Bienvenue à la N.H.K. ! – Chapitre 10

L’été était terminé. J’avais épuisé toutes mes réserves d’argent. Je n’avais plus de quoi m’acheter à manger, alors j’avais décidé d’essayer de dormir pour économiser mon énergie. Je restais éveillé pendant cinq heures, et ensuite, j’en dormais quinze. Je tâchais de vivre selon ce planning.

Pendant les trois premiers jours, le jeûne ne me posa pas trop de problème. Au pire, j’avais un peu mal à l’estomac. Par contre, au bout du quatrième jour, je ne pouvais penser à rien d’autre qu’à manger. Je veux manger des ramens. Je veux manger du riz au curry. Quoi qu’il en soit, mon corps avait sérieusement besoin de calories. Cette forte envie était impossible à combattre.

Au final, au cinquième jour de jeûne, je quittai mon studio. Le jour même, après avoir dépensé mes derniers deniers pour acheter une pâtisserie et un nouveau journal de petites annonces, j’avais décidé de faire un travail physique.

Un travail physique… Je maîtrisai les bases du travail avec une facilité déconcertante, travail qui consistait à transporter des choses et d’autres jusqu’à des salles dans le cadre d’évènements spéciaux. De temps à autre, je faisais une erreur, ce qui me valait de me faire frapper par un de mes supérieurs ; malgré tout, le travail était revigorant. Plus dur était traité mon corps, plus mon cerveau se vidait. Pour la première fois depuis des années, je pouvais aller dormir et me réveiller frais et dispos.

Étant donné toutes les dettes que j’avais contractées, je dus travailler jour et nuit le premier mois. Après m’être inscrit dans une agence d’intérim, je fus en mesure de travailler quotidiennement. Après avoir accumulé une certaine marge de sécurité dans mes économies, je réduisis immédiatement la quantité de travail que je faisais. Je décidai de travailler environ deux semaines par mois et de rester enfermé chez moi le reste du temps. À partir du moment où je pouvais engranger cent mille yens par mois, je pouvais maintenir un train de vie plutôt décent.

À chaque fois que c’était possible, j’essayais de travailler de nuit. Rien ne valait la gestion du trafic nocturne. Pour être un garde de sécurité, il fallait avoir participé préalablement à un stage de quatre jours ; mais après ça, aucun autre job n’était plus simple.

Au beau milieu de la nuit, j’agitais mon bâton rouge fluo d’avant en arrière près de sites de construction loin, loin de toute habitation humaine. La seule chose que je pouvais entendre toute la nuit était l’écho des équipements de construction derrière moi. Les nuits où je travaillais comme garde, j’étais seul. Des fois, une voiture passait, mais tout ce que j’avais à faire était d’agiter mon bâton comme on me l’avait appris et prudemment dire « Attention, ralentissez. »

Parce que je n’avais presque jamais besoin de parler aux autres en parlant, je me sentais exactement comme enfermé chez moi. Je me reposais juste sur mes réflexes conditionnés pour agiter le bâton, d’avant en arrière, d’avant en arrière. Le vent nocturne était un peu froid, mais le salaire était de dix mille yens par nuit, frais de transport inclus.

Je travaillais, puis je m’enfermais chez moi dès que j’avais assez pour tenir le reste du mois. Ce train de vie continua, et le temps passa à une vitesse effrayante. Pendant que je continuais à travailler, l’hiver arriva.

C’était l’hiver de ma cinquième année de hikikomorisme. C’était un hiver particulièrement froid ― sûrement parce que j’avais revendu mon kotatsu. Même en me couvrant des pieds à la tête, j’avais toujours froid, tremblant de façon continue et incontrôlable. À ce moment-là, je décidai d’utiliser l’ordinateur portable que m’avait laissé Yamazaki avant de partir.

― C’est un vieux Pentium 66 MHz. J’ai pas envie de le trimballer avec moi, alors j’ai failli le jeter. Mais je me suis dit que tant qu’à faire, j’allais te le donner, Satô, m’avait-il dit.

Puis sur ces mots, il était parti.

Je plaçai le portable sur mon ventre et l’allumai. Un ronronnement bruyant indiquait qu’il marchait encore, et un fond d’écran d’animé apparut sur l’écran à cristaux liquides. Comme c’était une vieille machine, elle produisait énormément de chaleur. Il ne fallut pas attendre longtemps avant que de me réchauffer et de ressentir l’envie de dormir.

C’est alors que je reconnus un icône qui m’était familière sur le bureau de l’ordinateur.

Il ressemblait au fichier exécutable du jeu érotique que Yamazaki programmait. Après avoir positionné le curseur sur le fichier, je cliquai dessus pour l’ouvrir. Le disque dur commença à mouliner. Après un long temps de chargement, le jeu commença.

J’y jouai pendant plusieurs heures. Et je compris… Je compris que c’était un jeu vraiment, vraiment nul.

C’était un jeu de rôle, mais il était extrêmement mauvais, il contenait environ cent pourcent de Dragon Quest premier du nom. Ce n’était même plus un jeu érotique, et l’histoire était affreusement ridicule ― dans les grandes lignes, c’était « un périple sur l’amour et la jeunesse par des soldats qui combattaient une gigantesque organisation du mal ». Le jeu narrait l’histoire d’un garçon banal qui devient un guerrier pour combattre le mal et protéger l’héroïne. Ce scénario, trahissant les rêves de son auteur et qui sera tôt ou tard zappé par le joueur sombrait toujours plus bas dans la médiocrité.

Je n’en revenais pas.

Sérieusement, c’est qui le débile qui a imaginé ce scénario foireux ? C’était moi. J’étais la personne qui avait écrit les grandes lignes de l’histoire, la seule et l’unique.

Je me sentis triste. C’était une tristesse à la fois douce et amère, parce que je comprenais pleinement le scénario du jeu : des soldats qui se dressaient contre le mal.

C’étaient nos désirs les plus profonds ; on voulait combattre une organisation du mal ; on voulait combattre des méchants. Si une guerre avait éclaté, on se serait enrôlés dans l’armée illico presto et on aurait lancé des attaques kamikazes. Ça aurait été vraiment une façon constructive de vivre et une façon plaisante de mourir. Si seulement il y avait eu des méchants dans le monde, on se serait battu contre eux. Les poings levés en direction du ciel, on se serait battu. Sans aucun doute.

Mais les méchants n’existaient pas. Le monde était tout simplement compliqué en bien des points, et il n’existait aucun méchant « évident ». C’était rageant.

