Biblia Koshodô no Jiken Techô – Tome 1 Chapitre 4

Avant que quelqu’un s’en rende compte, il faisait nuit noire dehors, et les autres couleurs semblaient se fondre dans le décor. Une averse nocturne était soudain tombée comme si on était en plein été.

La boutique dépourvue de clients, je réarrangeais le contenu de la vitrine, tout en écoutant le son de la pluie s’abattant sur la « librairie antique Biblia ». Le chariot chargé de livres de poche à 100 yens était recouvert d’un film étanche. Je jetai un regard en direction de la station Kita-Kamakura, et aperçus des gens attendant le bus sous les toits de la station. Cependant, seule une partie était abritée.

Je me rendis compte qu’il y avait toujours des livres éparpillés sur le comptoir, et alors que je dépêchai de rentrer à l’intérieur, la porte menant au bâtiment principal s’ouvrit. Une fille de 16-17 ans apparut, vêtue d’un T-shirt avec un grand ourlet et d’un jean. Après s’être lavée le visage au retour des cours, ses mèches avaient été séchées et accrochées avec un élastique. Cette fille était la petite sœur de Shinokawa, Ayaka Shinokawa.

— Ahh, il pleut ! s’exclama-t-elle.

Par le passé, elle avait tendance à lever les yeux au ciel en me voyant, mais dernièrement, nous étions devenus relativement cordiaux dans nos échanges. Son accoutrement à ce moment-là était un peu trop détendu à mon goût, et je me faisais du souci pour elle. Avait-elle oublié que je n’étais pas de sa famille ?

— Aucun client aujourd’hui ?

— Pas des masses… on est en semaine après tout, répondis-je tout en continuant mon travail devant la vitrine.

— Alors ça va pas fort, finalement. Notre boutique va pas mettre la clé sous la porte quand même, si ?

Alors qu’elle prononçait calmement ces paroles de mauvais augure, je me contentai de froncer les sourcils sans rien dire. Cela faisait un mois que je travaillais ici, et je savais que le chiffre d’affaire avait beaucoup diminué comparativement au passé. Par ailleurs, cela faisait deux mois que la propriétaire, qui devrait être celle en charge des ventes, n’était pas venue. Cela aurait relevé du miracle si les ventes n’avaient pas diminué.

Je posai un livre, emballé dans de la paraffine, sur le râtelier. Sur la couverture, légèrement effacée et blanchie, apparaissaient les mots « Mes dernières années ». Le bandeau en papier jaune autour portait une recommandation de Haruo Satō et Masuji Ibuse.

— Hein ? Ce livre ? s’écria Ayaka Shinokawa, surprise. C’est pas le livre ultra cher qui était chez moi y’a longtemps ? C’était qui l’auteur déjà ? Il est connu. O-O-O-O…

— … Osamu Dazai.

Je l’aidai à finir sa phrase. C’était un recueil des premières œuvres d’Osamu Dazai, publié en l’an 11 de l’ère Showa — mais il était dommage que je n’en connaissais pas le contenu comme je ne pouvais pas lire.

— Alors ce livre est également en vente ? Ma sœur a déjà insisté sur le fait qu’elle ne vendrait jamais ce livre, quoi qu’il arrive. Alors le chiffre d’affaire est vraiment mauvais ?

Alors que j’étais sur le point de refermer la vitrine, je jetai un regard sur le reflet de la fille sur le verre.

— … Y a-t-il eu le moindre client qui a demandé à acheter ce livre récemment ?

— Non, aucun.

Elle secoua la tête de gauche à droite tout en gloussant discrètement.

— Tu parles comme ma sœur maintenant. Elle me pose toujours cette question… « Est-ce qu’un client a manifesté de l’intérêt pour ce livre ? Si oui, préviens-moi immédiatement. » Dis, c’est si important que ça ?

— Non… Pas du tout.

J’avais menti. C’était un secret entre Shinokawa et moi.

La petite sœur de Shinokawa se tenait à côté de moi, à regarder « Mes dernières années » derrière la vitre. Puis, elle marmonna.

— Il vient du coffre de la chambre de ma sœur, non ?

— Hm, eh bien…

— Ce livre était en si bon état que ça…?

À ce moment-là, je m’arrêtai net. Bien qu’elle ne ressemblait vraiment pas à sa sœur, elle était étonnamment perspicace. Elle avait mis à jour les points critiques auxquels je n’avais pas pensés.

— Je crois qu’il était bien plus sale la dernière fois que je l’ai vu… Sur les rebords notamment.

Je ne voulais pas qu’elle soit impliquée dans tout ça. Que faire pour l’empêcher de fouiner ? — juste au moment où je stressais à cause de ça, une lumière bleutée apparut brièvement dehors, puis un tonnerre fendit l’air immédiatement après.

— Ooh !

Ayaka Shinokawa poussa un étrange cri. Elle ne paraissait pas choquée, mais plutôt étonnée. Elle entrouvrit la vitre de la porte coulissante, et jeta un œil vers les nuages orageux noirs.

— Eh ben. Il a dû tomber tout près !

Il y avait beaucoup de collines à Kita-Kamakura, il n’était pas rare de voir les tours métalliques installées au-dessus être frappées par la foudre.

Je pensai sans le vouloir à Shinokawa qui était hospitalisée. En ce moment, elle devait contempler seule le ciel depuis sa chambre d’hôpital. Peut-être qu’elle détestait les éclairs. Ce jour-là, il y a deux mois, quelqu’un avait poussé Shinokawa du haut d’un escalier. C’était un jour orageux, exactement comme aujourd’hui.

J’avais entendu le secret de Shinokawa une semaine auparavant, juste après que le couple Sakaguchi avait quitté sa chambre d’hôpital.

— … On vous a poussée ? Comment ça ?

Il était dur pour moi de comprendre ce qu’elle avait soudainement dit.

— Avant de parler de ça, il y a quelque chose que j’aimerais vous montrer.

Elle défit le premier bouton de son pyjama tout en disant ça. Le contour de sa clavicule sous son visage apparut clairement dans mon champ de vision. J’écarquillai les yeux tout en me raidissant, et elle glissa sa main vers sa poitrine devant moi.

Elle en sortit une petite clé qu’elle portait autour du cou, et me tendit cette dernière qui portait toujours la chaleur de sa peau.

— … Veuillez sortir ce qui se trouve dans le coffre.

Elle pointa du doigt le coffre à côté de son lit. Il y avait vraiment un petit coffre juste en dessous de la table de chevet, mais jusqu’ici, je ne m’étais jamais demandé ce qu’il contenait.

Je suivis les instructions, et ouvris le coffre. À l’intérieur, se trouvait un objet rectangulaire enveloppé dans du fukusa violet[1], et il me parut vraiment léger une fois entre les mains. Je me rassis sur ma chaise, défis l’emballage et sortit un livre emballé dans de la paraffine. Le livre s’intitulait « Mes dernières années », et il y avait une recommandation de Haruo Satō dessus.

Pour un vieux livre, il était dans un état particulièrement bon, et je voyais bien que c’était un livre d’occasion. J’avais déjà entendu parler de ce livre. Si je me souvenais bien — » Mes dernières années » est un recueil des premiers écrits d’Osamu Dazai. C’est la première édition publiée par la librairie Sunagoya en l’an 11 de l’ère Showa.

J’acquiesçai. Je ne l’avais jamais lu, mais il m’intéressait.

— Mon grand-père a reçu ce livre d’un ami. Il l’a ensuite légué à mon père, qui me l’a ensuite légué à son tour. Il n’est pas destiné à la vente, mais il fait partie de ma collection personnelle.

Je feuilletai les pages pendant quelques temps, et me rendis compte que quelque chose n’allait pas. Il y avait plusieurs pages retenues ensemble par des fils sur les côtés, et il était impossible de le lire en l’état. C’était la première fois que je voyais un livre pareil.

— … Il y a eu un problème à l’impression ?

Elle secoua silencieusement la tête.

— Il n’a pas été coupé.

— Coupé ?

— Normalement, un livre est attaché de la sorte avec des fils, et on coupe soigneusement les bords haut et bas. Un livre non coupé est un livre qui a été publié sans avoir été coupé… Il y a beaucoup de livres qui ont été publiés dans cet état.

— Alors comment le lit-on ?

— Coupez-le avec un coupe-papier.

Je vois. Tout en m’émerveillant, mes mains s’arrêtèrent — dans ce cas, personne n’avait encore lu cet exemplaire de « Mes dernières années » avant. Était-ce parce que c’était un livre très précieux ?

— Hein…

Je trouvais une autre chose étrange. Alors que je regardais la couverture intérieure, je remarquai quelques mots écrits là.

« À tous les êtres vivants, vivez avec confiance. Nous sommes tous des pécheurs. »

Le nom « Osamu Dazai » était écrit à côté. Soudain, je sentis comme une aura menaçante émaner de ce livre.

— C’est… un vrai ?

Je connaissais la réponse avant qu’elle acquiesce. C’était évidemment différent du faux autographe que j’avais vu dans l’intégrale de Sōseki. J’avais l’impression que c’était comme si un auteur du passé, dont le nom était la seule chose que je connaissais de lui, avait soudain pris vie sous mes yeux.

— « Mes dernières années » est un livre que Dazai a publié quand il avait 27 ans. C’est un recueil de nouvelles qu’il a écrit avant, mais il n’y a aucune histoire intitulée « Mes dernières années ».

— Dans ce cas, pourquoi l’avoir appelé ainsi ?

— Dazai avait l’intention d’en faire son testament quand il l’a écrit. Il avait tenté de se suicider en se noyant avec une femme avant de devenir romancier. C’était à Koshigoe, tout prêt d’ici… Bien entendu, il avait tenté à maintes reprises de mettre fin à ses jours après ça.

Je connaissais cette anecdote. Il avait visiblement sauté dans le canal de Tamagawa avec sa maîtresse.

— Il n’y a que 500 exemplaires de la première édition. Ce sont de jolis livres qui ne sont sortis que non coupés, et chaque livre avait un bandeau et une signature. Il faut croire que c’est la dernière version existante au monde… Je n’ai pas l’intention de le faire, mais si je devais le mettre en vente… son prix dépasserait les 3 millions de yens.

Je déglutis. Jusqu’à aujourd’hui, je n’avais encore jamais posé la main sur un objet aussi cher, et encore moins un livre de cette valeur.

— Mais pour moi, sa valeur ne se résume pas à son prix. Ce que Osamu Dazai a écrit à l’intérieur est la chose qui m’est la plus précieuse au monde.

Je jetai à nouveau un œil à l’écrit de Dazai. « À tous les êtres vivants, vivez avec confiance. Nous sommes tous des pécheurs. » — les lettres étaient vraiment petites et névrosées. Le mot « pécheurs » semblait avoir été écrit avec plus d’insistance que le reste. J’ignorais comment le décrire, mais c’était une phrase qui me touchait vraiment.

— Il a dû écrire ces mots pour encourager une connaissance au moment de lui donner ce livre. J’ai vu un livre avec la même phrase écrite à l’intérieur… Je pense que le terme « pécheurs » embrasse les réflexions de l’auteur. Ce livre n’a aucune trace de ça, mais cette phrase apparaît dans la nouvelle Goéland.

Je répétais intérieurement le mot « pécheurs », encore et encore.

— … Il dit que tout le monde est malfaisant ?

— Je ne pense pas… Pour moi, il veut dire que les êtres vivants ont une grande responsabilité sur les épaules.

Parce que tout le monde porte ce fardeau, nous ferions mieux de vivre avec confiance. C’est ce qu’il voulait dire ? Il m’était difficile de dire si c’était optimiste ou pessimiste.

— J’aime beaucoup ce livre parce que c’est comme s’il parlait de lui. C’est le genre de phrases que j’aimerais entendre…

J’écarquillai sans le vouloir les yeux. C’était sûrement la première fois que j’entendais Shinokawa parler de ses pensées. J’avais été surpris par son commentaire sur le « lourd fardeau ». Peut-être qu’elle voulait dire qu’elle aimait le livre.

— Il y a quelqu’un qui aime cette phrase autant que moi, un admirateur invétéré de Dazai… l’homme qui m’a poussée du haut de l’escalier.

Elle baissa les yeux et regarda ses jambes, tendues devant elle.

— … Qui est-ce ?

— J’ignore également sa véritable identité… La seule chose que j’ai pu en conclure est qu’il désirait ceci, « Mes dernières années ».

