Biblia Koshodô no Jiken Techô – Tome 1 Chapitre 3

Je n’obtins aucune réponse après avoir toqué à la porte, alors je l’ouvris et pénétrai dans la pièce.

Le soleil couchant éclairait la pièce à travers la fenêtre, et sur le coup, je ne pus apercevoir le lit, étant donné qu’il était partiellement caché par des piles de vieux livres. La patiente — mon employeuse, Shioriko Shinokawa, n’était pas là.

Elle était vraisemblablement en salle de rééducation, et elle n’était généralement pas ici à cette heure-ci. Peut-être qu’elle avait la tête ailleurs quand elle était sortie, car elle avait laissé son ordinateur portable sur la table de chevet. On était certes dans un hôpital, mais c’était bien trop imprudent. Il y avait un coffre à côté du lit, cependant, elle semblait n’avoir aucune intention de s’en servir.

Je m’avançai dans la pièce. Ces derniers temps, c’était devenu une routine quotidienne pour moi de m’occuper de la boutique la journée et d’apporter les livres des clients ici en début de soirée. Elle se chargeait ensuite de l’évaluation des livres, je les ramenais alors après à la boutique, négociais avec les clients, et si nous tombions sur un accord, les rangeais dans la boutique — mon travail consistait en cette simple répétition d’actions.

— Bon… Bonjour…

Une douce voix s’éleva, et je me retournai. Il y avait une femme vêtue d’un pyjama bleu et d’un gilet en tricot assise dans une chaise roulante devant l’entrée de la pièce. Elle avait de longs cheveux noirs et des lunettes au verre épais. Visiblement, elle ne savait pas quoi faire, alors elle se contenta de baisser la tête tout en gigotant nerveusement.

— Ah, bonjour.

Je me dépêchai de m’écarter du passage, et elle entra dans la chambre d’hôpital avec sa chaise roulante. L’infirmière d’âge mûr qui la poussait en fit de même, et elle se mit à froncer des sourcils tout en évitant les obstacles alors qu’elle emmenait Shinokawa jusqu’à son lit. Ses mouvements n’avaient rien de maladroit, mais une roue heurta une pile de livres, et la tour de la série « Idéologie du Japon »[1] posée sur le sol manqua de s’effondrer.

— Ah !

Les deux femmes s’écrièrent en même temps. Shinokawa se dépêcha de jeter un œil aux livres, tandis que l’infirmière en fit de même avec la chaise roulante.

— … Je vous l’ai déjà dit, merci de limiter le nombre de livres dans votre chambre, sermonna l’infirmière avec un ton ferme tout en aidant Shinokawa à s’allonger sur le lit.

Apparemment, elle avait déjà été prévenue, mais il faut croire que c’était à prévoir.

— … O-Oui. Je suis désolée. J’en prends bien note pour la prochaine fois…

Shinokawa baissa sincèrement la tête sur le lit — mais il y avait fort à parier qu’elle allait oublier. Cette beauté était un incorrigible « rat de bibliothèque », et lire était aussi important que respirer pour elle. Si les précédents rappels n’y avaient rien fait, était-ce encore utile d’insister ?

— Vous aussi, prenez-en bien note !

Soudain, l’infirmière dirigea ses complaintes vers moi. J’écoutais nonchalamment leur conversation, et en entendant ses paroles, je me redressai instinctivement.

— … Moi ?

— Exactement ! Veuillez arrêter de lui amener des livres à chaque visite. C’est peut-être votre petite amie, mais il ne faut pas trop la chouchouter !

— Hein…

J’en perdis mon latin. L’infirmière plia la chaise roulante, la rangea aussi près du lit que possible, puis elle nous lança un regard noir avant de s’en aller. Une atmosphère pesante flottait dans l’air.

— … Voilà qui est gênant.

Cette parole ambiguë brisa le silence.

Bien entendu, nous ne sortions pas ensemble — mais notre relation ne se réduisait pas à un simple lien patron/employé. Elle voulait parler de livres avec les autres, mais personne n’était prêt à le faire, si ce n’était moi. Moi, qui ne pouvais pas lire même s’il le voulait, pouvais l’écouter autant qu’il le souhaitait. D’une certaine façon, nous avions une relation donnant-donnant.

— O-Ouais… ce-c’était vraiment gênant, bafouilla Shinokawa depuis son lit.

Ses oreilles étaient complètement rouges.

— … C-Cela a dû vous gêner… de l’entendre dire que je-je-je suis votre pe-petite amie, monsieur, Gôra.

— Non, non ! Ce n’est pas ça !

Alors que j’étais sur le point de continuer, je me hâtai de le démentir fermement.

— Je disais juste que c’est gênant d’avoir mal été compris ! Ça ne me dérange pas du tout ! Pas le moins du monde ! Pire, je dirais que ça m’a fait très plaisir.

Je refermai immédiatement la bouche. C’était une déclaration particulièrement ambiguë. Cela ne ressemblait-il pas à une déclaration d’amour ?

— Ah… alors nous pensions la même chose… dit-elle.

Je fus pris d’envie de lui demander si elle parlait de la première ou de la deuxième partie de ma phrase. Hélas, je gâchai cette opportunité en cherchant mes mots.

— C-Comment s’est passée votre séance de rééducation ? Vous pouvez marcher maintenant ?

Au final, je lui posai une question sans rapport, et chassai au loin le sujet précédent.

— … Ou… Oui. Je peux marcher… un peu… avec de l’aide…

— Est-ce que votre date de sortie a été décidée ?

— Pas encore… Peut-être le mois prochain ?

— Je vois.

Pour une personne extérieure, cette conversation devait être parfaitement insipide, mais on pouvait la considérer comme une nette amélioration par rapport au début. Cette personne était incapable de parler d’autres choses que de livres après tout.

Je supposais qu’il était temps de parler affaire. Je m’assis sur la chaise, sortis un livre de poche d’un sac en papier, et le tendis vers Shinokawa.

— … Si vous voulez bien évaluer ce livre.

« Introduction à la logique » de Vinogradov Kuzmin. C’était un livre assez vieux : il ne semblait pas en très bon état, la couverture étant rognée et les coins se déchirant.

— Ah, c’est un Aoki Poche !

Malgré cela, elle se saisit du livre avec un sourire rayonnant, et comme la dernière fois, devint une personne complètement différente de l’instant d’avant. Elle se mit à lentement caresser la couverture comme si c’était un chiot.

— Cela faisait longtemps que je n’en avais pas vu ! Ce livre n’est plus en circulation, et l’éditeur n’existe plus.

Effectivement, je n’avais jamais entendu parler du nom « Aoki Poche ». Ce livre devait sûrement exister en un nombre limité d’exemplaires.

— Il vaut tant que ça ?

— Non… Pas du tout.

Elle secoua la tête d’un air triste.

— Hein ? Mais ce livre est rare, non ?

— C’est un bon livre, mais il n’y a aucune demande pour ce dernier sur le marché des livres antiques… Qui plus est, il n’est pas en bon état. Il ne vaut pas plus de 500 yens.

J’écarquillai les yeux. C’était tout l’inverse du livre de Sanrio SF Poche que le trancheur de livres Shida avait apporté un jour.

— Aoki Poche est une société d’édition qui a été fondée dans les années 50 et qui a perduré pendant une trentaine d’années. La majorité des livres d’idéologie sociale et des anciennes littératures communistes a été publiée par Aoki Poche. Ce livre, Introduction à la logique, est comme son nom l’indique un traité déchiffrant la logique. Il y a plusieurs tirages, et il a même toujours été populaire… À quoi ressemblait le client ?

