Bienvenue à la N.H.K. ! – Chapitre 2

Plusieurs mois après la nuit où j’avais décidé de combattre la N.H.K., je contemplais le parc en face de chez moi à travers la fenêtre de mon appartement. Les cerisiers étaient en fleur ― une scène ô combien réjouissante.

Néanmoins, aucun espoir de victoire ne se profilait à l’horizon. Je ne voyais aucun moyen de remporter le combat.

Pour commencer, j’ignorais où se cachait mon ennemi.

Je me disais que le mieux serait peut-être de faire sauter le siège de la N.H.K…

Non, si jamais je tentais un truc pareil, la police n’hésiterait pas une seule seconde à m’abattre.

Je fis donc une croix sur ce plan.

Mais le plus important, c’était que je savais qui était mon ennemi, la N.H.K. Il fallait que j’y croie ― ou du moins, que je fasse semblant d’y croire. Oui, il le fallait. Je devais m’assurer de ne pas commettre d’imprudences.

Si j’avais persévéré dans cet immobilisme, ma situation n’aurait jamais évolué.

Dernièrement, les signes annonciateurs du printemps me déprimaient de plus en plus, ils avaient même impitoyablement envahi mon studio de trente mètres carrés.

Un autre étudiant venait d’arriver en lieu et place de celui qui habitait dans l’appartement voisin du mien. Maintenant, les rues allaient être envahies par des jeunes étudiants fraîchement entrés à la fac se rendant à leurs cours, le sourire aux lèvres. Ouvrir la fenêtre reviendrait donc à laisser entrer la brise fraîche du printemps, les pétales de cerisiers, mais aussi les voix pleines d’entrain des gens.

Argh, comment est-ce que ça a pu arriver ? J’étais le seul à ne pas pouvoir goûter aux joies du printemps. Non, pire que ça : le monde entier se moquait continuellement de moi, pendant que tous savouraient l’arrivée du printemps. Du moins, c’est comme ça que je le voyais.

Qui plus est, je n’avais pas eu le moindre contact digne de ce nom avec un autre être humain depuis pas loin d’un an.

J’avais l’impression que parti comme c’était, je risquais d’oublier comment parler japonais. Je sentais que je m’éloignais encore et toujours plus d’un retour à la société. Et ça serait vraiment problématique, oui, très problématique. Si je ne me dépêchais pas de m’échapper de cette vie de hikikomori, le monde entier allait me considérer mort socialement, et ce, à jamais.

Tout d’abord, il fallait que je réfléchisse à comment gagner mon indépendance. Je savais qu’il m’était impératif de trouver du travail. Ainsi, je m’étais récemment acheté un magazine de petites annonces à la supérette du coin. Mais après l’avoir parcouru, tout me paraissait hors de portée.

Oh, c’est impossible. Impossible de chez impossible. Je suis un marginal qui a arrêté les cours qu’il suivait dans une université de seconde zone, et ce, sans la moindre qualification. Voilà ce que je suis. Si j’étais un responsable du service du personnel d’une société, jamais je n’embaucherais un hikikomori comme moi. Par les temps qui courent ― où il est déjà bien assez difficile de trouver du travail ― jamais une boîte ne pourrait décemment embaucher un bon à rien comme moi.

Mais par contre, tôt ou tard, tout être humain, quel qu’il soit, doit travailler. Et c’est un fait irréfutable.

Je ne pouvais tout de même pas continuer à vivre sur le dos de mes parents ad vitam aeternam.

Et comment pouvais-je continuer à tromper mes parents avec les pires mensonges qui soient : « Tout va bien ! Même si j’ai arrêté les cours avec peu de qualifications, je n’aurai aucun mal à trouver du travail ! Pour l’instant, je prépare toutes sortes de diplômes, notamment un certificat d’expert informatique, le TOEFL, un de traitement de texte, de programmation, et de calcul mental, et plein d’autres. Alors envoyez-moi encore un peu d’argent s’il vous plaît ! »

Ouais, la date limite approchait à grand pas. Elle était peut-être même déjà dépassée depuis plusieurs mois.