Sans que je m’en rende compte, la lumière du soleil commençait à faiblir dehors, et Shinokawa se mit à calmement expliquer ce qui lui était arrivé.

— J’ai juste précisé que ce livre n’était pas à vendre, et que je l’avais obtenu en héritant de cette boutique. Père m’avait dit que je pouvais en faire comme bon me semble quand son heure viendra… mais je l’ai toujours gardé chez moi, sans jamais le montrer à qui que ce soit… Si ce n’est cette fois-là.

— … Cette fois-là ?

— Connaissez-vous le musée de littérature à Hase ?

J’acquiesçai. Je m’y étais rendu une fois. Le bâtiment, construit à partir d’une vieille maison d’un style occidental, abritait de célèbres livres d’époque et des objets en rapport avec leurs auteurs. C’était comme son nom l’indique un musée de littérature, et c’était l’attraction principale de Hase avec le Bouddha de Kamakura.

— L’année dernière, Osamu Dazai aurait eu 100 ans, et le musée a organisé une exposition à cette occasion. Il souhaitait exposer mon exemplaire de « Mes dernières années », alors je le lui ai prêté.

Je me souvenais vaguement avoir entendu parler de ça — ou plus, l’avoir vu quelque part. En tous les cas, j’étais déjà au courant de ça.

— Je pense l’avoir vu sur internet. L’article disait que notre boutique avait prêté des livres pour une exposition…

Ça remonte au jour où j’ai commencé à travailler ici. Quand j’avais lancé une recherche sur « librairie antique Biblia » sur internet, j’étais tombé sur ce message sur un forum rempli d’amateurs de vieux livres. Dans ce cas, ils parlaient très certainement de cet exemplaire de « Mes dernières années ».

— Oui, celui-là même…

Shinokawa arborait une mine sombre tout en acquiesçant.

— L’exposition du musée n’a pas dévoilé le fait que notre librairie a prêté le livre, mais quelqu’un l’a découvert. Mon grand-père et mon père avaient effectivement montré ce livre à des clients de la boutique à une époque… mais le problème, c’est qu’aujourd’hui, beaucoup de monde sait que ce livre est en ma possession. À la fin de l’exposition, j’ai reçu un email.

Elle ouvrit son ordinateur portable, et l’écran LCD éclaira faiblement la petite pièce. Je regardai ce dernier, et vis un email anonyme envoyé à Shinokawa.

Pour : « librairie antique Biblia », mademoiselle Shinokawa.

« Bonjour, je m’appelle Yōzō Ōba.

Il y a quelques jours, je passais par Kamakura, alors j’en ai profité pour visiter le musée de littérature, et j’ai pu admirer l’exemplaire de “Mes dernières années” d’Osamu Dazai prêté par votre boutique. C’était un magnifique livre qui m’a coupé le souffle, et la petite note accompagnée de l’autographe était captivante.

“À tous les êtres vivants, vivez avec confiance. Nous sommes tous des pécheurs.”

Je vous prierai de me vendre ce livre sur le champ et de garder ce mail pour vous. Indiquez-moi votre prix, votre RIB, la méthode d’envoi et toute autre information relative à cet email. »

— … La première fois, j’ai cru avoir affaire à un plaisantin.

— Hein ? Pourquoi ça ?

Je ne pus m’empêcher de l’interrompre. Le message était très enthousiaste, mais il n’y avait rien d’étrange à cela.

— À cause du nom. Yōzō Ōba… c’est le nom du héros de la nouvelle « Pétale de bouffonnerie » qui est inclue dans « Mes dernières années ».

Alors c’était donc ça. J’acquiesçai. Autrement dit, c’était un faux nom.

— Il était également étrange qu’une demande impliquant autant d’argent ne soit pas réglée par téléphone, mais par mail… De toute façon, je n’avais aucune intention de vendre ce livre. Et donc, j’ai répondu en précisant qu’il n’était pas à vendre, étant donné qu’il faisait partie de ma collection personnelle. Puis, j’ai reçu un autre mail moins de cinq minutes plus tard.

Elle pointa du doigt la boite de réception. Le mail suivant était intitulé « Indiquez-moi votre prix », et il avait arbitrairement commencé les négociations. Puis, elle me montra le message suivant, intitulé « L’importance de ce livre à mes yeux ». Ensuite, elle passa au suivant — à ce moment-là, je ressentis un frisson me parcourir le dos.

Ōba avait envoyé des centaines, non, des milliers de mails. J’ignorais combien de pages nous avons dû parcourir avant d’atteindre le dernier message. Il était aussi obsédé qu’un stalker, mais ce n’était pas une personne qu’il poursuivait, mais un livre.

— J’en ai déjà parlé à la police, mais ces mails étaient insuffisants pour qu’elle puisse s’en charger. Il avait utilisé une messagerie gratuite étrangère, et elle n’a pas pu vérifier son identité… Alors que je me disais que j’allais l’ignorer, un homme est venu à la boutique.

» À ce moment-là, la saison des pluies était sur le point de se terminer, et j’étais seule à la boutique. Un homme transportant un sac de touriste et vêtu d’un costume ouvrit la porte.

» Je ne pouvais pas bien voir son visage, car il portait un grand masque et des lunettes de soleil. Il était très grand, et ne paraissait pas si vieux.

» Il se présenta sommairement « Je m’appelle Yōzō Ōba. »

» Il sortit ensuite un tas d’argent en petites coupures de son sac et les posa sur le comptoir.

» « Voici 4 millions. Je vous prierai de me vendre le livre. »

» Il s’est mit à essayer de me persuader.

» « Je collectionne les premières éditions de livres, et il me faut absolument celle de Dazai. Cet exemplaire de « Mes dernières années » ainsi que la note manuscrite au début sont parfaits pour un collectionneur comme moi, alors je suis prêt à payer votre prix. »

» J’étais choquée, et je suis à peine parvenue à le couper en lui rendant son argent… Je lui ai répété ce que j’avais dit dans le mail, à savoir que c’était un livre que mon père m’avait légué, que j’y étais beaucoup attachée, et que je ne le vendrais pour rien au monde. Après ça, il m’a demandé :

» « Vous ne le vendrez à aucun prix ? »

» … Je lui ai répondu oui, et il se pencha en avant.

» Il m’a alors dit : « J’aime ce livre, moi aussi. Peu importe le temps que ça me prendra et les obstacles qui se dresseront devant moi, je l’aurais. »

» Je me suis soudain sentie vraiment fatiguée… Il allait sans aucun doute revenir à la charge, et je ne savais pas quoi faire pour le convaincre d’abandonner.

» Ce jour-là, après avoir fermé la boutique, je me suis rendue chez un ami de mon père qui habite tout près. J’étais sur le point de rendre un livre que mon père lui avait emprunté de son vivant… Il pleuvait fort ce jour-là, et je me dépêchais de grimper les marches en pierre. J’avais un parapluie et je serrais fort les livres. Je regardais presque exclusivement mes pieds.

» Alors que j’étais sur le point d’arriver en haut, j’ai aperçu cet homme debout devant moi. J’ai soulevé mon parapluie, et au moment où j’allais lever les yeux pour voir son visage, il m’a poussée au niveau des épaules.

» J’ai alors perdu l’équilibre et je suis tombée jusqu’en bas. Mon corps ne pouvait plus bouger, et c’est là que j’ai compris que j’étais gravement blessée. Je voulais appeler à l’aide, mais j’étais sur le point de perdre connaissance… J’entendis des bruits de pas descendant les escaliers.

» « Quoi ? Vous n’avez pas apporté le livre ? »

» C’est ce que je l’ai entendu dire d’un air contrarié. Il pleuvait vraiment fort, mais je suis sûre que c’était la voix de Yōzō Ōba. Il avait une voix très particulière, grave mais claire… Un peu comme la vôtre, monsieur Gôra.

» Il a continué en me demandant : « Où est le livre ? »

» J’ai fini par comprendre qu’il en avait après « Mes dernières années ». Bien entendu, je n’avais aucune intention de le lui donner.

» Je lui ai répondu avec autant de force que possible, « Je l’ai caché en lieu sûr. Je ne vous dirai pas où. »

» En fait, je l’avais juste rangé dans un placard, alors il n’était pas vraiment caché… En tous cas, je cherchais juste à protéger le livre des griffes d’Ōba autant que possible.

» Visiblement, il voulait dire autre chose, mais le bruit d’une voiture approchant au loin résonna. Il se dépêcha de me murmurer à l’oreille :

» « N’en parlez à personne. Sinon, je mettrai le feu votre boutique. Arrêtez de faire la forte tête et donnez-moi ce livre sans faire d’histoire… Je vous recontacterai prochainement.

» Voilà tout ce dont je me rappelle, et quand je me suis réveillée, j’étais allongée dans un lit d’hôpital. Je n’ai jamais parlé de cette histoire à qui que ce soit, et j’ai rangé « Mes dernières années » dans le coffre de ma chambre d’hôpital. Il y a en permanence des gens dans l’hôpital, alors il est bien plus en sécurité ici que chez moi. Il ne m’a jamais recontacté depuis, et bien sûr, moi non plus…

— U-Une seconde.

Alors que j’écoutais silencieusement jusqu’ici, j’interrompis Shinokawa.

— Autrement dit, vous n’en avez jamais parlé à la police non plus ?

— Exactement.

J’étais choqué par son attitude alors qu’elle semblait penser que sa réponse coulait de source.

— Pourquoi ? Vous avez failli être tuée…

— Parce que je n’ai pas la moindre idée de qui et de quel genre de personnes est Yōzō Ōba.

Elle continua :

— Même si la police commençait son enquête, elle ne pourrait pas l’appréhender sur le champ. S’il découvre que j’ai prévenu la police, il pourrait vraiment mettre le feu à la boutique ou quelque chose de similaire… J’ai pu sentir sa détermination, et je préfère écarter le risque de perdre ma boutique.

— M-Mais, si on laisse ce genre de personne courir dans les rues…

— Oui, c’est pour ça que s’il réapparait à la boutique, j’appellerai la police. J’ai réfléchi à la marche à suivre depuis ma chambre d’hôpital depuis tout ce temps.

Elle leva soudain la tête, et son regard derrière ses lunettes était empli d’une profonde détermination. Ses yeux noirs étaient écarquillés, exactement comme quand elle perçait les mystères liés aux livres. Elle tendit la main et saisit la mienne fermement.

— Pourriez-vous m’aider à attirer Yōzō Ōba ? J’ignore ce qui se passera, mais il n’y a qu’à vous que je puisse le demander, monsieur Gôra.

Sa main blanche était très chaude, et j’étais comme enraciné au sol, abasourdi. « Il n’y a qu’à vous que je puisse le demander », cette phrase résonna dans mes oreilles. Cela devait sûrement être rare pour une personne introvertie comme elle d’ouvrir son cœur à une autre personne. Et en plus, elle m’avait demandé ça.

— … D’accord. Je vais vous aider.

Bien entendu, ma réponse était un grand oui — j’acquiesçai et saisis sa main fermement à mon tour. Ses menus doigts étaient complètement refermés.

— Merci… euh, pardon… de vous impliquer dans cette histoire…

— Ne vous en faites pas… mais j’aimerais poser une condition.

— … Une condition ?

Surprise, elle pencha la tête sur le côté.

— Pourriez-vous me résumer l’histoire de « Mes dernières années » ? Je ne l’ai jamais lu.

Son visage s’illumina instantanément, exactement comme si elle venait d’apercevoir un livre — non, peut-être qu’elle souriait encore plus que ça. Son sourire me contaminait à mon tour.

— Bien sûr… Je vous la résumerai quand cette affaire sera résolue.

Notre relation tenait à travers les livres. C’était une relation entre une personne qui voulait parler d’eux, et une qui voulait en savoir plus à leur sujet. Après de nombreuses discussions dans cette chambre d’hôpital, nous étions parvenus à maintenir à flot cette inexplicable relation, tout en réduisant la distance qui nous séparait. Du moins, j’étais devenu quelqu’un en qui elle faisait confiance, et bien entendu, la réciproque était vraie.

— Du coup, comment va-t-on s’y prendre ? demandai-je.

Yōzō Ōba devait lui aussi être conscient des risques qu’il prenait, et il allait tout faire pour éviter d’entrer en contact avec nous.

— Yōzō Ōba veut ce livre coûte que coûte… Enfin, êtes-vous au courant de l’histoire de ce voleur qui s’est introduit chez moi ?

