Bienvenue à la N.H.K. ! – Chapitre 3

Malgré tout ce qui c’était passé et le fait que j’étais à trente-six pieds sous terre après ma rencontre de la veille, j’étais revenu à la vie.

Pour la première fois depuis des mois, je m’étais aventuré dehors en pleine journée et m’étais dirigé vers le centre-ville, bruyant et bondé. C’était vraiment un acte héroïque, ça aurait mérité au minimum un tonnerre d’applaudissements de la Terre entière. Je cherchais à me remonter le moral.

Mais tout était vain.

Tout ce qui restait était sans espoir. Ça ne peut pas continuer comme ça !

En retournant dans mon appartement, je m’étais terré dans ma chambre et m’étais mis à boire pour oublier ma peine. Assis sous mon kotatsu, j’essayais de crier, « Un autre verre de saké, patron ! ». Ce n’était cependant rien de plus que des paroles en l’air, lancées à moi-même, et dans cette bien triste soirée, dans mon petit studio de trente mètres carrés, celles-ci résonnaient tristement.

Plusieurs bouteilles de bières trônaient déjà sur mon kotatsu. Avec mon voisin qui écoutait des musiques d’animé, et à fond la caisse pour couronner le tout, mon irritation allait crescendo. Du coup, je sombrais imprudemment dans l’alcool pour tenir le coup.

J’avais la tête qui tournait méchamment, et je commençais à me sentir très mal.

Juste encore un peu. Je vais tout oublier après cette gorgée.

Plus tôt, ce matin-là, après m’être remis de ma déprime de la veille, j’avais décidé une nouvelle fois de m’échapper de cette vie de hikikomori et le plus vite possible.

C’est à ce moment-là qu’une idée me frappa. Je vais me trouver un petit boulot aujourd’hui.

Pourquoi pas ? Si je ne pouvais pas me trouver un emploi stable, autant commencer par le commencement. Si je réussissais, j’allais passer de « hikikomori » à « freeter[1] ». Les deux termes évoquent une certaine inutilité aux yeux de la société, mais le deuxième était clairement moins péjoratif que le premier. Ainsi, je décidai de partir immédiatement à la chasse aux petits boulots.

Je me dirigeai vers la supérette du coin et m’achetai un journal de petites annonces. Sur le chemin du retour, je me mis à parcourir diligemment ce dernier.

Lequel ? Quel travail m’irait le mieux ?

J’écartai immédiatement toute idée de travail physique. Après tout, je n’avais pas envie de faire quelque chose de fatigant. Et puis, l’idée de travailler dans une supérette me repoussait également. Et de toute façon, qui serait assez fou pour engager un hikikomori pour ce genre de travail, étant donné qu’il demande beaucoup de communication avec les clients ?

Et c’est alors que… Oh !

« Manga café, 700 yens par heure. »

Pas d’erreur possible : ce travail était fait pour moi ! Il ne devrait pas y avoir trop de clients dans un manga café de petite ville après tout ― et si je m’ennuyais, je pouvais toujours lire des mangas pour passer le temps. Ça avait l’air d’être un boulot des plus simples. C’était parfait pour moi.

Avec cette idée en tête, je rédigeai un CV et quittai d’un air triomphant mon appartement.

Le manga café se trouvait en face de la gare, juste derrière un McDonald. Je me dirigeais lentement vers ma destination en traversant un quartier résidentiel sous un air frais d’avril. Et à mesure que je marchais dans la ville, en plein jour pour la première fois depuis des mois, je subis une fois de plus « leurs » interférences. Les agents d’interférence de la N.H.K. se moquaient cruellement de moi tandis que je me déplaçais lentement, les bras ballants, sur le bord du trottoir.

C’étaient de très violentes interférences.

― Hé, regardez ça. Il me dégoûte.

― C’est un hikikomori au chômage. La pire espèce qu’il soit.

― Tu devrais rentrer chez toi. La ville n’est pas un endroit pour les gens de ton espèce.

Les passantes, les lycéennes, les vieilles dames, toutes murmuraient ce genre de choses en croisant mon chemin. Mon visage devint livide.

Oh, je veux rentrer chez moi.

