Bienvenue à la N.H.K. ! – Chapitre 11

Le printemps arriva.

Bien sûr, j’étais terré dans ma chambre.

Pourquoi ?! Pourquoi est-ce que je m’enferme ?! Reprends-toi ! Trouve un vrai travail pour changer ! Je tentais de reporter ma colère sur moi-même de cette façon ; bien évidemment, ce n’était jamais aussi simple d’échapper au hikikomorisme une fois tombé dedans.

Je souffrais toujours de névroses qui m’attaquaient, d’envies de me suicider qui bouillonnaient silencieusement jusqu’à atteindre la surface, et de toutes autres sortes de problèmes que je rencontrais (mon loyer qui avait augmenté ou ma supérette préférée qui mettait la clé sous la porte). Et puis, il y avait mon boulot de garde de la sécurité demain. Et ça me soûlait au plus haut point.

J’étais désespérément inquiet.

Quoi qu’il en soit, les cerisiers étaient en fleurs de l’autre côté de ma fenêtre. Des étudiants fraîchement entrés à la fac passaient devant chez moi. J’avais l’impression que la Terre entière m’avait abandonné, que l’humanité toute entière se payait ma tête.

Par exemple, Yamazaki m’avait envoyé une carte postale récemment. Une photographie imprimée dessus montrait Yamazaki, un grand sourire aux lèvres, avec une jolie fille. Il avait écrit, « Oh, je crois que je suis peut-être prêt à me marier. Mes parents me tannent les oreilles depuis un moment pour que je me trouve quelqu’un. (À la campagne, on se marie jeune.) Et vu que j’avais pas trop le choix, j’ai dû aller à une rencontre arrangée juste une fois, et regarde ! Elle est parfaite ! »

Il semblerait qu’on soit arrivés à une époque où même un lolicon afficionados de jeux érotiques pouvait nager dans le bonheur.

Crève. Va en enfer.

Puis ce fut au tour de mon amie de lycée de m’envoyer une carte pour le Nouvel An : « Nous vivons dans un immense manoir. Nous sommes amoureux. Je vais bientôt être maman. »

Elle semblait vraiment heureuse.

Va en enfer.

Et clou du spectacle, la vie de Misaki aussi s’engageait maintenant dans la bonne direction. Le jour où elle était retournée chez son oncle, elle fut évidemment sévèrement réprimandée. Depuis l’incident, elle avait l’air de s’être plongée dans une remise en question plus profonde encore que l’océan. Jusqu’au jour où elle vint m’en parler.

― D’après toi, comment faire pour me faire pardonner ?

― Ça devrait suffire si tu te contentes de vivre pleinement ta vie, non ?

― J’ai causé tant de problèmes que je comprends parfaitement à présent, alors ça suffira pas, d’accord ? Il me faut faire quelque chose, tu sais, pour montrer du fond de mon cœur ma gratitude et mes excuses.

― Ton oncle est plutôt riche, non ? Dans ce cas, pourquoi ne pas aller étudier à la fac ? D’ailleurs, tu disais avoir passé les exams d’entrée à la fac, non ?

Je lui donnai juste quelques bons conseils sans trop y réfléchir. Puis, quelques mois plus tard, mon conseil était devenu réalité. Elle avait l’intention d’aller à la fac à partir de ce printemps. Bien entendu, l’université en question était une où même moi j’aurais pu aller si on se base sur le taux d’admission, alors il n’y avait rien de si exceptionnel, mais…

Dans tous les cas, cette fille allait être une étudiante à la fac alors que je restais un freeter et un hikikomori.

Ah, j’en peux plus. Allez en enfer, tous autant que vous êtes !

On dit qu’on récolte toujours ce qu’on sème. Alors, je refoulais mes sentiments et tâchais de prier pour le bonheur de tous. Même si vous tombez en enfer, ne baissez pas les bras.

Moi aussi, j’avais l’intention de me relever, petit à petit.

La raison se trouvait sur un bout de papier que j’avais là.

C’était un contrat, rédigé sur une page déchirée du cahier secret. Pour tenir mes engagements, je n’avais pas d’autre choix que d’essayer.

Cette nuit-là…

J’avais sauté, et ensuite, j’avais atterri abruptement. J’avais atterri directement sur un filet de sécurité placé sur la falaise pour prévenir les accidents. Le dispositif était fixé à même la roche, le tout prenant la forme d’un crochet. Comme on pouvait s’y attendre avec un site touristique, ils avaient fait des pieds et des mains pour installer cette protection pour que ce magnifique paysage demeure intact. Et comme sur tout bon site touristique qui se respecte, il n’y avait absolument aucune faille dans le système de sécurité.