— Hein ? … Ah, oui.

Je me souvenais que sa petite sœur m’en avait touché un mot quand j’avais commencé à travailler ici. Apparemment, d’après elle, le voleur n’avait rien pris.

— Je n’ai aucune preuve, mais j’ai l’impression que c’est l’œuvre d’Ōba… il a préféré le voler plutôt que de le payer. À ce moment-là, j’avais déjà transféré « Mes dernières années » ici.

Moi aussi, je sentais que c’était très probable. Yōzō Ōba était prêt à tout pour parvenir à ses fins, et naturellement, il pourrait très bien aller jusqu’à s’introduire chez quelqu’un.

— En ce moment, ce qu’il désire savoir plus que tout, c’est l’endroit où se trouve « Mes dernières années »… alors, pour l’attirer, il nous faut un appât.

— Un appât ?

Shinokawa sortit un autre paquet emballé dans du fukusa de la pile de livres derrière elle. Elle le défit, et un autre livre emballé dans de la paraffine apparut sous mes yeux — j’écarquillai les yeux. Ce livre était « Mes dernières années » avec le même bandeau jaune que le livre sur mes cuisses.

— C’est un autre exemplaire ?

Lui aussi était non coupé. N’était-ce pas un livre extrêmement précieux ?

— Non.

Elle secoua la tête.

— C’est une réédition de l’éditeur Home Librairy Promotion des années 70… Une réplique. Il est difficile de s’en rendre compte sans regarder à l’intérieur.

Je jetai un œil vers la réédition de « Mes dernières années ». Il paraissait similaire vu de l’extérieur. Non, la version plus récente avait des pages plus fermes, et il y avait moins de taches sur la couverture — il lui manquait cet air antique de l’original.

— … Quelqu’un envisagera-t-il de l’acheter alors que ce n’est pas l’original ?

— La réédition est similaire à la version originale, il existe des amateurs qui voudraient la lire. Cette réédition a été imprimée de façon très complexe aussi, et il y a eu beaucoup d’exemplaires tirés… Je possède la version originale, mais j’ai également acheté quelques exemplaires de la réédition.

— Ah bon ? J’étais un peu sceptique, et elle continua :

— Veuillez indiquer le prix de ce livre à 3,5 millions de yens et placez-le dans la vitrine de la boutique. Je vais mettre à jour notre site internet pour dire que la première édition de « Mes dernières années » en parfait état, est à vendre… Une fois qu’il saura que le livre qu’il veut est à vendre, Yōzō Ōba viendra à coup sûr pour l’acheter. Il ne viendra qu’une fois et se contentera de vérifier son état. Si tel est le cas, appelez la police, monsieur Gôra.

Je comprenais ce qu’elle voulait dire. Cette réédition allait servir d’appât pour attirer Ōba. On aurait pu se servir de l’original, mais mieux valait ne pas courir le risque qu’il soit volé. C’était un plan qui tenait la route — mais les choses allaient-elles se dérouler comme nous le voulions ?

— Mais j’ignore à quoi ressemble Ōba.

— Si un client de grande taille que je ne connais pas demande à acheter ce livre, ce devrait être la bonne personne. Peu de gens peuvent se permettre de payer 3,5 millions de yens juste pour un livre.

— Mais et si un habitué veut l’acheter ?

— Dites-lui qu’il a déjà été réservé par quelqu’un. Une réédition ne vaut pas ce prix.

— Et si Ōba le demande par téléphone ?

— Dans ce cas, faites mine de ne rien savoir et dites-lui que vous avez placé le livre en vitrine comme demandé par la propriétaire et que nous n’acceptons que les réservations en personne. De cette façon, il n’aura pas d’autres choix que de venir sur place.

Je croisai les bras une fois qu’elle eut terminé de parler. Je ne cherchais pas la petite bête, mais ce piège comportait des risques, et je voulais chasser tout doute en moi.

— Dans ce cas, Shinokawa, ne pouvons-nous pas attendre que vous soyez rétablie ?

— … Pourquoi ça ?

— Parce qu’il pourrait finir par péter un câble. Tout comme il pourrait venir à la boutique, il n’est pas impossible qu’il vienne à l’hôpital s’en prendre à vous.

Elle sembla prise par surprise par mon hypothèse, et son visage était un peu tendu.

— Je ne crois pas que vous soyez en état de fuir, non ? Il vaudrait mieux mettre en œuvre ce plan quand vous pourrez marcher… n’est-ce pas…?

Ma voix s’adoucit. Ses mains étaient serrées sur ses cuisses. Avais-je dit quelque chose d’étrange ?

— Ça ne sert à rien d’attendre… La situation n’évoluera pas sinon, dit-elle d’une voix rauque.

— Hein ?

— Je n’ai pas qu’une simple fracture… Certaines vertèbres sont endommagées, et le docteur a dit qu’il y aurait des séquelles plus tard. Il va me falloir beaucoup de temps avant que je puisse remarcher comme avant. Peut-être… que je ne pourrais plus jamais marcher correctement de ma vie…

L’ambiance dans la chambre d’hôpital devint instantanément pesante.

La pluie continuait à tomber dehors.

« Mes dernières années » d’Osamu Dazai était posé dans la vitrine avec une étiquette où était écrit : « 3,5 millions de yens, parfait état, contient un autographe » — cependant, c’était la réédition.

Je me tenais devant la vitrine et me ressassais les paroles de Shinokawa. Ce qui était arrivé à ses jambes me choquait autant que cette histoire avec Yōzō Ōba.

« Peut-être que je ne pourrais plus jamais marcher correctement de ma vie. »

Elle ne voulait pas que la police s’en mêle, et voulait trouver Ōba toute seule, parce qu’elle voulait régler les choses personnellement.

La petite sœur de Shinokawa rentra à l’intérieur du bâtiment, et j’étais seul devant la boutique. Elle ignorait tout de Yōzō Ōba, mais évidemment, elle connaissait la gravité des blessures de sa grande sœur.

En parlant de ça, lors de mon premier jour ici, elle me faisait une clé de bras dès que j’abordais le sujet de la blessure de sa sœur. C’était un peu étonnant étant donné qu’elle pouvait jacasser sur des choses dont je n’avais pas parlé, mais c’était peut-être sa façon de montrer son inquiétude.

Shinokawa avait dit que sa plus grande source d’inquiétude était sa capacité à pouvoir cacher cette affaire à sa petite sœur.

— Mais ma sœur ne sait pas cacher quoi que ce soit, c’est dans sa personnalité… Peut-être qu’elle le raconterait à quelqu’un d’autre, et pire, si Ōba apparaissait, elle ne pourrait pas garder son calme.

Autrement dit, je paraissais plus prudent quand je parlais, et je pouvais être ferme face à lui. Je me sentais un peu tendu, mais l’information au sujet de « Mes dernières années » était déjà en ligne sur le site de la boutique. Désormais, Ōba pouvait apparaître à n’importe quel moment.

Soudain, la porte s’ouvrit violemment, et je sursautai par instinct.

— C’est quoi cette tête flippante ?

Je relâchai les épaules. C’était Nao Kosuga. C’était la fille qui avait volé Découvertes de monuments et Saint Andersen au trancheur de livres Shida, et il semblerait qu’après avoir rendu ce dernier et s’être excusée, sa passion pour la lecture s’était éveillée, et elle passait de temps à autre à la boutique.

Elle était vêtue d’une veste à manches courtes et de sa jupe de lycéenne. C’était la première fois que je la voyais en uniforme scolaire. Tout comme la petite sœur de Shinokawa, elle allait dans le même lycée où j’allais quand j’étais jeune.

— Il faut que j’aille chez une amie préparer le festival culturel, mais il s’est soudain mis à pleuvoir… Laisse-moi m’abriter là, tu veux ?

Elle entra dans la boutique en parlant comme un garçon, et des gouttes d’eaux perlaient des mèches de ses cheveux courts. Je me dépêchai de revenir derrière le comptoir : j’aurais eu des problèmes si les livres venaient à être mouillés. Je sortis une serviette de l’arrière-boutique, et la lança à la fille debout devant la vitrine.

— Utilise ça.

— Pardon, et merci.

Nao Kosuga réceptionna la serviette avec un visage souriant, et s’essuya les cheveux tout en regardant le contenu de la vitrine.

— Oh, c’est le fameux bouquin à 3,5 millions de yens ?

— Quand est-ce que t’as entendu parler de ça ? demandai-je, surpris.

— Ah, je croyais que c’était juste une rumeur. J’ai lu ça sur votre site internet hier soir… Même si c’est pas la version originale, le livre est toujours disponible, pas vrai ? Y’aura vraiment quelqu’un pour acheter un livre à ce prix ?

— … Il y a des gens que ça intéressera.

Une personne au moins, même si c’était un stalker anonyme fana de vieux livres.

— Hm…

Visiblement, elle avait perdu son intérêt, et se tourna le dos à la vitrine en se dirigeant vers moi.

— En parlant de ça, est-ce que maître Shida est repassé par ici ces derniers temps ?

— Je l’ai pas vu cette semaine.

— Je crois qu’il va passer. On dirait qu’il voulait parler de l’achat d’un livre.

Depuis l’incident du vol de livre, Nao Kosuga et Shida entretenaient une relation mystérieuse. J’avais entendu dire qu’ils s’échangeaient des livres l’un l’autre, et qu’ils partageaient de temps à autre leurs pensées sur la berge de la rivière. Kosuga admirait les connaissances de Shida en matière de livre, et avait commencé à l’appeler maître. Se retrouvant soudain avec une élève, Shida était réticent mais également d’une certaine façon ravi.

— Il est quand le festival culturel ? demandai-je.

Maintenant qu’elle le disait, ils commençaient généralement les préparatifs à la fin des vacances d’été.

— Dans deux semaines, du vendredi au dimanche. Si tu veux, tu peux venir…

Elle s’était visiblement souvenu de quelque chose à ce moment-là, et tourna la tête pour regarder dehors en faisant la moue.

— … Tu te souviens de ce Nishino ?

Je fronçai les sourcils. Évidemment, jamais je ne pourrais l’oublier.

— Ahh. Qu’est-ce qu’il a fait ?

Ce garçon qui était dans la même classe qu’elle faisait semblant d’être très amical avec Nao Kosuga, mais en réalité, il la détestait. Je lui avais parlé une fois, mais il ne m’avait pas fait bonne impression.

— À la rentrée, la nouvelle comme quoi ce type m’avait mis un rateau et avait dit beaucoup de mal de moi s’est répandue au bahut. Tout le monde a même su qu’il avait donné mon numéro de téléphone et mon adresse mail à un inconnu… Tu l’as raconté à quelqu’un de mon lycée ?

— Non. Je n’ai jamais rien raconté à qui que ce soit.

Peu de gens était au courant. Mis à part les deux personnes impliquées, les seuls qui savaient étaient Shinokawa, Shida et moi. Personne n’aurait pu entendre notre conversation…

— … Ah.

J’avais jeté un œil en direction de la porte menant vers l’appartement. Maintenant qu’elle le disait, la petite sœur de Shinokawa n’était pas loin quand j’en avais parlé à Shida alors qu’il passait à la boutique. Shida n’avait pas parlé du vol de livre, mais avait mentionné le nom de Nishino. « Mais ma sœur ne sait pas cacher quoi que ce soit, c’est dans sa personnalité », je me remémorai les paroles de Shinokawa au sujet de sa sœur, et c’était vraiment troublant.

— Désolé… Il est possible que quelqu’un en ait malencontreusement entendu parler.

— Ah, pas grave. T’en fais pas, j’avais pas l’intention de le cacher.

Elle secoua énergiquement la tête négativement.

— Nishino est très populaire, mais apparemment, il a cassé beaucoup de sucre sur le dos des gens aussi. La nouvelle à mon sujet s’est vite répandue, et toutes les filles du lycée l’ignorent… Je crois qu’il s’est jamais entendu avec les mecs. Du coup, il est pratiquement tout le temps tout seul, et visiblement, il a quitté son groupe de musique…

J’avais déjà des mecs qui étaient très populaires à l’école dont la réputation s’est écroulée à cause d’incidents dans ce genre. C’était encore pire quand les filles s’unissaient contre eux. Tout ce que je pouvais dire, c’est qu’il l’avait bien mérité.