— Hum, il avait la cinquantaine, voire soixantaine, vêtu d’un costume…

À ce moment-là, je marquai une pause. Il y avait plusieurs points difficiles à expliquer avec des mots au sujet de cet homme.

— … Qu’y a-t-il ?

— En fait, il y a quelque chose que je voulais vous dire. Ce client était un peu bizarre…

— Bizarre, hein ?

Elle pencha la tête dubitativement.

— Ouais. C’est une longue histoire…

Septembre venait tout juste de commencer, mais cet homme était vêtu d’un costume, et sa cravate était nouée jusqu’au cou. Ses cheveux étaient soigneusement peignés, et sa moustache était méticuleusement rasée, donnant l’impression d’avoir affaire à un patron d’une banque. Néanmoins, il avait sur le nez une paire de lunettes de soleil, et cela frappait particulièrement.

L’homme entra dans la boutique, et vint directement au comptoir sans faire le tour du reste. Il était grand et dégingandé, et sa peau était sainement bronzée.

— J’aimerais vendre un livre.

Il avait prononcé chaque mot de façon claire avec une voix profonde, et il posa le livre Introduction à la logique sur le comptoir. L’image d’employé de banque se transforma dans mon esprit. Peut-être que c’était un animateur chevronné de télé, ou peut-être un commentateur.

— La personne en charge de l’évaluation n’est pas ici. Cela vous dérange-t-il de laisser le livre ici pour aujourd’hui ?

J’étais parvenu à lui expliquer les choses comme il se doit. Au bout de trois semaines, je m’étais plus ou moins habitué à la façon d’accueillir les clients dans la librairie antique.

— Entendu.

— Merci beaucoup. Veuillez écrire votre nom et adresse ici.

Je posai un bon de commande et un stylo bille sur la table, et pointai mon doigt sur les champs nom et adresse. L’homme retira ses lunettes de soleil, sortit un stylo, et se mit à écrire. Il s’appelait Masashi Sakaguchi, né le 2 octobre 1950, et vivait à Zushi, à deux pas de Kamakura.

Son écriture n’était pas particulièrement jolie, surtout comparée à son look soigné. Peut-être qu’il avait voulu bien écrire, mais il finit par dépasser des cadres.

Involontairement, je remarquai une cicatrice béante au coin de l’œil de Sakaguchi. Les lunettes de soleil servaient probablement à cacher cette blessure.

La blessure n’était visiblement pas récente, et elle lui donnait un air austère et terrifiant. Cela avait profondément changé l’impression que j’avais de lui. Cet homme était vêtu d’un costume bien taillé, avait une voix anormalement grave et une cicatrice sur le visage — ces facteurs combinés, je n’arrivais pas à déterminer quel genre de travail il faisait, ni quel genre de personne il était. Il s’était contenté d’écrire « employé de bureau » dans la case occupation.

— Cela devrait suffire, n’est-ce pas ?

— Le prix importe peu. S’il ne vous intéresse pas, je le reprendrai.

— Je comprends.

— Je repasserai demain après-midi, et j’espère que l’estimation sera faite d’ici là. S’il y a le moindre changement de situation, n’hésitez pas à me contacter. Je crois que c’est tout. Aurais-je oublié quelque chose ?

Je n’avais rien à ajouter, mais cela me mettait un peu mal à l’aise.

— Non, je ne crois pas.

— Je vois. Je compte sur vous dans ce cas.

Sakaguchi remit ses lunettes de soleil, et quitta la librairie antique Biblia de la même façon qu’il y était entré.

— … Il avait l’air d’être quelqu’un de méticuleux.

Au moment où j’eu fini mon histoire, Shinokawa parla :

— Oui. C’était certes quelqu’un de méticuleux, mais cela paraissait un peu forcé… Enfin, il avait l’air un peu trop pointilleux.

Je n’insinuais pas que les actes de Sakaguchi étaient étranges, mais ce qui me turlupinait était sa façon de répondre immédiatement sans la moindre hésitation. C’était comme s’il avait déjà décidé de comment il allait répondre, comme s’il avait déjà envisagé toutes les conversations possibles. Peut-être que c’était quelqu’un d’extrêmement méticuleux.

— Y a-t-il une autre raison pour laquelle vous le trouvez un peu étrange, monsieur Gôra ?

Je fus un peu surpris par sa question — cette personne est vraiment perspicace.

— Oui, il y a bien autre chose, continuai-je.

Exactement, c’était là où commençait le problème.

— Une heure après qu’il parte…

Il était deux heures passé. J’étais en pleine conversation avec Kasai le trancheur de livres, qui s’était pointé dans la boutique. Visiblement, quelqu’un lui avait demandé par internet de chercher des livres anciens, et il ne savait pas comment s’y prendre vu qu’il ne s’y connaissait pas. Il avait demandé de l’aide à Shida, et s’était ensuite dit que la librairie antique Biblia pouvait également l’aider. Bien entendu, il nous récompenserait.

Je me disais que ce n’était pas une mauvaise idée, et c’est alors que le téléphone sonna.

— Bonjour, vous êtes bien à la librairie antique Biblia…

J’avais décroché le combiné, et était sur le point de me présenter, mais une voix aiguë se mit à résonner dans mes tympans.

— Bonjour, c’est bien la librairie antique ? Vous achetez des livres, non ? Est-ce qu’un homme appelé Sakaguchi est venu vendre un livre de poche ? Un vieil homme grand, d’apparence un peu lugubre, et à la voix grave. Masashi Sakaguchi. Masa, shi, Saka, guchi…

À ce moment-là, je repris mes esprits.

— Eh bien, pour commencer, à qui ai-je l’honneur ?

— Je suis la femme de Sakaguchi… Pour tout vous dire, ça m’embarrasse un peu de le dire. Hihihihi, vraiment !

Étrangement, il y avait comme un rire mélangé à la voix. Cette personne était si tendue que ça ? L’homme qui s’appelait Sakaguchi avait eu un étrange comportement, mais cette femme qui se prétendait être sa femme paraissait encore plus étrange. En parlant de ça, était-elle vraiment sa femme ? Était-ce raisonnable de lui dire que Sakaguchi était vraiment venu ?

— Alors ? Est-ce qu’il est passé ?

Je fronçai des sourcils tout en cogitant. Elle connaissait le nom de Sakaguchi et il était venu ici vendre le livre de poche. Peut-être qu’elle était vraiment sa femme, et qu’il y avait une urgence.

— … Oui, il est effectivement passé ici.

— Vraiment ? A-t-il déjà vendu le livre ? La transaction a-t-elle eu lieu ?

— Non. Il a juste laissé le livre ici. La personne en charge de son estimation s’en occupera bientôt.

— C’est-à-dire quand ?

— Ce soir…

— Dans ce cas, mon mari devra repasser. Aujourd’hui ? Ou demain ?

— Demain.

— Très bien ! Merci beaucoup ! Et comment vous appelez-vous ?

— Gôra.

— Monsieur Gôra ? Très bien, je vous recontacterai, monsieur Gôra.

— Hein ? m’écriai-je sans le vouloir.

Qu’est-ce qu’elle voulait dire par là ? Mais elle avait déjà raccroché.

— … Elle semblait être pleine d’entrain.

Shinokawa avait prudemment exprimé ses pensées. Pouvait-on vraiment considérer ça comme un plein d’entrain ? Elle avait un drôle de sens de l’anticipation.

— Qu’est-ce que vous en pensez ? Il s’est sûrement passé quelque chose dans ce couple, non ?

Elle amena son poing contre ses lèvres, et cogita pendant quelques temps. Soudain, elle demanda :

— Est-ce que la femme de Sakaguchi est passée à la boutique après ça ?