Avant que mes parents n’arrêtent de m’envoyer de l’argent, il me fallait changer ma personnalité de moins que rien et tirer un trait sur mon train de vie de hikikomori.

En bref, il me fallait détruire la N.H.K.

Allais-je y arriver ? Pouvais-je vraiment faire quelque chose d’aussi insensé ?

Le monde extérieur était empli de dangers. Les voitures roulaient à des vitesses folles, le pollen de cèdre emplissait l’air, et des meurtriers sanguinaires envahissaient de temps à autre les rues. Sachant cela, pouvais-je sciemment m’aventurer dans un monde aussi dangereux ? Allais-je y survivre ?

En toute honnêteté, cela m’inquiétait au plus haut point.

En fait, c’était sans espoir.

Un minable comme moi ne pourrait jamais mener une vie normale dans la société. Oui, une vie sociale digne de ce nom ne serait pas possible pour quelqu’un qui, la veille à peine, s’était réveillé à sept heures du matin pour la première fois depuis des lustres, et tout ça pour rester couché dans son lit jusqu’à l’après-midi, perdu dans ses pensées. Je dirais même plus, une vie respectable dans une société conformiste serait impensable pour quelqu’un qui, juste après ça, avait décidé de piquer un petit roupillon, fermant les yeux uniquement pour se réveiller à cinq heures du matin le jour suivant.

Une vie normale dans la société serait inconcevable pour quelqu’un comme moi, qui avait tenté en vain d’appliquer le raisonnement freudien à son dernier rêve. J’avais rêvé d’une relation hétérosexuelle impure dans une petite salle avec cette amie lycéenne une classe au-dessus de moi, et j’avais fini par en déduire que cela indiquait un désir latent chez moi d’avoir une relation hétérosexuelle impure dans une petite salle avec cette amie lycéenne une classe au-dessus de moi. Ma conclusion finale était, « Mais en quoi est-ce que c’est une interprétation de rêve, ça ? Tu refais toujours les mêmes erreurs ! »

Impossible pour moi, alors parti me préparer le petit déjeuner et qui avais réalisé, après avoir ouvert le réfrigérateur, qu’il n’y avait à l’intérieur pas le moindre morceau de nourriture. Impossible pour moi, qui avais décidé par la suite d’ignorer mon estomac gargouillant en allant prendre un bain, pour finalement me rendre compte que je n’avais plus ni savon ni shampooing.

Et impossible pour moi, qui avais commenté l’horoscope du jour qui passait à la télévision ― Journée de chance pour les Vierges aujourd’hui. Une personne inattendue va vous déclarer sa flamme ― par, « Et comment elle compte s’y prendre si je ne quitte pas mon appart’ de toute la journée, banane ? Hein ? J’aimerais bien voir ça. »

Non, une vie normale dans la société m’était complètement impossible.

Arg.

Peut-être que je ferais mieux de mourir !

Peut-être que je ferais mieux de mourir. Non. Je ne mourrai pas, car je suis un soldat fort et compétent.

J’étais déterminé à rester en vie jusqu’au jour où je vaincrais la N.H.K., même en traînant mon corps sur le sol s’il le fallait.

Victoire ou défaite ; je ne savais toujours pas à quoi m’attendre. Quoi qu’il en soit, ce dont j’avais besoin était une bonne dose de courage ; et par conséquent, il me fallait utiliser avec parcimonie le peu qu’il me restait. Mais, pour le moment, je devais d’abord me préparer le petit déjeuner.

Après m’être lentement extirpé de mon lit, je retirai l’emballage et soulevai le couvercle de mes nouilles instantanées que je gardais pour les cas de forces majeures. Je versai de l’eau chaude dans la bouilloire que je rangeais au-dessus de mon réfrigérateur. Puis, j’attendis ― tout en écoutant les faibles notes d’une chanson d’animé qui me parvenaient de l’appartement 202, voisin du mien, j’attendis patiemment pendant trois minutes.