— Je l’ai croisé dans le couloir, mais je pense pas qu’il mérite son sort… J’ai de la peine pour ce qui lui est arrivé vu que c’est de ma faute. Comment ça se fait ?

— … Vu qu’il n’a jamais rien dit, t’as pas à trop t’en faire pour ça.

— Hum… Eh bien, pas faux.

Je pouvais comprendre ce qu’elle ressentait. Ce gamin appelé Nishino était désormais devenu un inconnu pour elle après tout. Ce sentiment était l’opposé de la démonstration de courage quand elle était allée voir Shida pour s’excuser.

— … Hm ?

Nao Kosuga plissa soudain les yeux tout en regardant dehors. Je l’imitais et regardais dans la même direction qu’elle. Il pleuvait toujours fort dehors.

— Qu’y a-t-il ?

— Il y avait quelqu’un juste en face qui regardait par ici, mais il est parti en courant.

Je courus de suite le long de l’étroite aile et ouvris la porte coulissante. Les grosses gouttes de pluie continuaient à tomber sur les pavés, et je ne voyais personne sur le trottoir d’en face. Peut-être qu’il avait tourné quelque part.

— À quoi il ressemblait ?

— Eh bien… Il avait un imper, et il avait mis sa capuche… alors je pouvais pas voir son visage. C’était sûrement un mec par contre. Il a fait quelque chose ?

— … C’est rien.

Je fermai la porte silencieusement. Un client ordinaire ne se serait pas enfui de la sorte.

Peut-être que c’était Yōzō Ōba.

— J’ai attendu un peu après ça, mais il n’est jamais venu à la boutique.

C’était le second jour depuis le début du plan, et je me trouvais dans la « librairie antique Biblia ». Il faisait particulièrement beau, et il y avait eu peu de clients dans l’après-midi. Comme d’habitude, j’étais seul à la boutique. Je passais un appel via le téléphone derrière le comptoir. La réplique de « Mes dernières années » se trouvait toujours dans la vitrine, comme la veille.

— Hum… Vous allez bien ?

J’entendis la faible voix de Shinokawa à l’autre bout du fil. Elle s’était délibérément frayée un chemin jusqu’au couloir en chaise roulante, et elle avait passé un coup de fil à la boutique.

— Qu’y a-t-il ?

— … Au sujet du livre que vous ramenez avec vous… à la fermeture de la boutique.

À ce moment-là, je compris.

La veille, après avoir fermé la boutique, j’avais ramené l’exemplaire de « Mes dernières années » chez moi à Ōfuna, et je l’avais rangé dans le coffre que ma grand-mère utilisait. Si Yōzō Ōba venait à s’introduire dans la boutique pendant la nuit, le plan pour l’attirer allait tomber à l’eau.

— Ne vous en faites pas. Il ne s’est rien passé.

J’étais un peu nerveux. Il était possible que je me fasse attaquer pendant mes trajets, mais je n’avais vu personne de suspect.

— Je suis sincèrement désolée… de vous avoir impliquée dans cette histoire…

— Ne vous en faites pas. J’ai déjà dit que je vous aiderai après tout.

— Hum… N’en faites pas trop, je vous en prie, monsieur Gôra… S’il venait à vous arriver quoi que ce soit, je…

Inconsciemment, je serrai fort le combiné dans ma main. Qu’allait-elle dire après ça ? Je tendis l’oreille pour mieux entendre, mais c’est alors que la porte coulissante s’ouvrit.

— Ah, on dirait qu’on a un client… Je raccroche.

Je raccrochai immédiatement. J’aurais voulu qu’il en soit autrement, mais je n’avais pas le temps de tergiverser. Peut-être que c’était Yōzō Ōba. Avec le combiné toujours en main, je levai les yeux.

— Bonjour, monsieur Gôra ! Ah, vous êtes au téléphone ? Ne vous dérangez pas pour nous. Continuez donc. Nous ne sommes pas pressés !

La voix aiguë me perça les tympans, et j’aperçus une femme de petite taille avec une robe de couleur claire et un homme âgé affublé de lunettes de soleil. Les deux étaient entrés dans la boutique, bras dessus bras dessous.

— Cela faisait un bail. Encore désolé pour l’autre jour.

L’homme, Masashi Sakaguchi avait parlé. C’était le couple Sakaguchi. Un jour, le mari était venu pour vendre son exemplaire de Introduction à la logique de Vinogradov/Kuzmin, et sa femme était venue pour l’en empêcher. Leurs âges et personnalités étaient très différents, mais ils s’entendaient à merveille.

— Bienvenue. Que puis-je pour vous ? demandai-je.

Je me rendis compte que Masashi Sakaguchi n’était pas vêtu de son costume trois pièces. Il n’avait pas de cravate, et il portait une veste et un pantalon très froissé.

— J’ai posé ma démission il y a quelques jours, alors…

— Nous allons faire des demandes de passeports ! C’est parce qu’on n’est jamais partis en lune de miel…

— … On a l’intention de passer une semaine en Europe.

— Et on s’est dit qu’on devrait passer vous saluer avant le départ ! On a déjà rendu visite à la propriétaire à l’hôpital avant de venir ici !

— A-Ah bon… Eh bien, merci…

J’étais un peu confus par toutes les explications qui provenaient de deux voix et tons diamétralement opposés. Soudain, Shinobu Sakaguchi parla d’un air sérieux.

— On veut faire toutes sortes de choses ensemble tant qu’on en a l’occasion… avant que la maladie de Masa n’empire. Le docteur a dit que…

— Shinobu.

La voix claire de Sakaguchi résonna, couvrant la voix de sa femme.

— Ne m’appelle pas Masa. Même pendant notre voyage.

— Ah, excuse-moi.

Ufufu. Shinobu avait gloussé tout en recouvrant sa bouche. Visiblement, Sakaguchi ne détestait pas complètement ce surnom affectif, et c’était plutôt moi qui me sentais un peu mal à l’aise en les regardant. Ils étaient bras dessus bras dessous depuis leur entrée ici, et la situation n’allait semble-t-il pas changer de sitôt.

— Je tenais vraiment à vous remercier, vous et mademoiselle Shinokawa.

Sakaguchi me regardait droit dans les yeux derrière ses lunettes de soleil. La couleur des verres était encore plus sombre qu’à notre dernière rencontre.

— Si je ne vous avais pas rencontrés, je n’aurais jamais pu lui révéler mon secret.

— Ah, c’est…

J’étais un peu embarrassé de recevoir autant de remerciement de façon direct. Et puis, il avait dit « nous », alors que c’était surtout Shinokawa qu’il fallait remercier. Elle avait compris toutes les raisons derrière ces évènements, rien qu’avec un simple exemplaire d’Introduction à la logique et de petits bouts de conversations. Je m’étais contenté de me tenir derrière elle, abasourdi.

— Bon eh bien, je crois qu’il est temps pour nous de partir.

Après avoir discuté quelques temps, le couple Sakaguchi passa à nouveau par la porte vitrée. Je remarquai que sa femme marchait un peu plus vite, et qu’ils ne se tenaient pas par les bras uniquement parce qu’ils s’entendaient bien. Shinobu Sakaguchi guidait Masashi Sakaguchi, dont la vue avait considérablement baissé.

— … N’hésitez pas à revenir nous voir, leur criai-je alors qu’ils me tournaient le dos.

Les deux se retournèrent en me souriant et sortirent de la boutique. Alors que j’étais sur le point de me remettre au travail :

— Dites, pourquoi êtes-vous accroupi comme ça ? Vous allez bien ?

La voix de Shinobu Sakaguchi résonna alors qu’elle se tenait devant la porte vitrée et parlait à quelqu’un d’autre. Il y avait quelqu’un d’autre dehors.

Je me ruai hors de la boutique — et là, un homme vêtu d’un imperméable me tourna le dos et partit en courant. À en juger par ses foulées, il était relativement jeune, mais il n’avait pas mis sa capuche, je ne pouvais donc voir que sa coiffure. Il avait les cheveux courts, non teints, et ne semblait pas avoir de signes particuliers.

— Hé ! Attendez ! hurlai-je.

Mais il ne s’arrêta pas, et disparut immédiatement au coin de la rue. La boutique était toujours ouverte, alors je ne pouvais pas partir à sa poursuite. Je me retournai en direction du couple Sakaguchi.

— Avez-vous vu le visage de cet homme ?

Pendant un instant, les deux échangèrent un regard.

— … Non, il était accroupi au niveau du panneau, le dos tourné dans notre direction.

Shinobu Sakaguchi pointa du doigt le panneau rotatif.

Qu’est-ce qu’il faisait là ? Je tournis le panneau, et aperçus un liquide avec une drôle d’odeur répandu dessus. C’était semble-t-il une drogue volatile ou…

De l’essence.

Je devins immédiatement livide. Le panneau était imbibé d’essence, et à y regarder de plus près, il y avait un petit objet posé à côté. C’était manifestement quelque chose que l’homme qui s’était enfui avait amené avec lui.

C’était un briquet jetable.

— … Je pense qu’il vaut mieux parler à la police de ce qui s’est passé jusqu’ici avec Yōzō Ōba.

Je parlais à travers le combiné à Shinokawa, la personne même à qui je parlais juste avant. Je lui avais envoyé un mail pour lui demander de m’appeler.

— Il sera trop tard quand la boutique sera réduite en cendres.

Une heure s’était écoulée depuis que le couple Sakaguchi était parti. Je tremblais à l’idée de ce qui aurait pu se passer si ces deux-là n’avaient pas été là. La boutique aurait été réduite à néant.

— Hum… C’est peut-être plus sage… vu ce qui s’est passé… murmura Shinokawa tout en réfléchissant. Néanmoins… quelque chose me chagrine.

— Quoi donc ?

— Était-ce vraiment Yōzō Ōba ?

— Hein ? m’exclamai-je dans le combiné. Comment ça ?

— Ōba pense sûrement que le livre est dans la boutique, alors pourquoi prendrait-il le risque de détruire ce qu’il cherche à tout prix ?

Je ne savais pas quoi répondre.

— … Peut-être qu’il avait dans l’idée d’attirer l’attention dehors pour en profiter pour voler le livre.

— Si c’était vraiment le cas, il existe bien d’autres façons de le faire sans mettre en péril le livre… comme faire du boucan juste à côté ou quelque chose du genre.

— Mais il est le seul à potentiellement vouloir faire ça, non ?

Je ne comprenais pas pourquoi Shinokawa était désemparée. Je pensais qu’elle parlait simplement de détails.

— C’est vrai… puis-je compter sur vous pour contacter la police ?

— Oui, d’ac-…

Au moment même où j’allais répondre, je sentis une odeur très forte. Quelque chose semblait brûler. Je levai la tête et aperçus de la fumée noire s’échappait de l’autre côté de la fenêtre.

— Bon sang !

Je lâchai hâtivement le combiné et attrapai l’extincteur que je gardais à portée de main. La poudre blanche sortit en giclant du haut de l’appareil, recouvrant la fumée qui se répandait partout.

Peut-être était-ce parce que l’extincteur était trop vieux, mais les flammes ne furent pas éteintes. La poudre commença à faiblir juste avant de pouvoir les étouffer, et au moment où elles étaient sur le point de repartir — ça craint, au moment où je pensai ça, les flammes furent finalement éteintes, et ne restait alors plus que la fumée.

Je poussai un soupir et levai les yeux au ciel. Ma vue était brouillée alors qu’une brume flottait dans l’air, mais je parvins à apercevoir un homme vêtu d’un imperméable, debout au niveau d’un poteau électrique à une dizaine de pas de là. C’était sûrement le même que j’avais vu un peu plus tôt.

— … Ōba ?

Au moment où il m’entendit, il partit immédiatement en courant en donnant l’impression de rentrer dans le poteau. Cela ne faisait aucun doute, il était le coupable, l’homme qui avait gravement blessé Shinokawa. Je ne pouvais pas laisser passer cette chance, et jetai l’extincteur avant de lui courir après.

Je pensais pouvoir le rattraper en un rien de temps, vu que j’étais confiant sur la puissance de mes jambes — hélas, il était plus rapide que moi, et la distance nous séparant augmenta petit à petit. Il était juste devant moi, mais peut-être que je ne pouvais pas le rattraper.

— Bon sang…

Juste au moment où je grinçai des dents, deux vélos apparurent soudain au carrefour. L’un des deux était un vélo citadin avec un grand panier cassé, tandis que l’autre était un VTT. Leurs conducteurs étaient respectivement un homme chauve et un autre un peu beau gosse — le trancheur de livres Shida et Kasai. Le fuyard rentra dans le vélo de Shida.