Je voulais tellement rentrer dans mon confortable studio, me réfugier dans mon lit douillet, fermer les yeux, et ne plus penser à rien. Mais je ne pouvais pas. Il ne fallait pas. Après tout, si je le faisais, ils se croiraient encore plus tout permis. Il faut que je tienne bon. C’est une bataille où je dois tout donner.

En réalité, je me doutais déjà que ça allait arriver. Je savais depuis le début qu’ils ne me ficheraient jamais la paix à partir du moment où j’aurais entamé ma tentative de retour à la société. C’est pour cette raison que la défaite ne m’était pas permise. En me forçant à réfréner l’anxiété qui me gagnait à chaque nouveau pas, je m’approchais rapidement de ma destination.

J’atteins finalement Pause-Café, l’intime petit manga café situé derrière la station de métro et qui allait bientôt devenir mon lieu de travail. J’étais fermement résolu à travailler ici tous les jours, dès le lendemain.

L’échappatoire à ma vie de hikikomori était à portée de main.

Je m’inquiétais tout de même des sueurs froides que m’avait causées cette petite escapade en ville en plein jour, il allait sûrement falloir que je m’y habitue. Si je pouvais devenir un freeter, mon excès de névrose allait bien finir par disparaître avec le temps.

Oui, il était enfin temps.

Il fallait que je sois fort et que je fasse mes premiers pas à l’intérieur. J’ouvris vigoureusement la porte et entrai dans la boutique. Je m’imaginais déjà en train de remettre mon CV à la fille à la caisse enregistreuse, en lui disant avec énergie, « Il paraît que vous recrutez ».

Alors que je m’apprêtais à parler, les mots restèrent fatalement coincés au fin fond de ma gorge.

Derrière le comptoir, où des cendriers, des pots, et des cafetières étaient rangés de façon très esthétique, une jeune employée était assise sur une chaise, en train de lire un manga. Ce visage et ce regard attentif dans ses yeux quand elle tournait les pages de son (shôjo) manga me donnaient cette furieuse impression de déjà l’avoir vue quelque part.

En fait, je venais juste de la rencontrer la veille.

Debout devant la caisse, les mots « petit boulot » pendus aux lèvres, mon corps se raidit. Elle leva le nez de son manga en sentant ma présence.

Nos regards se croisèrent.

C’était bien la jeune religieuse, Misaki.

Contrairement à la veille, elle portait un jean que n’importe quelle autre jeune mettrait. Elle n’avait pas d’aura particulièrement religieuse.

À l’instant où je me remémorai sa véritable identité, mon cœur se mit à battre à cent à l’heure. Un flot de pensées circulaient à une vitesse folle à travers mon cerveau.

Pourquoi une religieuse travaillerait dans un manga café ? N’était-ce pas contraire à ses préceptes religieux ? Non, non, ça ne me regarde pas ― mais surtout, est-ce qu’elle se souvient de moi ? Si c’était le cas, ça voulait dire que c’en était fini de moi. Il ne devait y avoir personne à mon lieu de travail qui connaisse mon secret. Jamais je n’aurais pu travailler avec quelqu’un qui savait. Si elle se souvient de moi, qu’est-ce que je vais faire ? Je dois déguerpir d’ici ! Même si c’est loin d’être logique ni même raisonnable, pour l’instant, je dois fuir !

Cependant, au moment où je m’apprêtais à battre en retraite, la religieuse m’interpella. Abandonnant son expression sévère, elle me fixait du regard, avec le même sourire de dérision qu’elle arborait la veille.

― Vous voulez travailler ici ? me demanda-t-elle, avec une petite voix.

Je pouvais clairement sentir la grosse différence entre la façon dont elle me questionnait et la façon dont elle s’adressait probablement aux autres clients. De toute évidence, la fille s’était rendu compte que j’étais le hikikomori barjo de la veille. De la sueur froide coulait le long de ma nuque. Je voulais m’enfuir. Je voulais quitter cet endroit le plus vite possible.

Malgré tout, je devais répondre à sa question et trouver le moyen de me tirer de cette mauvaise posture. Le plus simplement du monde, le plus naturellement possible, je devais dire quelque chose.

― Bo-Bo…

» Euh… tu aimes… les bolides ?

Mais qu’est-ce que je raconte à la fin ?