— Non. Pourquoi cette question ?

— N’a-t-elle pas dit qu’elle vous recontacterait plus tard ? Je pense qu’elle avait l’intention de passer à la boutique.

— Hein ?

En entendant ça, je réalisai que c’était peut-être ce qu’elle voulait dire. Cette personne avait même demandé mon nom.

— Mais pourquoi voudrait-elle venir à la boutique ?

— Elle voulait récupérer le livre avant qu’il ne soit vendu, je crois… Et c’est pour ça qu’elle a demandé quand l’estimation sera faite, et quand son mari repasserait.

— Ah…

Je vois. En y repensant, je pouvais comprendre pourquoi elle m’avait asséné de questions — je n’en étais pas sûr à cent pourcents, mais cela expliquait au moins certaines choses.

— Dans ce cas, ce serait le livre de la femme ?

— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

— Son but est d’empêcher que le livre soit vendu, non ? Peut-être que c’est son propre livre qui va être vendu ou quelque chose du genre…

— Je ne crois pas que ce soit le cas.

Shinokawa secoua la tête.

— Si tel était le cas, elle vous aurait déjà expliqué de quoi il en retournait, monsieur Gôra… Elle n’est pas du genre à pouvoir contrôler ses émotions, non ?

— … Ah bon ?

Elle ne paraissait pas du tout en vouloir à son mari. Ou plutôt, elle avait ri en déclarant être sa femme. Si ce livre était quelque chose que le mari aurait vendu sans son accord, elle aurait montré un peu plus de colère.

— Hm ? Mais dans ce cas, cet homme appelé Sakaguchi veut vendre son livre, et sa femme veut l’en empêcher ?

— Oui, ce doit être ça.

Shinokawa me montra la couverture d’Introduction à la logique. Il y avait un grand tampon bleu en forme de croissant sous le titre. La couverture était très basique, et je supposais qu’il en était de même pour tous les vieux livres.

— Ce livre doit renfermer un secret.

Elle se mit à feuilleter les pages tout en disant ça, et je penchai du coup mon corps en avant. Contrairement à la collection intégrale de Sōseki, il n’y avait pas de signature, ni autre marque sur les pages. Le livre semblait usé du fait d’une lecture assidue et répétée, et non d’un mauvais traitement.

— Du coup, de quelle genre de logique se livre traite ? demandai-je.

C’était une question des plus basiques, mais cela ne semblait pas déranger Shinokawa.

— Ce livre est une introduction au syllogisme. Hm… Un exemple simple serait : A égale B, B égale C ; par conséquent, A égale C, ou quelque chose comme ça…

Je fouillai ma mémoire. J’avais déjà entendu ça quelque part.

— … Le raisonnement inductif ?

— Oui. Cette logique, quand elle est expliquée par des symboles mathématiques, serait le syllogisme. Ce livre est un manuel scolaire utilisé dans les écoles en Russie… qui était l’Union Soviétique à l’époque, et plus tard, le livre a été traduit en chinois. Évidemment, le contenu n’est qu’une introduction à la logique des symboles, et les questions soulevées sont très intéressantes, souvent au sujet des « prolétaires » et des « kolkhoze »[2]. Il y a beaucoup de citations de Staline.

En entendant cette explication, je repensai machinalement à l’homme nommé Sakaguchi. Je supposai que son côté maniéré pouvait être expliqué par son goût pour de tels livres.

— … C’est la toute première édition, dit Shinokawa après avoir parcouru les notes de l’éditeur.

Je me penchai en avant pour regarder, et vis que c’était la première édition datant du 1er juillet 1955.

— Apparemment, monsieur Masashi Sakaguchi ne l’a pas acheté dans une librairie.

— Comment le savez-vous ?

Shinokawa sortit le bon de commande que j’avais mis dans le livre, et me montra la case Date de naissance. Masashi Sakaguchi, né le 2 octobre 1950 — je vois. Il aurait eu cinq ans à cette époque. Ce n’était pas le genre de livres qu’un petit garçon de cet âge achèterait.

— L’aurait-il acheté dans une librairie antique ?

— Ou peut-être qu’on le lui a offert… Ah ! s’écria soudainement Shinokawa.

Elle se recouvrit alors la bouche, manifestement surprise par son cri. C’était rare de la voir s’écrier comme ça.

— … Ah, pardon.

Son regard était rivé sur la dernière page d’Introduction à la logique. Une sorte d’étiquette était collée délibérément sur l’introduction de la nouvelle édition. Il y avait écrit « permis pour usage personnel », et il y avait plusieurs cases avec « titre du livre », « propriétaire », « date d’autorisation », « numéro de cellule ». Dans « titre du livre », il y avait écrit Introduction à la logique, et Masashi Sakaguchi dans « propriétaire ». Pour une raison ou une autre, il y avait écrit le nombre « 109 » au-dessus du nom.

La « date d’autorisation » était 21 octobre de l’an 47. Elle utilisait manifestement le calendrier de l’Ère Showa plutôt que celui occidental. Après l’incident avec l’intégrale de Sōseki le mois précédent, j’avais mémorisé le moyen de faire la conversion. L’an 47 de l’Ère Showa correspondait à 1972. Nous étions en 2010, ce qui signifiait que cette étiquette avait été collée là il y a près de quarante ans.

— Qu’y a-t-il ?

Cela ne ressemblait pas à une étiquette de librairie. « Permis pour usage personnel » et « numéro de cellule » étaient des termes qui ne m’étaient pas familiers.

Shinokawa ne me répondit pas, et se contenta de regarder le « permis pour usage personnel ».

— Shinokawa ?

Je haussai légèrement la voix pour l’interpeller, et elle finit par répondre.

— … Il m’arrive de tomber sur ce genre de choses vu que j’ai affaire à des vieux livres.

Elle semblait avoir du mal à articuler vu qu’elle bégayait.

— Les livres qu’une bibliothèque pénitentiaire prête à ses détenus sont appelés des « livres préposés », alors que ceux qui appartiennent aux détenus sont appelés « livres personnels »… Ceci est un permis apposé sur un « livre personnel ».

Je jetai un regard silencieux sur le « permis pour usage personnel ». Après un instant, je finis par comprendre ce que voulait dire Shinokawa. Ce permis avait le nom de Sakaguchi dessus. Autrement dit…

— Cet homme a fait de la prison ?

— … Sûrement. Ce « 109 » doit correspondre à son numéro de détenu.

— Comment est-ce…

Il était excentrique, mais il n’avait pas la tête de quelqu’un d’un criminel. Néanmoins, je n’avais encore jamais rencontré quelqu’un avec un casier judiciaire jusqu’ici.

— … Voulez-vous vérifier s’il a vraiment purgé sa peine ?

— Hein ? On peut faire ça ?

— Étant donné que nous avons un nom, ce n’est pas impossible.

Shinokawa prit l’ordinateur portable sur la table de chevet, et l’alluma. J’espérais un joli fond d’écran, mais je fus un peu déçu de voir que c’était en fait une image de couverture de livre. Le nom du livre était Les dernières années. Elle aimait vraiment lire, et j’étais impressionné plus que surpris.

— E-euh… si vous pouviez arrêter de regarder…

Elle rougit en un instant, et ouvrit le navigateur en un clic. Il y avait une sorte de clé USB branchée sur un des côtés du portable lui permettant de se connecter à Internet. Elle se connecta à la base de données d’un populaire site d’infos, et tapa rapidement « Masashi Sakaguchi » dans le champ recherche.

— Ah.