Non pas que c’était un détail d’une importance capitale ou quoi que ce soit, mais mon voisin, qui avait emménagé au printemps dernier, semblait adorer les animés. Même si ça m’était parfaitement égal, les cours auraient déjà dû reprendre. Était-ce raisonnable de ne pas être encore parti ? J’avais envie de lui dire, « C’est pas le moment d’écouter en boucle l’opening d’Ojamajo Doremi[1]. Tu vas être en retard ! » Bien sûr, je préférais m’abstenir de le faire. La vie de mon voisin ne me regardait pas, après tout.

Alors que ces pensées me traversaient l’esprit, les trois minutes qui s’étaient écoulées m’avaient parues être une poignée de secondes.

Mes nouilles étaient prêtes.

Et c’est alors que ça arriva.

Au moment même où j’étais sur le point d’enfoncer mes baguettes jetables dans mon pot de nouilles, la sonnerie de ma porte « ding dong, ding dong » me coupa net dans mon élan.

Qui cela pouvait bien être ?

Évidemment, je ne paniquais pas. L’inattendu visiteur qui me dérangeait pendant mon petit déjeuner était sûrement un agent de recouvrement, venu pour récupérer l’argent de ma facture d’électricité. Comme ce serait vraiment problématique de perdre ma seule et unique bouée de secours, je posai docilement mes baguettes et me dirigeai en direction de la porte d’entrée, toujours vêtu de mon pyjama.

En ouvrant d’un seul coup la porte, je dis rapidement :

― Oh, l’électricité ! L’électricité, c’est ça ? Je peux vous payer tout de suite. Hum, je vais vous payer tout de…

Ma voix s’arrêta net. Alerté par le sourire vissé sur le visage de ma visiteuse et par l’imperceptible aura qui émanait de tout son corps, je réalisai qu’il était impossible que cette bonne femme d’âge mûr puisse être l’agent de la compagnie d’électricité.

― Veuillez m’excuser de vous importuner alors que vous devez être occupé, dit ma visiteuse. Le visage de la femme était éclairé par le soleil matinal. Nous sommes en train de distribuer ces brochures, lança-t-elle tout en me tendant deux exemplaires.

Il était imprimé dessus : « Éveillez-vous ! Tour de Druaga[2]. »

Une fraîche brise de printemps souffla par la porte d’entrée. Dehors, la douce matinée d’avril était paisible et radieuse.

Dans la chambre 201 de la résidence Mita, la porte séparant l’intérieur de mon appartement de l’extérieur était désormais grande ouverte. Il n’y avait plus rien qui nous séparait, la bonne femme en mission religieuse et moi.

Et c’est alors que je l’aperçus. En diagonale à droite derrière la femme à l’insondable sourire évangélique, se tenait une autre femme.

Ils avaient l’intention d’utiliser deux personnes pour me convertir ? En faisant pencher le rapport de force, à deux contre un ? Quelle bande de lâches !

Puis, je pris conscience d’un autre fait important. Je venais de remarquer à quel point l’autre religieuse était jeune.

Pour une raison qui m’échappait, même en cette paisible matinée d’avril alors que le soleil brillait doucement, elle s’abritait sous un parasol d’un blanc pur. Bien que dans l’impossibilité de voir son visage, caché par le parasol, je pouvais néanmoins présumer qu’elle était jeune, et tout particulièrement comparé à l’autre bonne femme. En fait, cela crevait les yeux qu’elle était même plus jeune que moi.

Tenant son parasol, vêtue d’une simple robe à manches longues de couleur vive, elle dégageait une aura pure et sacrée. Tel un ange gardien protégeant son maître, elle se tenait silencieusement derrière l’autre vieille femme.

Sans que je ne m’en rende compte, des larmes me montèrent aux yeux. Une satanée secte profitait sans vergogne de cette jeune fille, qui ne devait pas avoir plus de dix-sept, dix-huit ans à vue de nez. Rien que d’y penser, je ne pouvais m’empêcher d’éprouver de la compassion à son égard. Nan, mais sérieusement, c’est quoi ce délire ?!