― Ouais, moi j’adore vraiment les bolides ― surtout les Ferrari. On a l’impression que rien ne peut nous arrêter.

Quelques clients assis dans le fond commencèrent à me regarder.

― J’adore le bruit du moteur qui ronronne ! Alors, qu’est-ce que t’en penses ? Ça te dirait de faire un tour avec moi un de ces jours ?

Je suis fichu !

― Enfin… En fait, j’ai même pas mon permis, alors… Ha ha ha ha ha ha ha…! Ok, à plus.

Le temps que je mis à quitter la boutique me parût être une éternité.

Sur le chemin du retour, je passai à la supérette m’acheter de la bière et du shoshu.

Je veux mourir. Que la foudre s’abatte sur moi là maintenant tout de suite.

Mais aucune chance que ça n’arrive. Il fait trop beau. Dans ce cas, je vais me contenter de boire comme un trou pour oublier. Oui, tout oublier.

L’alcool… Je vais me mettre une mine…

J’essayai de crier, « Un autre verre de saké, patron ! » Ce n’étaient cependant rien de plus que des paroles en l’air, lancées à moi-même, et dans cette bien triste soirée, dans mon petit studio de trente mètres carrés, celles-ci résonnaient tristement. J’avais envie de pleurer.

Tout était de sa faute. À cause d’elle, mon super plan « la grande évasion de ma vie de hikikomori » a été un magnifique fiasco sur toute la ligne. À ce moment-là, je souhaitais plus que tout posséder le pouvoir de jeter des mauvais sorts. Cette garce… Sale garce ! B-B-B-Bordel de merde ! Je les imaginais se moquer de moi. J’étais persuadé que j’étais devenu le dindon de la farce.

― Patron, aujourd’hui, un hikikomori complètement fou est venu ici.

― Ah bon, Misaki ?

― On aurait dit qu’il avait l’intention de travailler ici. Nan, mais sérieusement, c’est un hikikomori. Franchement, qu’il reste chez lui, et les vaches seront bien gardées.

― Tout à fait. Comme si un hikikomori sans emploi et dégoûtant qui a lâché la fac pourrait un jour s’intégrer à la société.

J’étais devenu la cible privilégiée de leurs sarcasmes. Arg, comment est-ce possible ? C’est dur à pardonner, ça. Non, je ne peux pas leur pardonner. Je dois prendre ma revanche… et le plus tôt sera le mieux ! Je jure de me venger…

Par contre, comme tout hikikomori qui se respecte, j’étais incapable de trouver le moindre moyen efficace de réaliser mes sombres desseins. Et donc, je décidai de momentanément laisser tomber et de penser à quelque chose d’autre, à quelque chose qui me rafraichirait les idées. Je voulais oublier toutes les crasses qui m’étaient arrivées et ne penser qu’à des choses positives ou amusantes.

En parlant de choses amusantes, il y avait toujours la N.H.K.

Ouais, si je me sentais mal ou triste, je n’avais qu’à repenser à ce complot que la N.H.K. avait fomenté dans le plus grand secret. En faisant ça, je me sentirais peut-être un peu mieux.

N.H.K., N.H.K….

― Je vois ! J’ai compris ! m’écriai-je. Cette fille est un agent secret de la N.H.K. ! continuai-je de vive voix.

Malgré mes précédentes déclarations, je ne me sentais pas mieux pour autant.

― Bordel.

J’avais fondu en larmes avant d’avoir fini ma bière et mon shoshu.

J’avais un terrible mal de crâne, et cette musique d’animé qui résonnait au travers du mur qui me séparait de mon voisin était loin d’arranger les choses.

Avant que je m’en rende compte, j’ai fini par être complètement saoul comme un Polonais. Mon esprit s’enfonçait, à fond les manettes, dans la spirale de la négativité. Une fois encore, l’avenir n’avait plus le moindre espoir que je pusse entrapercevoir. Je soupçonnais que, si ça continuait, j’allais me diriger petit à petit vers la mort ― tel un paria, solitaire, en gros, l’abruti fini.

― C’est ça. C’est la fin. La fin de la fin ! chantai-je.