J’avais compris son intention. Si « Masashi Sakaguchi » avait commis un crime, cela avait dû être relayé par les journaux. Je n’aurais jamais pensé à utiliser ce genre de méthode — je jetai un bref regard à la page, parcourant en diagonale la liste des résultats. Il y avait plusieurs articles, parlant tous du même incident. Incident qui a eu lieu le 9 janvier 1971, soit un an avant que le permis ne soit délivré.

« Braquage à la banque Hodogaya/Photographie de la course-poursuite

Dans l’après-midi du 8 janvier, un braquage a eu lieu à l’agence Hodogaya de la banque Sagamino à Yokohama. Un jeune homme s’est introduit dans la banque avec un fusil de chasse, où il a dérobé près de 400 000 yens en liquide avant de s’échapper à bord d’une voiture garée à l’extérieur. Les voitures de police arrivées sur les lieux l’ont alors pris en chasse. La course-poursuite qui se terminera par l’arrestation du suspect après que sa voiture est entrée en collision avec une résidence située à 1 kilomètre de la banque. Le braqueur, Masashi Sakaguchi (20 ans), est un ancien employé vivant dans le voisinage, et est actuellement interrogé par la police. »

J’en fus abasourdi. Cet homme, qui ressemblait à un employé de banque, était en fait un ex-braqueur de banque — je n’en revenais vraiment pas, mais c’était sûrement le cas. L’âge correspondait parfaitement, et il y avait un autre article.

« Le visage de Sakaguchi a été touché lorsque son véhicule a percuté le mur de la maison. Cependant, sa blessure est sans gravité et il subit actuellement des soins à l’hôpital. La police a révélé que cet incident n’avait pas eu d’incidence sur l’avancée de l’enquête. »

Je me remémorai la cicatrice au coin de l’œil de Sakaguchi. Ce devait être les séquelles de cet accident.

— Cet homme… a vraiment un casier ?

— … Oui.

Shinokawa acquiesça avec un regard grave.

— Mais après cet incident, il n’y a aucune autre mention du nom « Masashi Sakaguchi »… C’était le seul crime qu’il a commis. Maintenant, il est sûrement devenu un autre homme.

Je pensais la même chose, mais je craignais un peu qu’il n’ait pas totalement changé pour de bon. En tous les cas, c’était à moi qui allais devoir lui faire face le lendemain.

— Qu’est-ce que je fais de ce livre ?

— Ce serait bien qu’il soit acheté comme d’habitude. Veuillez lui dire que ce livre peut être vendu pour 100 yens.

C’était une évaluation comme d’habitude. Comme elle l’avait dit, peu importe qui était le client, on attendait de nous que nous faisions des affaires comme si de rien n’était — mais ce serait mentir que de prétendre que nous n’étions pas inquiets du tout.

— Mais il y a quelque chose qui me chagrine, dit-elle tout en s’approchant de l’écran, avant de se retourner vers moi.

— Quoi donc ?

— Pourquoi Sakaguchi veut vendre le livre, et pourquoi sa femme veut l’en empêcher ?

— Hein ? Peut-être qu’il n’en a plus besoin ?

— Mais il a ce livre avec lui depuis quarante ans, non ? Il a dit que le prix importait peu, alors ce n’est vraisemblablement pas une question d’argent. Et je ne crois pas que ce soit un problème d’espace non plus… Pourquoi tient-il absolument à le vendre ?

Je croisai les bras. Il était vrai qu’il devait y avoir une raison pour vouloir vendre ce livre qu’il possédait depuis si longtemps. Peut-être que cela avait quelque chose à voir avec l’appel de sa femme.

À cet instant, des bruits de pas se firent entendre dans le couloir. Nous nous retournâmes, et vîmes la porte s’ouvrir. Une femme de petite taille entra.

— Bonjour ! Est-ce bien la chambre de la propriétaire du Biblia ?

Une voix aiguë se mit à résonner dans ma tête. La fille était vêtue d’une robe rouge, et les mèches de sa chevelure châtain étaient bouclées. Elle avait des doubles paupières, un visage rond, et ressemblait à une enfant, mais elle avait des rides au niveau des yeux et des lèvres. Elle avait vraisemblablement autour de trente-quarante ans, et l’épais maquillage mettait en avant les contours de son visage plat.

Néanmoins, les longs gants utilisés pour protéger du soleil juraient avec le reste étant donné leur simplicité. J’avais beau la regarder, elle ressemblait à s’y méprendre à une hôtesse d’accueil se préparant à aller travailler.

Elle plissa les yeux et jeta un œil autour d’elle.

— C’est qu’il y en a des livres ici. C’est la première fois que j’en vois autant. Cette jolie fille à lunettes est donc la proprio ? On est déjà en septembre mais il fait encore si chaud. J’ai marché depuis la station Ōfuna, j’ai cru mourir de chaud… Ah, pardonnez-moi. Je me suis mis à bavarder comme une pie sans même me présenter.

Je savais qui elle était. Elle baissa solennellement la tête.

— Je suis la femme de Masashi Sakaguchi, je m’appelle Shinobu. Veuillez me rendre ce livre !

Shinobu Sakaguchi sourit tout en tirant une chaise vers elle et en s’asseyant dessus. Elle ne marqua aucune pause dans sa diatribe. Son visage n’était pas particulièrement beau, mais elle possédait toute un myriade d’expressions, et donnait un sentiment de familiarité.

— Je suis passé à la boutique à Kita-Kamakura avant ça, et la lycéenne qui y travaille m’a dit que celui qui était au courant était parti à l’hôpital, alors j’ai pris le bus jusqu’ici… Ah, mais où avais-je la tête ? Je suis venue les mains vides ! Je suis sincèrement désolée, mademoiselle.

Shinokawa rougit immédiatement après qu’elle se soit adressée à elle.

— C-Ce n’est rien, ce n’était pas nécessaire… Euh, je m’appelle Shinokawa… Enchantée… bégaya-t-elle.

Puis, elle se recroquevilla un peu, cherchant visiblement à se cacher derrière moi. En tous les cas, cette personne n’était à l’aise que quand il était question de livres. Je m’éclaircis la gorge.

— Pourrais-je savoir pour quelle raison ?

— Ê-Êtes-vous monsieur Gôra ? Celui qui a répondu au téléphone ? Vous êtes, vraiment grand, plus que mon Masa… Ah, non, plus grand que mon mari.

Je supposai que ce Masa était une abréviation de Masashi — pour le moment, je n’avais pas envie de penser à ce nom qui ne lui allait pas.

— Votre mari souhaite nous vendre ce livre, non ?

— Certes, mais il y a quelque chose qui cloche ! Du jour au lendemain, il a dit qu’il voulait vendre un livre qu’il a toujours chéri, et il a refusé de m’expliquer pourquoi. Je lui ai dit de ne pas le faire, mais il n’a rien voulu entendre… Je me suis dit que je ferais mieux de venir vu que je voulais le récupérer. Enfin, cet homme est assez borné, si vous voyez ce que je veux dire.

— Hm ? … Eh bien, un peu.

On avait subitement changé de sujet, alors il était un peu difficile de la suivre.

— D’après ce que j’ai compris, c’est grâce à ce livre Introduction à la logique. Il a fait beaucoup de bêtises dans sa jeunesse, et alors qu’il s’entraînait dans un monastère, un de ses profs au lycée lui a donné ce livre en lui disant que cela l’aiderait à parler logiquement après l’avoir lu plusieurs fois. C’est un livre incroyable qui a changé sa vie.

À ce moment-là, Shinokawa et moi échangeâmes un regard — un monastère ?

— … Euh, de quel monastère est-il question ?

— Ah, pardonnez-moi. Cet homme a quitté le domicile familial à l’âge de vingt ans, et aurait visiblement passé environ cinq ans dans un monastère. Il n’avait pas vraiment l’intention de devenir moine, mais si j’ai bien compris, il a dû y aller à cause d’un incident.