J’étais persuadé qu’elle était à un âge où elle pouvait s’amuser bien plus que ça. À un âge où elle ferait mieux d’enfiler de beaux vêtements, se balader dans Shibuya, ou même tenter l’expérience d’une impure relation hétérosexuelle, plutôt que de gâcher sa vie comme ça. Mais les religions avaient des règles strictes, du genre « Tu ne commettras point l’adultère. » Elle devait souffrir, la pauvre. Ce doit être difficile, vraiment difficile.

Je l’imaginais ignorant comment calmer les ardeurs de son corps chaque nuit. « Dieu nous regarde, alors nous n’avons pas le droit de faire ça. Mais… mais je… je ne peux chasser ces pensées impures. Ooh, pourquoi suis-je une fille aussi dévergondée ? Et alors même que Dieu me regarde… Je me confesse, ô Seigneur, vous qui êtes aux cieux ! »

Ce genre de choses, où règles et désirs sexuels s’affrontaient, devait constamment la tourmenter. À cause de ce livre érotique sur des nonnes que j’avais lu récemment et qui mentionnait ces problèmes, mon raisonnement devait être le bon.

Une idée me traversa brusquement l’esprit. Si tout ce j’avais conjecturé était vrai, alors d’une certaine façon, l’existence de la religion n’était peut-être pas une mauvaise chose au fond. Tout compte fait, ce ne serait même sûrement pas exagéré de la trouver merveilleuse.

Oh oui, c’était vraiment obscène. En y réfléchissant bien, je me disais que cette obscénité la rendait même extrêmement merveilleuse d’ailleurs.

Par exemple, l’image d’une jeune fille se faisant fesser par une vieille nonne pas commode trottait dans ma tête. Cette image fut accompagnée de scènes salaces de procès de sorcières qui s’ensuivraient après. Et bouquet final, une violente scène de torture avait lieu dans un sous-sol sombre et froid. L’inquisiteur dirait alors, « On va bien voir si tu es vraiment une sorcière », et il préparerait par la suite la punition du cheval en bois ! « Avec un fouet ?! » Shlack ! Shlack ! Shlack ! « Alors ? Toujours pas ?! » Shlack ! Shlack ! « Ahh ! Non, pitié ! Épargnez-moi ! Je vous en supplie, pardonnez-moi ! » Mais personne n’avait que faire de ses implorations, et cette orgie d’indignités sans nom continuait de plus belle sans que l’on sache où cela s’arrêterait !

Fantastique !

Magnifique !

Une standing ova-

― Hum…

Soudain, je me rendis compte que la bonne femme qui se tenait devant moi me dévisageait.

― Vous allez bien ? demanda-t-elle, inquiète.

Mes incontrôlables fantasmes sur la religieuse avaient détourné mon attention, sans parler de mes émotions. Depuis un petit moment déjà, n’importe quel péquenaud aurait remarqué que j’étais dans la lune et m’aurait trouvé bizarre.

Qu’est-ce que j’ai foutu ?

Je tentai désespérément d’adopter une attitude sérieuse.

Je me raclai la gorge :

― Ahem, ahem.

Du coup, tel un jeune homme tout ce qu’il y a de plus banal, et en faisant en sorte de ne pas tourner le regard dans la mauvaise direction, j’essayai d’apparaître le plus intelligent possible devant la bonne femme.

Évidemment, j’étais clairement sous le choc. Ça, je veux bien l’admettre.

Néanmoins, après avoir repris le contrôle de mes émotions, il n’y avait plus la moindre faille dans mon armure sur laquelle profiter. Après tout, ce n’était pas la peine d’être aussi nerveux. Il me suffisait de répondre, « Oui, je vais bien », tout en lui rendant ses brochures, et tout ça ne serait plus que de l’histoire ancienne.

Mais du fait du très long temps passé comme hikikomori, mon aptitude à communiquer avec les autres touchait pratiquement le fond, raison pour laquelle tout ça me rendait si nerveux.

Du calme. Du calme ! Allez, dis-le. Contente-toi de prononcer cette satanée phrase, « Oui, je vais bien. » Ouais. Je vais le dire dans une seconde. Oui, cette fois, je vais vraiment le dire.