Et inlassablement, la chanson d’animé résonnait dans l’appartement d’à côté. Dans les paroles, les mots « amour », « rêves », « romance » et « espoir » étaient répétés continuellement ― quelle ironie. Pour quelqu’un comme moi, qui avais perdu jusqu’à sa dernière étincelle d’optimisme, tout ça avait tout d’une vaste et mesquine blague. Ces mots provoquaient en moi rage et apitoiement sur mon misérable sort.

D’ailleurs, c’était la première fois que mon voisin mettait la musique aussi forte au beau milieu de la nuit. D’habitude, il en écoutait uniquement durant la journée, mais jamais à une heure aussi tardive.

C’est alors que ça me traversa l’esprit : Était-ce une nouvelle forme de harcèlements à mon égard ? Du harcèlement envers ma personne ! Envers quelqu’un de tellement pathétique et stupide qu’il en est incapable de devenir ne serait-ce qu’un simple freeter !

Si tel est le cas, je ne vais pas me laisser faire. J’essayai de frapper sur le mur. Mais il n’y eut aucun signe perceptible qu’il allait arrêter. Je frappai à nouveau le mur. Toujours pas de réaction.

Comment osez-vous vous moquer de moi ? Ils sont ― tous autant qu’ils sont ― en train de se moquer de moi. Bordel de merde. Mais vous verrez, je vais vous le faire regretter amèrement.

Je bus, et bus encore et encore, jusqu’à en abrutir le dernier de mes sens…

J’y vais, je vais vous montrer, moi ! Vous allez récolter ce que vous avez semé.

Après m’être levé avec peine de mon kotatsu ― je devais sans aucun doute donner l’impression que je pouvais à tout moment m’étaler sur le sol comme une larve ― j’ouvris ma porte tant bien que mal.

Je titubai comme je pus jusqu’à la porte 202 et martelai en continu la sonnerie. « Ding dong, ding dong, ding dong… »

Pas de réponse.

J’essayai de frapper à la porte.

Pas de réponse. Les seuls sons qui parvenaient à travers la porte étaient ces satanées musiques d’animé. Celle qui passait à ce moment-là était le thème de Fancy Lala : « Je m’appelle Fancy Lala… »

Dans ma colère noire, le sang me monta à la tête…

Je tournai la poignée. La porte n’était pas fermée, et je n’en avais, mais alors plus rien à faire de ce qui pouvait bien arriver.

― Hé ! m’écriai-je, en perdant complètement mon sang froid.

En ouvrant violemment la porte, je hurlai :

― C’est pas bientôt fini, tout ce boucan !

À cet instant précis, je l’aperçus. Un homme était assis à un bureau au fond de la pièce, juste en face de haut-parleurs qui se trouvaient contre le mur. En se rendant compte de l’arrivée d’un invité surprise, il fit pivoter lentement sa chaise de bureau, de façon à pouvoir me voir par-dessus son épaule.

Il était… en train de pleurer.

Les larmes coulaient silencieusement sur ses joues.

Par-dessus le marché, et plus incroyable encore, je le connaissais parfaitement bien. Bouche bée, je n’en croyais pas mes yeux.

En essuyant ses yeux, il me dévisagea, incrédule. En s’approchant, il scruta mon visage sous toutes ses coutures. Puis, finalement, après un bref silence, il bafouilla d’une voix tremblante :

― Sa-Satô ?

Il n’y avait pas la moindre erreur possible. C’était Yamazaki.

Après quatre ans, c’était des retrouvailles pour le moins incroyables et inattendues.

Au lycée, j’étais dans le club de littérature.

Mais bon, ça ne voulait pas dire que j’appréciais les romans ou quoi que ce soit. En fait, alors que c’était la période de recrutement de nouveaux membres, une fille une classe au-dessus de moi et incroyablement jolie m’avait « proposé » de rejoindre son club.

― Hé, toi là-bas, rejoins le club de littérature.

Sans réfléchir, j’avais accepté. C’avait été plus fort que moi. Elle faisait partie du genre de club squatté généralement par des rats de bibliothèque, et avait un an de plus que moi, mais pourtant la belle aurait tout aussi bien pu faire mannequin.

Et évidemment, après avoir rejoint le club pour une raison aussi débile, je m’étais retrouvé à jouer au solitaire à chaque réunion. Et pendant les temps libres en groupe, je jouais aux cartes dans la salle bondée avec des premières et des terminales. Mais qu’est-ce qu’on foutait franchement ? On aurait clairement pu passer notre temps à faire des choses bien plus intéressantes que ça.