Nos désirs personnels étaient devenus la base de travail de notre jeu. À mesure que je progressais dans l’aventure, je réalisai que c’était en fait une histoire merveilleuse. C’était une histoire simple et magnifique à la fois. En fait, le héros, se battant contre un ennemi surpuissant, avait juré de protéger l’héroïne.

« Je protégerai ta vie ! » Faisant fi de sa propre sécurité, il se préparait à défier le gigantesque ennemi, et le combat final commença. J’étais presque à la fin du jeu.

Il y avait trois options en combat : « attaquer », « défendre » et « attaque spéciale ». J’avais beau attaquer le boss final, je ne lui faisais pas le moindre dégât. Évidemment, se contenter de se défendre ne m’avançait pas beaucoup plus. Finalement, je n’eus pas d’autre choix que d’utiliser l’attaque spéciale ― le coup final fatal. Tout en utilisant ma propre énergie vitale, je me sacrifiai pour infliger un coup mortel à mon ennemi. Il n’y avait aucun autre moyen de vaincre le boss final. Ainsi, le héros du jeu prit sa « Bombe Révolutionnaire » dans sa main droite et lança son attaque spéciale.

Cependant, pile poil à la fin ― à la seconde même où le héros lança son attaque spéciale sur le boss final ― le jeu planta brusquement ! La fenêtre du jeu se ferma, et le bloc note s’ouvrit. Yamazaki avait apparemment laissé un mot qui semblait être un mot d’excuse.

« Il n’y a vraiment pas d’autre moyen de détruire la gigantesque organisation maléfique que d’utiliser son attaque spéciale. On ne peut gagner que si on choisit de mourir parce que la gigantesque organisation du mal est en réalité constituée de notre monde entier. Et parce qu’à la seconde où on choisit de mourir, le monde disparaît dans le néant, l’organisation maléfique disparaît à son tour dans le néant. Puis, un sentiment de paix nous envahira. N’empêche que je ne me suis pas fait sauter avec une bombe. C’était mon choix. Non, ce n’est pas du tout parce que j’avais vraiment la flemme de dessiner l’image de fin ni parce que je commençais à en avoir par-dessus la tête de programmer un jeu à deux balles. Pas du tout… »

Au début, j’ai failli fracasser le portable en deux. Puis, je changeai d’avis. J’avais vu Yamazaki bûcher comme un dingue sur ce jeu, mais le final bâclé m’avait vraiment énervé.

Qu’est-ce que j’allais bien pouvoir faire maintenant ? La question commença brusquement à m’inquiéter, mais je décidai d’essayer de l’ignorer. Je n’avais plus entendu parler de lui depuis qu’il était parti, et je n’avais pas envie de le contacter, moi non plus.

Ces jours insouciants de cette période de ma vie étaient désormais révolus depuis belle lurette.

Noël était de retour une fois de plus. Les lumières de la ville scintillaient.

Le bâton rouge dans ma main droite brillait lui aussi dans le noir. Cette nuit-là, je faisais de la gestion de trafic dans le parking du nouveau centre commercial qui venait d’ouvrir près de la gare. Comme l’entrée était équipée de distributeurs automatiques de tickets, je n’avais absolument rien à faire. Quand c’était bondé, j’essayais tant bien que mal d’aider les machines ; mais à chaque fois, je me contentais au final d’agiter mon bâton d’avant en arrière.

Il n’y avait pas d’accidents, il ne se passa rien, et le réveillon de Noël se déroula sans heurt.

Environ une heure avant la fermeture du centre commercial, une voiture arriva. La voiture en elle-même était un modèle japonais qu’on trouve un peu partout, bref, rien de spécial à signaler. Cependant, parce que les lumières intérieures étaient allumées, j’ai pu reconnaître la fille assise sur le siège passager. J’ai pu la voir clairement.

Surpris, j’essayai de baisser mon casque sur mes yeux autant que possible. La voiture passa sans s’arrêter, alors elle ne m’avait sûrement pas reconnu. Mais j’avais eu l’impression que l’espace d’un instant, ma connaissance de lycée, assise sur le siège passager, avait regardé dans ma direction.

Bien entendu, ce n’était là encore qu’un rêve.

Mon travail terminé, je me changeai et rangeai mon bâton et mon casque dans mon sac. Secoué de gauche à droite dans l’un des derniers métros de la nuit, je me dirigeai vers mon appartement. Sur le chemin, je m’arrêtai dans une supérette pour acheter de l’alcool et d’autres joyeusetés du même acabit.

Je décidai d’essayer de me fondre dans l’ambiance de Noël. Tout en marchant le long de la route qui menait à mon appartement, je bus une bière. Je n’avais pas bu d’alcool depuis un bon moment, alors l’effet fut immédiat. Titubant quelque peu, j’escaladai lentement mais sûrement le long chemin pentu. Au loin, la sirène d’une ambulance résonnait dans la paisible nuit. Je finis ma seconde bière.

Joyeux Noël.

Quand j’atteignis le parc, ma démarche s’était transformée en une titubation de soûlard. Marchant prudemment, j’arrivais à limiter mon chancèlement, mais je me suis dit que je pouvais tout aussi bien me contenter de marcher comme un poivrot. J’accélérai le pas et titubai de poteau électrique en poteau électrique. Je trébuchai sur un caillou et manquai de tomber sur le sol. Je vacillais tout en étant sur le point de m’étaler au milieu de la route quand, juste devant moi, une ambulance surgit sirènes hurlantes.

J’avais failli me faire écraser !

Je me suis dit que c’était peut-être le moment de me plaindre en criant haut et fort avec une voix de soûlard, « Bande d’id- »

Je m’arrêtai en plein milieu de ma phrase.

L’ambulance s’était arrêtée devant la maison de Misaki. Son oncle sortit en trombe par la porte de devant. Il criait quelque chose à un des ambulanciers tandis qu’ils couraient dans la maison, tout en portant un brancard. Peu après, ils sortirent et transportèrent le brancard dans l’ambulance. Misaki était inconsciente.

J’observai l’ambulance où Misaki, sa tante et son oncle se trouvaient s’éloigner à vive allure.

C’était bientôt le Nouvel An. Un après-midi, je rôdais devant le grand hôpital en bordure de la ville. C’était là que Misaki avait été admise.

Plus tôt dans la matinée, je m’étais rendu au manga café près de la gare et avais obtenu des informations à son sujet de son oncle qui était exténué.