Je fis de mon mieux pour maintenir un regard admiratif. Apparemment, cette personne ne savait rien du passé criminel de Sakaguchi, et parlait même d’un entraînement monastique.

— En tout cas, il a dit que c’était un endroit très dur à vivre, avec un mur si haut qu’on ne peut pas l’escalader, et il ne pouvait recevoir de visiteurs que pendant un bref instant. Après avoir terminé son entraînement, il a été choqué par les grands changements qu’a connus le monde extérieur entretemps.

Cela ne signifiait-il pas que nous avions vu juste ? murmurai-je intérieurement. Même après avoir écouté son histoire, elle ne s’était pas douté qu’il parlait de prison. Elle était vraiment naïve…

Non, ce n’était pas du tout ça. Au fond d’elle, elle faisait vraiment confiance à son mari.

— Enfin bref, je pense que c’est une erreur de le vendre, ou je vais le regretter… Euh, est-ce que ce livre-là est le sien ? M’est-il possible de le reprendre si vous ne l’avez pas encore acheté ?

Shinobu Sakaguchi se redressa et pointa du doigt le livre sur les cuisses de Shinokawa. Elle semblait prête à s’en emparer à la moindre seconde, alors j’hésitai l’en empêcher.

— Je suis désolée, mais je ne peux vous le remettre, dit Shinokawa fermement.

Sans s’en rendre compte, elle ne se cachait pas derrière moi et regardait Shinobu droit dans les yeux. Elle était dans cet état dès qu’il était question de livres.

Shinobu écarquilla les yeux face à ce refus catégorique.

— Hein ? Pourquoi donc ?

— C’est votre mari qui détient ce livre, et il souhaite le vendre… En tant que vendeuse de livres anciens, je ne peux ignorer la volonté de mes clients. Si vous voulez empêcher votre mari de le vendre, veuillez le convaincre lui, pas nous.

Shinokawa agrippa fermement le livre tout en baissant les yeux. Shinobu Sakaguchi se pencha en avant, elle semblait avoir perdu ses moyens. Elle s’était soudain tut, et rapidement, esquissa un faible sourire semblable à celui de Shinokawa.

— Hum, c’est vrai… Vous avez raison, mademoiselle. Je ne suis pas douée pour réfléchir, et j’ai dit quelque chose de peu raisonnable… Pardonnez-moi.

Puis, elle poussa un soupir et leva les yeux vers le plafond.

— Mais pourquoi tient-il tant à le vendre ? J’ai l’impression que c’est une mauvaise idée… Il ne veut pas l’admettre, et j’ignore si c’est le cas des autres gens.

C’était trop demandé. Si sa propre famille n’en savait rien, comment une personne extérieure le pourrait — non, il y avait quelqu’un qui avait la réponse. Je me tournai vers Shinokawa. Elle était douée pour résoudre ce genre de mystère.

— … Vous vous entendez bien avec votre mari, dit Shinokawa.

Gênée, Shinobu sourit en acquiesçant fortement.

— Oui, c’est exact. Nous sommes mariés depuis presque vingt ans déjà, et notre relation est toujours aussi forte même aujourd’hui.

Visiblement, l’usage additionnel de propos mielleux rendait tout ça très sympathique. Shinokawa aussi n’y était visiblement pas insensible pendant qu’elle souriait.

— Comment avez-vous rencontré votre mari ?

Je savais qu’elle cherchait à obtenir plus d’informations. Shinobu reprit son sérieux et se pencha vers nous.

— C’est une longue histoire. Vous êtes sûrs ?

Nous acquiesçâmes silencieusement. Puis elle se mit à nous raconter sans une once d’hésitation.

— Je l’ai rencontré un an après être sortie du lycée…

— À cette époque-là, je travaillais comme hôtesse d’accueil… Ah, aujourd’hui, je donne un coup de main dans le bar d’un ami. Je me suis habillée comme ça parce qu’il faut que j’aille travailler après ça.

» Je ne m’entendais pas très bien avec mes parents. C’était des gens très intelligents, qui sortaient de bonnes universités, alors que moi, je n’étais pas faite pour les études. On m’a souvent reproché d’être stupide depuis que je suis toute petite… En même temps, apprendre n’a jamais été une passion chez moi, loin de là.

» Et donc, je suis partie de chez moi dès que j’ai eu mon bac. Au début, j’ai été embauchée dans une boite banale, mais je ne comprenais rien à rien, et ne servais à rien. Six mois plus tard, ils m’ont virée.

» Pour subvenir à mes besoins, j’ai essayé tout un tas de petits boulots, mais rien n’y faisait… Je me suis dit qu’un travail dans un bar à hôtesse me conviendrait.

» Ils se font rares de nos jours, il y en a de moins en moins. Il y en avait un vieux et connu près de la sortie ouest de la station Yokohama, et après un entretien, on m’a embauchée.

» Comme vous pouvez le constater, je suis très bavarde, hein ? À cette époque-là, je pouvais parler encore plus que ça. Hélas, le travail d’une hôtesse était de s’occuper des clients, et moi, je passais mon temps à raconter ma vie… Les clients étaient tous adultes. Qui écouterait les histoires d’une gamine tout juste sortie du lycée ? Mon patron me dit alors qu’il allait me virer si ça continuait. Alors que je me sentais abattue, cet homme est venu au bar, seul.

» Il faisait chaud ce jour-là, mais il était tout de même vêtu d’un costard, et il marchait bien droit. Il n’était pas si différent de ce qu’il est aujourd’hui, et à cette époque, on pouvait le considérer comme un vieil homme… Bien sûr, il n’était pas marié. Il a dit qu’il n’était pas du genre à boire un verre avec des femmes, mais comme il s’ennuyait ce jour-là, il avait changé d’avis.

» Au début, je trouvais qu’il faisait vraiment peur. Il ne parlait pas de lui, et il parlait sèchement. Il ressemblait à mon père, et je croyais qu’il sortait d’une bonne université et travaillait dans une banque. Et du coup, je me suis crispée… On n’a pas échangé un mot en une demi-heure, et on se contentait de boire.

» Puis, soudain, il se mit à parler.

» « Je ne suis pas doué pour parler de moi, alors parle-moi de toi. Tu peux parler de ce que tu veux. »

» Avant lui, tous les clients discutaient sans se préoccuper de moi, c’était la première fois que quelqu’un voulait entendre ce que j’avais sur le cœur. J’étais un peu surprise. S’il le disait, cela voulait dire que je devais parler, non ? En tous les cas, je me mis à parler de tout ce qui me passait par la tête, du dîner de la veille au chien que j’avais élevé pendant mon enfance.

» Petit à petit, je me suis détendue, et me mis à parler de choses déprimantes, comme le fait que j’étais sur le point d’être virée. Après ça, j’avais l’impression d’être à un conseil d’orientation, et je pleurnichais en parlant de tous mes malheurs : le fait que je ne pouvais rien faire parce que j’étais trop stupide, le fait que je ne savais pas où ni comment je devrais vivre… Maintenant que j’y repense, il écoutait très attentivement alors que je ne faisais que me plaindre.

» Et c’est là que ça devient intéressant ! Après m’être autant plaint, je dis, « Une idiote n’est pas faite pour être une hôtesse. Je suis pas faite pour ça parce que je suis trop bête. »

» Lui écoutait sans rien dire tout ce temps, mais soudain, il posa son verre de vin. Il l’avait fait si brusquement que ça m’effraya, et je croyais qu’il était en colère. Mais ce n’était pas le cas, et il me dit avec un visage sérieux :

» Tu viens de parler en utilisant un raisonnement inductif. Un idiot ne pourrait pas faire ça… Tu n’es donc pas une idiote. »

» Étrange, hein ? Même après qu’il ait dit ça, j’avais bien compris qu’il tentait de m’encourager… Ça m’avait un peu ému. Personne ne m’avait jamais encouragée.