Bah, tout ça n’a plus d’importance. Le passé, c’est le passé.

Enfin bref, c’était arrivé après les cours, en sortant du fameux club justement. Ma consœur de club et moi-même étions en train de traverser le hall du rez-de-chaussée qui faisait face à la cour centrale. Tout d’un coup, elle avait pointé du doigt un des coins de la cour en question.

― Regarde là-bas !

― Hé, ils sont en train de le racketter, non ?

Plusieurs garçons entouraient un garçon, vraisemblablement collégiens, étant donné leurs uniformes. Ils étaient en train de le frapper à l’estomac.

Un petit sourire était apparu sur le visage du garçon qui se faisait frapper. Ses agresseurs souriaient, eux aussi, mais ce n’était pas le même genre de sourire, si vous voyez ce que je veux dire. C’était le genre de scène qu’on voit souvent dans la vie de tous les jours.

― C’est horrible.

La jolie fille avait rompu le silence. Avec altruisme, elle avait affiché un visage qui montrait qu’elle avait vraiment mal pour lui ― à tel point qu’une idée saugrenue m’était venue à l’esprit : j’allais me la jouer beau gosse devant elle.

― Et si j’allais lui filer un coup de main ?

― Tu ferais ça ?

J’avais acquiescé. Je m’étais dit que ce n’était pas quelques collégiens pré-pubères qui allaient me poser problème. Bien sûr, ce fut une immense erreur de jugement de ma part.

Tout allait bien jusqu’à ce que je crie l’habituel refrain « Racketter, c’est mal ! » tout en me ruant vers eux. Non seulement je m’étais fait tabasser, mais en plus, notre joyeux groupe de racketteurs s’était aussi fait la malle. La fille m’avait regardé avec dégoût, et la victime avait continué à se faire racketter pendant une année entière, alors ma superbe intervention avait été aussi utile qu’un vélo à un cul-de-jatte.

Néanmoins, Yamazaki, le garçon qui se faisait racketter, semblait avoir du respect pour moi ― même si j’ignorais comment il en était arrivé là. Il avait même rejoint le club de littérature dès qu’il était entré au lycée.

À ce moment-là, j’étais déjà en terminale. Et comme la fille avait déjà eu son bac, je n’avais pas la moindre envie de faire quoi que ce soit. Ainsi, je l’avais nommé président histoire de pouvoir me concentrer sur mes examens d’entrée à l’université. Puis, le plus simplement du monde, j’avais eu mon bac.

Après lui avoir parlé deux-trois fois lors de la cérémonie de remise des diplômes, je n’avais plus entendu parler de Yamazaki depuis lors ― du moins, pas jusqu’à cet instant fatidique.

Au milieu de son trente mètres carrés, Yamazaki était exagérément de bonne humeur. Il n’avait pas changé du tout depuis la dernière fois que je l’avais vu. Il était toujours mince, les cheveux aussi fins que ceux d’un Russe. Au début, il m’avait paru être devenu un peu plus viril ; mais ce n’était pas le cas à bien y regarder. Il semblait être un jeune homme faible, peu enclin aux bagarres.

― Hein ? C’est vraiment toi ?

Malgré ses yeux enflés et rouges, témoins de récents sanglots, il souriait maintenant à grandes dents. La chanson d’animé s’arrêta.

Figé à l’entrée du studio, je lui demandai en hésitant :

― Qu’est-ce que tu fais ici ?

― Je te retourne la question, Satô.

― Je…

J’ai commencé par lui dire que je venais juste d’emménager dans cet immeuble parce qu’il se trouvait près de mon université ; mais inconsciemment, j’hésitais. Je ne voulais pas que Yamazaki connaisse ma véritable position : hikikomori au chômage.

Sans remarquer mes déboires, Yamazaki m’expliqua de lui-même sa propre situation.

― Cet été, je suis entré dans une école spécialisée. Pendant mes recherches d’appartement pas trop cher et pas trop loin, j’ai craqué pour celui-ci.

Il semblait indiquer que c’était donc un parfait hasard.