― Quoi qu’il en soit, je suis sincèrement désolé.

Son oncle s’excusait sans raison.

― Nous pensions qu’elle allait mieux. Elle était beaucoup plus calme depuis qu’elle avait arrêté l’école et semblait être heureuse ces derniers temps. Je me demande si ce n’était pas à cause de ce qu’elle avait prévu de faire. Au fait, d’où connaissez-vous Misaki ?

― On est plus ou moins amis, répondis-je.

J’avais ensuite battu en retraite et m’étais rendu directement à l’hôpital, mais…

Cela faisait deux heures que je traînais dans la cour de l’hôpital. Parmi les visiteurs et les patients en promenade dehors, je faisais les cent pas sur le chemin entre le portail et l’entrée principale.

Misaki était dans une chambre privée du troisième étage de l’unité psychiatrique. Apparemment, elle avait avalé une forte dose de somnifères. C’était une dose presque fatale ; s’ils étaient arrivés ne serait-ce que quelques minutes après, il aurait été trop tard.

On ignorait encore vraiment où elle s’était procuré les somnifères, mais il y avait des chances qu’ils proviennent du psychiatre du quartier. Le fait qu’elle avait amassé une quantité de somnifères suffisante pour une tentative de suicide montrait qu’elle devait y aller depuis un moment. Et cela voulait dire que cette tentative était clairement intentionnelle. Misaki avait préparé sa mort depuis longtemps.

Mais qu’est-ce que j’avais l’intention de faire, en me présentant sans prévenir ? Je ne pouvais rien pour elle.

Devais-je essayer de lui dire quelque chose du genre « Ne meurs pas ! »…?

Ou alors de lui crier quelque chose du genre « Tu as encore un avenir ! »…?

Misaki avait écrit plein de clichés similaires dans son cahier secret. Mais ça ne l’avait pas aidée pour autant, alors elle avait finalement opté pour une overdose de somnifères.

En gros, il n’y avait rien que je pouvais faire pour elle. Il valait même peut-être mieux que j’évite de la revoir. Le fait qu’un pathétique hikikomori lui rende visite à l’hôpital la déprimerait sûrement encore plus.

Quand je considérais la situation dans cet angle, je pensais rentrer chez moi ; mais, une fois au portail de l’hôpital, mes pieds s’arrêtaient tous seuls. Une fois encore, je retournais à l’entrée principale et répétais ce cycle encore et encore.

Mes pensées tournaient en boucle. Si ça continuait comme ça, j’allais vraiment faire les cent pas jusqu’à la tombée de la nuit. Je n’arrivais pas à me décider.

Finalement, prenant mon courage à deux mains, je me précipitai dans l’hôpital avant de changer une fois de plus d’avis. Je pris un badge de visiteur à l’accueil, l’accrochai à ma veste, et montai au troisième étage.

L’intégralité de l’étage était réservée à l’unité ouverte de psychiatrie. Au premier regard, il n’y avait rien de différent d’un autre hôpital. J’aurais pensé qu’un service psychiatrique aurait été rempli de camisoles, d’équipements pour les électrochocs, et de laboratoires de lobotomie. Cependant, l’endroit était propre et gai ; ça aurait pu être n’importe quelle autre partie de l’hôpital.

Enfin, c’est ce que je pensais. Quand je remarquai qu’une vieille dans la soixantaine, apparemment une patiente, était accroupie dans un coin du couloir, je me dépêchai de me rendre à la chambre 301.

Tout au bout du couloir du troisième étage, une plaque indiquait la chambre de Misaki : « Misaki Nakahara », disait-elle.

Il n’y avait pas d’erreur possible. C’était sa chambre.

Je toquai doucement.

Aucune réponse.

J’essayai de retoquer, un peu plus fort ; toujours aucune réponse. Cependant, cela eut pour effet de déplacer légèrement la porte, même si elle avait très bien pu être entrouverte depuis le début.

― Misaki ?

Je jetai un œil dans la chambre.

Elle n’était pas là.

Bah, si elle est pas là, j’y peux rien. Je vais rentrer !

Je décidai de laisser le panier de fruits que j’avais acheté à la boutique de l’hôpital. Je remarquai alors que quelqu’un avait laissé une brochure d’horaires de train ouverte sur la table à côté du lit. Elle était annotée ici et là au stylo à bille rouge. Après avoir déplacé la brochure, je déposai le panier de fruit.

À ce moment-là, un morceau de papier tomba sur le sol. Je le ramassai et le lus : « Le Mikka Tororo était délicieux. Alors, adieu, tout le monde. »

Fourrant le bout de papier et les horaires dans la poche de mon manteau, je me dépêchai de sortir de l’hôpital et de me diriger vers la gare.

Le soleil avait commencé à se coucher.

Ils auraient dû la mettre dans une unité fermée avec des barreaux aux fenêtres, pas dans une unité ouverte où elle pouvait aller et venir librement. Ils auraient dû lui mettre une camisole de force et lui faire avaler plein de médocs pour la rendre heureuse. Mais parce qu’ils ne l’avaient pas fait, Misaki avait quitté l’hôpital. Elle se dirigeait vers sa ville natale. Et elle s’y rendait très sûrement pour y mourir.

Je me souvins de cette discussion qu’on avait eue un jour :

― Apparemment, Tsuburaya, le marathonien, est rentré chez lui à la campagne juste avant de mourir. Puis, il a mangé du Tororo jiru avec ses parents, d’après ce qu’il y a écrit.

― Hum…

― J’imagine que tout le monde veut retourner dans sa ville natale avant de mourir, en fin de compte.

C’était sûrement vrai. Misaki aussi devait avoir eu envie de rentrer dans sa ville natale. Elle avait sûrement l’intention de plonger dans la mer du haut des falaises du cap, où elle avait dit jouer souvent étant petite. Ça n’allait pas être si facile, par contre. Depuis que j’avais découvert sa lettre annonçant son suicide et les horaires de train, sa chance avait tourné.

D’après ce que je pouvais dire après avoir jeté un œil aux notes écrites sur les horaires, Misaki avait pris le train juste une heure auparavant environ. Si je la poursuivais, je devrais pouvoir être en mesure d’arriver avec une bonne marge d’avance. Je savais où elle se rendait, et par-dessus tout, j’avais de l’argent. En prenant le taxi pour certains tronçons du voyage, je pourrais même arriver avant Misaki. Il n’y avait aucune raison de s’inquiéter.

