des librairies et qui les revendent bien plus chers ensuite. Monsieur Shida fait le tour des nouvelles librairies du coin tous les jours.

C’était la première fois que j’entendais parler de ce genre de métier. Je n’aurais jamais pu que de gens pouvaient gagner leur vie avec ça.

— Alors pourquoi se qualifie-t-il de « trancheur de livres » ?

— Il existe plusieurs explications possibles, et l’une d’entre elles serait qu’il inspecte les tranches des livres dans les étagères à la recherche de titres de valeur potentiellement forte. Monsieur Shida a toujours été spécialisé dans l’échange de livres rares… Peut-être qu’il s’y connait mieux que moi.

— …

En tous les cas, Shida était le seul client pouvant contribuer à amener des livres rares dans notre librairie. Je ne pouvais m’empêcher de ressentir quelques regrets. Si seulement je l’avais pris au sérieux.

— Est-ce que monsieur Shida a demandé quelque chose ?

Elle me regardait à travers les verres de ses lunettes.

— C-Comment le savez-vous ?

— Il fait toujours ça à chaque fois qu’il vient nous vendre de bons livres. J’imagine qu’il veut acheter des livres en édition limitée publiée par une certaine maison d’édition… n’est-ce pas ?

Elle esquissa un doux sourire tout en disant ça. Je me dis que ce devait être parce qu’il venait souvent demander ce genre de choses. Étant donné qu’il voulait vendre les vieux livres qu’il avait dans une librairie antique, il lui était plus avantageux d’avoir des relations.

— Hm, qu’est-ce que j’en ai fait… C’est au sujet d’un livre en édition limitée.

J’ignorais par où commencer. C’était une demande quelque peu — non, très intrigante. Quoi qu’il en soit, je commençai par sortir la note de ma poche, quelque chose que j’avais gribouillé pour éviter d’oublier.

— Il voudrait que nous lui trouvions la première édition de Découverte de monuments et Saint Andersen de Kiyoshi Koyama…

— C’est une anthologie de Shinchō Poche. Il me semble que la première édition a été publiée en l’an 30 de l’ère Showa, répondit Shinokawa immédiatement avec moult détails. Dans ce cas, notre boutique devrait avoir quelques exemplaires. Il n’est pas si rare que ça…

— Non. Il ne veut pas un exemplaire de notre stock.

Je hochai négativement la tête.

— Sa demande était, « on m’a volé mon livre, j’aimerais que vous m’aidiez à le retrouver. »

— Hein ?

Elle cligna des yeux. Je mis en ordre la longue explication de Shida dans ma tête. Il était préférable, pensais-je, d’énoncer ce qu’il avait dit dans le bon ordre.

« … Je suis sans le sou, et je suis plus tout jeune. Mais je reste satisfait de ma vie. J’ai jamais été un poids pour les autres, et je vis par mes propres moyens. Pas tous les vieux se plaignent comme l’autre voleuse tout à l’heure.

Il y a des livres que je vendrais jamais. On a tous le droit à son petit livre fétiche, non ? Pour moi, c’est l’anthologie Découverte de monuments et Saint Andersen de Kiyoshi Koyama. Tu l’as… jamais lu avant ? C’est pas sérieux tout ça.

Grosso modo, il est comme mon porte-bonheur. Je le mets toujours dans mon sac et le trimballe avec moi où que j’aille pour pouvoir le lire quand l’envie m’en prend… Sauf que… on me l’a volé. C’est arrivé hier.

Tu vois le chemin qui mène à Kobukuroya de ce côté (il pointa son doigt en direction du nord-ouest) ? C’est celui qui chevauche la route côtière. Tu vois le feu quand on descend vers celle-ci ? … Ok. C’est un carrefour. À gauche, ça mène à la gare d’Ōfuna, et en face, c’est le temple[1]. J’étais sur mon vélo à cet endroit hier après-midi.

Pourquoi, tu me demandes ? Pour le travail, évidemment. Il y a peu, j’ai fait connaissance avec un confrère, et on s’était mis d’accord pour échanger des livres à ce carrefour. C’est lui qui m’a échangé le deuxième tome de “L’apparition du livre”.

… Hein ? Tu me demandes pourquoi je n’avais que le premier tome ? T’es sérieux ? Les derniers volumes d’une série aussi rare sont encore plus durs à trouver. Il y a ceux qui achètent le premier tome, et pas le second, mais pas le contraire, non ? Il y a moins d’exemplaires sur le marché pour le deuxième tome, et c’est ce qui lui donne de la valeur.

On avait convenu de se rencontrer devant le temple. Je suis arrivé le premier et j’avais garé mon vélo contre le pin à l’entrée du temple… Il n’y avait personne, et c’était très calme. Je n’avais pas de montre sur moi, mais il devait être presque deux heures.

Ce temple à Kamakura n’est pas très grand, et il n’a pas beaucoup de visiteurs, surtout avec le soleil caniculaire d’hier. C’était bien plus supportable à l’ombre des arbres. Ceux qui attendaient à l’arrêt de bus étouffaient.

Je m’ennuyais comme je n’avais rien à faire, alors je me suis dit que j’allais lire un livre sous l’arbre. Mon sac était dans le panier de mon vélo, et évidemment, j’avais pris ce livre de Kiyoshi Koyama avec moi.

Alors que j’étais sur le point de le sortir, j’ai soudain ressenti une douleur à l’estomac. T’as peut-être pas envie d’entendre ça, mais j’avais la diarrhée depuis plusieurs jours. Tu sais, c’est pas évident pour moi, vu que j’ai pas de frigo, et avec cette chaleur…

Mais il n’y avait pas de supérette ou de toilettes publiques dans le soin, alors je suis entré dans le temple. Je pensais pouvoir y trouver des toilettes pour touristes.

J’ai alors emmené mon sac et mon vélo sous l’arbre, en me disant que personne n’irait le voler. J’ai été imprudent, et maintenant que j’y repense, c’était une grave erreur.

J’ai traversé le portail et j’ai remonté le chemin. Après un moment, j’ai entendu un grand fracas derrière moi. Je me suis retourné et j’ai vu une jeune fille allongée à côté d’un vélo. La première chose qui m’est venu à l’esprit, c’était qu’elle était rentrée dans mon vélo, vu qu’il était garé le long du trottoir.

Je lui ai demandé, “Rien de cassé ?”… La fille devait avoir dans les seize-dix-sept ans, les cheveux courts et était plutôt grande. Si elle avait pas porté de jupe, je l’aurais prise pour un garçon.

Nos affaires étaient étalées sur le sol devant le temple, et mon sac contenait le livre comme je l’ai dit.

“Pardon. Tu peux m’aider à soulever ce vélo”, je lui ai crié.

Enfin… Faut croire que j’avais atteint mes limites là, et j’avais plus la force de tout ramasser et de tout remettre sur le vélo.

Mais cette fille ne s’est même pas retournée, elle a ignoré mon sac et a ramassé le sien pour vérifier son contenu… J’ignore ce qu’il y avait à l’intérieur, mais ce sac bordeaux avait l’air très chic.

Cette gamine s’est alors mise à regarder autour d’elle. On aurait dit que quelque chose de très important était tombé de son sac, puis elle a soudain ramassé un truc avant de partir en courant.

Pour tout te dire, j’ai trouvé ça bizarre sur le coup. La gamine avait ramassé ce qui ressemblait à un livre de poche. Enfin bref, quand je suis revenu des toilettes, mon ami était déjà là et m’a aidé à tout ramasser. Je l’ai remercié et j’ai vérifié le contenu de mon sac, avant de me rendre compte que le livre de Kiyoshi Koyama avait disparu… il m’a fallu du temps avant de le voir.

J’ai demandé à mon ami, et il a dit qu’il venait de croiser une fille de grande taille. Elle avait traversé la rue et semblait se diriger vers l’arrêt de bus. Évidemment, il n’y avait plus personne le temps que j’y arrive, vu que le bus était déjà passé.

Après avoir dit au revoir à mon ami, j’ai revérifié l’arrêt de bus juste au cas où, mais elle n’était vraiment pas là. Je pense qu’elle a pris le livre et qu’elle est montée dans le bus.

Quoi qu’il en soit, j’ai pas pu récupérer mon précieux livre. Alors il y a quelque chose que j’aimerais demander à cette boutique…

Hein ? Tu me demandes pourquoi la fille aurait volé le livre ? Ça crève les yeux, non ? Ce genre de vieux livres vaut une fortune ; je parie qu’elle a l’intention de le revendre.

C’est pour ça que quand j’y ai réfléchi, je me suis rendu compte que cette librairie était la plus proche du temple. Si cette gamine amène ce livre ici, pouvez-vous m’aider à le récupérer sans faire de vague ? Je vous dédommagerai.

… La police ? Non, j’ai aucune envie de faire appel à elle. Je cherche pas à rattraper le coupable. Je veux juste récupérer mon livre. Il y a des fois où les gens font des choses dans le feu de l’action, sans réfléchir… mais j’ai vraiment envie de lui faire comprendre ma façon de penser.

Quoi qu’il en soit, merci de prévenir la proprio… Je reviendrai ce soir. J’y vais ! »

— … Et voilà toute l’histoire. Qu’en pensez-vous ?

J’avais résumé de façon grossière, puis je jetai un œil vers Shinokawa. Ses mains étaient serraient ses genoux, et elle me regarda avec un air pensif.

— Il faut croire que monsieur Shida aime vraiment les œuvres de Kiyoshi Koyama. Je l’ai remarqué quand il a pris cette voleuse la main dans le sac, dit-elle calmement, et j’étais sur le point d’acquiescer.