― Enfin bref, vas-y, entre. Ma chambre est un peu en pagaille par contre.

Je n’arrivais toujours pas à me remettre de cette incroyable coïncidence, mais Yamazaki m’incitait chaleureusement à entrer. Docilement, je retirai mes chaussures et entrai dans la pièce.

Bien sûr, la disposition de son appartement n’était pas bien différente du mien.

Mais… C’était quoi ça ? Je restai figé sur place.

Il y avait une étrange ambiance dans le studio de Yamazaki, une subtile impression que je n’avais jamais ressentie auparavant. Les murs étaient recouverts de posters accrochés n’importe comment, sur le sol trônaient deux gigantesques tours d’ordinateur, une montagne de mangas qui atteignait presque le plafond, ainsi que tout un tas de meubles et autres décorations. Le tout assemblé créait une ambiance particulière, très troublante.

― Vas-y, assieds-toi. La voix de Yamazaki me fit redescendre sur Terre.

Tout en suivant ses directives, je m’engouffrai fébrilement dans son appartement.

Tout à coup, quelque chose se brisa bruyamment sous mes pieds. Je fis nerveusement un bond en arrière.

― Oh, c’est juste une boîte de CD, dit Yamazaki. T’en fais pas pour ça.

Mangas, romans, cassettes vidéo, DVD, bouteilles en plastique, boîtes de mouchoirs vides, et autres déchets recouvraient littéralement le sol.

― Ma chambre n’est pas très bien rangée.

C’était le moins qu’on puisse dire. Je n’avais jamais vu une chambre aussi bordélique de toute ma vie.

― N’empêche que ça me fait très plaisir. Je n’aurais jamais cru que tu habitais à côté de chez moi, Satô.

Assis sur un coin de son lit, Yamazaki parlait en regardant au loin, sans prêter attention au fait que j’écrasais quelque chose de différent à chacun de mes pas.

Finalement, je parvins à atteindre le bureau où se trouvait l’ordinateur et je m’assis sur la chaise pivotante.

J’avais dessoûlé. Complètement.

Ne sachant pas quoi dire, je regardai son écran dix-sept pouces. Un fond d’écran issu d’un animé que je ne reconnaissais pas était affiché dessus.

― C’est bizarre qu’on ne se soit jamais rencontré avant, alors que ça va faire deux semaines que j’ai emménagé.

Je l’écoutais à moitié tout en examinant une figurine posée au-dessus de l’écran. C’était une fille de primaire qui portait un sac à dos rouge sur le dos.

Pendant ce temps, Yamazaki continua son discours rasoir.

― C’est sûrement ce qu’on appelle le désintéressement pour ses voisins.

Un poster accroché sur le mur montrait une fille nue qui devait sûrement être en primaire, dessinée inévitablement dans un style manga. Je me tournai à nouveau vers le bureau.

― Qu’est-ce qui ne va pas, Satô ? Tu es bien calme. Oh, j’imagine que ma musique était bien trop forte, hein ? Je ferai attention la prochaine fois.

Au-dessus du bureau, il y avait une montagne de boîtes rectangulaires qui semblaient être des jeux vidéo. Il y avait dessus des étiquettes toutes plus intimidantes les unes que les autres ― du genre « torture », « mouillé », « maltraitance », « lubrique », « bondage », « collège », « séquestration », « viol », « sauvage », « amour pur », « entraînement », « aventure » ― des choses qu’on a rarement l’habitude de voir. Et bien entendu, au-dessus de la pile, il y avait le poster d’une petite fille nue. Un autocollant au-dessus prévenait tout de même : « Interdit aux moins de 18 ans. »

Une fois encore, je me hâtai de regarder ailleurs, cette fois en direction de la montagne de mangas qui se trouvait près du mur.

Yamazaki continua son monologue.

― Enfin, ça me fait vraiment plaisir, Satô. Je n’aurais jamais cru pouvoir te revoir un jour, et j’ai beaucoup de respect pour toi. Tu le savais ? Tu le savais, hein ?

J’attrapai un des mangas et commençai à le feuilleter. Évidemment, je tombai là encore sur une fille nue, qui ne pouvait qu’être en primaire, avec une marque jaune « Manga pour adultes ».