Dans le train de nuit, j’ouvris une carte achetée dans une librairie sur le chemin. Je cherchai le cap ― celui où Misaki disait jouer souvent dans son enfance. Le voilà. La carte ne montrait qu’un seul cap près de sa ville natale, alors ça ne pouvait être que celui-là.

Misaki avait sûrement pris le train qui partait juste avant le mien. Se mélangeant avec les gens qui rentraient chez eux pour le Nouvel An, elle se rendait sûrement dans la ville où elle était née, vers le cap tristement célèbre pour les suicides qui s’y produisent. Cependant, elle ignorait que je la suivais.

Je ne la laisserai pas s’enfuir. J’étais sûr et certain de pouvoir la rattraper. Sur ce point, du moins, je ne m’en faisais pas. Le problème résidait ailleurs.

Quand je trouverais Misaki, qu’allais-je bien pouvoir lui dire ?

Je comprenais sa souffrance, ne serait-ce qu’un peu. C’était juste la partie émergée de sa douleur ; malgré tout, je pouvais la comprendre jusqu’à un certain point. Elle se sentait probablement piégée, comme s’il ne lui restait plus aucune autre option. Et comme si sa douleur la poursuivrait jusqu’à la fin de ses jours.

Bien entendu, c’était normal. D’une certaine façon, sa douleur était commune à toute l’humanité. C’était une souffrance ordinaire. Tout le monde souffre à cause des mêmes sentiments. Moi y compris.

Même en continuant de vivre, je n’arriverai à rien. Tout ne sera que douleur.

Tout en étant conscient de ça, pourrais-je l’empêcher de sauter ? Avais-je le droit de l’arrêter ? En bon membre de la société, je devrais sûrement dire quelque chose d’approprié du genre « Peu importe, vis ! » ou « Arrête de te plaindre ! »

Je comprenais tout ça.

Je comprenais, mais malgré tout…

Alors que je ruminais sur ces questions, le train arriva à destination.

En sortant de la gare, je me rendis compte que la ville était déserte. On était déjà au milieu de la nuit ; mais même à cette heure-là, le quartier autour de la gare était aussi silencieux qu’une ville fantôme. Il n’y avait pas âme qui vive dans les rues.

En plus de ça, il neigeait et faisait vraiment froid. Comme c’était une ville sur la Mer du Japon, c’était dans ce qu’on pourrait appeler une zone de blizzard. Je boutonnai le col de mon manteau et me dirigeai vers le seul taxi en vue. Le conducteur sembla surpris par l’arrivée d’un client. L’homme, d’un âge assez avancé, devait être en train de dormir sur son siège. Il se dépêcha de se frotter les yeux.

Après être monté au chaud dans la voiture, je pointai sur la carte le lieu de ma destination. Le conducteur me regarda comme pour chercher confirmation, avec un regard qui disait « Vous êtes sérieux ? »

J’hochai la tête positivement, et la voiture démarra, faisant cliqueter les chaînes des roues.

― Monsieur, pourquoi vous rendez-vous dans un endroit pareil à cette heure de la nuit ?

― Tourisme. Dépêchez s’il vous plaît.

Environ une demi-heure plus tard, le taxi s’engouffra sur une route vallonnée qui longeait le rivage. Il se dirigea ensuite directement vers une colline escarpée. Sur la droite, la mer était noire et s’étendait à perte de vue. Après avoir atteint le haut de la colline, le taxi s’arrêta.

― Cet endroit a vraiment commencé à devenir connu auprès des touristes, mais pourtant, il n’y a rien ici.

Le conducteur du taxi parlait comme pour s’excuser.

Je payai la course et sortis du taxi.

― Vous n’avez tout de même pas l’intention de… Non, ils ont fini la construction, alors ça devrait aller.

Sur ces mots, le taximan fit marche arrière jusqu’à la route.

Je regardai autour de moi. Il n’y avait vraiment rien ici. Ou plutôt, il faisait si sombre que je voyais à peine le bout de mon nez.

L’océan étant à ma droite, je me disais que je trouverais la falaise si je me dirigeais par là, mais seuls des lampadaires placés de façon sporadique éclairaient la zone. Je ne savais vraiment pas quoi faire. Pour le moment, je traversai la route et, passant entre les barreaux des garde-fous, j’atterris sur un chemin enneigé.

Misaki devait sûrement être à l’autre bout de ce chemin. Me frayant un chemin dans la neige, qui m’arrivait au niveau des chevilles, et en faisant attention de ne pas glisser, je continuai à descendre le chemin à travers les épaisses broussailles. À chaque pas, les ténèbres ambiantes s’assombrissaient de plus en plus.

Peu après, les lumières des lampadaires ne m’atteignaient même plus, et je ne voyais presque plus rien. D’un coup, la broussaille se fit plus fine. Le chemin s’arrêtait, et devant moi s’étendait le ciel noir anthracite et la Mer du Japon. Nous y voilà. J’avais atteint le bord du cap. Il faisait trop sombre pour que je voie bien, mais la falaise était environ à une dizaine de mètres devant moi. J’étais enfin arrivé. J’avais atteint ma destination !

Mais et Misaki alors ?

Je regardais autour de moi, mais je ne voyais pas grand-chose. La pleine lune flottait dans le ciel nocturne, mais mes yeux n’étaient pas encore habitués au noir, alors je ne pouvais rien reconnaître, si ce n’est de vagues contours. Il ne semblait pas y avoir la moindre trace de quiconque nulle part. C’était tout ce que je pouvais dire.

Qu’est-ce que cela voulait dire ? Que j’étais arrivé le premier ? Ou que Misaki s’était arrêtée quelque part en chemin ? Ou alors…

Mon cœur commença à battre à tout rompre, et mon sang tourna.

Non, non, c’est impossible. Elle n’aurait jamais pu avoir sauté avant même que j’arrive, hein ? Elle sera bientôt là. Incessamment sous peu, Misaki arrivera en descendant ce chemin.

Je fis marche arrière et m’assis sur un banc qui faisait face à l’océan. Les yeux rivés sur le petit chemin, j’attendis Misaki.

Une heure plus tard. Misaki n’était pas toujours pas là. Je commençais à croire qu’elle n’allait jamais venir. Je pris ma tête entre mes mains. Sans m’en rendre compte, je commençai à me parler à moi-même.

― Pourquoi ?

― « Pourquoi » quoi ?

― Est-ce que je suis arrivé trop tard ?

― Non.