— Hein ? Ça n’avait rien à voir avec la demande de monsieur Shida, non ?

J’avais brièvement mentionné cet épisode pendant mon explication, mais elle sourit et secoua la tête négativement.

— Dans l’anthologie que monsieur Shida possède, il y a très certainement l’œuvre emblématique de Koyama, Découverte de monuments. Savez-vous ce dont il est question dans ce livre ?

— Non…

— C’est une histoire courte qui décrit le train-train insipide d’un pauvre romancier. Bien entendu, l’histoire se base sur la vie de l’auteur lui-même. Il rencontre une jeune fille dans une vieille librairie, y reçoit un cadeau d’anniversaire de la part de cette dernière, l’ouvre et… ahh, pardonnez-moi, je me suis encore laissée emporter.

Inconsciemment, je m’étais déjà penché en avant. J’étais en fait bien plus intéressé par la rencontre du romancier avec la fille, et par le contenu du cadeau. Mais elle avait délibérément toussé et changé de sujet.

— Pour en revenir à nos moutons, Découverte de monuments commence ainsi.

Elle leva la tête et récita de façon fluide.

— « Si possible, j’espère vieillir plus tôt, au point où mon dos s’arc-boute et m’empêche de faire quoi que ce soit. Ce après quoi je pourrais essayer d’élever quelques poulets pour gagner ma vie, car toutes les vieilles personnes ne passent pas leur journée à se plaindre de tous les malheurs du monde. »

Je fus un peu surpris. C’était en substance ce que Shida avait dit à la vieille dame. J’avais d’ailleurs était étonné quand il avait mentionné vendre des poulets.

Mais pour le moment, c’était autre chose qui me surprenait.

— … Vous avez mémorisé tous les romans que vous avez lus jusqu’à aujourd’hui ?

En entendant cela, elle agita sa main nerveusement.

— C-C’est impossible ! Non, ce n’est pas ça. Mémoriser tout serait… Je me rappelle simplement des bons passages du livre…

— Hein ? Mais c’est fort, non ? Je n’ai jamais rencontré de personne comme ça avant.

J’exprimai à voix haute mes pensées, mais sa réponse dépassa mes attentes. Abasourdie, sa bouche s’ouvrit grande ouverte, et son visage vira au rouge vif.

— … Ç-Ça fait bizarre d’être complimentée.

— Hein ? Vraiment ?

— C’est la première fois qu’on me dit ça…

Elle me regardait de derrière sa paire de lunettes, et quand ses yeux furent sur le point de croiser mon regard, elle baissa soudain à nouveau la tête. Je me sentis quelque peu perdu sur la marche à suivre.

— … Qu-quoi qu’il en soit, je suppose qu’on devrait aider monsieur Shida.

Une atmosphère toute particulière nous enveloppa pendant un certain temps, et Shinokawa fit une nouvelle fois semblant de tousser pour changer de sujet.

— Monsieur Gôra, veuillez noter si quelqu’un vient vendre Découverte de monuments et Saint Andersen. Qui plus est…

Elle fronça ses sourcils.

— … Quelque chose m’intrigue.

— Quoi donc ?

— Est-ce que cette fille a vraiment volé le livre pour de l’argent ?

Je me posais moi-même la même question. Cela aurait été une toute autre histoire si elle était une trancheuse de livre comme Shida, mais est-ce qu’une telle idée aurait pu traverser la tête d’une personne ordinaire ?

— Je trouve ça étrange de ne voler qu’un simple livre, dit-elle.

Monsieur Shida a accepté d’échanger des livres avec un autre trancheur de livre. Ce qui signifie qu’il y avait d’autres objets susceptibles d’être échangés contre de l’argent. Si elle en avait après l’argent, n’est-il pas étrange de n’en avoir pris qu’un…?

J’acquiesçai. C’était effectivement intriguant — Shinokawa, qui croisait les bras, se pencha soudainement dans ma direction. Je trouvais que sa position était semblable à celle d’un mannequin dans un magazine, mais je me dépêchai de chasser cette pensée.

— Q-Qu’y a-t-il ?

— J’ai l’impression que monsieur Shida ne récupérera pas son livre si ça continue… Pourquoi ne pas chercher cette fille ?

— Hein…?

Cette idée ne m’avait jamais traversé l’esprit. Était-il nécessaire d’aller aussi loin pour ce trancheur de livres ? Néanmoins, je me gardais bien de l’interrompre. Les grands yeux de Shinokawa s’écarquillèrent. Même sans implication du trancheur de livres, cet incident était la meilleure excuse pour ma présence ici.

À ce moment-là, mon enthousiasme pour nous mettre à la recherche du coupable s’attisa en moi.

— Donnons-lui un coup de main dans ce cas. Je pensais la même chose, en fait, dis-je avec conviction, ou du moins, avec quelque chose du même genre.

Elle claqua gaiement ses mains devant sa poitrine.

— Merci beaucoup. Je savais que vous diriez ça, monsieur Gôra.

En l’entendant dire ça, je ne pus m’empêcher de me sentir un peu ému. Alors elle me faisait vraiment confiance ? Alors que mon humeur s’était nettement améliorée, elle continua :

— Mais si cette fille n’a pas l’intention de le revendre, pourquoi avoir volé ce livre ? Qu’en pensez-vous, monsieur Gôra ?

Je fus un peu surpris par cette soudaine question. J’avais en réalité l’intention de l’écouter parler, comme cela avait été le cas quand elle avait mis à jour le mystère derrière l’intégrale de Sōseki la dernière fois.

— Ah, je sais… peut-être qu’elle l’a volé parce qu’elle voulait le lire ? Ou peut-être même qu’elle voulait le lire, mais n’arrivait pas à le trouver ?

— Je pense que c’est très peu probable, réfuta fermement Shinokawa avec un éclat dans les yeux.

Le visage qu’elle arborait tout en répondant était bien plus convaincant que n’importe quel mot.

— Ce livre n’est pas si rare que ça, et il n’est pas difficile à trouver dans des librairies antiques. Il y a eu une réimpression il y a 15 ans.

— Dans ce cas… Ah, je sais, peut-être qu’elle a pris le mauvais livre en ramassant ses affaires…

Shida m’avait dit que la fille avait fait tomber son sac. Il n’y avait aucun moyen d’être sûr qu’elle n’avait pas sur elle un livre similaire, et aurait alors pris le mauvais dans la confusion.

— Cette idée m’a traversé l’esprit, mais dans ce cas, le livre de la fille aurait été retrouvé sur le lieu de l’incident… Je pense qu’il doit y avoir une raison bien précise pour laquelle elle a volé ce livre.

— Hum…

Je ne voyais pas vraiment d’autres possibilités. Telles étaient les limites de mes capacités mentales — non, une seconde, quelque chose clochait.

— Si elle ne veut ni le vendre ni le lire, pourquoi l’avoir volé ?

— Oui, je pense également que c’est là que réside le nœud du problème, dit Shinokawa, pleine d’entrain. La véritable raison pour laquelle le livre a été volé sera la clé pour retrouver la fille. Commençons par enquêter sur ce point.

— Euh… mais comment est-ce qu’on va s’y prendre ?

— La description de monsieur Shida m’a permis de comprendre deux-trois choses.

Elle leva son délicat index tout en prononçant ces paroles, et mon regard se porta mécaniquement dessus.

— Primo, elle était très anxieuse sur le coup. Elle est rentrée dans le vélo garé sur le côté du trottoir parce qu’elle courait trop vite.

— … Ouais.

J’acquiesçai pour lui signifier mon approbation, et elle leva alors son majeur.

— Deuxio, le bus arrive de façon irrégulière. Selon monsieur Shida, il y avait plusieurs personnes attendant à l’arrêt de bus… Je devine donc que c’était la raison pour laquelle elle était pressée.

Je commençais petit à petit à comprendre. Elle était très inquiète parce qu’elle avait peur de manquer son bus.

— Mais quelque chose cloche. Elle était nerveuse, mais pourquoi n’a-t-elle donc pas couru après s’être relevée… il a dit qu’elle a vérifié le contenu de son sac et qu’elle a regardé autour d’elle.

— Ah, exact. Elle cherchait ce qu’elle avait fait tomber…

— Mais elle ne l’a pas ramassé… elle a pris le livre de monsieur Shida à la place. Je pense qu’il existe une autre possibilité.

Elle prononçait chaque mot lentement et distinctement.

— L’objet n’est pas tombé hors du sac, vraisemblablement parce qu’il s’est cassé ou quelque chose ?

— Cassé ? C’était quel genre d’objet ?

— Je l’ignore… Dans ce cas, il est possible qu’elle ait pris le livre pour remplacer l’objet cassé ou pour l’utiliser pour réparer quelque chose. Elle a regardé autour d’elle nerveusement, puis a ramassé un livre de poche…

Je continuais de la regarder attentivement. C’était exactement comme quand elle avait résolu le mystère de l’intégrale de Sōseki. Elle pouvait tant déduire malgré le peu d’indices, et elle n’avait même pas posé un pied hors de sa chambre d’hôpital.

Néanmoins, il y avait quelque chose que je ne comprenais pas bien.

— … Et puis, à quoi ce livre de poche aurait pu lui servir ? soupira Shinokawa, avant de baisser les doigts qu’elle avait levés.

Elle ne l’avait sûrement pas réalisé elle-même, mais elle était aussi adorable qu’un chat porte-bonheur[2], à tel point que cela me mettait mal à l’aise.