― Tu as déjà entendu parler de mon école ? Je suis sûr que tu as déjà vu la pub à la télé…

Je reposai le manga sur le tas. Tout en épongeant la sueur sur mon front, je lui demandai :

― Dans quelle école tu vas ?

À ma question, Yamazaki bomba le torse et me répondit.

Sans le vouloir, je levai les yeux au ciel.

C’était il y a plusieurs années de cela. Nous rêvions. C’était la conséquence d’une terne vie lycéenne dans un bâtiment insalubre, des belles jeunes filles et de beaux jeunes hommes en train de s’esclaffer malgré la morosité ambiante. Moi, et les autres, rêvions. Au beau milieu de cette atmosphère surréaliste, nous rêvions d’un avenir radieux.

Il y avait ces jours où nous étions tout le temps dans le local du club après les cours, à tuer le temps avec nos aînés. On fumait nerveusement des cigarettes derrière un vieux bâtiment préfabriqué miteux qui donnait l’impression qu’un séisme le ferait tomber comme un château de cartes. On n’avait pas de petits boulots, on ne se donnait pas à fond pour nos clubs, on avait de mauvaises notes, et on n’avait pas le moindre soupçon de motivation. Même si j’étais un lycéen qui fonçait droit dans le vide sidéral, j’étais toujours souriant.

Un jour, il s’était passé quelque chose : dans notre local de club, où déchets et autres débris jonchaient le sol, ma jolie aînée et moi-même étions en train de glander.

― Satô, qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? me demanda-t-elle.

― D’abord, j’irai à la fac… Je sais pas pour faire quoi exactement, mais je devrais pouvoir me trouver quelque chose quand j’y serai.

― Hum…

Elle avait détourné le regard. Soudain, elle avait murmuré :

― Tu te souviens de la fois où tu as voulu sauver ce gamin ? C’était vraiment débile, mais tu avais plutôt la classe. Tout ira bien pour toi, Satô. J’en suis sûre.

Je m’étais senti gêné.

Le temps avait passé. Elle avait eu son bac. Plus tard, dans ce même local, Yamazaki et moi étions assis à l’intérieur. Je fixais mon livre de math. Yamazaki avait alors dit :

― Satô, tu vas passer ton bac cette année.

― C’est vrai, alors à partir de maintenant, ce sera toi le président. Bon courage.

― Ça va être triste. Tout le monde vieillit.

― T’es jeune, alors arrête de dire ça. Tu veux une clope ?

J’avais pris une cigarette de ma poche et l’avait offerte à Yamazaki, qui s’en était saisie.

Prudemment, il l’avait allumée. S’ensuivit alors une magnifique quinte de toux de sa part. Les yeux en larmes, il m’avait dit :

― J’espère que tout ira bien.

― Quoi donc ?

― Tout. J’espère pouvoir continuer à avoir ce genre de joyeux train-train quotidien. Tu devrais travailler dur, toi aussi, Satô, et moi aussi. Je partirai la tête haute, et d’une façon ou d’une autre, tout ira bien.

Yamazaki était plein d’espoir et d’inquiétude. Dans notre local miteux, inondé par la lumière du soleil couchant, nous rigolions tout en rêvant.

Puis, j’étais entré à l’université ― que j’avais abandonnée en cours de route. Angoissé par ma vie dépourvue d’avenir, terrifié par mes bêtes inquiétudes, incapable d’aller de l’avant et sans but, je continuais malgré tout de vivre ma ridiculement pathétique vie. J’étais assailli de toutes parts par d’invisibles tourments.

Ainsi, je m’étais cloîtré chez moi, et m’étais mis à dormir. J’avais dormi jusqu’à ce que le sommeil me fatigue. Le printemps s’écoula, l’été se termina, l’automne vint, et enfin, l’hiver arriva. Puis, ce fut à nouveau le tour du printemps.

Ma progression en direction de l’avenir avait tourné court, et je ne savais plus quoi faire. La brise fraîche de la nuit était agréable, et je continuais à dormir.

Et alors, un jour, on s’est revus. Yamazaki et moi nous sommes revus. C’était un garçon faible qui se faisait martyriser, mais ça restait quelqu’un de bien. Pendant tout ce temps, on respirait l’air de la même ville.