» Et ensuite, il prit mes mains dans les siennes et me dit :

» « Tu es bien plus intelligente que je l’étais à ton âge… La preuve la plus évidente, c’est le fait que tu utilises tes mains pour gagner de l’argent. Peu importe qu’on t’ait fait des reproches, tu n’as pas à avoir honte. »

» … Au moment où j’entendis ça, j’ai eu l’impression que c’était la première fois que je pouvais laisser un homme m’enlacer. Non, ou plutôt, je l’ai laissé faire… et il l’a vraiment fait. Comme ça, d’un coup, je me suis offerte à lui, et on s’est mariés. Hihihi, on a une grosse différence d’âge, il est un peu excentrique, et ça parle beaucoup dans notre dos, mais je me fiche des on-dit. C’était il y a longtemps de cela, et on a vécu heureux ensemble. Cet homme fait vraiment peur, non ? Mais il est très gentil. Il a sûrement connu toutes sortes d’épreuves dans sa vie, et moi-même, il m’arrive de trouver ça dommage qu’un homme si bon m’ait épousée !

Et après ça, Shinobu Sakaguchi continua à parler des qualités de son mari tout en bombant fièrement le torse.

— Alors ? C’est quelqu’un de bien, hein ?

Pendant tout ce temps, mon cœur devint lourd, je commençai à éprouver un peu de compassion pour Sakaguchi. Il était difficile de dévoiler à quelqu’un qui lui vouait une confiance aveugle qu’il était un ex-criminel, et il était aisé de comprendre pourquoi il avait prétendu avoir été un moine.

— Avez-vous constaté des différences dans le comportement de votre mari ces derniers temps ? demanda Shinokawa.

Shinobu arbora immédiatement un regard inquiet.

— Ça a commencé il y a un mois. Il était un peu bizarre. Il était plus silencieux que d’habitude, il ne souriait pas, et ne voulait plus me regarder dans les yeux… E-et aussi, les lunettes de soleil ! Il les a achetées récemment. Elles sont de mauvaise qualité ! C’est ce qui est le plus bizarre !

Pour moi, c’était le détail le moins important. Shinokawa tendit la couverture d’Introduction à la logique vers Shinobu.

— Vous a-t-il laissé lire ce livre ?

— Non.

Elle secoua la tête.

— Il en prenait grand soin, et je n’aurais jamais pu comprendre même si j’essayais de le lire… Ah, mais quand j’ai fait le ménage l’autre jour, je l’ai un peu feuilleté. Il était rangé dans l’étagère à couverts dans le salon, et il y avait un peu de poussière dessus. Je l’ai pris, et j’ai regardé à l’intérieur.

Autrement dit, elle l’avait vraiment déjà feuilleté. Je remarquai un changement sur le visage de Shinokawa — une expression similaire à celle qu’elle avait arborée quand elle avait découvert la vérité derrière l’intégrale de Sōseki.

— … Est-ce que votre mari était présent à ce moment-là ?

— Hummm… Ah, peut-être bien. Je l’ai laissé passer dans le couloir pendant que je faisais le ménage, et il écoutait la radio sur la véranda. Ces derniers temps, il aime écouter la radio…

— Vraiment… marmonna doucement Shinokawa.

Je pensais moi aussi avoir compris la vérité — le « permis pour usage personnel » collé dans ce livre prouvait que Masashi Sakaguchi avait un casier judiciaire. Si cela venait à être découvert, cela pourrait mettre à mal son mariage. Il avait dû penser ça, et il attendait de nous que nous lui débarrassions de ce danger.

— Dans ce cas, pourriez-vous me prêter ce livre ? J’aimerais y jeter un œil.

J’écarquillai les yeux en entendant la demande de Shinobu, et Shinokawa aussi paraissait réticente.

— Ah, je ne vais pas le ramener à la maison. Je veux juste savoir quel genre de livre c’est. Maintenant que j’y pense, je ne l’ai jamais lu. Allez, juste un bref coup d’œil, d’accord ?

Elle sourit en tendant la main innocemment. Avant que je ne m’en rende compte, je parlai :

— Eh bien, peut-être qu’il contient quelque chose qu’il n’aimerait pas que vous voyez…

— Monsieur Gôra !

Shinokawa m’avait rappelé à l’ordre. Ce n’était pas bon, j’en avais presque trop dit — mais Shinokawa secoua la tête.

— … Non, ce n’est pas ça.

— Hein ?

Je m’étais trompé ? Qu’avais-je dit de faux ?

Durant sa peine de prison, Sakaguchi avait un livre Introduction à la logique avec une étiquette « permis pour usage personnel » collée dessus. Sa femme avait feuilleté le livre récemment, et il était ensuite venu à notre boutique pour le vendre — quoi qu’on en dise, il l’avait fait pour cacher le fait qu’il avait fait de la prison. Quelle autre raison pouvait-il y avoir ?

— Qu’y a-t-il ? Quel est le problème ?

Shinobu nous regarda tour à tour, et posa finalement ses yeux sur Introduction à la logique.

— Y a-t-il quelque chose à l’intérieur de ce livre ?

Shinokawa ne répondit pas. La chambre d’hôpital était complètement plongée dans le silence — je regrettai mon imprudence. Si je lui montrais le livre, peut-être qu’elle comprendrait pourquoi nous étions réticent à cause de ce « permis pour usage personnel ». Mais malgré tout, cela aurait été encore plus douteux si on ne lui montrait pas. Nous ne savions pas quoi faire.

À ce moment-là, quelqu’un toqua à la porte. Je poussai un ouf de soulagement.

— … Entrez, répondit Shinokawa.

La porte s’ouvrit légèrement. Un homme de grande taille vêtu d’un costume et de lunettes de soleil. Il était essoufflé et visiblement inquiet.

— Ah, Masa !

Shinobu fit gaiement un geste de la main.

C’était Masashi Sakaguchi.

— Assieds-toi ici.

Shinobu Sakaguchi tira une chaise et la plaça à côté de la sienne. Masashi Sakaguchi s’assit ensuite lentement dessus. Ils paraissaient vraiment proches l’un de l’autre, et ressemblaient plus à une fille qui retrouvait son père après une longue absence qu’à un couple.

— Qu’est-ce que tu fais là, mon chéri ?

— Il y a eu un changement de plan pour demain. Du coup, j’ai appelé Biblia, et j’ai appris que tu étais partie à l’hôpital, alors je suis venu, dit Sakaguchi en fronçant des sourcils.

Puis, il ajouta avec la même expression :

— Si possible, ne m’appelle pas « Masa » devant les gens. Je te l’ai déjà dit non ?

— Ah, pardon. Euh, Masa… shi ! Ne vends pas le livre !

Elle était soudain revenue dans le vif du sujet, et Masashi se mordit les lèvres.

— Désolé, mais j’ai pris ma décision. Je veux le vendre parce que j’ai l’impression de ne plus en avoir besoin.

— Pourquoi ça ?! Tu en as toujours pris grand soin, non ? dit Shinobu en pointant du doigt Introduction à la logique. Mais même moi, je suis tombée sous le charme de ce livre ! Il y a la théorie du syllogisme à l’intérieur, non ? C’est un livre empli de souvenirs pour moi aussi !

— … Je n’ai pas l’intention de me plaindre.