Shida poussa un cri. L’homme s’arrêta alors pour éviter les deux, et j’en profitai pour le rattraper et le saisir par le col de son imperméable.

— Lâchez-moi !

L’homme se tourna en tentant de retirer ma main, mais j’avais plusieurs dans de judo. Je le saisis par le poignet et le fis tomber sur le dos sur le bitume. Puis je le maintins au sol en restreignant ses mouvements au-dessus de ses épaules.

— Reste tranquille, Ōba !

Je tirai sur ses poignets tout en lui criant dessus. Je jetai un œil à son visage, et me rendis compte qu’il était plus jeune que je le pensais. Je dirai qu’il était encore adolescent, et son visage respirait encore l’innocence de la jeunesse. C’était peut-être notre première rencontre — non, à y regarder de plus près, j’avais l’impression de l’avoir déjà vu.

— C’EST QUI CE ŌBA ?! TU ME FAIS MAL, GROS CON !

Le garçon gémit de douleur, et j’écarquillai les yeux sans le vouloir. Ses cheveux étaient à nouveau noir, et à ce moment-là, je compris alors que celui que je retenais était le camarade de classe de Nao Kosuga — le garçon prénommé Nishino.

Tout se déroula très rapidement ensuite.

La police arriva rapidement sur les lieux, embarqua Nishino et commença son enquête devant la boutique. Il n’y avait pas dégât à constater si ce n’était la trace de brûlure sur le panneau et la poudre d’extincteur trônant sur le sol.

Je n’avais pas demandé à Nishino la raison de son geste, vu qu’il n’avait pas arrêté de nous gueuler dessus avant que la police n’arrive. En laissant de côté les insultes et injures à mon encontre, on pouvait résumer sa diatribe par une simple phrase.

— … En gros, il t’en veut.

Kasai parut surpris après le départ de la police. Shida, Kasai et moi nous trouvions autour du comptoir de la librairie antique Biblia. Il se trouvait qu’ils étaient sur le point de venir à la boutique pour discuter livres avec moi, et restèrent avec moi le temps que la police s’en aille — ils avaient même surveillé la boutique pendant que j’expliquais la situation à la police.

— On dirait bien.

Je poussai un soupir.

Ce qui était arrivé à Nishino — il avait été pris en grippe par tout le monde au lycée parce que quelqu’un avait fait courir des rumeurs dans son dos. Bien entendu, il soupçonnait Nao Kosuga, et sûrement d’autres personnes.

Alors qu’il suivait Nao Kosuga, il était arrivé devant cette boutique — et c’était tout. La personne suspecte que Kosuga avait aperçue la veille, et celle qui épiait la boutique était Nishino.

En voyant Nao Kosuga discuter assez sérieusement avec moi, Nishino se rendit compte que j’étais l’homme qui avait parlé avec lui pendant les vacances d’été. Il savait que j’étais le seul à savoir qu’il avait révélé les informations personnelles de Nao Kosuga, et en déduisit que je devais être le coupable. Il avait dit qu’il n’avait pas l’intention de mettre le feu à la boutique, mais simplement se venger de moi.

— T’avais rien remarqué avant ? Tu l’as déjà rencontré pourtant, non ? me demanda Shida.

— Il était blond la dernière fois que je lui ai parlé.

Apparemment, il s’était décoloré les cheveux juste pour les vacances d’été. Le règlement du lycée interdisait aux élèves de se décolorer les cheveux, et il les avait donc reteints en noir avant la rentrée.

— Mais bon, c’est une bonne chose que tu l’aies attrapé. Dieu sait jusqu’où il serait allé sinon.

Shida évacuait sa colère. Il était de mauvais poil depuis que Nishino avait expliqué son plan après avoir allumé le feu devant la boutique. Visiblement, il envisageait de faire la même chose devant chez Kosuga, et si cela venait à arriver, le feu n’aurait peut-être pas été éteint comme cette fois-ci.

— Quoi qu’il en soit, l’affaire est réglée, non ? Il a été emmené par la police. suggéra Kasai avec un sourire, tandis que Shida acquiesça.

— … C’est vrai.

Moi aussi, je voulais sourire avec eux, mais cela ne signifiait pas que les soucis de la boutique étaient résolus pour autant. Je me retrouvai à la case départ en ce qui concernait Yōzō Ōba, et il n’avait rien fait durant ces deux derniers jours. Ceux qui étaient venus à la boutique étaient tous des habitués comme Shida.

J’envoyai un mail à Shinokawa pour lui parler de la tentative d’incendie de Nishino. Du fait de cet imprévu, je n’avais pas parlé d’Ōba à la police. J’avais l’intention de me rendre plus tard à l’hôpital pour discuter de la suite des évènements avec elle.

— Oh ? C’est pas la première édition de « Mes dernières années » ? Vous aussi, vous avez réussi à mettre la main dessus ? s’exclama Shida debout devant la vitrine.

— Eh bien… en réalité, il appartient à la boutique… balbutiai-je.

Kasai n’était peut-être pas un fin connaisseur, mais je ne voulais pas le montrer à Shida qui était un expert dans le domaine.

— Regarde ça, baron. C’est pas tous les jours qu’on peut voir une première édition non coupée.

— Ah bon ? Il vaut si cher que ça ?

Kasai s’approcha de la vitrine.

— C’est quoi ces conneries ? Si je m’attendais à ça… Hé, c’est une réplique, non ?

Une voix excitée résonna dans la boutique. Il avait découvert le pot-aux-roses ? Je fis discrètement claqué ma langue. Jamais on n’aurait pu tromper Shida après tout.

— Ah, vous vous en êtes rendu compte ?

— Évidemment ! Les pages sont trop récentes ! Pourquoi vendre un truc pareil ? Et surtout à ce prix !

— Eh bien… c’est-à-dire que… on n’exhibe pas le vrai pour des raisons de sécurité, on n’a donc préféré mettre une réplique…

Je donnai une explication vague, mais Shida n’était manifestement pas d’accord.

— Mais c’est vraiment une étrange pratique de votre part… Ça crève les yeux que c’est un faux. Salissez un peu la couverture au moins.

— Moi, j’ai marché en tout cas.

Kasai se tenait devant la vitrine, les mains sur les hanches, la tête penchée en avant.

— Où est le vrai ?

— Avec Shinokawa à l’hôpital.

— Alors elle l’a laissé dans sa chambre d’hôpital ? C’est pas très prudent ça.

Shida fronça un peu plus les sourcils.

— Il y a un coffre dans sa chambre.

— … Ma foi.

Shida se pencha sur le comptoir, et je détournai sans le vouloir le regard du sien.

— C’est très louche pour une librairie antique d’exposer un faux. Je crois pas que la proprio ait délibérément voulu tromper un client… Qu’est-ce qui se trame ?

— Non, c-c’est rien…

Shida ignora ma réponse et continua :

— Si c’est dans mes cordes, je vous filerai un coup de main. Vous m’avez sauvé la mise l’autre jour.

— Moi aussi, je vous aiderai, même si je n’y connais pas grand-chose, répondit Kasai gaiement.

J’y cogitais pendant quelques temps. Ce serait une bonne chose de tout raconter à ces deux-là et d’obtenir leur aide ? Non, je devrais d’abord en discuter avec Shinokawa ? Elle ne veut pas impliquer de personnes extérieures. Au final, c’est elle que ça regarde.

— Laissez-moi y réfléchir un instant, leur répondis-je.

À ce moment-là, le bruit d’un vibreur se fit entendre.

— Ah, pardon. Je crois que c’est un client.

Le téléphone de Kasai sonnait. Il baissa la tête et sortit par la porte coulissante en pianotant sur son téléphone. Je pus distinctement l’entendre donner le prix d’une console de jeu. Visiblement, il avait un client qui était intéressé pour en acheter une.

Shida et moi nous mîmes involontairement à regarder le dos de Kasai. Ce dernier faisait à peu près la même taille que moi, donc plus grand que la porte, du coup, je ne pouvais voir que son corps sous ses oreilles.

— … Le baron est un peu bizarre aujourd’hui, dit Shida nonchalamment.

— Vraiment ?

— Parce qu’il a prétendu ne pas connaître la première édition de « Mes dernières années ». Mais comment ça pourrait être possible ?

— Mais il ne s’y connaît pas vraiment en livre, non ? Il l’a dit l’autre jour.

Il avait dit qu’il n’était pas un grand connaisseur de livre, étant donné qu’il vendait principalement des jeux et des CD.

— Et moi j’dis qu’il joue juste le modeste. Ça se voit à son nom, non ? C’est le baron, tu sais.

Je ne comprenais pas du tout. « Baron » était le surnom que Shida lui donnait à cause de son apparence, non ? Au moment où je montrais ma perplexité, Shida poussa un soupir, visiblement surpris.

— Dans ce domaine, quand on parle de « trancheur de livres » et de Kasai, tout connaisseur de livres aurait compris… mais bon, je t’en veux pas de pas savoir.

— Comment ça ?

— Tu crois sérieusement que Kasai est son vrai nom ? C’est juste un nom qu’il se donne pour paraître cool.

Soudain, je sentis un frisson parcourir mon dos.

— T’as déjà vu sa carte de visite, je suppose. Kikuya Kasai. C’est le nom du héros du roman Les nombreux exploits du baron trancheur de livres de Toshiyuki Kajiyama. C’est un roman avec un trancheur de livres comme personnage principal, comme le nom l’indique. C’est pour cette raison que je l’appelle « baron ».

Je n’aurais jamais cru que c’était l’origine de son surnom. Non, il y avait quelque chose qui m’inquiétait bien plus que ça. Quelqu’un s’était présenté en utilisant le nom d’un héros de roman — j’en avais entendu parler tout récemment.

Yōzō Ōba — le nom du personnage principal de la nouvelle de recueil « Mes dernières années ».

Je me dépêchai de chasser cette pensée de mon esprit. M-Mais non, c’est du délire.

— Depuis combien de temps connaissez-vous monsieur Kasai ?

— Pas si longtemps.

Shida secoua négativement la tête.

— Je t’ai déjà dit que je l’ai rencontré récemment quand je suis passé ici cet été, non ? Ça fait même pas deux mois qu’on se connait.

Il y a deux mois, Shinokawa avait été blessée. Soudain, j’avais l’impression de regarder un inconnu à travers le dos de Kasai. Je ne voulais pas m’avancer plus que ça, mais il était plus grand que la moyenne.

Shinokawa avait dit que Yōzō Ōba était plutôt grand.

— … Vit-il dans le coin ?

Je ne détournai pas le regard de Kasai tout en posant la question.

— Je crois bien… mais visiblement, sa situation est un peu compliquée. À la base, il est né dans une famille riche de Hase, et ses ancêtres sont enterrés là-bas. Mais à un moment, ils ont contracté une immense dette, et arrivé à la génération de ses parents, ils ont dû vendre leur maison et quitter Kamakura. Il a vécu ensuite quelques temps à Tokyo, et à cause de son travail, il est revenu à Kamakura.

Mes oreilles réagirent en entendant Hase. C’était l’endroit où se trouvait le musée qui exposait l’exemplaire de « Mes dernières années » de Shinokawa. Si ses ancêtres y étaient enterrés, il n’y avait rien d’étonnant qu’il s’y rende pour s’y recueillir. Il n’y avait rien d’étrange non plus à ce qu’il visite les attractions pour touristes tant qu’il était dans le coin.

Je trouvais que c’était un peu bizarre quand Shinokawa m’avait dit que Yōzō Ōba ne l’avait pas contactée depuis deux mois — il avait certes menacé Shinokawa pour qu’elle lui donne « Mes dernières années », mais jamais il ne pourrait le récupérer sans passer à l’action. Mais alors, qu’avait-il fait pendant tout ce temps ?

Peut-être qu’il mettait en place son plan. D’abord, il s’est lié d’amitié avec Shida, qui connaissait Shinokawa, pour garder un œil sur ce qui se passait à la boutique. Puis, il a fait ma connaissance, moi, un employé. Bien entendu, cela n’avait de sens que s’il avait fait tout ça pour découvrir où était « Mes dernières années » et comment récupérer le livre.

Bien sûr, ce n’était qu’une supposition. Je n’avais aucune preuve, et n’étais pas doué pour soutirer des informations.