— J’ai beau réfléchir, je ne vois pas. Il y a bien trop peu d’informations, dit-elle tout en maintenant sa pose de chat porte-bonheur. … Peut-être qu’il est préférable d’interroger le trancheur de livre que monsieur Shida a rencontré. Peut-être qu’il sait quelque chose.

— Hein ? Pourquoi ?

— L’associé de monsieur Shida a dit que la fille était passée juste à côté de lui, mais ce n’est pas tout. Il a su qu’elle allait à l’arrêt de bus parce qu’il s’est retourné, non ?

— … Je vois.

Mon enthousiasme fut à nouveau piqué de vif.

Shida allait revenir à la boutique plus tard. Allais-je devoir lui demander comment contacter cet homme ?

— Mais cet homme ne voudra peut-être pas se déplacer ici.

— Oui, c’est vrai. Je pense que nous devrions lui rendre visite.

— Je vois… une seconde, qui va lui demander ?

Elle me regarda avec hésitation. C’était vraiment une question stupide. Shinokawa ne pouvait quitter l’hôpital. N’était-il pas déjà évident que j’allais devoir y aller ?

Le lendemain était un jour comme les autres pour la librairie antique Biblia.

C’était le premier samedi depuis que j’avais commencé à travailler ici, mais je me trouvais dehors, baignant sous les rayons de soleil. J’avais garé mon scooter en face du temple Kamakura, le « lieu » où Shida avait perdu son livre.

Je me tins à l’ombre du pin, tout en essuyant ma sueur alors que je regardais autour de moi. Cet endroit était proche de mon ancien lycée, et je venais souvent ici quand je prenais part aux activités touristiques du temple — ce qui était monnaie courante chez les écoles de Kamakura. Les maisons n’avaient pas trop changé depuis tout ce temps. Je me trouvais près de la route côtière, mais je ne pouvais apercevoir ni supérettes ni restaurants. C’était une paisible zone résidentielle qui paraissait presque endormie, et il n’y avait aucun piéton peu importe la direction où je regardais.

Je m’étais arrangé avec l’associé de Shida pour le rencontrer à cet endroit.

Shida était revenu à la librairie antique Biblia la nuit précédente, et il fut extrêmement heureux d’apprendre que nous allions partir à la recherche de la voleuse (et des prix de rachat proposés pour ses livres). Il m’avait dit qu’il avait quelque chose à demander à son associé, et qu’il allait le contacter en utilisant notre téléphone. Je ne lui avais pas parlé directement, mais il avait accepté avec joie de me rencontrer, et m’avait indiqué l’heure et le lieu du rendez-vous.

— Tu devrais lire « Découverte de monuments » au moins une fois, me dit Shida après avoir contacté son associé. La première fois que j’ai lu ce livre, c’était quand j’ai commencé ce travail. À la base, j’avais pas l’intention de faire ça. Tout partait en vrille dans ma boite et dans ma famille… mais bon, c’est pas si grave. J’ai trouvé le bonheur en lisant sous un pont.

Shida était apparu pour la première fois à la librairie antique Biblia il y a de cela plusieurs années, et Shinokawa ignorait où il vivait ni ce qu’il faisait comme travail avant cela.

— C’était un homme pauvre qui n’était pas doué pour les relations sociales. Son désir de vivre une vie pleinement satisfaisante n’était qu’un simple souhait. Et il faut croire que c’est encore plus improbable de trouver une fille innocente et bienveillante pour prendre soin d’un homme comme ça.

Le ton de Shida était bien plus gentil malgré ses paroles. Il parlait d’un frère qui l’aidait.

— Mais, même si l’auteur en était parfaitement conscient, il a quand même écrit cette histoire. Tu comprendras si tu la lis… J’ai vraiment réussi à m’identifier à l’auteur qui a écrit cette merveilleuse histoire.

J’acquiesçai — et fus vraiment pris d’envie de la lire.

— … En fait, je sais que ça va être difficile de le récupérer, mais je me refuse d’abandonner si facilement… Je t’en voudrais pas si tu le trouves pas, alors t’en fais pas pour ça… Et dis au « baron » que je le salue.

— … Qu’est-ce qu’il voulait dire par « baron » ? murmurai-je sous le pin.

Était-ce le surnom de l’autre trancheur de livre ? Shida ne me l’avait jamais décrit, mais j’allais savoir au moment où je le rencontrerai, j’imagine.

Je vérifiai l’heure sur mon portable. L’heure du rendez-vous venait de passer, et juste au moment où je repensai à la façon dont nous avions convenu de nous rencontrer :

— Puis-je savoir ce que vous faites ici ?

Une voix interrogatrice se fit entendre derrière moi. Je me retournai, et aperçus un homme de grande taille vêtu d’une chemise blanche traversant le portail du temple. Il devait être proche de la trentaine, et avait des cheveux frisés et de longs yeux. De sa peau blanche émanait un parfum d’eau de Cologne, et sans sa sacoche en cuir, je l’aurais pris pour un mannequin prenant des photos à ses heures perdues. Était-il venu visiter une tombe ?

— J’attends quelqu’un, répondis-je, et les yeux de l’homme s’illuminèrent immédiatement.

Puis, il exhiba ses dents en me souriant chaudement.

— Autrement dit, vous êtes comme moi. J’ai fait le tour du temple parce que je suis arrivé en avance… C’est vous qui aidez monsieur Shida à retrouver son livre ?

— Oui.

L’homme me serra fort la main et l’agita à plusieurs reprises. J’avais encore du mal à saisir la situation, et j’alternais entre regarder ses mains et son visage.

— Je suis l’ami de monsieur Shida, Kasai. J’ignore pourquoi, mais il m’a surnommé « le baron ».

Kasai haussa les épaules. En tout cas, il était l’archétype du beau gosse modèle de peinture, et j’avais vraiment envie de lui donner un nom « royal ».

Kasai me tendit sa carte de visite. Évidemment, je n’en avais pas.

— Je m’appelle Gôra, je travaille pour la librairie antique Biblia.

Je n’avais pas d’autres choix que de me présenter oralement.

— Ah, alors vous travaillez pour cette boutique ? Je suis déjà passé devant, mais je n’y suis jamais entré. Êtes-vous le propriétaire ?

— Non, je ne suis qu’un simple employé. Je viens juste d’être embauché.

— Vraiment ? Permettez-moi de vous rendre visite quand j’en aurais le temps, dit-il la voix claire. Je savais uniquement que vous étiez l’ami de monsieur Shida, alors je pensais que vous faisiez le même travail que lui. Je m’excuse de vous avoir fait venir un jour de travail.

Kasai se gratta doucement la tête. Il était un peu maigrichon, mais il n’avait pas l’air d’être un mauvais garçon.

Je jetai un œil à la carte de visite dans mes mains, aux mots « Propriétaire de la librairie Kasai » au-dessus du nom Kikuya Kasai. On m’avait dit qu’il était trancheur de livres, mais visiblement, il possédait également une boutique.

— « Librairie Kasai » est le nom de ma boutique en ligne. Généralement, je me spécialise dans l’achat et la vente sur internet, alors mes méthodes diffèrent de celles de monsieur Shida.

Je ne pus m’empêcher d’admirer l’existence de ces trancheurs de livres. Il était vrai qu’il était plus rapide de directement vendre des livres aux clients plutôt qu’à d’autres boutiques. Cette façon de procéder était sûrement similaire à celle de n’importe quelle boutique de livres anciens.

— Je ne m’y connais pas trop en livres, je suis plutôt dans les éditions limitées d’albums ou de jeux vidéo. J’ai échangé quelques objets avec monsieur Shida, et nos spécialités ne se font pas concurrence.

Rien qu’à son apparence, il ne semblait pas manquer d’argent. Il était semble-t-il un trancheur de livres compétent.

— Oh, c’est vrai. C’est au sujet de la jeune fille qui a pris le livre de monsieur Shida ?

Je repris mes esprits en entendant Kasai parler de ça. Je lui expliquai ensuite ce que Shinokawa avait découvert, et que les informations dont nous disposions étaient insuffisantes pour nous mettre à la recherche de la fille qui a volé le livre de Kiyoshi Koyama — après avoir écouté mon histoire, Kasai leva ses sourcils.

— Quoi ? J’ai décrit toute l’histoire à monsieur Shida. Il ne m’a jamais dit que ce livre était aussi important.

— Savez-vous quelque chose ?

— Ce que je sais, c’est qu’en fait, on ne s’est pas frôlés. Suivez-moi, dit Kasai tout en se mettant à longer la route côtière.

L’arrêt de bus était là où nous nous rendions, et je pouvais voir les feux tricolores et le carrefour un peu plus loin. Il s’arrêta devant les vieilles portes devant celles du temple.

— On s’est plus croisés par hasard qu’autre chose. Il était environ deux heures, et je traversais le passage piéton. Elle était accroupie devant ce portail à faire quelque chose, et il y avait comme un bruissement.

Le portail rentrait légèrement dans le jardin, et je ne pouvais pas voir à quoi ressemblait ce dernier. Je regardai en direction du pin. De cette position, il semblerait que la fille était arrivée là et avait attendu quelque temps après avoir volé le livre.

— Qu’est-ce qu’elle faisait ?

— Elle me tournait le dos, alors je ne sais pas trop. Il y avait un sac bordeaux sur le sol, et elle a mis sa main dedans. Elle paraissait vraiment soucieuse, elle regardait vers l’arrêt de bus de temps à autre. Je la trouvais bizarre, mais vu que j’avais un rendez-vous, j’étais sur le point de m’en aller. Et à ce moment-là, elle m’interpella.