Aucun de nous deux ne pouvait voir quoi que ce soit de concret dans l’avenir, mais pourtant, on avait toujours les yeux tournés vers l’avant.

Même maintenant, je m’en souvenais comme si c’était hier ― tous les deux dans le local du club qui me manquait tant, le soleil couchant inondant la salle à travers les étroites fenêtres pendant nos candides discussions.

― Qu’est-ce qu’on va devenir ?

― Ce qui doit arriver arrivera.

― C’est vrai.

Ces doux et agréables moments après les cours.

On était jeunes et cons. On était inutiles et irrécupérables, et jamais on n’aurait pu se projeter quatre ans dans l’avenir.

En revoyant Yamazaki pour la première fois depuis des années, je lui demandai :

― Dans quelle école tu vas ?

Yamazaki bomba fièrement le torse à ma question et répondit :

― L’Institut Yoyogi Animation[1].

La vie était si incompréhensible…

― Et toi, qu’est-ce que tu fais maintenant ?, me demanda-t-il.

― J’ai lâché les cours.

Yamazaki détourna le regard, et un silence inconfortable s’installa.

Finalement, d’une voix anormalement enjouée, je lui dis :

― Au fait, pourquoi tu pleurais ?

― Je vais plus en cours ces derniers temps. Je suis pas vraiment intégré à la classe, j’ai pas d’amis, et je viens tout juste de commencer à vivre seul. Dans le désespoir, je me suis mis à écouter mes CD en mettant le volume à fond la caisse…

― Alors comme ça, tu t’enfermes chez toi toute la journée ces derniers temps ?

― C-C’est ça.

Je me levai d’un coup.

― Attends une petite minute, dis-je avant d’aller dans ma propre chambre.

Je revins dans celle de Yamazaki, les bras chargés de canettes de bières.

― Buvons !

― Quoi ?

― T’en fais pas. Allez, bois.

Je lui tendis une canette.

― Tout ira bien. Le jour où tu pourras échapper à ta condition de hikikomori viendra, j’en mettrais ma main à couper.

En vérité, je proférais tout haut mes propres désirs.

― T’inquiète, Yamazaki. Je suis un pro quand il est question de hikikomorisme. Tant que je serai avec toi, les choses ne pourront pas être pires !

Sur ces mots, on se mit à boire. On a remis les chansons d’animés et on s’est soûlés jusqu’à en perdre connaissance. Notre petite fête continua jusque tard dans la nuit. Une fois le CD d’animé terminé, on commença à chanter nos propres chansons. Comme on était tous les deux complètements ivres, on a peut-être eu l’impression que c’était de super chansons sur le coup.

Même si ce n’était qu’un rêve, ce n’était pas grave. Je chantais de tout mon cœur.

La chanson de l’hikikomori

Paroles et musique par Tatsuhiro Satô

Le glacial studio de trente mètres carrés-

Oh, cet appartement :

Même si je veux partir, mon échappatoire est encore loin.

Je m’étends sur le lit, encore éveillé,

Et dors seize heures par jour.

À l’ombre du kotatsu,

Un cafard se cache.

Quand je mange, je ne le fais qu’une fois par jour.

Et je perds du poids chaque jour qui passe.

Des fois, je me rends à la supérette,

Le regard des autres me terrifie par contre.

Des sueurs froides parcourent même mon dos,

Me rappelant à quel point il est difficile de quitter mon studio.

N.H.K., ça ressemble à un rêve-

Il y a un vide quand on le cherche et qu’on ne le trouve pas.

Aujourd’hui, quand le soleil se couche, je m’avance lentement

Vers mon lit humide pour m’y coucher.

Mon cerveau fatigué et lourd-

Oh, ça ne peut pas continuer. Non, ça ne peut pas continuer !

Comme j’avais utilisé des mangas pornographiques comme oreiller quand je me suis endormi par terre, je me réveillai avec un terrible mal de crâne. Yamazaki s’était quant à lui assoupi sur son bureau.

Je le secouai légèrement par les épaules.

― Tu vas pas en cours ?

― Je sèche aujourd’hui.

Sur ces mots, Yamazaki referma les yeux.

En retournant dans ma chambre, je m’étalai sur mon lit. J’avalai un cachet d’aspirine et retournai dormir.

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