Je ne pouvais qu’y aller à tâtons.

Je m’éloignai du comptoir et m’approchai prudemment de Kasai. Il remerciait l’autre personne au bout du fil et raccrocha. Au moment où il allait ranger son téléphone dans sa poche, je fis mine de lui parler l’air de rien. Les gens ont tendance à se détendre à la fin d’un coup de fil.

— Ah, Ōba, dis-je.

Kasai fit une mine dubitative tout en se tournant dans ma direction. Malheureusement, il n’était pas quelqu’un d’imprudent et ne répondit pas « oui » instinctivement, mais pointa son index vers lui et se mit à parler avec un sourire naturel.

— Je m’appelle Kasai, répondit-il d’une voix claire.

Mon corps se figea sur place. Alors c’était vraiment lui après tout, tous mes doutes étaient devenus conviction. Je secouai la tête lentement.

— Non, vous n’êtes pas Kasai. Vous êtes Yōzō Ōba, mais ce n’est pas non plus votre vrai nom.

— Qu’est-ce que vous racontez ? Je ne comprends rien. Qu’est-ce qui se passe ?

Il avait sûrement remarqué que je le sondais, et semblait tenter d’insister sur le fait qu’il n’était pas Yōzō Ōba — malheureusement, ça n’allait pas fonctionner avec moi.

— Pourquoi vous pensez que je vous ai interpellé ?

Je pointai du doigt le trottoir. Il y avait une femme d’âge mûr passant par-là, partant faire les courses. Normalement, quand on entend quelqu’un prononcer un nom qu’on ne connait pas, n’importe qui penserait que c’est pour quelqu’un d’autre. S’il n’avait vraiment jamais entendu ce nom, il n’aurait jamais donné cette réponse immédiate.

Le silence perdura, et l’homme en face de moi plissa légèrement ses yeux.

— … Voilà qui est inattendu, je ne pensais pas que vous étiez aussi perspicace que cette femme, dit Kikuya Kasai, ou plutôt Yōzō Ōba.

Et je le fusillai du regard silencieusement. Cet homme l’avait gravement blessée. Je me disais que c’était le genre d’homme imprévisible. Au moment où je me préparais à l’attraper :

— Pas le choix, marmonna Kasai avant de partir en courant.

Il attrapa son vélo garé à côté de la boutique et s’enfuit à toute vitesse. Je contemplai son large dos disparaître dans le crépuscule. J’étais encore abasourdi par sa rapide fuite, mais un frisson parcourut immédiatement mon corps entier.

— Surveillez la boutique pour moi ! criai-je à Shida, qui écarquilla les yeux.

Je sortis mon portable et courus jusqu’au scooter garé devant la boutique. Vu qu’il avait été démasqué, la prochaine action de Yōzō Ōba était évidente. Il voulait « Mes dernières années », quoi qu’il en coûte.

Je lui avais répondu sans réfléchir quand il m’avait posé la question.

Le véritable exemplaire de la première édition de « Mes dernières années » était avec Shinokawa à l’hôpital.

Yōzō Ōba se dirigeait là. Je devais me dépêcher de la prévenir qu’elle courait un grave danger. Mes doigts tremblèrent légèrement pendant que je pianotais sur mon téléphone portable, et une fois le message envoyé, je me ruai immédiatement à l’hôpital.

Alors que je me précipitais vers l’hôpital sur le scooter, le téléphone dans ma poche se mit à vibrer. Je le sortis tout en tentant tant bien que mal de ne pas ralentir, baissai la tête et jetai un œil à l’écran. C’était un message de Shinokawa, et il était très bref :

« Je suis en train de fuir vers le toit. Aidez-moi à gagner du temps. »

Je refermai le clapet de mon téléphone et me mis à réfléchir. Elle se dirigeait vers le toit parce que c’était trop dangereux dans sa chambre d’hôpital ? Je comprenais bien, mais qu’en était-il de la partie « gagner du temps » ?

Je pris le chemin le plus court, et arrivai à l’hôpital d’Ōfuna cinq minutes plus tard. Je garai mon scooter près de l’entrée principale et aperçus un vélo qui m’était familier posé sur le côté sur le lit de fleurs.

Je m’arrêtai net. C’était le vélo d’Ōba. Bien que j’étais venu aussi vite que possible, il avait toujours un temps d’avance sur moi. Il était déjà arrivé à l’hôpital.

J’étais sur le point de pénétrer dans le bâtiment quand un morceau de tissu flotta devant moi. C’était du fukusa violet. Au moment où j’allais le pousser, je me dis qu’il m’était familier. C’était le même tissu dans lequel était emballé « Mes dernières années ».

Je levai la tête et regardai le bâtiment. Toutes les fenêtres des chambres étaient fermées, alors il avait dû tomber du toit. J’ignorais s’il avait été jeté délibérément, mais je savais que Shinokawa devait se trouver sur le toit. Il était préférable sur Ōba ne la trouve pas.

Tout en priant intérieurement, je traversai le couloir en courant jusqu’à l’ascenseur. Je passai devant l’accueil et me rendis compte qu’il n’y avait presque personne dans la salle d’attente. Les deux ascenseurs l’un à côté de l’autre se rendaient à des étages différents.

Je fis claquer ma langue et empruntai les escaliers. Mes pas résonnaient incroyablement fort. Dans mon cœur, je regrettais amèrement d’avoir laissé Ōba s’échapper si facilement. Si seulement je m’en étais rendu compte avant — je traversai les différents étages et donnai un grand coup de pied dans la porte tout en haut.

Le toit en béton entouré d’un garde-fou blanc était très spacieux. À ce moment-là, la nuit était tombée, et l’endroit était désert. Il n’y avait que deux silhouettes sous l’ombre du toit.

J’aperçus deux personnes se faisant face, et je me mis à boitiller légèrement. L’une des deux était Shinokawa, assise dans sa chaise roulante, serrant contre elle « Mes dernières années » contre sa poitrine. L’autre était le grand homme élancé — Yōzō Ōba, se tenant à quelques pas d’elle. Il l’avait trouvée.

— Ōba !

J’étais sur le point de me ruer vers eux, mais à ce moment-là, je me figeai et m’arrêtai. Ōba tenait une grande paire de ciseaux dans les mains. C’était l’objet qu’il disait toujours transporter avec lui, et les longues lames pointues étaient pointées vers le visage de Shinokawa. Elle me regardait, le visage livide — ne bougez pas, semblait-il dire.

— Oui, il est préférable qu’il ne s’avance pas plus, s’exclama Ōba d’une forte voix,

Je ne ferai aucun mal au livre, mais je n’aurais aucune pitié pour les êtres vivants.

Il parlait avec le ton de « Kasai » qui paraissait à la fois prétentieux et affectueux. J’étais un peu confus. En le voyant, j’avais du mal à croire que celui qui parlait devant moi était vraiment la personne qui avait poussé Shinokawa.

— … Même si vous récupérez le livre, vous ne pourrez jamais vous échapper d’ici.

Je tâchais de ne pas l’énerver et parlais lentement.

— Je ne crois pas, non.

Ōba ricana.

— Vous ne connaissez même pas mon vrai nom. Quand j’aurais quitté cette région, même la police aura du mal à me localiser. Quand j’aurais changé de visage, je pourrais tout recommencer. Je peux aussi partir à l’étranger me cacher le temps que ça se tasse.

Il s’épanchait sur son plan, et j’étais étonné par sa détermination. Maintenant que j’y pensais, vu qu’il avait poussé Shinokawa et déménagé à Kamakura, il n’était pas surprenant qu’il approche la boutique sous un faux nom.

— … Pourquoi aller aussi loin pour un simple livre ? dis-je nonchalamment.

Soudain, Ōba me lança un regard dénigrant et froid, comme s’il regardait un déchet humain.

— Un type comme vous ne pourrait pas comprendre, même avec le livre sous les yeux.

La pointe des ciseaux dans les mains d’Ōba étaient pointées vers « Mes dernières années » de Shinokawa.

— Il n’existe qu’une poignée d’exemplaires de cette édition, et c’est presque un miracle qu’il soit dans un aussi bon état après tout ce temps. Je suis surpris que vous ne compreniez pas ça. Ce livre ne contient pas qu’une histoire. La vie du livre en elle-même est également une histoire… Et je veux cette histoire aussi.

Je perçus une subtile impression de déjà-vu — le discours d’Ōba paraissait similaire à celui de Shinokawa. Non, peut-être que c’était juste une impression.

— Même si vous devez vous salir les mains pour ça ?

— Je ne vois pas le mal à ça. Ce livre le dit pourtant si bien, « À tous les êtres vivants, vivez avec confiance. Nous sommes tous des pécheurs »… Cette phrase est une bénédiction pour les gens comme moi. En ce qui me concerne, peu m’importe tant que j’ai des livres. JE PEUX ABANDONNER FAMILLE, AMIS, HÉRITAGE OU MÊME MON NOM. TEL EST MON IDÉAL VÉRITABLE. PEU IMPORTE LES SACRIFICES NÉCESSAIRES, OU LE NOMBRE D’ANNÉES, IL ME FAUT CE LIVRE ! cria Ōba avec des yeux injectés de sang.

Je me mis à frémir. Je pensais que tout allait être résolé une fois que j’aurais attrapé cet homme, mais ce n’était manifestement pas quelqu’un qui allait abandonner si facilement. Même s’il venait à être arrêté et condamné, il risquait d’un jour retenter de voler « Mes dernières années ». Shinokawa et moi allions être poursuivis toute notre vie par cet homme.

— Cette femme est comme moi. Elle possède la même aura… nous nous sentons heureux tant que nous sommes entourés de livres.

— Ne la mettez pas dans le même sac que vous, espèce de fumier. Elle n’a rien à voir avec une ordure comme vous.

Je me remémorai de la chambre d’hôpital jonchée de vieux livres. Certes, elle aimait les livres, mais il y avait une grande différence entre eux deux : j’étais persuadé qu’elle ne ferait de mal à personne.

— Il est temps d’en finir. Pourquoi ne pas lui conseiller de me donner le livre ?

Je me rendis soudain compte qu’Ōba ne tentait pas de l’arracher des mains de Shinokawa, car il avait sûrement peur de le salir ou de l’abîmer. C’était parce qu’il savait pertinemment qu’elle s’y accrochait fermement.

— … Je n’ai pas toute la nuit.

Ōba approcha lentement les ciseaux de son visage. Même s’il était prudent, il était prêt à tout si elle ne lui donnait pas le livre. Dans ce cas, sa vie serait en danger vu qu’elle ne pouvait pas marcher, et encore moins se protéger.

C’est à ce moment que je pris ma décision de foncer dans le tas. Ma première priorité était de protéger Shinokawa, puis « Mes dernières années ». Il y avait toujours une certaine distance qui nous séparait, mais tant que je parvenais à saisir une partie de son corps, j’étais persuadé de pouvoir le mettre hors d’état de nuire même s’il venait à résister de toutes ses forces. Je fis glisser lentement mes pieds dans sa direction et abaissai légèrement mon centre de gravité.

— Monsieur Yōzō Ōba, je suis différent de vous.

À ce moment-là, Shinokawa, qui était restée silencieuse pendant tout ce temps, se mit soudain à parler et je m’arrêtai alors brusquement. Elle dévisageait Ōba, les yeux habités par une puissante détermination, et ne semblait pas prêter attention aux ciseaux pointés vers elle. Face à ce changement radical d’attitude, Ōba fut lui aussi pris par surprise.

— J’ai bien réfléchi… Pour moi, il y a des choses bien plus importantes que les vieux livres. Par conséquent, je dois en finir ici et maintenant.

Elle frappa le sol avec son pied gauche. La chaise roulante roula vers l’arrière jusqu’à se cogner contre le garde-fou un mètre derrière. La distance entre elle et Ōba augmenta légèrement, et juste quand ce dernier était sur le point de s’approcher d’elle…

— N’approchez pas !

Shinokawa se servait de « Mes dernières années » comme bouclier. La texture du papier paraissait manifestement ancienne, très différente de celle de la réédition à la boutique. Alors que la nuit recouvrait petit à petit le toit, elle ouvrit la couverture pour montrer l’intérieur. Je pouvais vaguement discerner les mots griffonnés par Osamu Dazai — » À tous les êtres vivants, vivez avec confiance. Nous sommes tous des pécheurs. »

— Peut-être que Dazai cherchait à redonner le moral quelqu’un à qui il a donné ce livre. J’ignore ce qui s’est passé quand il est arrivé dans les mains de mon grand-père, mais j’ai été gravement blessée à cause de lui. Vous allez être arrêté par la police… 70 ans après, ce livre vit dans une autre époque que celle de Dazai, et il est devenu quelque chose qui n’apporte que le malheur.