Je fus un peu surpris.

— Hein ? Vous avez parlé à la fille ?

— Oui. Elle m’a demandé si j’avais une paire de ciseaux.

— Des ciseaux ?

— Oui, des ciseaux pour couper du papier. J’ai demandé confirmation, parce que c’était la première fois qu’on me demandait ça dans la rue… mais il se trouvait que j’en avais sur moi. Je dois livrer un grand nombre d’objets par courrier, alors c’est bien pratique d’en avoir sur soi.

Kasai sortit une paire de ciseaux en acier inoxydable, et arbora un air satisfait tout en l’ouvrant et le fermant.

Je contemplai les lames qui brillaient légèrement. Si la théorie de Shinokawa s’avérait vraie, et qu’elle avait utilisé le livre pour réparer quelque chose, cela signifiait-il que le livre de monsieur Shida avait été découpé en mille morceaux ?

— J’ignorais que le livre de monsieur Shida avait été volé quand je lui ai prêté mes ciseaux, et elle avait l’air vraiment gênée. Elle s’en est servi pendant quelques instants, et me les a rendues.

— Avez-vous vu ce qu’elle a fait avec ?

— L’intérieur de son sac était tourné vers elle, alors je ne pouvais pas voir ce qu’il y avait… Non, une seconde. Elle tenait quelque chose quand je lui ai prêté mes ciseaux. Je crois que c’était…

Kasai leva les yeux au ciel pendant quelques instants, puis continua lentement :

— … Je pense que c’était un accumulateur de froid.

— Un accumulateur de froid ?

— Vous savez, ce genre de choses qu’on utilise dans les glacières pour garder frais.

J’avais compris, mais je ne voyais pas ce que cette fille faisait avec ça.

— Son sac contenait donc de la nourriture ou quelque chose du genre ?

— Peut-être, mais impossible de dire quoi précisément.

Un livre de poche, des ciseaux, un accumulateur de froid… Je n’avais aucune idée de ce qui pouvait les lier entre eux.

— Tout de suite après m’avoir rendu mes ciseaux, elle a traversé la route et a couru jusqu’à l’arrêt de bus.

Kasai pointa du doigt en direction de celui-ci de l’autre côté de la rue. Il y avait une lycéenne en uniforme, attendant le bus. C’était l’uniforme de mon ancien lycée. Elle sortait sûrement de son club, et il y avait un sac d’archer plus grand qu’elle posé sur le sol.

— Il y avait un lycéen attendant le bus hier, mais c’était un blond avec une guitare sur le dos… Le bus n’était pas là, et il n’y avait rien de particulier à regarder, alors je me suis rendu au temple.

— Alors la fille est montée dans le bus, c’est bien ça ?

— Elle aurait pu, mais elle ne l’a jamais fait.

— Hein ? Comment ça ?

Elle aurait pu monter dans le bus ici à l’arrêt Ōfuna. Depuis le début, je pensais que c’était ce qu’elle avait fait.

— J’ai atteint le portail, et j’ai commencé à ramasser les affaires de monsieur Shida. Après quelques instants, cette gamine m’intriguait toujours un peu, alors je me suis retourné en direction de l’arrêt de bus. Le bus venait tout juste de partir, et les autres personnes étaient déjà montées, mais elle était la seule à être encore là.

— Elle était arrivée avant lui pourtant. Et elle n’est pas montée dedans ?

— Il semblerait bien. J’en ignore la raison cependant. Ensuite, elle est partie avec son sac en direction du carrefour, et c’est tout ce que j’ai vu.

Je penchai ma tête sur le côté. Après avoir entendu le témoignage de Kasai, le mystère semblait s’épaissir. Elle transportait un sac avec un accumulateur de froid, elle avait volé le livre de poche, avait utilisé des ciseaux pour couper quelque chose, avait couru jusqu’à l’arrêt de bus, mais n’était pas montée dedans — je ne comprenais plus rien à ce qu’il se passait.

Après avoir dit au revoir à Kasai, mon téléphone sonna. C’était un numéro inconnu, alors j’hésitai un peu avant de décrocher. Je me contentai de dire « Allô ? », et d’attendre une réponse, mais l’autre bout du fil demeura silencieux.

— Allô, qui est-ce ?

Toujours pas de réponse. Était-ce une mauvaise farce ?

— Bon, sérieusement, c’est qui ? demandai-je impatiemment.

Mais juste au moment où je fus sur le point de raccrocher :

— … C’est Shinokawa.

La douce voix me prit par surprise.

— Shinokawa ? Euh, pourquoi m’appelez-vous…?

Mon esprit était complètement perdu. Je lui avais effectivement donné mon numéro, mais je n’aurais jamais cru qu’elle m’appellerait vraiment. Elle n’était pas autorisée à utiliser son téléphone dans sa chambre d’hôpital, mais il était possible d’envoyer des textos.

— J-Je suis dans le couloir… Je sors tout juste de la salle de rééducation…

Maintenant qu’elle le disait, je me rappelai qu’il y avait un espace dans le couloir pour pouvoir passer des appels. C’était là qu’elle devait se trouver. J’aurais préféré qu’elle me le dise dès le début.

— J’étais impatiente de savoir ce que le trancheur de livre a dit… alors je vous ai appelé. Je suis vraiment désolée… alors…

Elle était sur le point de raccrocher, et à ma surprise, je haussai la voix sans le vouloir :

— Att-att-attendez !

Si elle raccrochait maintenant, ce malentendu allait sûrement perdurer.

— Il y a quelque chose que je voulais vous demander. Je viens juste de finir de parler avec le trancheur de livres !

Je me mis à lui répéter ce que Kasai m’avait dit sans plus tarder. Fort heureusement, elle n’avait pas raccroché — mais j’avais le sentiment qu’elle était de plus en plus embrouillée à mesure que je lui racontais le témoignage de Kasai. Il était peu vraisemblable que quelqu’un puisse comprendre des informations aussi fragmentées par téléphone.

J’en arrivais au moment où la fille avait traversé la rue. Shinokawa me posa distinctement quelques questions, ne montrant ni surprise ni doute.

— … Cette fille est partie de l’arrêt de bus avec son sac ?

Je poussai un ouf de soulagement. Son attitude avait changé au moment où elle avait demandé pour les livres. Elle était passée en mode résolution d’énigme.

— Hein ? Oui, il semblerait bien, répondis-je.

Je ne voyais rien d’autre de vraiment important. À ce moment-là, elle poussa un soupir :

— … Je vois. Je comprends maintenant.

— Comprenez quoi ?

— Ce qu’elle voulait faire, et pourquoi elle a volé le livre…

J’en restai bouche pas.

— Hein, vraiment ?

— Je ne saisis pas tout, mais j’ai compris les grandes lignes.

— Je n’en reviens pas ! Je n’avais même pas un début d’idée…

J’étais vraiment abasourdi par le fait qu’elle était sur le point de découvrir la vérité avec si peu d’éléments. Visiblement, j’avais tort de penser que personne ne pouvait résoudre cette affaire. Elle était en mesure de faire preuve d’une époustouflante perspicacité dès qu’il était question de livres.

— … Non, je ne suis pas si incroyable que ça…

Elle se tut, et moi, qui était excité par toute cette histoire, sentit que quelque chose clochait. Elle disait avoir résolu l’affaire, mais elle paraissait abattue, pas du tout heureuse d’avoir découvert la vérité.

— Et donc, qu’en est-il ?

Elle m’avait affecté, et ma voix s’adoucit. Après quelques instants, elle dit :

— … C’est un cadeau.

— Hein ?

— Cette fille avait un cadeau dans son sac, et cela devait être de la nourriture qui devait se garder froide. Comme le sac n’avait aucun logo de centre commercial, je suppose qu’elle ne l’a pas acheté quelque part, mais préparé elle-même. Elle était très tendue parce qu’elle devait le donner en personne.

— À qui…

À ce moment-là, je me remémorai les paroles de Kasai. Il y avait quelqu’un d’autre attendant à l’arrêt de bus, un jeune aux cheveux blonds, portant une guitare.

— Et la raison pour laquelle elle n’est pas montée dans le bus…

— Elle n’a jamais eu l’intention de le prendre, elle voulait juste donner un cadeau à l’autre jeune… mais a rencontré des problèmes sur le chemin. Elle s’est cognée contre le vélo de monsieur Shida et est tombée… Le sac avec le cadeau est tombé sur le sol.

— … Est-ce qu’il s’est cassé ?

Je me rappelai des biscuits sandwich que j’avais mangés avec Shinokawa. C’était le dernier dessert que j’avais mangé ces derniers temps. Était-ce quelque chose du même genre ?

— Non, s’il avait été cassé, elle n’aurait pas pu le donner. Ce n’était pas le dessert en lui-même qui était cassé… mais quelque chose autour.

— Autour ?

— C’était un cadeau pour quelqu’un du sexe opposé, alors il devait y avoir comme un joli emballage. Peut-être une décoration ou autre s’est cassée, alors elle devait la réparer immédiatement, mais elle n’avait rien sur elle qui fasse l’affaire. Il n’y avait également aucun magasin aux alentours… À ce moment-là, ses yeux se sont posés sur le livre de poche de monsieur Shida…

— Mais c’est bizarre.

Bien que je l’écoutais silencieusement jusqu’ici, je me trouvais incapable de la suite, alors je la coupai.

— Je ne vois pas comment on pourrait réparer un emballage avec des pages de livre.