— C’est la même chose depuis que je suis tombée amoureuse ! Tu m’as embrassé après avoir déclaré ton amour, non ?!

Sakaguchi lança un regard dans notre direction. L’expression de son visage n’avait pas changé, mais de grosses gouttes de sueur perlaient le long de sa nuque. J’avais vraiment de la peine pour lui : parce que cette femme l’avait dit, même des anecdotes privées entre mari et femme avaient été dévoilées.

— Dis-moi au moins pourquoi tu tiens tant à le vendre. Tu te comportes bizarrement ces derniers temps. Tu parles à peine, tu sembles apathique, et tu portes ces lunettes de soleil ! Bref, t’as l’air bizarre !

Visiblement, elle avait beaucoup insisté sur les lunettes de soleil, mais en l’entendant parler, Sakaguchi détourna le regard. Pourquoi ce vacillement ? Était-ce à cause des lunettes de soleil ?

— … Monsieur Sakaguchi, dit lentement Shinokawa. Vos proches sauront bientôt. Il n’y a rien que vous puissiez leur cacher… C’est différent du reste.

Elle parla en insistant sur la fin. C’était un peu étrange. Elle laissait clairement entendre qu’il y avait un autre secret autre que son passé criminel. Je me rappelai soudain de ce qu’elle avait dit, « ce n’est pas ça » — qu’est-ce que ses proches étaient sur le point de découvrir ?

— Hm…

Le visage de Sakaguchi devint livide. Apparemment, il avait compris de quoi parlait Shinokawa. Ses yeux derrière les lunettes de soleil se plissèrent, et il regarda dans notre direction.

— On dirait que vous savez tout.

Je faillis lever la main — non, je ne comprenais pas. Quel autre secret se cachait derrière l’incident d’il y a quarante ans ? Comment Shinokawa avait-elle compris ? J’aurais voulu savoir tout ce qu’elle savait.

— Je comprends que tu n’es pas doué pour parler de toi, dit Shinobu. Mais s’il y a quelque chose qui te travaille, je suis toute ouïe.

Sakaguchi retira lentement ses lunettes de soleil. Il dévisagea le visage de sa femme pendant un assez long moment, et après ça, il se mit à parler d’une voix calme.

— … Même d’aussi près, je ne peux plus discerner ton visage. Je serais incapable de dire si tu as les yeux ouverts ou non.

— Hein… s’écria sa femme.

— Je suis atteint d’une maladie des yeux. Mes globes ont accumulé un excédent de liquide, et malheureusement, c’est incurable. J’ai eu le malheur de me blesser aux yeux dans ma jeunesse. Avec l’âge, la maladie a empiré… Je vends le livre parce que je ne pourrais plus jamais le lire.

Le silence tomba à nouveau dans la pièce. Sakaguchi se tourna à nouveau vers nous.

— Comment avez-vous deviné ? Je voulais garder ça secret.

Je voulais bien le savoir moi aussi — y avait-il le moindre indice dans ce que nous avions parlé ? Je me tournai vers le lit, et Shinokawa dit d’une voix confiante :

— … Cette feuille m’a mise sur la voie.

Elle sortit le bon de commande à l’intérieur d’Introduction à la logique. Sakaguchi se pencha pour voir.

— C’est ce que vous avez écrit dans notre boutique, monsieur Sakaguchi. Les lettres dépassent des cases… ce qui est étrange pour quelqu’un d’aussi méticuleux que vous.

— … Dire que je n’avais même pas remarqué, marmonna Sakaguchi avec un sourire d’autodérision.

— Maintenant, je ne distingue même plus clairement ce que j’écris… Cela vous a suffi pour comprendre ?

— Non. Je m’en suis rendu compte quand j’ai demandé à votre femme de me parler des récents évènements. Vous vous êtes mis à écouter la radio parce que vous ne pouviez plus lire les journaux, vous portez des lunettes de soleil pour protéger vos yeux des rayons du soleil, et le livre que vous aimiez tant était recouvert de poussière… Tout cela parce que votre vue baisse.

J’en restai coi. Maintenant qu’elle le disait, tout coulait de source.

Le pire, c’est qu’elle n’avait jamais parlé avec Sakaguchi avant maintenant. Elle avait compris ce qu’il cachait à sa femme rien qu’avec la version des faits de cette dernière. Elle était particulièrement perspicace.

— … Mais pourquoi le cacher à votre femme ? demandai-je à Sakaguchi.

Généralement, on commence par le dire à sa famille dans de pareilles circonstances. Cependant, Sakaguchi baissa soudain les yeux.

— Je vais sûrement perdre la vue, et à partir de ce jour-là, je vais devoir dépendre des autres. Je suis presque sur le point de quitter mon entreprise actuelle, et il y a peu de chances qu’on me réembauche ailleurs. On risque de connaître des moments durs… et elle a déjà tant souffert de notre mariage à cause de notre différence d’âge. J’avais besoin de faire le tri dans mes pensées avant de lui dire.

Sakaguchi releva la tête et regarda dans ma direction. Pour la première fois, je me rendis compte qu’il était incapable de regarder droit vers moi, vu qu’il ne voyait plus clairement.

— Il est vrai que certaines choses sont plus dures à révéler à sa famille. Il y a peut-être des gens qui pensent différemment, mais je ne suis pas comme eux.

Je savais qu’il faisait référence à son passé criminel. Sakaguchi était quelqu’un qui vivait avec un lourd secret. Peut-être que le fait d’agir en toute honnêteté était contre nature chez lui.

— Je suis vraiment désolé de t’avoir caché ça.

Il baissa la tête en direction de sa femme. Shinobu Sakaguchi fronça les sourcils tout en croisant les bras. Cette expression de mécontentement ne collait pas trop à son image, peut-être parce qu’elle ressemblait à une enfant. Puis, elle se mit à parler avec la même voix aiguë qu’auparavant.

— Je ne comprends pas, Masa.

Elle avait à nouveau utilisé ce surnom pour s’adresser à Sakaguchi, et cette fois-ci, il ne fit aucune remarque à ce sujet.

— … Qu’est-ce que tu ne comprends pas au juste ?

— Pourquoi tu veux vendre ce livre ?

— Je l’ai déjà expliqué, non ? Je ne peux plus le lire. Les livres n’ont de sens que si on peut les lire, et j’espérais le donner à quelqu’un d’autre plutôt que de le jeter…

— Je ne peux pas le lire à haute voix pour toi tout simplement ? dit-elle nonchalamment.

Puis, elle continua en regardant Sakaguchi qui était abasourdi :

— C’est un livre qui t’est très cher, hein, Masa ? Je te le lirai tous les jours. Je n’ai pas l’habitude de faire ça, alors je risque de bafouiller ou autre. Alors, ça ne te suffit pas ?

Elle sourit à belles dents.

— Ce n’est pas grave si tu n’arrives pas à le dire. Peu importe si tu peux voir ou non, Masa, je serai toujours à tes côtés… Et puis, si tu veux me dire quoi que ce soit, je peux t’entendre… Je serai bien plus heureuse comme ça.

Sakaguchi restait muet comme une carpe, et au bout d’un moment, ses lèvres esquissèrent un sourire.

— … Je comprends. Merci.

Il se leva, et s’approcha du lit de Shinokawa.

— Excusez-moi, mais je ne souhaite plus vendre ce livre. Pourriez-vous me le rendre ?

Shinokawa acquiesça vigoureusement, et tendit à Sakaguchi Introduction à la logique.

— Bien entendu. Tenez.

Puis, le livre de poche en mains, Sakaguchi retourna aux côtés de sa femme.

— Tu as un peu de temps avant le travail ? J’aimerais parler de notre avenir quelque part.