Elle plongea sa main dans la poche de son pyjama, et en sortit quelque chose.

— Ce livre est responsable de tout ça, alors…

Une voix claire et grave résonna dans les ténèbres, me faisant frissonner. Je discernais clairement ce qu’elle tenait entre ses doigts et m’exclamai involontairement. C’était un briquet jetable.

— Finissons-en.

— A-ARRÊTEEEEEZ !

Au moment où Ōba se mit à hurler, le briquet mit feu au livre. À ce moment-là, les flammes se propagèrent sur la paraffine qui recouvrait la couverture. Elle jeta « Mes dernières années » par-dessus le garde-fou sans la moindre hésitation.

Ōba se mit à gémir comme si c’était son propre corps qui brûlait, et tenta d’escalader le garde-fou pour attraper le livre. Je me ruai vers lui et parvins à l’attraper au dernier moment par la ceinture alors qu’il était sur le point de faire le grand saut.

— IMBÉCILE ! QU’EST-CE QUE VOUS FAITES ?!

Cet hôpital avait six étages, c’était donc une mort certaine qui attendait ceux qui sautaient du haut de ce bâtiment. Malgré tout, Ōba continuait à hurler et à se débattre.

« Mes dernières années » tomba sur la toiture de l’entrée de l’hôpital, et se transforma en cendre tout en dégageant de la fumée. Il n’existait plus sous la forme d’un livre.

Au moment où Ōba se détendit, je balançai sur le sol, maintins ses poignets ensemble en exerçant une pression dessus. Nous avions une carrure similaire, mais j’étais parvenu à le maîtriser sans problème. Visiblement, il n’avait jamais fait d’arts martiaux.

On entendit des bruits de pas provenir des escaliers. Quelqu’un avait dû remarquer l’agitation. Il y allait bientôt y avoir des gens. Ōba continua à se débattre, ses gémissements ressemblant à un sanglot.

Je poussai un ouf de soulagement et regardai en direction de Shinokawa. Elle avait visiblement perdu toutes ses forces et s’était à nouveau affalée dans sa chaise roulante — je me rappelai du message qu’elle m’avait envoyé. Il semblerait que c’était ce qu’elle voulait dire par « gagner du temps ». Elle avait l’intention de brûler le livre dès qu’elle a su qu’il se rendait à l’hôpital.

— … Était-ce vraiment nécessaire ?

Je ne pus m’empêcher de lui demander. Je n’arrivais vraiment pas à croire qu’elle ait pu faire une chose pareille, elle qui estimait les livres aussi importants que sa propre vie. Après avoir réfléchi un peu, elle conclut :

— Oui… Il ne m’a pas laissé le choix.

Le livre valant plusieurs millions de yens avait été réduit en cendres et ces dernières flottaient dans le ciel. Alors qu’elle admirait silencieusement ce dernier, je fus surpris par le calme dont elle faisait preuve. C’était comme si elle n’avait rien perdu.

Ōba n’allait plus pouvoir la menacer. Tout était fini.

— … Hein ?

Shinokawa tendit la main et ramassa quelque chose. C’était un porte-cartes en cuir, mais il n’était pas à moi, alors il était sûrement à Ōba. Plusieurs cartes tombèrent du porte-cartes. Elle en ramassa une et après l’avoir lue, son visage changea du tout au tout.

— Monsieur Gôra… c’est…

Elle parlait avec une voix rauque tout en me tendant la carte. Je tentais d’approcher mon visage autant que possible au milieu de la nuit noire. C’était un permis de conduire, et bien que c’était une photo d’Ōba, le nom était différent.

— Toshio Tanaka.

Alors c’était donc son vrai nom ! Ce n’était ni Kikuya Kasai ni Yōzō Ōba. Certes, c’était un nom assez banal, et peut-être qu’il avait utilisé un faux nom pour cette raison.

— Hein ?

J’étais abasourdi. Un mois auparavant, j’avais entendu un nom similaire. Je baissai la tête et regardai l’homme que je maîtrisais. Il était aussi grand que moi. Je me souvins que Shinokawa disait que Yōzō Ōba avait une voix similaire à la mienne.

Shida avait dit qu’il était né à Hase à Kamakura, et que ses ancêtres y reposaient. Si tel était le cas, il était logique d’en conclure que le grand-père de cet homme avait un jour vécu à Kamakura.

— … Juste pour savoir, est-ce que vous avez un grand-père nommé Yoshio Tanaka ? demandai-je doucement.

Cet homme appelé Yoshio Tanaka était peut-être l’amant de ma grand-mère — et donc il était possible que nous soyons liés par le sang, cet homme et moi. Tanaka plissa les lèvres et regarda dans ma direction.

— Oui, c’est le cas… Comment le savez-vous ?

— …

— Les Tanaka possédaient un commerce durant l’ère Meiji. On m’a raconté qu’il florissait jusqu’à ce que grand-père en a hérité. Je suis le dernier Tanaka vivant… Et regardez-moi, lança ironiquement Toshio Tanaka.

Sa moustache était longue, mais elle avait un certain charme. Je me disais qu’il avait de la chance d’être né beau.

— C’est grand-père qui m’a donné ce nom. Il est pas terrible, hein ? Il s’est contenté de changer un peu le sien.

Nous échangions un regard à travers la vitre. Cinq jours après l’arrestation de Tanaka, j’étais venu lui rendre visite au centre de détention.

D’après la police, l’enquête suivait son cours. Il avait plaidé coupable d’avoir poussé Shinokawa et de s’être introduit chez elle. Après tous ces crimes qui incluaient atteinte à l’intégrité physique, tentative de vol et intimidation, il n’y avait aucun doute qu’il allait passer un certain temps derrière les barreaux.

Ils avaient fouillé le passé de Toshio Tanaka, et avaient découvert toutes sortes de choses — par le passé, il avait travaillé dans une librairie antique pendant quelques temps, y avait volé plusieurs livres et les avait ajoutés à sa collection. Après s’être fait renvoyer, il avait lancé un site internet de ventes aux enchères, et s’était lancé dans diverses arnaques qui lui avait causé des problèmes. Visiblement, il avait un casier judiciaire bien fourni.

— Votre grand-père… Est-il toujours en vie ? lui demandai-je après quelques instants d’hésitation.

Une des raisons pour laquelle j’avais commencé à travailler au Biblia était parce que je voulais en apprendre plus sur Yoshio Tanaka.

— … À croire que tout ce qui vous intéresse, c’est mon grand-père.

— Ah, en fait, mes grands-parents s’entendaient bien avec le vôtre. Il est venu plusieurs fois chez moi… alors j’ai souvent entendu ce nom.

— Alors c’était donc ça.

Tanaka ne parut pas particulièrement méfiant après avoir entendu mon explication, et acquiesça.

— Grand-père est mort il y a quinze ans. C’était un peu après avoir vendu notre maison à Kamakura et déménagé avec toute la famille à Tokyo.

— … Je vois.

Autrement dit, personne ne connaissait la relation qu’il avait entretenue avec ma grand-mère. C’était un peu dommage qu’il soit mort sans avoir raconté les détails à qui que ce soit, mais j’étais un peu soulagé que le secret de ma grand-mère n’ait pas été révélé.

— Quel genre de personne était votre grand-père ?

— Il était très grand, et quand on compare avec une photo de quand il était jeune, je lui ressemble vraiment. C’était quelqu’un de gentil, qui prenait souvent soin des autres, et qui avait pas mal de relations. Il était aussi en contact avec des acteurs et des producteurs. Il paraît qu’il mangeait et buvait souvent avec eux… Il y avait un studio de tournage à Ōfuna, non ?

J’acquiesçai tout en cachant mon visage. Je savais déjà quel genre de relation il entretenait avec ma grand-mère.

— Malheureusement, le commerce n’allait pas bien, et tout le monde est parti. Quand j’ai pris le relais, il ne restait plus que notre maison. Mes parents travaillaient dur pour essayer de récupérer une partie de notre héritage, alors ils m’ont confié à grand-père… Nous vivions pratiquement ensemble. Il a bien pris soin de moi et me parlait souvent de vieux livres. Quand il était jeune, il collectionnait les vieux livres, et c’est lui qui m’a enseigné les bases… Hélas, il ne restait plus le moindre vieux livre dans notre boutique à cette époque. Il les avait tous vendus. C’est à cette époque que j’ai commencé à aimer les vieux livres. Je me contentais de l’écouter, mais je ne savais pas lire. J’étais un garçon qui voulait lire sans le pouvoir…

Alors que je continuais de l’écouter, je sentis un inexplicable sentiment monter en moi. Son enfance ressemblait d’une certaine façon à la mienne, et j’éprouvais comme un sentiment de proximité avec lui.

— Laissez-moi vous dire quelque chose… Je n’en ai jamais parlé à qui que ce soit avant.

Tanaka se pencha avec enthousiasme en avant et posa ses mains sur la vitre. L’officier de police qui surveillait la salle fronça les sourcils, mais ne fit rien au final.

— C’est comme si « Mes dernières années » avait à la base appartenu à mon grand-père.

— Hein ?

J’écarquillai les yeux. Ma réponse sembla faire plaisir à Tanaka, et il continua.

— Il se plaignait souvent… qu’à cause de ses problèmes financiers, il avait dû vendre son exemplaire non coupé de « Mes dernières années » avec un autographe à l’intérieur, et cela, à prix cassé. Apparemment, il l’a beaucoup regretté.

À ce moment-là, je finis par comprendre pourquoi Tanaka avait été obsédé à ce point par ce livre. Il faut croire qu’il voulait honorer la mémoire de son grand-père avec ce livre. Je me rappelai des mots prononcés par Shinokawa, je sentais que les vieux livres avaient leur propre histoire, et pas seulement celle écrite à l’intérieur.

Cependant, il n’y avait plus aucune trace de ce livre.

… Hum ?

Au fond de moi, je sentais que quelque chose manquait. J’avais ressenti la même chose sur le toit cinq jours auparavant.

— En parlant de ça, qu’en est-il de cette femme ? Elle est toujours en train de lire des livres dans sa chambre d’hôpital ? demanda soudain Tanaka avec une voix très critique, comme pour chasser sa frustration.

Visiblement, il lui en voulait toujours pour avoir brûlé « Mes dernières années », et à ce moment-là, je le fusillai du regard sans le vouloir.

— … Elle est toujours à l’hôpital. Mais c’est de votre faute, non ?

Cet homme n’avait aucun droit de la critiquer. Tanaka fit claquer sa langue, sûrement incapable de répliquer, et détournât le regard.

— Je pensais qu’elle ne lâcherait jamais le livre si je ne faisais pas ça… parce qu’elle semblait être comme moi. Mais je me trompais. Cette femme n’aime pas tant que ça les vieux livres. Jamais un amateur de vieux livres ne ferait une chose pareille.

— Comment pouvez-vous en être si sûr ?

Elle était clairement quelqu’un qui aimait les livres, quoi qu’on en pense. Je comprenais ces gens, vu qu’il y avait aussi eu une adepte dans ma famille.

Mais Toshio Tanaka semblait avoir son propre avis.

— Je peux l’affirmer avec certitude. De ce que je sais, un collectionneur ne pourrait jamais brûler un livre. Il le garderait avec lui quoi qu’il en coûte.

Vous avez toujours pas fini ? J’avais envie de lui répondre quelque chose, mais je ne trouvais pas quoi dire.

Il aurait gardé le livre avec lui quoi qu’il en coûte.

Ce malaise qui me trottait en tête depuis quelques jours se résolut subitement.

Ce jour-là, il y a cinq jours — non, je sentais que quelque chose clochait même avant ça, quand Yōzō Ōba était venu à la boutique, quand elle m’avait expliqué pour « Mes dernières années ».

Inconsciemment, je me levai en trombe de ma chaise.

Alors c’était donc ça ? Il n’y avait pas d’autres explications.

— Qu’y a-t-il ? Vous n’avez pas l’air dans votre assiette.

Tanaka me dévisagea d’un air méfiant, et je secouai la tête lentement. Je ne devais surtout pas laisser cet homme connaître la vérité.