— … Je ne crois pas qu’elle ait utilisé le livre non plus. Ce que je veux dire…

Le bruit de la porte du bus qui s’ouvrait résonna, il y avait un bus garé en face de l’arrêt de bus quand je m’en rendis compte. Je laissai s’échapper un léger cri par inadvertance.

Un jeune homme était descendu du bus. Son pantalon était partiellement recouvert par sa chemise blanche, et il avait un étui à guitare sur le dos. Il se rendait probablement à l’école pour s’entraîner. Mon lycée organisait toujours des festivals culturels juste après les vacances d’été. Avait-il créé un groupe de musique avec ses amis ?

Ses cheveux courts étaient blonds clairs, il les avait visiblement décolorés.

— … Qu’y a-t-il ?

— Un lycéen vient de descendre du bus. C’est peut-être le même qui attendait à l’arrêt du bus quand le livre a été volé…

— Poursuivez-le ! s’écria Shinokawa dans le combiné. Demandez-lui pour la fille.

— Très bien. Je vous rappellerai après.

Je raccrochai et partis en trottant. Je vis les portes du bus se fermer et partir. Le garçon marchait en me tournant le dos. Si le règlement de l’école n’avait pas changé, les étudiants ne devraient pas être autorisés à se décolorer les cheveux. Il l’avait sûrement fait parce que c’était les vacances d’été.

— Pardon, tu peux m’accorder une minute ?

Le garçon s’arrêta et regarda derrière lui. Il me fusilla immédiatement du regard. Ses yeux étaient longs et fins, arborant volontairement une expression sauvage.

— … Quoi ? dit-il d’un air mécontent, en insistant sur la dernière syllabe.

Il était monnaie courante de parler de cette façon par ici, et j’en faisais de même quand j’étais au collège et au lycée.

— Il y a quelques jours, est-ce qu’une fille est venue à cet arrêt de bus…? demandai-je avant de me rendre compte de quelque chose.

La fille était repartie avec le sac, ce qui signifiait que le garçon n’avait pas accepté le cadeau.

— … Une fille a voulu t’offrir un cadeau, non ? C’est de ça que j’aimerais te parler.

Le garçon semblait avoir avalé quelque chose d’amer alors qu’il fronça des sourcils.

— Ah, tu veux parler de Kosuga ? Quoi, tu la connais ?

Je gravai le nom « Kosuga » profondément dans ma mémoire. Ce garçon semblait la connaître.

— Il y a quelque chose que j’aimerais lui demander. Tu pourrais me donner son adresse, ou un moyen de la contacter ?

— … T’es de la police ?

— Ah, non…

J’ignorais comment continuer. J’avais échoué. Dans mon empressement, je n’avais pas du tout réfléchi à la façon de m’y prendre. Personne n’allait donner des infos personnelles aussi facilement — mais après avoir réfléchi quelques instants, il sortit de bon cœur son portable et me montra l’écran. Le numéro de téléphone et l’adresse mail étaient indiqués en-dessous du nom « Nao Kosuga ».

— Elle vit sûrement dans le coin, mais je sais pas où exactement. Son numéro et son mail feront l’affaire ?

— … Merci.

Je le remerciai avec hésitation. Le garçon retroussa ses lèvres, et esquissa un sourire digne d’une peinture. Il semblait s’être entraîné devant un miroir.

— Cette nana a fait quelque chose de mal ? Elle est zarb, dit-il d’un ton amusé, ne montrant aucun intérêt pour Nao Kosuga.

Je voyais bien qu’il était extrêmement captivé.

— … Comment ça ?

— Tu la cherches pour une raison bien précise, non ? Et alors quoi ? Tu vas la kidnapper et la balancer dans la mer ?

Je fronçai les sourcils. Apparemment, il me prenait pour un yakuza. Mon apparence donnait souvent cette impression.

— Tu ne la connais pas vraiment ?

— Nan, on est juste dans la même classe. Ça m’arrive de lui parler en classe, mais je déteste les meufs qui savent pas se tenir.

— Alors tu as refusé son cadeau ?

— Ok, c’était mon anniversaire, mais j’ai le droit de refuser, non ? Fallait voir sa tête quand je lui ai dit que j’en voulais pas de son cadeau.

Alors il faisait semblant d’avoir l’air amical à l’école, tout en étant complètement différent en réalité et y prenait même plaisir. Il n’avait même aucun scrupule à donner des informations personnelles à un inconnu.

Je n’avais aucune raison de le prévenir de quoi que ce soit, mais plus je l’écoutais, plus mon humeur en pâtissait. Néanmoins, il me fallait un moyen d’entrer en contact avec Nao Kosuga. Je le laissai utiliser la communication infrarouge pour m’envoyer les données.

— Je vais y aller, il faut que j’aille à mon club.

Après le départ du garçon, je restai planté là pendant quelques temps. Bien que j’avais obtenu d’importantes informations, je n’arrivais pas à m’en réjouir.

Tout en cherchant des indices sur le vieux livre, nous avions découvert que la fille voulait offrir un cadeau d’anniversaire, mais que celui-ci avait été refusé. Shinokawa voulait sûrement s’assurer que Nao Kosuga était repartie avec son sac.

Je pensai soudain à Découverte de monuments de Kiyoshi Koyama. Après que Shida me l’ait recommandé, j’avais acheté un exemplaire de l’anthologie de nouvelles de Kiyoshi Koyama. Cela faisait longtemps que je n’avais pas acheté de livres avec du texte imprimé. Découverte de monuments était une nouvelle très courte, et malgré tout, j’avais à peine réussi à la terminer au moment où je commençais à me sentir mal.

Le héros, un romancier, était extrêmement pauvre, et vivait une paisible vie. Il était démuni, mais il avait une vie particulièrement oisive. Il dépensait peu, faisait la cuisine et lisait des livres.

Un jour, il se lia d’amitié avec une jeune fille rencontrée dans une librairie qui se prétendait être une « protectrice de livres ». Cette fille terre-à-terre et sérieuse avait donné au héros un coupe-ongle et un cure-oreille. Au final, il accepta les cadeaux avec joie.

L’histoire était excessivement béate, comme me l’avait dit Shida. Elle pouvait faire oublier aux gens l’amertume et la solitude du monde réel. Bien entendu, le livre ne précisait pas si l’auteur avait réellement vécu ça, et tout un chacun penserait que c’était un journal intime fictif de l’auteur.

Un cadeau qui pouvait réchauffer le cœur de quelqu’un n’existait pas dans le monde réel. Même si quelqu’un venait à le donner, il était possible qu’il soit refusé, tout comme c’était arrivé à la lycéenne.

Je repris mes esprits. Quoi qu’il en soit, j’allais devoir d’abord raconter à Shinokawa ce que le garçon m’avait dit, puis discuter de la suite des opérations.

Je sortis mon téléphone, et composai son numéro.

Le soleil se couchait derrière la fenêtre, et un étroit croissant de lune apparut dans le ciel, semblant prêt à disparaître. Je m’assis sur la chaise à côté du lit, et consultai l’heure sur mon portable.

Il était sept heures, l’heure du rendez-vous.

— … Elle sera là, non ? demandai-je à Shinokawa.

— Elle viendra… c’est ce qu’elle m’a répondu.

Après avoir entendu toute l’histoire, Shinokawa avait envoyé un mail à Nao Kosuga, l’informant que nous étions à la recherche du livre à la demande de son propriétaire, et que nous espérions qu’elle pourrait faire le trajet jusqu’à l’hôpital. « Je viendrai », avait-elle sobrement répondu. Elle avait quelque chose à nous dire — visiblement.

— C’est une bonne chose de pouvoir récupérer le livre.

Elle avait emprunté les ciseaux de Kasai, et avait sans aucun doute découpé le livre d’une façon ou d’une autre. J’étais certain qu’il manquait quelque chose au livre.

— … Ce n’est pas grave. Je ne pense pas qu’elle ait mutilé le livre au point qu’il en soit illisible.

— Pourquoi ? Elle l’a coupé avec des ciseaux, non ?

— Certes, mais…

Avant que Shinokawa pusse finir, nous entendîmes quelqu’un toquer distinctement à la porte. La porte coulissa sur le côté avant que nous puissions répondre, et une fille de grande taille en jean et T-shirt entra. Elle avait des yeux bien définis et un visage fin. Je trouvais qu’elle ressemblait plus à un joli garçon qu’à une jolie fille.

Elle marcha jusqu’au milieu de la pièce, s’arrêta, regarda autour d’elle, et baissa la tête tout en nous dévisageant.

— … Je suis Nao Kosuga.

— Bo-bon-bonjour… J-Je m’appelle Shinokawa…

Les yeux de Shinokawa se mirent à palpiter pendant qu’elle se présentait.

— Hein ? Plus fort ! J’entends rien si tu marmonnes dans ta barbe, réprimanda la fille avec une voix percutante, et le visage de Shinokawa vira instantanément au rouge vif.

— Non… Euh… eh bien…

Elle ne savait pas quoi dire. Shinokawa paraissait désorientée par la soudaine apparition de Nao Kosuga. Pourquoi la voleuse était celle qui se comportait comme si elle était dans son bon droit, tandis que l’investigatrice était nerveuse ?

— Nous sommes de la librairie antique Biblia près de la gare de Kita-Kamakura.

Il n’y avait pas d’autres choix : je m’adressai à elle. Même après avoir indiqué d’où nous venions, la fille ne montra aucune réaction. C’était comme si elle ignorait complètement l’existence de notre boutique.