— Bien sûr, pas de souci, dit Shinobu Sakaguchi tout en se levant.

J’étais enfin soulagé, du moins, que cet incident soit résolu sans que Sakaguchi n’ait à mentionner son passer criminel. Il ne faisait aucun doute que Shinokawa n’avait plus l’intention d’en parler après avoir découvert pour les yeux de Sakaguchi.

Quant à savoir si son passé allait être dévoilé, il allait falloir du temps à Sakaguchi pour se décider…

— … En fait, il y a une chose que j’aimerais ajouter, se mit soudain à dire Sakaguchi.

À ce moment-là, je baignais toujours dans mon soulagement, et sa femme le regarda avec un regard empli de doutes.

— Qu’y a-t-il ?

— J’ai fait de la prison.

— Hein ?

Ce ne fut pas Shinobu Sakaguchi qui avait poussé ce cri, mais Shinokawa et moi. Son passé était passé pas loin d’être dévoilé, alors pourquoi disait-il ça maintenant ?

— J’ai menti quand j’ai dit que j’étais un moine. Quand j’avais vingt ans, j’ai été viré de mon boulot, et je n’avais pas d’argent pour me payer de quoi manger… Je pensais que le seul moyen de m’en sortir était de récupérer beaucoup d’argent pour que je n’aie plus à m’en faire de toute ma vie. J’ai volé une voiture et un fusil de chasse chez un ami, puis j’ai braqué une banque voisine avant de me faire arrêter dans la foulée.

Il avait calmement raconté son passé criminel comme si c’était un reportage. Shinobu était bouche bée tout en fixant du regard le visage de son mari. Sakaguchi pointa alors du doigt la cicatrice sous son œil.

— Cette cicatrice est le résultat de cet incident… Je m’excuse de t’avoir caché tout ça jusqu’à aujourd’hui.

Sakaguchi baissa les yeux. Je ne pouvais pas voir son visage, mais de dos, on voyait qu’il tremblait. Tout en le regardant, mes mains devinrent moites du fait de la tension palpable. C’était l’aveu le plus dur qu’il avait fait en vingt ans de mariage.

Sa femme prit une profonde inspiration et leva les yeux vers son visage. Ce fut elle qui brisa ce long silence.

— Franchement, pourquoi être aussi sérieux… Qu’est-ce que tu croyais ?

Puis, elle prit son mari dans ses bras.

— J’étais déjà au courant.

— Hein ? nous écriâmes de concert Shinokawa et moi une fois encore.

Pendant ce court instant, nous avions été laissé pantois par ces deux-là.

— Tu savais…?

Sakaguchi releva la tête.

— Oui. Il faut vraiment être idiot pour ne pas avoir compris.

Elle lança un sourire lourd de sens à son mari.

— Je ne suis pas une idiote, pas vrai ? C’est pour ça que je savais déjà… Ah, c’est un syllogisme, non ?

— Ah, oui… En effet.

Les deux se tournèrent vers nous et acquiescèrent. Puis ils sortirent de la chambre d’hôpital bras dessus bras dessous.

— … Je ne regrette vraiment pas de t’avoir épousée.

Le marmonnement de Sakaguchi résonna, et enfin, la porte se referma derrière eux.

La pièce parut particulièrement vaste après que le couple Sakaguchi s’en était allé. C’était comme si un typhon était passé par là.

— … Quand l’a-t-elle su ? dis-je.

Peut-être que c’était quand ils avaient décidé d’emménager ensemble, ou peut-être par pur hasard. Cependant, Shinokawa secoua la tête.

— Non, en fait, elle ne savait pas.

— Hein, mais elle a dit le contraire, non ?

— Si elle avait vraiment su, elle n’aurait pas parlé du passé de son mari avec un ton aussi joyeux. Elle aurait tout fait pour nous empêcher de connaître son secret sinon.

Je me remémorai les paroles de Shinobu Sakaguchi. Il était vrai que si elle avait réalisé que son mari était un ex-criminel, elle n’aurait pas parlé de « moine ».

— Mais pourquoi a-t-elle menti comme ça…

— Si elle ne l’avait pas fait, cela voulait dire que son mari lui mentait depuis vingt ans. Il y avait ça, mais aussi le fait qu’il était soucieux : il venait tout juste d’avouer sa maladie. Elle ne voulait pas qu’il se sente coupable une fois de plus… Je pense que c’est la raison. Je ne vois pas d’autre explication.

— Ah…

Je poussai un cri d’étonnement. Si c’était avéré, elle avait pris sur elle en apprenant le passé honteux de son mari, et avait même menti avec un sourire. Comme Sakaguchi l’avait dit, elle n’était vraiment pas une idiote.

Je pense qu’il a lui-même réalisé qu’elle mentait. D’un point de vue logique, ça ne collait pas… mais il n’y avait rien à gagner à le dire. Il a vu en cette opportunité comme la meilleure façon d’accepter la bonté de sa femme.

Il en avait toujours été ainsi, mais j’étais vraiment époustouflé par cette femme. Inconsciemment, je sentais qu’elle pouvait résoudre n’importe quel mystère à partir du moment où il était en rapport avec des vieux livres.

Je fixai du regard le visage de Shinokawa. Elle avait beaucoup parlé de livre ces trois dernières semaines, mais j’ignorais tant au sujet de sa personnalité. Tout ce que je savais, c’est qu’elle aimait les vieux livres, et aimait parler de ça. Je suppose que, comme Masashi Sakaguchi, elle avait du mal à parler d’elle.

Mais cela n’avait pas d’importance. À ce moment-là, je me sentis heureux, moi aussi.

— Je devrais retourner à la boutique.

J’avais confié le Biblia à la petite sœur de Shinokawa. Peut-être qu’elle m’en voulait parce que je n’étais toujours pas revenu.

Je me redressai en m’apprêtant à partir. Les doigts blancs de Shinokawa agrippèrent alors le coin de ma chemise, et elle me lança un regard interrogateur.

— … Qu’y a-t-il ?

Soudain, je sentis tout mon corps surchauffer. C’était une première pour moi. Je me rassis sur la chaise.

— Si, tout comme monsieur Sakaguchi, je cachais un secret, que feriez-vous ?

— Hein…?

— Aimeriez-vous connaître la vérité ?

Visiblement, elle lisait en moi comme dans un livre ouvert. J’hésitais. Que s’était-il passé ?

— … Oui, ça m’intéresse.

Mon esprit était dans le brouillard, mais je lui donnai une réponse ferme. Elle s’assura que la porte était fermée, et me parla d’une voix douce.

— Monsieur Gôra, vous m’avez demandé un jour… comment je m’étais blessée.

— Ah, oui…

— Il y a deux mois, je m’étais rendue chez un ami de mon père. C’était une maison construite sur une pente, et je suis soudain tombée sur les marches en pierre… Il pleuvait très fort… alors j’ai dit que c’était à cause de ça que j’avais glissé.

— … Mais ce n’est pas le cas ?

Elle acquiesça. Sans nous en rendre compte, nous étions si proches que nos fronts se touchaient presque.

— Je n’ai jamais raconté ça à qui que ce soit… Mais est-ce que je peux vous faire confiance, monsieur Gôra ?

— … Oui, répondis-je.

Mon cœur battait à tout rompre. Pour une raison que j’ignorais, je sentais que j’étais sur le point d’entendre quelque chose de terrifiant.

— On m’a poussée du haut de cet escalier. Je recherche le coupable depuis deux mois.

Shinokawa me regardait droit dans les yeux, les siens emplis de détermination — c’était les mêmes que quand elle cherchait à élucider un mystère.

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