— … Je devrais rentrer.

Je voulais dire que je reviendrai, mais je résistai à l’envie. Tant que notre lien de parenté demeurait secret, il n’y avait rien que je puisse dire à cet homme, et il n’était pas nécessaire que je le revoie. Au moment où j’allais prévenir l’officier que je voulais partir :

— J’y pense depuis que je vous ai rencontré le mois dernier.

La voix de Tanaka venait de derrière.

— Nous sommes-nous déjà rencontrés quelque part ? Je me retrouve à beaucoup parler quand je suis avec vous… C’est comme si nous nous étions déjà discutés avant.

À ce moment-là, je ne sus pas quoi répondre. Il y avait bel et bien eu interaction, mais ce n’était pas nous, mais nos grands-parents.

— Non, nous sommes des étrangers l’un pour l’autre.

Je toquai à la porte de la chambre d’hôpital, mais il n’y eut aucune réponse. J’ouvris alors la porte et entrai.

Shioriko était allongée sur le lit inclinable légèrement relevé, les yeux fermés. C’était une scène similaire à ma première venue ici.

Les doux rayons de soleil montraient finalement les prémisses de l’automne alors qu’ils éclairaient toute la pièce. Son visage et ses cheveux soyeux brillaient. Tout en me disant qu’elle était très jolie, je tirai une chaise et m’assis.

Les pieds de la chaise crissèrent sur le sol. J’étais fatigué à force de ressasser tout ce qui s’était passé et n’étais pas d’humeur à le faire silencieusement. Les fines paupières sous les lunettes s’ouvrirent alors lentement.

Shinokawa avait remarqué ma présence à ses côtés, et se dépêcha de baisser la tête, manifestement embarrassée. Elle ajusta ses lunettes et cacha son visage rouge.

— Euh, pardon… J-je… j’ignorais que vous veniez aujourd’hui…

— Désolé d’être venu sans prévenir.

Son regard errait nerveusement. Cependant, c’était moins contenu qu’il y a un mois, et je pouvais la comprendre sans mal, quoi qu’elle dise. Je savais qu’elle était troublée.

Alors que je réfléchissais sur quoi dire ensuite, mon cœur me parut pesant.

— J’ai rendu visite à Toshio Tanaka aujourd’hui.

Ses iris noirs tressautèrent, et elle me dévisagea. Toutes sortes de pensées devaient vraisemblablement lui traverser l’esprit à ce moment-là.

— … Je vois.

Mais ce fut tout ce qu’elle dit. Comme elle ne demanda pas de quoi on avait discuté, je n’avais pas d’autres choix que de continuer.

— Il a dit que vous mentiez quand vous avez dit que vous aimiez les livres, Shinokawa.

— … Pourquoi donc ?

— Parce que vous avez brûlé « Mes dernières années ».

— … Qu’avez-vous dit à ce sujet… monsieur Gôra ?

— Je lui ai demandé pourquoi il en était aussi sûr.

— … Euh… De quoi parliez-vous au juste ?

— Du fait que vous aimez les livres ou non, Shinokawa. Vous voyez quelque chose d’autre ?

— …

Elle se mura soudain dans le silence. Mon visage et ma voix étaient secs, et je sentais que la raison de ma venue était plus qu’évidente. Elle avait probablement compris elle aussi, mais n’avait aucune intention d’avouer.

— Shinokawa, aimez-vous les livres ?

— … Je dirais oui.

Cette réponse sonnait presque comme un aveu.

Je pointai du doigt le coffre de la chambre d’hôpital.

— Puis-je vérifier le contenu du coffre ?

Elle ne dit rien, défit le bouton de son col et enfouit sa main à l’intérieur. Sa peau blanche paraissait si pâle sous la lumière du jour. Puis elle sortit une petite clé. Elle me la donna et je l’utilisai pour ouvrir le coffre.

Il y avait quelque chose emballé dans du fukusa violet placé à l’intérieur. Malheureusement, j’avais vu juste.

Je me rassis sur la chaise, posa l’objet sur mes cuisses et défit l’emballage. Un livre en apparut, et la couverture blanche avait un titre manuscrit dessus. Chaque côté des pages était lié, c’était un livre non coupé. Bien entendu, il y avait l’emballage.

J’ouvris prudemment la couverture, et aperçus les petits mots écrits à l’intérieur — « À tous les êtres vivants, vivez avec confiance. Nous sommes tous des pécheurs. »

L’exemplaire sur mes cuisses était la première édition de « Mes dernières années » d’Osamu Dazai qui était censé avoir brûlé.

— Je crois bien que c’est l’original, dis-je.

Ce n’était pas une question, mais une affirmation.

— Le livre qui a brûlé était un faux.

— … Comment avez-vous deviné ? demanda Shinokawa d’une voix faible.

— Au début, j’ai senti que quelque chose ne collait pas…

Au moment où je me mis à expliquer, je fis une grimace. Ce genre d’introduction ne me collait pas du tout. Généralement, c’était elle qui révélait la vérité pendant que j’écoutais — mais les rôles avaient été inversés. Qui plus est, c’était moi qui avais résolu ce mystère.

— Pourquoi refuser de faire appel à la police, ou sinon, pourquoi ne pas avoir demandé l’aide de quelqu’un…? Même en réfléchissant à toutes les possibilités, Shinokawa, je trouvais ça bizarre que nous avons fini par chercher Yōzō Ōba par nous-mêmes.

— …

— Mais ce qui m’a conforté dans cette idée, ce fut les évènements d’il y a cinq jours. Après y avoir mûrement réfléchi… Je vous ai prévenu par mail du danger qui approchait, mais alors pourquoi ne pas avoir demandé l’aide du personnel de l’hôpital ?

Et elle s’était sciemment rendue sur le toit, où il n’y avait personne. Si elle était allée dans un endroit bondé, cet homme n’aurait rien pu faire pour la menacer.

— Je me suis dit « et si elle avait fait tout ça délibérément ». Vous avez fui dans un endroit où il n’y aurait personne pour confronter Yōzō Ōba… Et je n’y vois qu’une seule raison possible. Vous vouliez brûler « Mes dernières années » sous ses yeux. Vous vouliez vous assurer qu’il ne revienne plus jamais vous importuner avec cette scène gravée profondément dans sa mémoire, en lui faisant croire que ce livre n’existait plus… n’est-ce pas ?

Je m’arrêtai et attendis sa réponse, mais un lourd silence prit place. Il n’y eut même pas des mots d’excuse ou une explication, ce qui me mit en colère.

— Mais cela aurait paru étrange si vous l’aviez appelé et brûlé le livre. C’est pour ça que vous avez en sorte qu’il apprenne où il se trouve, pour le faire venir à l’hôpital de lui-même… Shida me l’a dit, Kikuya Kasai n’est pas un vrai nom, et n’importe quel amateur de livres l’aurait remarqué. Vous aussi, n’est-ce pas ? Bien entendu, vous saviez que « Kikuya Kasai » et « Yōzō Ōba » étaient en fait la même personne, alors vous avez utilisé le fait qu’il était entré et sorti de la boutique…

J’entrais dans le vif du sujet, mais elle ne semblait toujours pas encline à répondre, alors qu’elle se contentait de baisser la tête. Je me sentais encore plus frustré par cette absence de réponse.

— Vous possédez plusieurs exemplaires de la réédition. Quand vous m’avez expliqué le plan, vous aviez dit que vous en aviez acheté plusieurs… Vous aviez préparé deux exemplaires à cette fin, un pour la boutique, et un autre pour le brûler. Le livre qui était destiné à la boutique devait être un faux suffisamment criant pour que même votre sœur ou moi ne puissions pas faire la différence… Kasai devait alors s’en rendre compte, et votre but était de me faire dire où était le vrai livre. Bien entendu, je faisais confiance à cet homme, et je lui ai dit. De votre côté, vous avez préparé l’autre réédition que vous vouliez brûler. Vous avez fait en sorte de faire paraître les pages plus vieilles, et vous avez imité avec précision l’écriture de Dazai pour la phrase à l’intérieur de la couverture… vu que vous aviez l’original avec vous, cela n’a pas dû poser particulièrement problème avec le matériel nécessaire sous la main. C’était le soir à ce moment-là, et on a tous cru que c’était le vrai parce qu’il faisait sombre… Après avoir vu la piètre contrefaçon, cet exemplaire-là ressemblait vraiment au vrai. Vous vous êtes même servie de cette astuce, je suppose ? Toshio Tanaka et moi sommes complètement tombés dans le panneau.

Je finis de dire tout ce que je voulais dire d’une traite, et repris ensuite mon souffle. Il ne devait y avoir aucune faille dans mon raisonnement. L’exemplaire original de « Mes dernières années » était déjà une preuve irréfutable en lui-même.

Shinokawa, qui était restée silencieuse sur le lit, baissa soudain la tête. J’entendis alors un faible sanglot.

— … Je suis sincèrement désolée de vous avoir menti…

Je détournai le regard. Bien sûr que j’étais furieux d’avoir été berné et manipulé de la sorte. Néanmoins, ce n’était pas la seule raison. C’est parce que je tenais à elle.

— Pourquoi il a fallu que vous fassiez tout vous-même ? demandai-je.

Vous auriez dû m’expliquer la raison pour laquelle vous vouliez tant protéger « Mes dernières années » depuis le début, et que ce « Kasai » était louche. Il n’était pas nécessaire de prendre autant de risques, non ?

Cinq jours auparavant, si elle avait une erreur, elle aurait pu se faire tuer par cet homme. Si j’avais su ce qui se tramait, j’aurais pu attirer Kasai de façon beaucoup plus sûre, et elle aurait pu brûler le livre. Elle avait organisé un piège très élaboré, alors pourquoi avoir choisi la méthode la plus dangereuse ? C’était sur ce point que j’étais le plus furieux.

— C’est parce que… je pensais que vous refuseriez de m’aider, monsieur Gôra… dit-elle d’une voix rauque.

— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? Bien sûr que vous aurez aidée.

Durant le mois dernier, je pensais que nous avions fini par bien nous entendre. Elle aimait me parler de livres, et j’aimais l’écouter. Je pensais qu’il y avait quelque chose de spécial entre nous, et je lui faisais confiance.

— C’est parce que… vous ne lisez pas de livres…

Elle prononça ses mots avec grande difficulté.

— … Je pensais que vous ne comprendriez peut-être pas… Le sentiment de vouloir à tout prix protéger son livre préféré. Parce que… c’est juste un livre pour vous.

C’était comme si la foudre venait de s’abattre sur moi. Je l’avais ouvertement dit à cet homme lors de notre face à face sur le toit de l’hôpital — » à quoi bon aller aussi loin pour un simple livre ? »

Ces mots l’avaient blessée. Je ne pouvais pas prétendre que je n’avais jamais pensé ça depuis que j’avais commencé à travailler ici. Après tout, j’étais incapable de lire. Je ne comprenais pas les sentiments de ceux qui considéraient les livres comme plus précieux que leur propre vie, et elle avait clairement remarqué ça.

— Alors, je me suis dit que je n’avais pas le choix… que de ne pas vous faire confiance…

Ses paroles me semblèrent si froides quand je les entendis, et je me levai lentement. Ma colère s’était complètement dissipée. À ce moment-là, je n’avais envie que d’une chose : m’en aller loin d’ici. Au final, j’étais le seul à vouloir établir une relation durable avec elle.

Cela allait s’avérer un peu difficile, vu que tous les mordus de lecture avaient tendance à rester entre eux.

Alors c’est comme ça, hein, grand-mère.

Je n’avais pas du tout compris cette personne, et dans un moment critique, j’étais quelqu’un à qui elle ne pouvait pas faire confiance.

— E-euh, je suis… sincèrement désolée…

— Je démissionne.

— Hein ?

Elle écarquilla les yeux. Sa réaction me prit un peu par surprise.

— Je vous rends ceci.

Je lui mis la clé de la boutique qu’elle m’avait confiée dans la paume de sa main qui était posée sur la couverture. Puis, je fis un grand pas en arrière pour m’éloigner un peu d’elle.

— Monsieur Gôra… hum, je n’ai pas fini…

J’ignorai sa voix paniquée et baissai la tête profondément. Je ne voulais pas entendre ses excuses plus longtemps, étant donné qu’elles me démoralisaient encore plus.

— Je suis désolé de vous avoir tant causé de souci pendant cette brève période.

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