Cela faisait probablement si longtemps que je n’avais pas adressé la parole à quelqu’un que ma voix devait sonner vraiment faux. Les mots sortant de ma bouche, tout du moins, allaient sûrement sonner faux. Il était même tout à fait probable que je risquais de bégayer sans le vouloir. Mais, dans le fond, qu’est-ce que ça pouvait bien faire ?

Après tout, ce n’était pas comme si j’allais revoir un jour cette femme ou cette fille. Ce qu’elles pensaient de moi ne devraient pas avoir d’importance. Elles me trouvaient bizarre ou inquiétant ? Et alors ? C’est pour cela qu’il fallait que je le dise. Il me fallait mettre un terme pur et simple à la conversation !

Allez, dis, « Oui, je vais bien ! »

Je vais dire, « Oui, je vais bien ! »

― Oui, je…

À cet instant précis, mes yeux se posèrent précisément sur les mots « Éveillez-vous ! » décorant la couverture de la brochure que je tenais dans ma main droite.

Sur la même couverture, était écrit en caractères gothiques noirs : « Le phénomène hikikomori s’attaque à notre jeunesse. Êtes-vous en sécurité ? »

En remarquant mon regard, le pieux sourire de la bonne femme s’illumina encore plus.

― C’est notre reportage spécial du mois. Nous avons enquêté sur le problème hikikomori d’un point de vue biblique. Cela vous intéresse-t-il ?

Il serait tout bonnement impossible de décrire avec des mots toute la terreur qui s’empara de moi à ce moment-là.

Pouvaient-elles lire en moi ? Était-ce possible que cette femme savait déjà que j’étais en fait moi-même un hikikomori ? Était-ce la raison pour laquelle elle aurait fait tout ce chemin pour me donner cette brochure ? Cette possibilité m’effrayait au plus haut point.

L’idée même que des gens que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam m’aient déjà identifié comme un bon à rien de hikikomori provoquait en moi une terrible peur, ainsi que des frissons et des tremblements ― tout ça culminant dans une confusion terriblement difficile à supporter. Malgré tout, il fallait que je me calme.

Il faut que je les dupe ― et vite fait bien fait.

― Un hikikomori ? Ha ha ha ! Comme si je pouvais vraiment être un hikikomori !

Suis-je complètement stupide ? Ces mots me rendaient encore plus suspect. Il fallait que je sois plus convaincant ― et vite. Je devais trouver le moyen de les duper, une excuse… n’importe quoi. Allez, me suppliai-je.

― Hé, co-comment je pourrais en être un ? Hein ? Enfin, je veux dire, jamais quelqu’un comme moi n’aurait pu passer près d’un an sans avoir parlé à qui que ce soit. Ou pu avoir une vie de hikikomori si extrême que j’aurais arrêté les cours sans me trouver de travail, sans espoir pour mon avenir, et sans rien du tout. Ou pu se retrouver dans un état de désespoir profond. Ou n’importe quoi du même genre, pas vrai ?

La bonne femme fit un pas en arrière. Naturellement, mes pensées continuèrent de galoper sans fin. Que quelqu’un m’arrête.

― C’est vrai, quoi ! Madame, vous êtes stupide, extrêmement stupide. Et de quel droit ? Qu’est-ce que vous entendez par, « Le phénomène hikikomori s’attaque à notre jeunesse. Êtes-vous en sécurité ? » Et puis, s’il suffisait de prier pour ne plus être un hikikomori, personne ne souffrirait comme ça, pas vrai ? Et qu’est-ce que vous savez de moi ? Moi-même je n’en sais rien, alors comment les autres pourraient savoir ?!

Et voilà. Maintenant, la messe était dite. La missionnaire était absolument terrifiée. Elle semblait prête à faire demi-tour et à appeler la police sur le champ. « Il y a un fou dans l’appartement juste là-bas ! Il est dangereux ! »

Oui, je suis dangereux. Vraiment dangereux. Je me surprends moi-même ! En fait, ma propre idiotie me laisse pantois, elle qui m’a fait réagir de façon horriblement exagérée face à une banale bonne femme qui distribuait des brochures. Je n’en peux plus.