― Misaki est…

― T’es arrivé cinq minutes après moi. Peut-être que tu devrais devenir détective.

Je tournai lentement la tête vers la droite. Misaki se tenait là. Elle portait un manteau noir qui se fondait dans les ténèbres alentours.

Perchée au bord du banc, Misaki expliqua :

― Tu as fini par dire quelque chose. Je ne savais pas quoi faire parce que tu es resté silencieux pendant si longtemps.

Une rage folle monta en moi. J’avais l’impression qu’elle s’était payé ma tête. Refoulant ces sentiments au plus profond de mon être, je dis d’un ton aussi gentil que possible :

― Bon, on rentre au bercail ! Ça caille ici !

― Je veux pas.

Comment ça tu veux pas ?! Ah, bordel de merde, tu vas arrêter de te foutre de moi ! J’étais presque sur le point de lui gueuler dessus aussi fort que je pouvais ; mais je réussis plus ou moins à me contrôler.

J’essayai de me souvenir de ce livre que j’avais lu il y a longtemps qui s’intitulait La Psychologie de l’automutilation. La théorie du livre était la suivante : « Ceux qui tentent de mettre fin à leurs jours ont en réalité envie que quelqu’un les sauve. Ils cherchent quelqu’un qui écoutera ce qu’ils ont à dire, alors essayez de les écouter calmement, en étant le plus doux et gentil possible, et en évitant de faire le moindre commentaire négatif. »

Tels semblaient être les points-clés.

Je me tournai vers Misaki en réarrangeant mon col. C’était pour transmettre une impression de douceur. Puis, je dis :

― Ne meurs pas. Continue à vivre !

Misaki sourit. C’était un sourire moqueur.

Je voulais lui raconter tout le mal que je m’étais donné pour arriver jusqu’ici ; mais bien sûr, je me retins de le faire. D’une voix douce, je lui demandai :

― Pourquoi avoir tenté de te suicider tout à coup ?

― Ce n’était pas du tout de ta faute, Satô.

― Je sais. Alors…

― J’en ai eu marre de vivre.

― C’est-à-dire ?

― J’en ai eu marre de tout. Je ne voyais plus de raison de continuer à vivre.

Elle sortait ces absurdités, un sourire toujours scotché sur ses lèvres. Est-ce qu’elle se payait bien ma tête au final ?

― Ouais, c’est vrai. Je ne pense plus que tu sois en mesure de m’aider, Satô. T’es juste un hikikomori au bout du compte.

Le sang me monta à la tête.

― Bah, vas-y, va mourir !

― Je vais mourir.

― Non ! Je plaisantais. Ne meurs pas. Si tu meurs, t’iras en enfer.

― Pas la peine de paniquer comme ça. Pour commencer, en gros, je suis déjà morte, vu tous les somnifères que j’ai avalés et que je stockais au fur et à mesure depuis plus d’un an. Si mon oncle ne m’avait pas trouvée, j’aurais réussi. Quoi que tu fasses, Satô, je suis déterminée à mourir.

Là, dans l’hiver froid, devant un cap, dans ce noir profond, on continuait à disserter sur la vie et la mort. La conversation était à des années-lumière du monde de tous les jours.

Minuit était passé depuis longtemps, et il faisait un froid de canard. Misaki claquait des dents.

― En tout cas, je vais mourir.

Elle commençait à jouer la provocation.

― Alors vas-y, essaye de m’arrêter si tu l’oses, même si je sais que c’est impossible.

Clairement, l’opinion traditionnelle de notre société sur le suicide ne tient plus à rien. Sans honte aucune, elle se rangeait du côté de la mort.

Je réfutai :

― Si tu dis des choses comme ça, Misaki, c’est que tu n’as plus vraiment envie de mourir, pas vrai ?

En réponse, Misaki mit sa main dans la poche de son manteau et sortit un objet métallique.

― J’ai un cutter sur moi.

La lame glissa hors de son manche. Elle déclara :

― Je vais me taillader les veines là maintenant !

― C’est dangereux !

J’essayai d’attraper la main de Misaki.

― T’approche pas !

Misaki sauta du banc pour éviter que je la saisisse.

― Je ne sais plus quoi faire. Je suis sûre que je suis devenue folle. Si tu t’approches, je risque de te faire mal !

Tout en criant ça, Misaki tendit son main droite qui tenait le cutter, et mit sa main gauche derrière son dos. Cela ressemblait à une sorte de position de combat.

― Qu’est-ce que tu fiches ?

― J’ai appris ça dans un livre appelé L’art du meurtre que j’ai lu à la bibliothèque. Je suis en train d’utiliser la technique de combat au couteau de la mafia sicilienne.

Tout en maintenant plusieurs mètres de distance entre nous deux, Misaki agitait le cutter comme pour me menacer.

― Ça ne te dégoûte pas ? Le fait que tu te sois donné un mal de chien pour venir sauver une tarée. Je n’y peux rien par contre, Satô. Je suis sûre que tu pensais à quelque chose dans ce genre, pas vrai ? Du genre, tu voulais te la jouer cool en sauvant une dégénérée qui tentait de se suicider. C’est à ça que tu pensais, hein ? Mais c’est impossible. Tu m’entends, impossible !

Avec la lune derrière elle, il était difficile de la voir, alors j’ignorais quel visage elle affichait. Tout ça avait l’air d’une vaste blague, mais ce n’était pas le cas. Je pouvais le sentir. Je lui demandai sérieusement :

― Si je te disais que je suis fou amoureux de toi, qu’est-ce que tu ferais ?

― Je ne ferais rien. Je suis foutue. Je veux dire, t’es juste un hikikomori pour commencer, Satô. Et tu sembles être du genre à changer d’avis facilement. En plus, tu ne m’aimes pas en fait, pas vrai ? Si personne ici-bas ne veut m’appartenir de la tête aux pieds, alors je ferais mieux de mourir. C’est pas comme si mes souhaits pouvaient être exaucés par n’importe qui. Je l’ai toujours su. Et c’est pour ça que, quoi qu’il arrive, il faut que je meure.

― Je t’aime ! Du fond du cœur ! Je t’en supplie, ne meurs pas !

― Ha ha ha. Vraiment très drôle, Satô. Mais ça ne sert à rien. Je vais mourir !

Notre dialogue ressemblait beaucoup à ce qu’on pouvait retrouver dans un shôjo.

N’empêche que j’étais conscient que des mots comme « amour » et « haine » n’étaient sûrement pas si importants que ça. Le problème résidait sûrement ailleurs, dans un endroit plus profond, plus fondamental. Je me disais qu’il valait mieux le lui faire comprendre. Il me fallait le lui traduire par des mots, d’une façon ou d’une autre. Mais, les mots fuyaient à chaque fois. À la seconde où je les prononçais, ils perdaient tout leur sens.

Je ne comprenais plus rien. Que faire ? Qu’est-ce que je voulais faire ?

À quoi je pensais…? Ça m’était bien égal si elle mourrait. C’était ce que je pensais vraiment.

C’est du pareil au même à la fin. La seule différence vient du temps qu’il faudra attendre avant de passer l’arme à gauche. Même si je continuais vraiment à vivre, il n’y aurait que toujours plus de souffrances et plus de douleurs. Ça n’a pas de sens. La vie n’a pas de sens. Il vaut mieux mourir. C’était une conclusion d’une logique implacable que personne au monde ne pouvait remettre en cause.

Du moins, j’en étais incapable. En fait, j’étais persuadé d’être la personne la moins à même de pouvoir convaincre quelqu’un d’autre de ne pas se suicider.

― Non, c’est pas normal.

Je continuai à dire ces absurdités.

― Dis pas que tu vas mourir.

Tout ce que je disais sonnait creux.

Décidant alors de recourir à la force, j’avançai d’un pas en direction de Misaki, qui continuait à agiter son cutter. Elle recula d’un pas. Ignorant ses gestes violents, je fis un bond en avant et je l’atteins avec ma main droite. Juste avant que ma main ne touche le corps de Misaki, la lame du cutter transperça ma paume. Une seconde plus tard, du sang commença à couler. Il se répandit sur la neige.

Ça faisait mal, mais la douleur était merveilleuse.

Misaki fixa des yeux son cutter ensanglanté, d’un air envoûté. Je lui souris.

Misaki semblait être également sur le point de sourire.

Le vent souffla, et la poudreuse dansait tout en montant vers le ciel.

Finalement, j’avais compris. Je savais ce que je devais faire : j’allais maintenir cette fille en vie. J’allais la sauver.

Comment ? Est-ce qu’un hikikomori comme moi avait la force de faire des choses pour les autres ? Ce genre de choses n’était-il pas impossible ? Ne devrais-je pas connaître mes limites ? Alors ?

Mais là quelque part, il devait exister la solution miracle. J’y croyais dur comme fer. Il devait exister un moyen de régler tous les problèmes. Il devait exister un moyen d’exaucer les souhaits de Misaki et de donner vie à mes propres espoirs. Je connaissais sûrement déjà la réponse.

J’allais effacer sa douleur et lui donner la possibilité de continuer à vivre, heureuse et joyeuse. J’allais lui donner la volonté d’affronter le lendemain, lui donner la force de vivre. Le moyen ― je devais sûrement déjà le connaître d’une façon ou d’une autre.

Un jour, elle m’avait dit :

― Si un tel méchant Dieu existait vraiment, alors on pourrait continuer à vivre en bonne santé. Si on pouvait remettre toute la responsabilité de nos malheurs sur Dieu, alors on aurait l’esprit beaucoup plus tranquille, non ?

» Si je pouvais croire en Dieu, je pourrais être heureuse. Dieu est un méchant ; malgré tout, je sais que je pourrais être heureuse. Le problème… Le problème, c’est que je n’ai pas d’imagination, alors j’ai vraiment du mal à croire en Dieu. Franchement, Il ne pourrait pas créer un super miracle pour moi, comme Il le fait dans la Bible ?

Elle voulait croire en Dieu, mais Dieu était un méchant. Il était le principal responsable de tous les maux. Si elle pouvait croire en l’existence de quelqu’un d’aussi maléfique, Misaki a dit qu’elle pourrait continuer à vivre. Si un miracle se produisait sous ses yeux, cela prouverait l’existence de ce méchant. Elle avait dit ça, dans ce cas, elle serait en mesure de continuer à vivre. Je vais exaucer ton souhait !

La solution était d’une insondable et terrible difficulté à mettre en œuvre, et demandera très certainement un énorme sacrifice en échange. Cependant, tel était mon désir. Se sacrifier pour sauver l’héroïne serait l’acte le plus noble que je ne puisse jamais accomplir.

Ah, je voulais me la péter devant Yamazaki. Je suis en train de vivre un grand moment, je vais sacrifier ma vie de la plus belle des manières. Je me sens vraiment vivre. Je voulais me tenir haut et fier et me vanter devant lui.

Il était vrai, en y regardant de façon objective, que c’était vraiment une nuit tragique. Une fille agitant un cutter dans tous les sens et moi essayant de l’empêcher de se suicider. Tout ça était vraiment émouvant. Avec ça, les mots allaient pouvoir sortir sans aucun mal. Dans cette situation, je devrais pouvoir trouver des répliques plus persuasives.

Misaki tremblait. Je tremblais sûrement moi aussi. J’avais peur, alors j’essayai de rassembler mon courage.

Des souvenirs de mes vingt-deux années de vie défilèrent dans mon esprit. Je réalisai alors que j’étais venu au monde pour cet instant précis, où je ferais tout en mon pouvoir pour sauver cette fille. C’était sûrement la mission de ma vie. Sinon, ça n’avait aucun sens… aucun sens à ces années vécues jusqu’à aujourd’hui, aucun sens à vivre puis mourir. À cet instant-là, tout s’éclaira en moi. Je savais tout, et tout était lié.

J’allais aider Misaki, qui tremblait de peur. J’allais donner ma vie pour lui venir en aide. Ce genre de situation devait être ce dont j’ai toujours rêvé. Les drapeaux qui m’ont guidé jusqu’à cette fin s’étaient tous déployés[1]. Mes répliques, qui m’avaient mené jusqu’à cette fin, étaient tout ce qu’il restait à mettre en place pour que cette scène prenne vie. Ainsi, j’allais me lever et lui faire face. Misaki allait pouvoir trouver une raison de vivre. Ce serait un happy ending.

J’avais peur. Je vous en supplie, aidez-moi…

Malgré tout, je rassemblai mon courage et pris la tremblante Misaki dans mes bras.

― C’est pas de ta faute, Misaki.

Je la serrai de toutes mes forces et lui murmurai à l’oreille :

― C’est pas du tout de ta faute, Misaki. Rien de tout ça n’est ta faute.

Elle était svelte et légère. Tremblotante, elle s’accrocha à moi, et les ténèbres nous enveloppèrent tous les deux.

Le vent était fort cette nuit-là. La neige tombait lentement. Le calme était encore plus prononcé. Pourquoi était-on si tristes ? Pourquoi était-on si seuls ? Vous savez pas pourquoi ? Oh, je vois. C’est parce qu’on est sur le point de se séparer, sur le point de se dire adieu. C’est pour cette raison qu’on tremble. On est seuls, et on le sera pour toujours. Ça a toujours été comme ça, et c’est dans la logique des choses. Tout le monde est comme ça, alors ne te déteste pas. Ne te déteste pas. Il y a tout un tas d’autres choses que tu devrais haïr. Il faut que tu le saches.

― C’est vrai, il y a des gens méchants. Il y a des gens qui t’ont fait du mal, Misaki.

Tu n’es pas obligée de te sentir triste. Pas du tout obligée. Pourquoi devrais-tu être triste ? Si tu as toujours dû vivre dans la douleur, souffrant seule, ça ne serait pas logique. Ça serait même bizarre, non ? C’est n’importe quoi. C’est pour ça qu’il doit exister quelqu’un, quelque part, qui tire les ficelles. Un méchant qui te force à souffrir.

C’est pour ça…

C’est pour ça que les complots existent bel et bien dans ce monde.

Mais dans plus de quatre-vingt-dix-neuf pourcent des cas, ceux que l’on vous raconte et qui paraissent des plus plausibles ne sont en fait que de simples fantasmes, voire même des mensonges patentés. Prenons par exemple ces livres que l’on trouve dans le commerce ; qu’ils soient intitulés La grande conspiration juive pour ruiner le Japon ! ou encore Le super complot de la CIA qui cache un pacte secret avec les extra-terrestres !, ce ne sont juste que de simples fictions.

Malgré tout…

Malgré tout…

Un faible pourcentage de gens est effectivement tombé nez à nez avec de véritables conspirations. Il existe, en réalité, une personne qui a vu de ses propres yeux vu une conspiration qui opère, en ce moment même, dans le plus grand secret.

― Mais qui est cette personne ?, me direz-vous.

C’est moi.

Comment s’appelait l’ennemi ? Je le savais. Je le savais depuis un bon moment, le nom de cette organisation maléfique qui me torturait, ce Dieu infâme que Misaki avait sérieusement désiré. Son nom était…

N.H.K.

C’est vrai ! Je me souvenais de tout : le nom de mon ennemi, ma mission, la raison de mon existence, la raison pour laquelle j’avais continué à vivre jusqu’à aujourd’hui, et la raison pour laquelle j’avais passé toutes ces journées vides et insipides. Oui, la vie m’a été donnée dans le seul but de te sauver toi. C’est sûrement vrai. C’est la parfaite vérité, alors écoute-moi !

Serrant toujours Misaki contre moi pour qu’elle ne puisse pas s’enfuir, je lui expliquai tout en détails.

― Écoute, Misaki. Dans ce monde, il existe une organisation maléfique. Elle s’appelle la N.H.K. La N.H.K. est une gigantesque organisation qui s’étend sur toute la planète. C’est une société secrète du mal, et c’est elle qui est responsable de toutes nos souffrances. Tout est de la faute de la N.H.K. Donc, si quelque chose de mal t’arrive, c’est dû à la N.H.K. Tout est de la faute de la N.H.K. !

» Pour commencer, le nom N.H.K. en lui-même n’est que pure coïncidence. Son véritable nom n’a pas d’importance. Si tu n’aimes pas « N.H.K. », tu peux l’appeler comme tu veux. Si tu veux, tu peux l’appeler Satan. Ou même le Dieu maléfique. Ces noms désignent tous la même chose.

» C’est vrai. Les noms n’ont pas du tout d’importance. Ce sont juste des successions de sons. Un ennemi imaginaire te torture : voilà la véritable nature de la N.H.K. Par exemple, prends cette fille de mon club de littérature au lycée. Pour elle, la N.H.K. pourrait signifier la « Nihon Hiyowa Kyokai[2] », car sa propre faiblesse la malmène constamment. Elle était faible d’esprit.

Je t’en prie, arrête de te taillader les veines. Je t’en supplie, sois heureuse, peu importe comment.

Je continuai :

― Dans ton cas, Misaki, N.H.K. signifie « Nihon Hikan Kyokai[3] ». À cause des malheurs avec lesquels tu es née, tu vois tout de façon négative. « Je vous en prie, pardonnez-moi d’être en vie. Ne me détestez pas. » Tu es toujours pessimiste en disant ce genre de choses.

» Enfin, pour ce qui est de ma propre N.H.K….

» Bah, c’est vraiment à cause de la N.H.K. que je suis devenu un hikikomori, exactement comme c’est de sa faute si tu souffres, Misaki. C’est la vérité. J’ai appris ça grâce à une certaine technique. J’ai combattu la N.H.K. Je me bats contre elle depuis longtemps, mais ça ne sert plus à rien. J’ai fini par tomber sous son joug, et elle va bientôt m’éliminer. Mais Misaki, tu t’en sortiras. Tu dois vivre.

Misaki était clairement effrayée alors que je continuais à déblatérer mes absurdités.

Je la relâchai et fis un pas en arrière. Maintenant, j’allais lui montrer un miracle, un grand miracle, afin de lui prouver l’existence de la N.H.K. J’allais lui révéler ma véritable nature de soldat fort qui a combattu la N.H.K., et j’allais les vaincre pour elle.

En faisant ça, Misaki se mettrait probablement à croire à mon histoire. Elle allait continuer à vivre, le sourire aux lèvres. Elle allait sûrement arrêter de se détester, et sa personnalité négative n’allait plus être qu’un lointain souvenir.

C’était la réponse. J’allais lui donner l’amour immuable. Tu avais peur. Tu avais peur d’être détestée par les autres. Tu avais peur que les sentiments des autres changent. Mais tout ira bien. Mes sentiments ne changeront jamais. Je t’aime, et ce sentiment ne changera jamais.

Et pourquoi ça…?

― Ah ! Ça commence ! C’est une attaque psychique de la N.H.K. !

Je me roulai par terre dans la neige.

― Est-ce que j’ai l’air d’être fou ? Dans ce cas, ça aussi, c’est de la faute de la N.H.K. Je vais bientôt mourir ! La N.H.K. va me tuer ! Mais je vais lui rendre la pareille ! Tu vas voir !

Je me levai et courus, en me dirigeant droit vers le bord de la falaise.

Je commençai par courir lentement.

― Adieu, Misaki ! Mes jambes bougent toutes seules. Je vais me faire tuer par la N.H.K. Mais au moment de mourir, j’ai l’intention de contre-attaquer. Je la détruirai !

Ma vitesse augmenta petit à petit.

― C’est vrai ! Afin de vaincre la N.H.K., je dois me sacrifier pour pouvoir utiliser mon attaque spéciale. C’est pour ça que je dois y aller, mais je te protègerai !

J’avançai maintenant à ma vitesse maximale.

Il fallait que je coure dans le ciel nocturne de toutes mes forces. Le bord de la falaise approchait. Ah, je vais sauter. Je vais plonger. Je vais utiliser mon attaque spéciale.

Et à cause de ma misérable mort, Misaki sera obligée de croire en l’existence de l’organisation maléfique. Grâce à mon attaque spéciale, elle pourra voir la fin de cette organisation. Et cela la rendra sûrement heureuse.

Et en plus de tout ça, Misaki n’aura pas à se sentir coupable de quoi que ce soit.

C’était tout ce que je voulais. J’avais toujours eu l’intention de mourir.

Je voulais accomplir le but de ma vie et aussi sauver Misaki. On ne pouvait pas faire plus clairement d’une pierre deux coups. C’était moi qui avais prévu de mourir. J’avais toujours, toujours eu l’intention de me suicider.

Après tout, j’avais même essayé de mourir de faim. Mais cela s’était avéré impossible. Une personne avec aussi peu de volonté que moi ne pourrait jamais mener à bien un jeûne : ma limite était de quatre jours. Puis, j’avais travaillé pour gagner de quoi vivre. C’était la seule et unique fois de ma vie que j’avais travaillé aussi dur. J’avais toujours recherché le moyen de mettre fin à mes jours.

En gros, je suis bien plus taré que toi. Ça prouve qu’émotionnellement parlant, je suis pas normal. Bah oui, si c’était pas le cas, alors comment je pourrais faire un truc pareil ? Misaki, tout en me méprisant, accepte mon amour ou quoi que ça puisse être. Je vais bientôt mourir, mais Misaki, toi, tu dois continuer à vivre. Je vaincrai la N.H.K. et éradiquerai l’organisation maléfique. Je t’en supplie, il faut que tu y croies. Comme ça, tu pourras rester en vie. Misaki, tu peux continuer à vivre.

Admire mon attaque spéciale et grave ce moment au plus profond de ton esprit. Alors, est-ce que tu peux la voir ? Est-ce que tu peux voir la Bombe Révolutionnaire, qui brille de mille feux dans ma main droite ? C’est celle que Yamazaki s’est retenu d’utiliser, une bombe d’une importance cruciale qui détruit les méchants. Elle est très, très faible, bien trop faible pour détruire la N.H.K. Mais elle est suffisamment puissante pour en finir avec cette minuscule, pathétique et inutile créature ― autrement dit, moi. Et si je meurs, ma N.H.K. disparaîtra avec moi, parce qu’elle est Dieu. Elle est le monde entier. Et avec ma mort, mon monde se dispersera. Et la N.H.K. disparaîtra. C’est pour cette raison précise que je dois lancer mon attaque spéciale maintenant, avec la légendaire Bombe Révolutionnaire.

J’étais sur le point de mourir. J’allais bientôt sauter du haut de la falaise. Derrière moi, Misaki était en train de crier quelque chose, mais sa voix ne pouvait plus m’atteindre. Plus personne ne pouvait m’arrêter maintenant.

C’était génial ! Mon corps filait comme le vent. Ah, je me sentais bien. Je me sentais revigoré, à courir de toutes mes forces, au sommet d’une falaise, dans le noir.

Je ressentais également de la peur. Je ne voulais pas mourir.

Mais, je n’avais aussi aucune raison de vivre. Je ne voulais pas vivre.

Bientôt, j’allais mourir. Plus que quelques pas me séparaient du bord de la falaise. Dans quelques secondes, l’espace d’un battement de cœur, j’allais m’envoler dans l’immensité du ciel.

Et juste quelques secondes plus tard, en balançant mes bras aussi fort que possible et en élançant mes jambes le plus loin possible, j’allais plonger. Pour la première fois, j’allais pouvoir réellement m’échapper de mon studio de trente mètres carrés et voler de plus en plus haut dans le ciel. J’allais sauter et voler.

Ah, juste encore un peu. Je vais bientôt voler.

J’allais sauter dans la Mer du Japon, comme si je faisais un grand bond en avant. J’allais sauter…

Je suis en train de sauter…

J’ai sauté.

J’ai sauté !

Mes deux jambes avaient quitté le sol. Mon corps flottait dans les airs, et dans quelques instants, il allait commencer à tomber.

J’allais tomber et m’écraser dans la Mer du Japon.

La fin était vraiment proche ― exactement comme dans le jeu érotique qu’avait conçu Yamazaki, j’allais utiliser mon attaque spéciale contre la N.H.K. Pour protéger l’héroïne, j’allais me lancer corps et âme dans la bataille finale. J’avais désiré ce scénario, et j’étais sur le point de mourir exactement de la façon dont je l’avais voulu. C’était vraiment la meilleure des happy ends.

Bientôt, je serai sauvé…

Puis, ça arriva. Soudainement, quelque chose me vint à l’esprit et me tourmenta. La fin de ce jeu ― j’avais beau essayer, je n’arrivais pas à m’en souvenir. Est-ce que le héros du jeu terrassait l’organisation maléfique ? En fait, y avait-il même une fin ?

Quelqu’un avait dit « C’est impossible de gagner. »

Peut-être avais-je juste rêvé. J’avais peut-être déjà perdu connaissance à un moment ou un autre. Alors que je dansais à travers le néant, la sombre Mer du Japon et le ciel étoilé s’étiraient devant moi.

Puis, je les vis. Ils se moquaient de moi.

Mon corps allait bientôt commencer à tomber. J’allais mourir. Il le fallait.

Mais ils me dirent, « Souviens-toi. »

Sur cette falaise, où les accidents sont bien trop fréquents, les constructions afin de les prévenir avaient déjà été terminées. La Bombe Révolutionnaire disparut sans exploser.

Je criai :

― C’est comme ça que vous la jouez ?! Bande de poules mouillées !

Aucune réponse ne me parvint.

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