— Je m’appelle Daisuke Gôra, je suis employé là-bas. Voici la propriétaire, Shinokawa. Le propriétaire du livre volé est un de nos habitués, alors nous l’aidons à le retrouver.

Soudain, je remarquai que Nao Kosuga n’avait rien emmené avec elle. Où était donc le livre volé ?

— Tu as volé le livre, n’est-ce pas ?

Elle croisa les bras et bomba le torse de façon arrogante.

— … Et alors ?

J’ignorais comment continuer face à une question aussi rhétorique. Niait-elle son crime, ou avait-elle l’intention de tout avouer et de s’excuser ? La fille avait vraiment une mauvaise attitude, exactement comme l’avait décrit le garçon.

— Comment vous avez chopé mon mail ? Je l’ai jamais filé à qui que ce soit. Ou alors, vous l’avez volé à quelqu’un ?

Elle me mettait dans une colère noire. Étant donné sa position, elle n’avait aucun droit de faire la morale aux autres.

— Un de tes camarades de classe nous l’a donné.

— Ah ? Et qui donc ?

— … Un blond. Je l’ai croisé à l’arrêt de bus près de chez toi.

Soudain, son visage devint livide.

— Vous voulez dire… Nishino ?

Alors ce type s’appelait Nishino… J’avais déjà remarqué que le garçon n’avait pas pris la peine de se présenter. Il semblait plutôt réticent à divulguer ses propres informations personnelles.

— Vous avez parlé à Nishino de ce bouquin ? dit Nao Kosuga avec un ton grognon.

— Non, pas du tout, mais il m’a tout raconté sans se faire prier.

— Nishino… franchement…

Ses épaules tremblèrent légèrement. Cette fille avait été déçue par deux fois : la première quand elle avait donné le cadeau, et la deuxième à cet instant précis.

— Peux-tu nous rendre le livre ? demandai-je.

Même si je tentais de la consoler, cela ne lui remonterait pas le moral. Ce qui s’était passé entre Nishino et elle ne nous regardait pas, notre travail consistant à retrouver le livre de Shida.

— … Je peux pas le rendre maintenant.

Nao Kosuga se retourna soudainement, énervée.

— HEIN ?

J’avais sans le vouloir hausser la voix.

— Comment ça, tu ne peux pas le rendre ?

— Ta gueule ! C’est pas tes oignons, non ?! On voit que tu sais rien de ce qui s’est passé de toute façon !

— Attends, pourquoi tu es énervée ?! C’est toi qui as volé le livre…

— … Je crois savoir ce qui s’est passé, dit soudain Shinokawa tout en restant dans son lit, assise droite tout en regardant Nao Kosuga.

Son attitude hésitante d’un peu plus tôt avait disparu, c’était comme si elle avait changé de personnalité.

— J’avais l’intention d’attendre que le propriétaire du livre arrive avant de parler de ta situation… ou préfères-tu que je l’en informe moi-même ?

La voix contenait une force qui calma Nao Kosuga en un instant, et moi aussi. C’était juste l’espace d’un bref instant cependant, la fille ne tardant pas à de nouveau fusiller du regard Shinokawa.

— Parle pas comme si tu comprenais. Genre tu peux décrire ce qui s’est passé ?

— … Oui, plus ou moins, répondit Shinokawa sans faillir, et le regard de la fille se fit encore plus hostile.

— Dans ce cas, explique. Montre-moi ce que t’as dans le ventre.

La situation ne me disait rien qui vaille. Si Shinokawa faisait la moindre erreur, Nao Kosuga ne rendrait sûrement pas le livre. Bien entendu, cette affaire pouvait être résolue en appelant la police, mais ce n’était pas ce que souhaitait la victime, Shida.

— Vous êtes sûre ? murmurai-je à l’oreille de Shinokawa.

Pas parce que je doutais de ses capacités, mais plutôt parce que je n’étais pas certain qu’elle puisse convaincre la fille — néanmoins, elle acquiesça sans l’ombre d’une hésitation.

— Oui, tout ira bien.

Puis, elle ferma les yeux tout en parlant de façon éloquente :

— Ce jour-là, tu avais conçu un dessert pour ton camarade de classe, Nishino, en guise de cadeau d’anniversaire… Tu avais besoin d’un accumulateur de froid, et comme le dessert ne s’est pas cassé en tombant sur le sol, ce devait être une tarte ou quelque chose du genre. Après l’avoir emballé, tu l’as décoré avec un ruban rouge foncé, puis tu l’as mis dans un sac en papier et tu es sortie de chez toi. Tu savais que Nishino rentrerait chez lui en prenant le bus après ses activités de club… Est-ce que je me trompe jusqu’ici ?

Nao Kosuga était bouche bée. Tout semblait correspondre.

— … Tu es entrée en collision avec le vélo devant le temple, et le sac est tombé par terre. Même si le contenu n’a pas souffert, ce n’était pas le cas de l’emballage. La décoration au niveau du nœud a sûrement été endommagée… Une fleur artificielle ou quelque chose de semblable. Tu avais besoin d’un cordon pour la réparer.

— Hein ? Un cordon ? l’interrompai-je sans réfléchir.

Shinokawa ouvrit les yeux, et sortit un livre de poche de la pile à côté d’elle. C’était le roman « Sanctuaire » de William Faulkner[3], publié par Shinchō Poche. Elle feuilleta les pages, et souleva le cordon bordeaux qui se trouvait à l’une des pages.

Ah, je ne pus m’empêcher de m’exclamer — c’était donc ça.

— Tous les livres de Shinchō Poche ont ce type de cordon… en laine. Par le passé, c’était monnaie courante, mais de nos jours, seul Shinchō Poche continue de le faire. Découverte de monument et Saint Andersen possède également ce type de cordon rouge, et c’est pour cette raison que tu as volé le livre.

— … O-où est-ce que tu l’as vu ? marmonna Nao Kosuga.

— Je ne l’ai pas vu.

— Alors comment tu sais qu’il était rouge ? Je devrais être la seule à connaître le contenu de ce sac. Même Nishino l’a pas vu.

— Je peux deviner la couleur du ruban en me basant sur le fait que tu t’es servie du cordon du livre. Le sac en papier était de couleur bordeaux lui aussi, alors je me suis dit qu’il était possible que l’emballage à l’intérieur était également de cette couleur… Qui plus est, le cordon du livre n’est pas très long. Il y a peu d’autres choses qu’on peut réparer avec.

Shinokawa referma le livre Sanctuaire et le reposa dans la pile de livre à côté d’elle.

— Au début, tu pensais sûrement pouvoir l’arracher à main nue, mais le cordon était plus résistant que tu ne le pensais. Tu n’avais alors pas d’autres choix que d’emprunter une paire de ciseaux à un passant, et tu as découpé le cordon avec… Le livre ne te servait alors plus à rien, mais tu ne l’as pas immédiatement jeté parce que le passant était toujours là. Tu as alors décidé de commencer par donner le cadeau, et tu as caché le livre avant de l’emmener avec toi à l’arrêt du bus…

Soudain, elle bégaya.

— … Au final, tu n’as pas pu donner le cadeau. Tu es partie en oubliant de te débarrasser du livre… Ai-je toujours vu juste ?

Nao Kosuga s’agenouilla comme un ballon dégonflé. Personne ne parla pendant ce bref instant.

— … Tu savais même ça ?

Elle pressa sa tête contre ses genoux et marmonna faiblement.

— Est-ce par hasard… tu sais pourquoi je peux pas rendre le livre ?

— Je n’en suis pas certaine… Tu n’as pas utilisé le livre après ça, et tu as envisagé le rendre, mais tu ne l’as pas fait. À la lumière de ces points…

Sans s’en rendre compte, la voix de Shinokawa devint plus douce et plus gentille.

— … Tu es en train de lire le livre, n’est-ce pas ?

La fille leva la tête, ses oreilles ayant viré au rouge. Puis, regrettant visiblement son bafouillement, elle détourna la tête du lit d’hôpital.

— J’avais pas l’intention de le lire à la base. J’aime pas lire… mais il se trouve qu’il est tombé en s’ouvrant…

— … Et c’était la page de l’histoire de Découverte de monument, n’est-ce pas ? continua Shinokawa.

C’était donc ça, marmonai-je en moi. C’était l’histoire préférée de Shida, et il avait sûrement marqué cette page d’une façon ou d’une autre pour y revenir plus facilement.

— Cette histoire qui raconte comment une adolescente donne un cadeau le jour de son anniversaire.

Je parvins à digérer un peu ce qui se passait. La fille était à peu près du même âge qu’elle, et après avoir lu le passage de la fille qui donne un cadeau d’anniversaire, elle avait eu envie de lire la suite.

Nao Kosuga restait accroupie sur le sol, ses mains pressées contre son menton, son visage auparavant hostile s’était détendu, mais montrant des signes d’immaturité.

— Je sais pas si je l’aime ou pas, je le trouve juste spécial… C’est pour ça que je voulais lui donner un cadeau. Je savais pas qu’il me détestait. Enfin, faut croire que j’ai perdu mon temps et des forces.

Sa voix était particulièrement gaie, et j’ignorais si elle se forçait ou si elle se sentait vraiment soulagée.

— Cette histoire était la réalisation totale de mon vœu. Au début, je me suis demandé comment une fille pareille pourrait exister, mais peut-être c’était précisé que c’était sur un coup de tête. Je le savais, et c’était une bonne histoire… J’ai alors voulu lire les autres histoires du livre.