J’avais envie de pleurer.

Je m’étais mis à pleurer.

Je voulais mourir, mais j’avais échoué. Si j’avais pu mettre ne serait-ce qu’un pied dehors, alors cette fois-ci, j’aurais vraiment pu voler. Mais c’était impossible. J’en étais incapable. Mes jambes tremblaient violemment, et mon cœur battait ridiculement fort. Je m’étais senti mal, j’avais eu la nausée, et je ne voulais plus être là-bas.

J’avais crié pour qu’on me vienne en aide. J’avais crié que je voulais mourir. Tuez-moi sur le champ, avais-je pensé. Je voulais qu’on me pousse.

Je n’avais pas envie de rentrer pour m’enfermer chez moi, et je ne voulais pas voir le visage de Misaki. Je ne voulais plus penser à des choses trop compliquées, et je ne voulais pas connaître plus de souffrances. Je voulais juste mourir.

Je me grattais la tête, me roulais en boule, puis je me penchais vers l’arrière. C’était à la fois drôle et pathétique. J’avais l’air d’un idiot. À chaque rafale de vent, je tombais à quatre pattes et m’accrochais au filet. J’étais effrayé. J’avais peur de tomber. J’avais froid dans le dos rien que de regarder vers le bas.

En dessous du filet se trouvait la Mer du Japon. La mer était agitée. À l’aide ! Non, ne m’aide pas. Te moque pas de moi. Que faire ? Te fous pas de moi ! Regarde pas ! Regarde pas par ici ! Pourquoi tu pleures ? C’est moi qui ai envie de pleurer ici.

Misaki avait passé la tête au-dessus du bord de la falaise et regardé dans ma direction.

J’avais caché mon visage derrière mes mains. Je ne savais pas quoi faire. Je n’avais aucune envie de connaître plus de honte dans ma vie.

S’étirant du haut de la falaise, Misaki m’avait tendu la main. Elle essayait de me sauver. L’expression sur son visage montrait qu’elle avait pitié de moi. Balayant du revers de la main sa main tendue, j’avais posé un pied sur la roche et tenté d’escalader la falaise par moi-même. J’avais glissé à plusieurs reprises sur des portions gelées, atterrissant sur les fesses sur le filet à chaque fois. Au bout du troisième essai, j’étais parvenu à grimper les deux mètres qui me séparaient du haut de la falaise.

Je m’étais ensuite affalé sur le rebord. Misaki se tenait devant moi.

Après avoir saisi ma main, elle m’avait tiré aussi fort qu’elle pouvait en direction de la route. Elle essayait de m’éloigner le plus possible du bord de la falaise, et j’avais fini par me faire traîner sur la neige.

Quand on arriva devant le banc, où on était assis quelques minutes plus tôt, elle commença à me frapper. Elle m’avait frappé encore et encore. À la fin, j’avais même subi un placage au sol. J’étais tombé sur le dos, et Misaki s’était penchée vers moi. Elle avait enfoui sa tête dans ma poitrine, lâchant quelques sanglots qui n’étaient même pas des mots.

Ma main droite, qui avait été transpercée par le cutter, commençait à me faire mal. L’hémorragie ne voulait pas s’arrêter.

Misaki avait saisi ma paume. J’avais repoussé brutalement sa main, et un peu de sang avait éclaboussé ses joues. Elle n’avait même pas essayé de s’essuyer. Assise sur moi, elle pleurait. J’essayais de la pousser sur le côté, mais elle ne voulait pas me lâcher. Elle m’avait maintenu au sol et était restée ainsi pendant un long moment, tout en tremblant. Puis, toujours en tremblant, elle s’était mise à me frapper au niveau de la poitrine. Elle m’avait frappé encore et encore et encore.

Au final, mon visage avait pris quelques coups, lui aussi.

Elle ne savait pas s’arrêter. Je commençais à perdre connaissance.

Tout en me frappant encore, Misaki m’avait dit :

― T’as pas le droit de mourir.

J’étais resté silencieux. Alors, elle m’avait frappé au visage une fois de plus.

― Je t’en supplie, ne meurs pas.

Comme je ne tenais pas spécialement à prendre plus de coups, je n’avais eu pas d’autre choix que d’acquiescer. Alors, j’avais hoché la tête et était parvenu plus ou moins à esquisser un sourire. Ensuite, j’avais voulu lui raconter une blague. Mais c’était impossible.

Lâchant un cri, je m’étais mis à pleurer.

Misaki n’avait pas détourné son regard de moi. Elle s’était contenté de continuer à me regarder, encore et encore.

Puis, on avait retrouvé notre calme. À ce rythme, on allait finir par mourir de froid, alors on avait décidé de quitter le cap pour l’instant.