Il est temps pour moi de mourir. Un type comme moi, qui s’est salement déshonoré devant une religieuse, ferait mieux de mourir au plus vite.

― Madame, ça suffit maintenant, alors dépêchez-vous de rentrer chez vous. Prenez la fille avec vous et allez-vous-en.

Oh, c’est sans espoir. Tout est fini, oui, tout est fini pour moi ! Ouais, je vais m’acheter un katana demain. Et avec, je me ferai seppuku. Pour éviter de revivre pareille honte, je vais plutôt exhiber mes entrailles et mourir en guerrier. Ouais, je vais faire ça… Je me demande où on peut acheter des katanas.

J’ai pensé demander, « Hé, madame, vous savez où, vous ? Non ? Évidemment que non. Pas grave. C’est pas quelque chose de fondamental. C’est pas grave, alors fichez-moi la paix. Ouais, ok, ok, je suis vraiment désolé. Je suis un hikikomori. Un hikikomori de niveau international même. Il n’y a sûrement aucun hikikomori dans le coin qui puisse prétendre être plus inutile que moi. J’ai pas de boulot. Je suis un minable. Je dirais même plus, une larve ! Mais j’ai aucune envie que vous m’aidiez. Je vais bien, alors allez-vous-en. Vous comprenez ? Écoutez, je vous rends vos brochures. Alors, je vous en supplie, allez-vous-en, et plus vite que ça ! »

― B-b-bon, eh bien, pardonnez-moi de vous avoir dérangé à cette heure de la journée.

Après avoir rapidement détourné le regard, la bonne femme se tourna brusquement et souffla à la fille derrière elle.

― Allons-nous-en, Misaki. Retournons à la salle de réunion, d’accord ?

Ouais, c’est ça, rentre chez toi. Et que je ne te revoie plus. Et toi aussi, Misaki, dépêche-toi de disparaître !

Hum ? Quoi, Misaki ? C’est quoi cette tête que tu me fais là ? La vieille a déjà mis les voiles, alors qu’est-ce que t’as à me dévisager comme ça ? Quoi, tu veux ma photo, c’est ça ? Hé, c’est quoi ce regard ? Qu’est-ce que tu regardes comme ça ? Qu’est-ce qui te fait rire ? Tu te moques de moi ou quoi ? Tu te paies ma tête, c’est ça…?!

Effectivement, il semblerait que j’avais été ridiculisé par une jeune religieuse que je ne connaissais même pas.

L’espace d’un instant, elle avait soulevé son parasol et m’avait regardé droit dans les yeux ; elle souriait à grandes dents. C’était un adorable sourire moqueur. Et moi, je voulais mourir.

Parce qu’une tarée de religieuse s’était foutue de moi ; parce qu’on m’avait regardé de très haut ; et par-dessus tout, parce que son sourire avait ce je-ne-sais-quoi d’inutilement mignon, pour toutes ces raisons diverses et variées…

Ça ne peut plus continuer. Je vais mourir, sérieusement.

Adieu.

Adieu, la bonne femme religieuse.

Adieu, Misaki, tenant son parasol.

Adieu, adieu à toutes et à tous.

Je vais me préparer pour mon voyage dans l’au-delà. Je vais fermer à clé la porte de mon appartement, fermer les rideaux, et préparer mon voyage.

Assis sur mon lit, je bloquai ma respiration. J’avais couvert entièrement ma bouche avec mes deux mains pour m’empêcher de respirer. Ça fait mal. Très mal. Mais bientôt, tout sera terminé. Je retenais ma respiration depuis une trentaine de secondes. C’est sûr, j’allais mourir d’un instant à l’autre maintenant.

Hélas, mon heure n’était pas encore arrivée. La raison était simple : l’air passait par mon nez.

Rien dans ce monde ne marche jamais comme on le veut. Que quelqu’un fasse quelque chose.

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