Elle posa ses mains sur genoux couverts par son jean. L’âge, le sexe et les circonstances étaient différents, mais peut-être que ceux qui aiment le même genre de livres ont une sensibilité similaire.

— … Je m’excuse d’avoir volé le livre et coupé le cordon, dit-elle. Si c’est pas grave pour le cordon, je ramènerai le livre demain sans faute. Il reste encore quelques pages avant que je veux finir de lire…

— Ça n’ira pas.

Shinokawa l’interrompit avec une voix calme, et continua à parler à la fille abasourdie.

— Il faut que le rendre à son propriétaire, pas à nous. Le propriétaire est monsieur Shida, quelqu’un qui aime Découverte de monument autant que toi. Si tu t’excuses de façon sincère, je suis sûre qu’il te pardonnera.

Je finis par remarquer que depuis le début, Shinokawa avait l’intention de faire que la fille s’excuse directement auprès de l’homme au moment-même où elle l’avait faite venir ici. Cette méthode était plus appropriée, et pour moi, cela allait faire plaisir à Shida.

— … Je comprends. C’est ce que je vais faire alors, acquiesça Nao Kosuga sans une once d’hésitation.

Quelques jours plus tard, le matin, j’avais emmené Nao Kosuga sur la côte près de la gare de Kugenuma. La route côtière était bondée de voitures remplies de touristes étrangers, et le trafic était ralenti. Le bruit des vagues résonnait au loin, et les planches à voile glissaient sur les vagues ondulantes.

J’aurais dû remarquer au moment où on avait proposé à Nao Kosuga de rendre le livre qu’elle ne savait pas où Shida vivant. Quelqu’un devait l’y emmener, et j’étais bien le seul à pouvoir le faire.

Je bifurquai au niveau de la route côtière et m’engageai dans une étroite ruelle le long du fleuve Hikijigawa. Le nombre de piétons ici était particulièrement bas.

Nao Kosuga avait vraiment apporté le livre avec elle — non, je ne l’avais pas vu personnellement, mais elle transportait un sac en papier assez large. Bien sûr, nous avions prévenu Shida à l’avance, et il avait dit qu’il nous attendrait dans son antre.

Elle parla à peine tout le long du trajet. Je pouvais sentir qu’elle était un peu tendue.

— … C’est juste ici.

Je pointai du doigt sous le pont métallique. C’était une structure constituée de feuilles en plastique construite au pied de la base en béton. Comme pour prouver mes dires, un homme chauve d’âge mûr écarta la toile et sortit.

Nao Kosuga fut prise de surprise par l’apparence de Shida, et écarquilla ses yeux légèrement, mais juste l’espace d’un instant.

— … C’est bon. J’irai seule.

Elle descendit rapidement en diagonale le bloc de béton, et je me dépêchai de la suivre. Elle avait dit que je pouvais m’en aller, mais je devais m’assurer que rien ne lui arrive. En me voyant, Shida retira la serviette autour de son cou. La fille s’arrêta juste devant Shida et ne bougea plus.

— … Je m’appelle Kosuga.

— Et moi, Shida. Salut, se présenta Shida.

La fille se mit à gigoter de façon maladroite, avant de sortir le livre du sac en papier et de le tendre à Shida des deux mains.

— Je suis venue vous rendre ça. Je suis désolée de vous l’avoir volé.

Shida prit le livre silencieusement, et retira le tissu qui était enveloppé autour tout en semblant vouloir s’assurer qu’il était bien là. Je pus distinctement apercevoir le nom du livre de Kiyoshi Koyama, Découverte de monument et Saint Andersen. Il était vraiment vieux, et les pages étaient légèrement brunies. Shida se mit à feuilleter le livre et toucha ce qu’il restait du cordon.

— … Ah, quelle dommage, soupira-t-il.

Nao Kosuga parut un peu inquiète et baissa la tête.

— Je suis sincèrement désolée de ne pas avoir pu le réparer…

— Non, je ne parle pas du livre.

Shida secoua la tête négativement.

— Hein ?

— Je parle de toi. Tu as travaillé si dur pour ça, et l’autre personne n’a même pas accepté ton cadeau.

La fille se figea sur place, visiblement prise par surprise. Je pus sentir son visage se raidir.

— Je suis seulement venue m’excuser, marmonna-t-elle faiblement, en essayant de retenir ses sentiments. J’ai pas besoin de votre pitié… Je m’en fiche.

— Non, ce n’est pas le problème. Tu es blessée parce qu’on a piétiné tes bonnes intentions… Il n’y a rien de mal à ça. Pas la peine de mentir sur ça, dit Shida calmement.

Il savait à quel point Kosuga était accablée.

— J-Je mens pas…

— C’est pas grave, il n’y a personne ici lié à ta vie de tous les jours, non…? Si possible, pourquoi ne pas tout me raconter ?

Nao Kosuga serra les dents, et ses épaules se mirent à trembler.

— À quoi bon… C’est une perte de temps, non ?

— Certes, acquiesça Shida. Mais si tu dis ce que tu as sur le cœur, tu te sentiras mieux après… Tu sais, c’est pareil pour Découverte de monuments. Il y a une réplique dans l’histoire, « que cela serve à quelque chose ou non, ce serait vraiment merveilleux si nous pouvions devenir des personnes se soutenant mutuellement. » Elle peut paraître un peu nunuche, mais elle peut se graver profondément dans les cœurs des gens. S’il y a quoi que ce soit qui te dérange, je suis prêt à t’écouter.

La fille ferma soudain fermement les yeux, et sa bouche s’ouvrit. Je pensais qu’elle allait crier, et me tint prêt à agir, mais quelque chose d’inattendu arriva.

Des larmes se mirent à couler. Sans le moindre bruit, c’était des larmes silencieuses.

Durant ce bref instant, personne ne parla. Je pus vaguement entendre le bruit des vagues au loin. Après un instant, Shida s’adressa à moi :

— Tu peux rentrer. À partir de maintenant, c’est une conversation entre nous deux.

— Hein ?

J’écarquillai les yeux. Était-ce vraiment raisonnable de laisser ces deux-là — non, je ne pensais pas que Shida ferait quoi que ce soit à la fille, mais il n’était pas avisé de laisser une lycéenne en pleurs ici, non ?

— Je ne peux pas…

— Ça te regarde pas, non ? Je te récompenserai d’avoir récupéré mon livre dans quelques jours, dit Shida avec un regard surpris, puis demanda à Nao Kosuga, Qu’est-ce que tu en penses ? Est-ce que tu veux bien que cet homme reste ?

Elle secoua la tête négativement sans l’ombre d’une hésitation, et dit tout en reniflant :

— … Tu peux rentrer.

Vu qu’ils étaient tous les deux d’accord, je n’avais pas d’autres choix. Je quittai alors la berge en me sentant un peu laissé pour compte.

Par la suite, plusieurs jours s’écoulèrent paisiblement.

J’ignorais ce qu’avait dit Shida à Kosuga. Une fois que je lui ai expliqué ce qui s’était passé, « je vois » fut sa seule réponse et elle sembla perdre en intérêt sur cette affaire. Enfin, ce n’était vraiment pas nos affaires, tout comme Shida l’avait dit. Il n’y avait aucune raison de nous mêler plus de cette histoire.

Néanmoins, une semaine plus tard, j’entendis parler de quelque chose qui m’inquiéta de la part de Kasai qui était venu à la boutique. Ce dernier me dit qu’il n’arrivait pas à trouver Shida sous le pont de la plage de Kugenuma.

— Ses affaires sont toujours là, mais pas son vélo. J’ai l’impression qu’il est parti depuis plusieurs jours… et ça m’inquiète un peu, dit Kasai, peu enthousiaste.

Cela aurait été bien s’il y avait des toilettes tout proche, mais il était possible qu’il ait été impliqué dans un accident.

Peut-être qu’il était préférable de demander à Shinokawa, ou devrais-je demander à Nao par mail d’abord ? J’y pensais tout en travaillant, mais alors que la soirée approchait, Shida lui-même apparut à la boutique.

— Salut, ça fait un bail. Ça travaille dur ?

Il s’approcha gaiement du comptoir. Son visage était bronzé, et son crâne dégarni montrait de vagues signes de cheveux gris. Ses vêtements étaient bien plus sales que la dernière fois que je l’avais vu. Il ressemblait à un survivant sorti de nulle part.

— Je t’ai causé des problèmes à cause de ce livre, dit-il en sortant un livre de poche avec une couverture par-dessus de son sac de toile, et me montra son contenu.

C’était Découverte de monuments et Saint Andersen de Kiyoshi Koyama.

— Après que tu sois parti, on a discuté pendant quelques temps sur la berge. C’était vraiment animé quand on a abordé Kiyoshi Koyama… Elle est un peu froide, mais c’est une gentille fille, dit-il gracieusement.

Il sembla soudain se souvenir de quelque chose alors qu’il sortit un sac en papier de son sac. C’était un cadeau, et le sac avait un joli ruban attaché à lui.

— Elle m’a même donné ça, en disant que c’était pour se faire pardonner d’avoir coupé le cordon du livre… Regarde à l’intérieur.

À ce moment-là, je réalisai que le sac était large et avait même une poche à l’intérieur. Je supposais que le cadeau devait se trouver à l’intérieur. Le sac avait visiblement déjà été ouvert avant. De façon indécise, j’ouvris le sac en papier, et je fus immédiatement surpris. À l’intérieur se trouvait un petit coupe-ongle et un cure-oreille métallique.

— C’est comme si elle avait lu dans mon cœur, pas vrai ? C’est sûrement le plus beau cadeau qu’on m’ait jamais fait.

Shida souriait tout en disant ça. Je comprenais ses intentions. C’était exactement ce que la fille dans Découverte de monuments avait offert au héros. En regardant de plus près, je remarquai que les ongles de Shida étaient bien coupés. Visiblement, il s’était immédiatement servi de son cadeau après l’avoir reçu.

— J’ai réussi à récupérer mon livre grâce à ta proprio. Cette fille a même dit… qu’elle avait réussi à décrire à la perfection ce qui s’était passé tout en étant coincée dans sa chambre d’hôpital.

Puis, il hésita avant de continuer.

— … Ça m’en a fait froid dans le dos.

J’étais un peu triste. Elle avait eu bon sur toute la ligne, mais je pensais y avoir contribué, moi aussi.

— En tout cas, c’est vraiment anormal de récupérer son livre aussi rapidement. Il faut que je récompense cette boutique… Et ce sera ça.

Shida posa le coupe-ongle et le cure-oreille, et me tendit un livre de poche. Ce n’était pas celui de Kiyoshi Koyama. Il était sûrement un peu plus récent, mais c’était tout de même un ancien livre. C’était Walking Dead de Peter Dickinson[4], aux éditions Sanrio SF Poche. Je n’avais jamais entendu parler de ce livre avant, mais c’était vraisemblablement un roman de science-fiction.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Pourquoi tu poses encore la question, triple idiot ?! Bien sûr que je suis venu le vendre ! s’exclama bruyamment Shida. Donne ton prix. Même un yen.

Je baissai la tête et jetai un œil au livre. Il était particulièrement fin, et ne semblait pas être de grande valeur. Le prix indiqué était de 480 yens. Ce n’était visiblement pas un livre dont Shida était fier, mais en tous les cas, j’allais l’amener à Shinokawa pour qu’elle puisse y jeter un œil.

— Où étiez-vous passé ces derniers jours ?

— Bah, tu sais, c’était vraiment en rapport avec le boulot. Je suis allé dans différents endroits, et j’ai fini par tomber sur ce livre… Tu pourrais au moins dire merci ou quelque chose du genre.

Pourquoi est-ce que c’était à moi de le remercier ? Il n’avait pas apporté ce livre pour nous l’offrir ?

— … Merci beaucoup.

Quoi qu’il en soit, je baissai la tête. J’étais vraiment un idiot de m’être inquiété pour lui.

Après avoir fermé la boutique, je me rendis à l’hôpital. Le soleil était sur le point de se coucher, et Shinokawa, qui avait allumé son portable dans la chambre d’hôpital, me salua maladroitement.

— M-Merci…

Après avoir dit ça, elle se tut à nouveau. Je travaillais à cette boutique depuis quelque temps, mais nous avions parlé quasiment que de livres.

— … Merci.

Puis, nous nous tûmes. Même si on se voyait souvent, il était souvent inutile de discuter. Je décidai de parler de banalités pour le moment.

— Shinokawa, comment va votre blessure ?

— … Ma blessure ?

— Vous n’aviez pas dit que vous alliez en salle de rééducation ?

— Ah, c’est vrai… On peut dire ça… Je suis en rééducation, répondit-elle d’une voix douce.

— Comment vous êtes-vous blessée ? D’ailleurs, je n’ai jamais posé la question.

Il semblerait qu’elle avait un corset au niveau de sa hanche, et ses jambes n’étaient pas plâtrées. On m’avait dit qu’elle s’était blessée à la jambe. Elle était guérie ?

— …

Elle se mit à gigoter, en se demandant quoi répondre, et finit par ne rien dire. Je fus un peu déçu. J’avais espéré pouvoir profiter de l’occasion pour approfondir mes relations avec elle, mais nous n’étions même pas capables de tenir une conversation sur des banalités.

— E-euh…

Soudain, Shinokawa se mit à parler. Elle sembla un peu surprise par sa propre voix tandis qu’elle recula sa nuque.

— J-je ne suis pas douée pour parler d’autres choses que de livres… m-mais je peux parler de beaucoup plus de choses que d’habitude avec vous, monsieur Côra…

Je ne pus m’empêcher d’être sceptique. Si c’était bien plus, c’était problématique, non ?

— Euh… Vous n’allez pas démissionner, n’est-ce pas ?

— Hein ?

— Je m’entends bien avec vous pour le travail, monsieur Gôra… Et donc…

Je la regardai. Je savais ce qu’elle cherchait à dire. Bien entendu, ma réponse était un oui définitif — elle était quelque peu excentrique, mais j’étais vraiment heureux d’entendre qu’elle avait besoin de moi.

— Je ne démissionnerai pas. En plus, je peux en apprendre beaucoup sur les livres.

Pour moi, qui étais incapable de lire même s’il le voulait, c’était l’environnement idéal. J’avais quelques inquiétudes en ce qui concernait mon salaire, par contre.

— Ah, c’est vrai.

Je me remémorai soudain que j’étais venu ici à cause des livres, et je sortis Walking Dead de Peter Dickinson du sac que Shida avait apporté.

Elle leva les yeux avec hésitation et jeta un œil au livre de poche que je lui tendais — et ses yeux derrière ses lunettes s’écarquillèrent soudainement. Son visage s’illumina instantanément, et c’était comme si elle avait complètement changé de personnalité.

— Ah, c’est Walking Dead !

L’instant d’après, le livre disparut de mes mains, et avait terminé dans ceux de Shinokawa. Elle rayonnait de bonheur et examina le livre sous tous ses angles. La fille vêtue de noir sur la couverture continua à pivoter.

— Où monsieur Shida a-t-il bien pu trouver ce livre… A-t-il dit quoi que ce soit à ce sujet ?

— Non… C’est un livre si rare que ça ?

— Sanrio SF Poche est une maison d’édition connue uniquement des collectionneurs. Ils ont publié énormément de romans de science-fiction et de fantasy d’auteurs anglo-américain qui étaient peu connus au Japon, mais à cause de mauvaises ventes, ils ont mis la clé sous la porte il y a dix ans. Cette société a traduit et imprimé beaucoup de romans et la plupart sont rares. Il y a également pas mal de fans de science-fiction qui collectionnent ces livres de poche publiés par des éditeurs d’édition de poche.

Elle était pleine d’entrain, et continua à débiter son explication.

— Walking Dead est un livre très rare. Il est difficile à trouver sur le marché, et personne d’autre ne l’a importé.

Je finis par comprendre pourquoi elle était aussi excitée. En tous les cas, c’était un livre très précieux. En était-il de même pour les autres livres de poche ?

— À combien estimez-vous ce livre ?

— Eh bien… Il est en bon état, et la couverture est intacte… Il pourrait facilement se vendre pour plus de 50 000 yens…

J’en restai coi. Shida avait dit qu’il vendrait ce précieux livre même pour « un yen » — c’était une « récompense » digne de ce nom pour une librairie antique. Il avait sûrement beaucoup galéré pour mettre la main sur ce livre.

— Est-ce que monsieur Shida a parlé de Kosuga ?

— Eh bien, il semblerait qu’ils aient eu une discussion animée au sujet de Kiyoshi Koyama.

Shida avait vraiment l’air heureux quand il m’avait montré le coupe-ongle et le cure-oreille. Peut-être était-ce parce qu’il avait rencontré quelqu’un qui avait les mêmes goûts que lui.

— Monsieur Shida a accepté le cadeau de la fille. C’était…

— Un coupe-ongle et un cure-oreille, n’est-ce pas ? répondit-elle immédiatement.

Moi, qui étais sur le point de continuer d’un air satisfait, fut abasourdi par ses propos.

— Hein, comment avez-vous…

Je compris alors sur le coup, et je me tus en plein milieu de ma phrase. Quand Shinokawa avait parlé à Nao Kosuga ici même, elle avait dit à cette dernière que Shida aimait Découverte de monuments lui aussi — et lui avait même dit de s’excuser pour son geste.

J’y repensais. Peut-être qu’elle avait aiguillé Nao Kosuga, de façon à ce qu’elle lui donne un coupe-ongle et un cure-oreille. Elle s’était sûrement attendue à ce que cela fasse plaisir à Shida, et qu’il pardonnerait Kosuga.

Je jetai un œil au profil de Shinokawa qui brillait innocemment, et me rappelai des paroles de Shida avant qu’il ne quitte la boutique après y avoir laissé Walking Dead.

— Je vous ai causé beaucoup de souci, et j’aimerais vraiment vous remercier, mais…

Shida ne savait pas quoi dire, le visage sérieux.

— Ta proprio est vraiment incroyable, à tel point que je me fais du souci pour elle. Être trop intelligent peut être problématique. Mais elle ne s’en est pas encore rendue compte, alors il va falloir que tu gardes un œil sur elle, ok ?

À ce moment-là, je pensais qu’il s’inquiétait tout simplement trop. Elle s’intéressait uniquement aux livres, et ne causerait pas de problèmes.

À ce moment-là, je n’avais pas changé d’avis — mais j’étais un peu inquiet au sujet du coupe-ongle et du cure-oreille. Je savais qu’elle n’avait pas fait ça par pure malice, mais j’ignorais si elle n’avait pas manipulé les gens à leur insu. Si elle savait ça, cela ne lui ferait sûrement pas plaisir.

Peut-être que j’allais devoir y garder un œil, cela était possible tant que je continuerai à travailler pour elle.

Shinokawa, qui feuilletait les pages, ouvrit la bouche, et expira profondément.

Visiblement, elle tentait de siffler, mais ne s’en était pas du tout rendu compte.

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