La vie est douloureuse et difficile. Beaucoup de choses peuvent vraiment prendre le dessus. Et c’est vraiment, vraiment dur.

Après être retournés sur la route, j’avais réalisé quelque chose de terrible : comment allait-on faire pour retourner à la gare ?

― Il m’a fallu presque une heure en taxi, alors…

― Ouais, si on veut marcher jusqu’à la gare, on n’est pas arrivés avant demain matin.

J’avais ressenti une vague de désespoir.

Misaki m’avait tiré par la manche.

― Il y a une maison abandonnée tout près, mais…

― Une maison abandonnée ?

― La mienne.

Après avoir marché une dizaine de minutes, on était arrivés à la maison abandonnée. Les fenêtres étaient brisées, et il y avait un trou béant dans la porte d’entrée. On avait passé toute la nuit dans la maison, prête à s’effondrer à n’importe quel moment. Bizarrement, je n’ai pas souvenir qu’il faisait si froid que ça par contre.

On avait discuté de toutes sortes de choses dans cette maison, où il manquait des bouts de plancher un peu partout. Misaki m’avait raconté ses souvenirs de cette maison. La plupart de ces souvenirs étaient tristes, mais certains étaient sympas aussi.

― Mon premier père… Je ne me souviens même pas de son visage, mais c’est lui qui m’a donné mon nom. Comme il y a un beau cap à côté, il m’a appelé « Misaki », qui veut dire « cap ». C’est plutôt bien choisi, pas vrai ?

J’avais éclaté de rire.

Puis, j’avais fini par commencer à fatiguer. Après m’être endormi quelques instants, Misaki m’avait secoué brusquement.

― Au final, c’est quoi la N.H.K. ?

Comme ça aurait trop long à expliquer, je n’étais pas rentré dans les détails. Misaki était sortie de sous le manteau qu’elle utilisait comme couverture, et elle avait pris son cahier secret dans son sac.

― J’ai pensé à une N.H.K., moi aussi.

― Hein ?

― Il fait sombre, tu peux m’éclairer avec ton briquet ? Oh ! C’est pas la peine, j’arrive à discerner les lettres, même dans le noir, m’avait-elle dit rapidement, tout en commençant à écrire quelque chose dans son cahier secret avec un stylo à bille.

― Hum, bon, j’ai fini.

Elle avait déchiré la page et me l’avait tendue.

La seule lumière qui me parvenait provenait de la lune qui brillait à travers la fenêtre. Couché sur le dos, j’avais dû forcer sur mes yeux pour essayer de lire ce qui était écrit sur le papier.

Contrat d’adhésion à la N.H.K. (Nihon Hitojichi Kokankai[1])

Objectif de la Hitojichi Kokankai :

Chaque membre offrira sa vie en otage à un autre membre. Autrement dit, cela signifie, « puisque tu meurs, alors moi aussi, bordel ! » Si tout le monde est d’accord sur ce point, nous serons incapables d’agir, comme avec la bombe nucléaire, à s’observer du coin de l’œil pendant une guerre froide. Et même si nous voulons mourir, nous en serons incapables.

Si jamais la situation tourne en « je m’en fiche même si tu meurs », alors l’association aura échoué. Faisons en sorte que ça n’arrive jamais !

Présidente de la N.H.K., Misaki Nakahara

Nom : ________________ Membre n° : ________________

― Allez, signe vite.

Je pris le stylo qu’elle avait dans les mains. Ça me travaillait depuis un moment. Au final, absolument rien n’avait été résolu. C’était comme si rien n’avait changé.

« Regardons le bon côté des choses » ? T’es bête ou quoi ?! On a des rêves, alors tout va bien ? Mais non, on n’a pas de rêves !

Je me demandais si j’allais devoir continuer à vivre chaque jour, à me dire à moi-même « j’en peux plus ».

Est-ce que ça ira ? Qu’est-ce que t’en penses ?

Je réfléchis pendant quelques instants avec inquiétude ; mais au final, je me contentai de signer le contrat.

Juste après avoir rangé le contrat dans son sac, Misaki s’agrippa à mes épaules et me tira vers elle. Nos regards se croisèrent directement.

Puis, d’une voix forte, elle déclara :

― Bienvenue à la N.H.K. !

Son visage exagérément enthousiaste avait un côté hilarant. Après avoir éclaté de rire, je me dis à moi-même « Je ne sais pas combien de temps je tiendrai, mais je vais tâcher de faire ce que je peux. »

J’avais pris cette petite décision.

Le membre n°1 de la N.H.K., Satô Tatsuhiro, était né.

 

FIN.

Comment

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *