Bienvenue à la N.H.K. ! – Chapitre 4

J’étais au bord du gouffre. Je ne pouvais apercevoir ne serait-ce l’once d’une lueur d’espoir. Il n’y avait plus rien à faire, c’était sans espoir. Et à cause de mes délires d’illuminé sur la N.H.K. qui serait une organisation démoniaque contrôlant le monde, j’avais même perdu mon dernier moyen de distraction.

C’était pour moi une source d’angoisse sans fin ― le genre de chose qui me donnait envie d’imiter Vincent Gallo dans Buffalo 66. En entrant dans ma salle de bain, je me pris la tête entre les mains et me mis à gémir.

― Ça ne peut plus durer.

Il faut que j’en finisse avec la vie.

Cependant, aujourd’hui n’était pas un jour comme les autres. Quelque chose d’inattendu s’était produit peu auparavant.

Après m’être réveillé à une heure de l’après-midi, je découvris un étrange morceau de papier dans ma boîte aux lettres. Je m’en saisis et me mis à l’examiner sous toutes les coutures.

C’était le CV que j’avais écrit quelques jours plus tôt pour le petit boulot au manga café. Je l’avais fait tout spécialement pour cette annonce, un souvenir que je voulais effacer à tout jamais de ma mémoire.

Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il fiche dans ma boîte aux lettres ?

Je me ruai vers l’appartement voisin de Yamazaki.

Yamazaki séchait une fois de plus les cours. Assis devant son ordinateur, il jouait à une sorte de jeu.

― Est-ce qu’une religieuse est passée aujourd’hui ? demandai-je.

― Hum… elles sont passés y’a deux heures environ. Et elles m’ont filé une de leurs brochures. Franchement, leur traduction littérale m’a trop fait marrer. Pourquoi tu demandes ça ? Elles sont pas passées te voir, Satô ?

C’est alors que l’effroyable vérité derrière les déclarations de Yamazaki me sauta à la figure. Apparemment, j’avais oublié mon CV au manga café. Je ne pouvais pas me souvenir s’il était tombé de ma poche ou si je l’avais mécaniquement donné à Misaki. Et à cause de l’énorme traumatisme qui s’ensuivit, ma mémoire de cet instant de ma vie était loin d’être claire.

Seule une chose était sûre : lors d’une de ses tournées religieuses, Misaki avait fait un petit détour pour me ramener mon CV. Autrement dit, ma maladroite tentative de masquer le fait pourtant évident que j’étais venu postuler pour un petit boulot s’était avérée être un échec sur tout la ligne. En réalisant cela, c’est comme si plus rien n’avait d’importance. Quand les hommes sont confrontés à une situation extrêmement embarrassante, il semblerait qu’ils perdent toute émotion.

― Peu importe, murmurai-je, tout en me dirigeant vers la poubelle pour jeter le papier.

À ce moment-là, le verso de mon CV attira mon attention. Un message était écrit au stylo-bille noir : « Tu as été choisi pour participer à mon projet. Rendez-vous au parc du quartier Mita à neuf heures ce soir. »

Hein ? J’étais complètement abasourdi, accroupi devant ma poubelle.

Après m’être remis de mes émotions, je me rendis compte de l’énormité de la situation. Je venais de recevoir une lettre d’une fille que j’avais rencontrée à peine deux fois. Franchement, c’était tellement incroyable de chez incroyable que je n’avais pas la moindre idée de ce qui pouvait bien se passer. Du coup, je décidai de jouer le jeu.

Le parc n’était qu’à deux minutes à pied de chez moi. La nuit était déjà tombée. Les arbres sur le bord de la route poussaient à intervalles réguliers. Il y avait une vieille cage à poules, un banc à la peinture effritée, et d’imposants lampadaires devant les balançoires, illuminant tout d’une faible lueur bleuâtre. J’aimais bien ce parc.

Durant mes missions de ravitaillement, nocturnes et hebdomadaires, jusqu’à la supérette la plus proche, je faisais toujours en sorte de m’arrêter ici. Désert, l’endroit était à moi seul.

Mais ce soir, le parc n’allait pas être mon espace personnel. Quelqu’un d’autre était là.

Je ne l’appelai pas. En fait, j’avais l’estomac noué.

Qu’est-ce que tu essayes de faire ? À quoi est-ce que tu peux bien penser ? Et t’es qui au juste ? Ces questions me taraudaient à mesure que ma colère montait, mais j’avais malgré tout l’esprit clair. J’étais même calme, mes pensées se succédaient les unes après les autres de façon sereine, tout dérapage me semblait alors impossible.

Peut-être était-ce le symbole de ma résignation. Peut-être avais-je enfin fini par admettre la gravité de ma situation. Il était parfaitement possible que j’avais fini par me convaincre que j’étais un hikikomori, un être sans avenir, quelqu’un qui ferait mieux de mourir. Oui, il n’y avait pas d’autre explication.

Dernièrement, je vivais dans le passé. Tous les soirs, je rêvais de mon enfance : ma ville natale qui me manquait, les amis, la famille, les choses que je détestais auparavant, celles qui m’ont rendu heureux, et d’autres souvenirs en vrac ― des bribes de tout ça. Mes songes nocturnes entremêlaient douceur et mélancolie.

Oui, mon avenir avait cessé d’être un problème. C’était déjà écrit, et c’est précisément pour cette raison que je devais vivre dans le passé ― dans mes merveilleux et douillets souvenirs. C’était évidemment une forme extrême de fuite de la réalité, mais c’était bien le cadet de mes soucis à présent.

Oui, exactement. Je suis un hikikomori, un être inutile et dépourvu de volonté. Ça vous pose un problème ? Fichez-moi la paix, et je me dépêcherai de disparaître. Je vais bien ! Tout est fini !

― Non, non, et non…

Je m’assis sur le banc, en me tenant la tête entre les mains.

― « Non », quoi ? demanda la fille.

Elle se balançait sur une des balançoires près du banc. Ses cheveux presque à hauteur des épaules virevoltaient légèrement dans le vent. Ce soir-là aussi, elle était habillée comme n’importe quelle ado ― pas d’ombrelle, pas de prospectus, et ni même d’aura religieuse perceptible.

Pour autant, je m’interdisais de baisser la garde. Plus que tout chez elle, l’étrangeté de la situation montrait clairement à quel point cette fille n’était pas nette. Il fallait que je reste zen, tout en restant prudent.

Pour l’instant, j’avais décidé de la considérer comme un ASIMO, le robot bipède développé par Honda. En faisant ça, ça me permettrait de garder la tête hors de l’eau. Pourquoi pas ? Après tout, l’ère de la robotique arrive à grands pas. Mais j’ai beau regarder, elle a l’air tout ce qu’il y a de plus humain.

Se balançant d’avant en arrière sur la balançoire, le robot me demanda :

― Pourquoi est-ce que tu t’es enfui l’autre jour ? On manque de bras en ce moment et de l’aide ne serait vraiment pas de refus. On t’aurait embauché le jour même.

Waouh ! La sortie vocale était parfaite, elle aussi. Les articulations étaient sans accroc, les jambes s’étendant avec flexibilité sous sa jupe. Les savants japonais en robotique sont vraiment les meilleurs du monde, pas vrai ?

― Vu que tu es un hikikomori, tu as eu peur de travailler dans le monde extérieur et tu t’es rétracté au dernier moment ?

Elle n’y allait pas par quatre chemins ― même si, au final, c’étaient juste les mots d’un robot. Et qui serait affecté par les paroles d’une machine ?

Le robot continua à déblatérer des choses encore plus mystérieuses.

― Ne t’en fais pas. Je sais comment faire pour ne plus être un hikikomori.

― Mais qu’est-ce que tu racontes ? ai-je fini par répondre.

― Satô, c’est bien ça ? Eh bien, tu es un hikikomori, non ?

Au lieu de commencer par répondre à sa question, je pointai du doigt le panneau à l’entrée du parc. Il était écrit, « Attention aux pervers ! De jeunes filles se font continuellement attaquer », à la peinture rouge corrosif.

Je lui dis :

― Tu es sûre que c’est raisonnable de donner rendez-vous à une personne louche comme moi ici à une heure aussi tardive ? Je pourrais être dangereux.

― Pas de problème. J’habite tout près d’ici, alors je sais toutes sortes de choses. Par exemple, tu rêvasses toujours dans ce parc les dimanches soirs, pas vrai ? Je t’ai vu de ma fenêtre.

Maintenant que c’était allé aussi loin, la situation commençait à m’inquiéter sérieusement. Je n’arrivais pas à déterminer ce qu’elle voulait. Ses véritables intentions demeuraient un mystère, et rien ne tournait rond. Était-ce là une nouvelle façon de recruter des fidèles ?

― Non, pas du tout. C’est juste que je donne un coup de main à tata Kazuko.

― Hein ?

― Comme je lui cause toujours des problèmes, je me suis dit que c’était la moindre des choses.

Je ne comprenais rien à ce qu’elle racontait, mais elle continuait notre conversation un tantinet embarrassante tandis qu’on regardait tous les deux les lampadaires.

― Enfin bref, peu importe. Satô, tu ne veux pas savoir comment sortir de ta condition de hikikomori ?

― M’appelle pas Satô. Je suis plus vieux que toi.

― Tu connais mon âge ?

― Bah, t’as l’air d’avoir dix-sept, peut-être dix-huit à tout casser.

― Bingo !

Avec l’élan de la balançoire, elle sauta doucement vers l’avant. Ce déploiement d’énergie semblait intentionnel. Mais c’était peut-être mon imagination. Après avoir atterri, elle s’approcha du banc où j’étais assis et me regarda droit dans les yeux. En se baissant tout en posant ses mains sur ses genoux, elle me dit :

― Tu veux savoir comment t’en sortir, pas vrai ? Je vais t’apprendre.

Une fois encore, le même sourire inutilement mignon que j’avais vu la dernière fois arborait son visage. Je ne pouvais désormais plus la considérer comme un successeur d’ASIMO. En détournant la tête, je murmurai :

― Je suis pas un hikikomori.

― Menteur. Comment tu peux dire ça alors que tu t’es complètement trahi quand tata a essayé de te parler l’autre jour ? Et alors même que tu t’es enfui la queue entre les jambes en réalisant qui j’étais au manga café ? Les gens normaux ne font pas ce genre de choses.

― Hé ! m’écriai-je.

― Tu as peur, pas vrai ? Des autres je veux dire.

Au moment où je levai la tête, nos regards se croisèrent. Elle avait de grands yeux, avec de larges pupilles. Je continuais à fixer ses yeux sans savoir quoi répondre.

Puis, sans rien dire, je détournai de nouveau le regard.

Soudain, je réalisai que depuis quelque temps, le vent avait commencé à souffler plus fort. Au-dessus de nos têtes, les branches des arbres s’agitaient bruyamment. C’était une froide nuit.

Je décidai alors de rentrer chez moi. En me levant, je lui tournai le dos. Derrière moi, elle essaya de m’arrêter.

― Attends ! cria-t-elle, Tu le regretteras.

― Qu’est-ce que tu racontes ? Et d’abord, t’es qui au juste ?

― Je suis une gentille fille qui aide ces bons à rien de hikikomoris.

― Et c’est quoi ce « projet » dont tu parlais dans ta lettre ?

― En l’état actuel des choses, les détails du projet sont encore top secrets. Mais ne t’en fais pas, je n’ai aucune mauvaise intention.

Je commençai à me sentir mal, je décidai donc de me trouver une excuse crédible pour me sortir de là.

― Je ne suis pas un hikikomori comme les autres, je te signale. C’est vrai que je me cloître chez moi, mais c’est pour mon travail. J’ai pas le choix.

― C’est quoi ton travail ?

― S-SOHO…

― C’est quoi ça…?

― C’est l’abréviation de « small office/home office ». Je travaille chez moi… ou plutôt, je vis à mon bureau. Je ne suis pas un mauvais payeur. Je ne suis pas quelqu’un de très sociable, c’est clair, mais ça fait partie de mon boulot, alors j’y peux rien, moi ! Si j’ai essayé de me trouver un petit boulot, c’était juste dû à une petite erreur de calcul de ma part sur le moment…

― Hein ? Ah bon ? Quel genre de travail tu fais ?

― N-Ne sois pas surprise par ce que tu vas entendre, mais… Je suis un créateur !

Eh oui, pensai-je, émerveille-toi devant l’intitulé de mon poste !

― Parce que je suis quelqu’un de créatif, on peut avoir l’impression que je suis un peu psychologiquement dérangé, mais ça ne fait que prouver mon incroyable talent ! Non, je ne suis ni un bon à rien ni un chômeur !

Misaki sourit et demanda nonchalamment :

― Qu’est-ce que tu crées ?

― C’est… tu sais, ce qu’on appelle, le dernier cri, le nec plus ultra des technologies d’information. C’est difficile à expliquer en un mot…

― Dans ce cas, préviens-moi quand tu auras fini ce sur quoi tu travailles en ce moment, d’accord ?

― N-Non, ça va pas être possible. Cela relève du secret professionnel. Sans parler des sommes colossales qu’on a investi dans ce projet et tout… Non, je peux pas te montrer ça comme ça…

Alors que je commençais à avoir des envies de suicides à cause des profondes bêtises qui venaient de sortir de ma bouche, Misaki se retourna.

― C’est vraiment du gâchis. Je t’ai offert la possibilité de t’en sortir, après tout.

Elle avait vraiment l’air de penser que j’avais tort de décliner son offre. Dans un petit murmure, elle dit :

― Dire que tu rates la chance de ta vie…

Seule sa silhouette était faiblement identifiable sous le contre-jour offert par les lampadaires.

J’étais un peu… non, assez énervé.

Mes mauvaises habitudes m’incitaient à insister.

― On dirait que tu doutes de ma bonne foi ; je suis vraiment un créateur de génie, pourtant. Une jeune fille comme toi n’est sûrement pas au courant, mais je suis assez connu dans le milieu. Ouais, la prochaine fois qu’on se verra, je te raconterai tout. Au sujet de mon travail. T’en reviendras pas ! Et tu me respecteras !

Pourquoi ai-je dit, « la prochaine fois qu’on se verra » ? Qu’est-ce que je voulais dire par « mon travail » ? Pourquoi est-ce que je racontais toujours ces bobards, tous aussi peu crédibles les uns que les autres ? J’aurais pu être honnête et dire « Je suis un hikikomori sans travail ! » Pourquoi est-ce que je me complaisais dans cette étrange fierté pour ces histoires sans queue ni tête ?

Et puis zut. Peu importe. Je ferais mieux de m’enfuir. Je ferais mieux de m’enfuir d’ici et vite avant que je ne creuse encore un peu plus ma tombe.

― B-Bon, à plus !

Fébrilement, je me dirigeai vers la sortie du parc. Derrière moi, elle avait peut-être marmonné quelque chose, mais je n’ai pas pu discerner les mots.

De retour à mon immeuble, j’interrogeai mon voisin.

― Yamazaki, comment on fait pour devenir créateur ?

― Hein ? Quelle mouche t’a piqué ?

― Il faut que je devienne un créateur, et tout de suite. T’es étudiant à l’Institut Yoyogi Animation, pas vrai ? Tu dois t’y connaître là-dedans, non ?

― Non. Enfin, si. T’es sérieux là ?

― Bien sûr que oui. On ne peut plus sérieux. N’importe quoi fera l’affaire. Dis-moi juste comment devenir un créateur au plus vite ! Je t’en supplie !

― Je raccroche. Entre.

Le choc de la situation avait été suffisamment fort pour me forcer à appeler mon voisin. C’était le premier appel téléphonique que je faisais depuis des mois.

« La prochaine fois qu’on se verra, je te dirai tout sur mon travail. » Tout juste quelques minutes auparavant, j’avais vraiment dit ça. J’avais bombé le torse avant de honteusement clamer ça haut et fort. La prochaine fois qu’on se verra…

J’avais le sentiment que ça ne serait pas pour dans si longtemps. Misaki semblait vivre dans le quartier. Je risquais de la croiser en ville, purement par hasard. D’ici là, il fallait que je transforme mon énorme et incroyablement stupide mensonge en réalité. Il fallait que je devienne un créateur, un vrai de vrai. Mais c’est quoi un créateur au fait ? Hein, c’est quoi ?

Yamazaki, assis à son ordinateur comme à son habitude, résuma ma situation.

― Autrement dit, Satô, tu as sorti un gros mensonge parce que tu voulais te la péter devant une jolie fille. Et maintenant, ça te travaille et tu veux essayer de cacher le fait que tu as menti. C’est bien ça ?

J’acquiesçai tout en rougissant. Peu importe que tu me méprises, Yamazaki. Tu es déjà au courant pour ma véritable identité de hikikomori sans emploi. Il n’y pas de secret plus gênant à découvrir. Sauve-moi, Yamazaki !

― Oh, t’en fais pas. Je vais pas me moquer de toi ou quoi. Hum…

Yamazaki croisa les bras et grogna, plongé dans ses pensées. Je m’assis sur le sol en attendant sagement qu’il reprenne la parole. Cependant, les mots qui sortirent ensuite de sa bouche n’avaient pas le moindre sens.

― Pour commencer, est-ce que ça te dérange tant que ça qu’une fille te regarde d’aussi haut ?

― Hein ?

― Écoute-moi, Satô. Les femmes… ne sont pas des personnes. Non, pas des humains comme les autres. En fait, j’exagérerai à peine en disant qu’elles sont plus proches d’être des monstres inhumains qu’autre chose. Par conséquent, pas la peine d’en faire tout un plat. Qu’est-ce que ça peut faire si une bonne femme te méprise ?

Son expression était aussi calme que d’habitude.

D’un coup, je me sentais vraiment mal à l’aise.

Il continua :

― Ces choses n’ont pas de cœur. Elles ont peut-être l’air humaines, mais en réalité, on n’est pas faits pareils. Satô, il vaudrait mieux que tu commences par comprendre ça d’abord.

― Ya-Yamazaki…

― Ha ha ha ! Enfin, peu importe, on s’en fiche pas mal de ça. Peu importe pourquoi tu veux devenir un créateur, l’idée n’est sûrement pas si mauvaise dans le fond. T’en fais pas. On va y réfléchir ensemble.

Après s’être levé de son bureau, il s’assit devant moi. Ses actes respiraient une confiance étrange. Apparemment, quatre années suffisent à vous changer la personnalité d’un homme. Yamazaki semblait désormais dévier vers une voie émotionnelle dangereuse. Mais, à ce moment-là, ça n’avait pas la moindre importance. Si ça pouvait aider à résoudre mon problème, j’étais prêt à me prosterner devant le Diable s’il le fallait.

― Non, non. Pas la peine de te prosterner devant moi. Allons-y. Pour résumer, il existe différentes sortes de créateurs, Satô. Qu’est-ce qui te tente ?

― Quoi ? Comme je l’ai dit, je veux devenir créateur…

― Mais le travail de « créateur » n’existe pas !

Le ton de Yamazaki devenait plus sec.

― C’est juste un terme générique pour les travails en rapport avec l’écriture ou le dessin. En gros, un « créateur », c’est seulement quelqu’un qui crée quelque chose. Alors, qu’est-ce que tu as envie de créer, Satô ? C’est ce que je te demande.

― N’importe quoi, tant que ça fait de moi un créateur.

― Arg…

Yamazaki serra son poing droit. Puis, tout en reprenant le contrôle de lui-même, il poussa un gros soupir.

― Bon, soit, passons à la suite. Satô, quel genre de compétences as-tu ?

― Qu’est-ce que t’entends par « compétences » ?

― Genre, dessiner, écrire des chansons, ou savoir coder dans un langage informatique. Il existe tout un tas de possibilités.

― Je sais rien faire. Si je devais dire quelque chose, je suppose que j’ai une prédisposition pour la solitude. J’ai réussi à vivre un an entier sans parler à la moindre personne et-

― C’est pas une compétence, ça !

Yamazaki frappa le sol avec ses deux mains.

― Comme je viens de le dire, je suis bon à rien ! hurlai-je à mon tour.

Yamazaki se leva et me provoqua avec plus grande véhémence encore.

― Comment quelqu’un sans talent pourrait facilement devenir un créateur ?! C’est pas normal de dire que tout est simple pour toi, tout le temps. Écoute-moi, ça t’a fait marrer quand je t’ai dit que j’étais à l’Institut Yoyogi Animation, pas vrai, Satô ? Oh, allez quoi, pas la peine de le cacher… Mais en tout cas, il est clair qu’en termes de créativité, je suis bien plus accompli que toi. Essaye au moins de l’admettre.

Comme il avait été assez convaincant durant sa longue diatribe, j’acquiesçai machinalement plusieurs fois.

Soudain, le corps de Yamazaki se relâcha.

― Non, rien que de penser à ces idiots dans ma classe, ça m’a énervé. À côté de gens comme eux, je passe pour un taré qui ne fait que brasser de l’air, qui se renferme sur lui, et qui est incapable de faire quoi que ce soit par lui-même.

Il semblerait que j’ai involontairement mis le doigt sur quelques soucis dans sa vie étudiante. Je décidai de lui préparer un café pour qu’il se calme. Après avoir récupéré un gobelet en plastique dans le bordel qui régnait sur le sol, je versai de l’eau provenant de la bouilloire rangée dans le placard. Puis, en farfouillant un peu plus loin sous le lit, je découvris un paquet de senbeis, un de ces lots format économique.

Tout en mangeant les senbeis, nous sirotions nos cafés.

Maintenant plus calme, Yamazaki revint à nos moutons.

― Bon, on va y réfléchir de façon plus concrète cette fois. La musique demande beaucoup de talent et dépend des goûts de chacun, alors c’est hors de question pour toi, Satô. Pour ce qui est de la programmation, tu es nul en math, pas vrai ? Alors, on laisse tomber ça aussi. L’art me paraît également impossible, non ? J’ai vu une fois un de tes dessins. Alors bon, dessiner un manga, c’est pas gagné. Dans ce cas…

Yamazaki se tapa soudainement le genou.

― Satô, tu étais dans le club de littérature, non ?!

― Et donc…?

― Des romans ! Oui, des romans !

Je fronçai les sourcils.

― Non, j’ai pas envie de faire ça ! J’ai pas écrit de longues rédactions depuis le collège, et encore, j’y étais obligé. Et puis, les romans, c’est trop chiant. Ça marchera jamais-

Yamazaki me fusilla du regard une fois de plus. Respirant bruyamment par le nez, il murmurait doucement « Du calme, du calme, respire… »

Je ressentis un petit frisson, je me décidai alors à changer de sujet.

― A-Au fait, Yamazaki, t’étudies quoi à l’école ? Comment faire des animés ? Donc tu dessines des plans et tout ?

Yamazaki fit un non de la tête.

― Il est vrai que mon école s’appelle l’Institut Yoyogi Animation, mais il y a plusieurs départements. Je suis dans celui de la création de jeux vidéo.

La création de jeux vidéo ? À la seconde où j’entendis cette phrase, je ressentis de l’excitation me parcourir. « Créateur de jeux. » Ça sonnait bien ; le titre faisait vraiment ronflant. L’industrie du glamour de l’âge moderne. Le travail que la majorité des enfants de primaire voulaient faire. J’imaginais une star de l’industrie vidéo-ludique au volant de sa Lamborghini, puis en train de passer du bon temps dans un club VIP de Ginza. Il y avait des tas de billets de banque qui volaient autour de lui tandis que des chasseurs de tête le courtisaient, avec en arrière-plan les longues et interminables queues pour son dernier jeu à la mode. Puis, des méchants lycéens voleraient un de ces jeux très demandés à un petit de primaire, et l’histoire terminerait au vingt heures du soir. Le créateur de jeux roulerait sur l’or.

C’était bien payé, avec un salaire annuel d’une centaine de million de yens ! C’était trop la classe ! Bref, c’était parfait !

Après avoir avalé mon café d’une traite, j’attrapai la main de Yamazaki.

― Et si on essayait de devenir créateurs de jeux vidéo tous les deux ?!

Il était onze heures du soir passées. Yamazaki sirotait sa dixième tasse de café instantané, et j’avais tellement faim que je m’étais préparé des nouilles instantanées.

Chose qui ne fit guère plaisir à Yamazaki.

― Te sers pas dans les placards des autres sans demander la permission !

Je baissai la tête en guise d’excuse et saupoudrai les nouilles de poivre. Alors que j’engloutissais mes nouilles, Yamazaki bégaya :

― J-Jamais des débutants n’arriveront à faire des jeux.

― Il faut que tu m’aides.

― De nos jours, les jeux vidéo forment un art très vaste. Un jeu digne de ce nom ne peut être créé qu’en associant diverses compétences très spécialisées. Quelqu’un comme toi n’y arrivera jamais, Satô.

« Ça faisait un petit moment qu’on s’était pas vus, mais t’es devenu vraiment insolent depuis, hein ? » avais-je vraiment envie de lui répondre pour lui rendre la monnaie de sa pièce. Mais tout bien réfléchi, je me rendis compte qu’il était déjà insolent à l’époque. Ouais, c’était vrai. Même si c’était une mauviette, il n’était pas du genre à hésiter à dire ce qu’il avait sur le cœur, peu importe qui il avait en face. Il traitait ouvertement ses camarades de classe d’idiots ou leur disait d’aller se faire voir. C’était pour ça qu’on le maltraitait. Il ne pouvait vraiment s’en prendre qu’à lui-même.

Il me parlait poliment ; mais depuis qu’il avait découvert que j’étais un hikikomori sans travail, ce ne fut qu’une question de temps avant qu’il ne commence à se moquer de moi, en me traitant de « minable » en face. Mais bon, ça m’était bien égal. Pour l’instant, il fallait que je m’arrange pour devenir créateur de jeux. Il fallait que je devienne un expert dans ce milieu. Je t’en supplie, Yamazaki…

― Je vois très bien que c’est difficile pour toi de me demander de l’aide. Mais quoi qu’il en soit, il y a des choses qui sont impossibles, et là, même toutes les prières du monde n’y feront rien, Satô.

― Je t’en supplie, fais quelque chose pour m’aider !

― D’abord, jamais quelque chose que tu as commencé juste pour gagner le respect d’une fille ne fera long feu. Je suis sûr que tu perdras ta motivation bien assez vite.

― C’est faux ! Je suis sérieux ! La flamme de la passion brûle en moi !

― J’ai cours demain. Et je suis déjà crevé.

― C’est pas seulement le respect de Misaki que je cherche. Si j’arrive à devenir un créateur de jeux, je pourrai aussi échapper à ma vie d’hikikomori, non ?!

― C’est impossible.

― Mais non ! insistai-je.

― Ça marchera jamais.

― Je te dis que si.

Je passai une heure supplémentaire à l’implorer. J’essayai de l’apaiser, de le cajoler, de lui crier dessus ― et finalement, je tentai de l’amadouer en le caressant dans le sens du poil.

― Pendant que tu seras en cours, je pourrai m’occuper d’enregistrer les animés qui passent à la télé. Je couperai même les pubs pour toi.

Yamazaki finit par céder.

― Eh ben, Satô, tu sembles vraiment motivé.

Sa voix était sérieuse.

― Ouais. Je suis vraiment sérieux. Je suis plus que motivé.

― Dans ce cas, il existe un moyen pour que même toi, Satô, puisses devenir un créateur de jeux. Mais…

― Mais ?

― C’est peut-être la voie la plus terrifiante, une méthode d’une austérité et d’une pénibilité à donner à n’importe qui envie d’abandonner en cours de route, alors avec quelqu’un comme toi, Satô, n’en parlons même pas.

La mine de Yamazaki était grave, et je sentis ma gorge se serrer mécaniquement. Mais ma détermination avait déjà pris forme. Je tenterai ma chance, quoi qu’il en coûte.

― Je ferai n’importe quoi, dis-je.

― C’est vraiment vrai ?

J’acquiesçai.

― Vrai de vrai ? Tu pourras pas dire « J’abandonne » en plein milieu, ok ?

Je refis un hochement de tête affirmatif.

Yamazaki se prépara une onzième tasse de café, et je commençais à engloutir mon deuxième bol de nouilles.

― Je comprends, Satô. Écoute-moi bien, je vais te parler de mon plan.

Après s’être penché en avant, Yamazaki parla à voix basse.

― Les jeux de nos jours sont faits à très, très grande échelle. Une grosse quantité de données et de programmation de précision sont nécessaires, alors des novices comme nous n’arriverons jamais à rien. Même faire un jeu du niveau de la vieille Super Nintendo serait déjà un exploit. Et encore, même avec ça, tu pourras pas te considérer comme un créateur de jeux.

― Mais alors-

Yamazaki me coupa rapidement.

― Contente-toi d’écouter, d’accord ? On n’a aucun budget, aucun ami dans le milieu, bref, rien à part des ressources plus que limitées. Mais, même dans notre modeste situation, il existe quand même un moyen. Même sans être capable d’écrire un programme sophistiqué, ni même composer une pauvre musique, on a juste besoin d’une cinquantaine d’illustrations et d’un scénario, et il y a un genre de jeux qui pourrait faire l’affaire pour nous !

On pouvait désormais entendre un enthousiasme très prononcé dans la voix de Yamazaki.

― D-De quel genre tu parles ?

Ma voix sonnait faux.

― Pour ce qui est de la programmation, si on arrive à trouver un moteur de jeu gratuit, on s’en sortira. Et on n’a qu’à prendre la bande-son d’un CD de musique libre de droits tant qu’à faire. Je dessinerai les illustrations, et toi Satô, tu écriras le scénario.

Le scénario ? Oh, ça devrait être facile tant que tout ce que j’ai à écrire soit quelque chose de circonstance. Disons genre, « le héros doit sauver une princesse qui a été kidnappée par les méchants. »

― D’accord, dis-je. Je vais écrire autant de scénarios que tu veux. Quel est le genre alors ?

― T’es sérieux, Satô ?!

Yamazaki me donna une petite tape sur les épaules.

― Ouais, faisons ça, Yamazaki. Créons un jeu ensemble ! J’insiste, mais c’est quoi comme genre alors ?

― Tant que les graphismes et les scénarios sont bons, on peut vraiment devenir célèbres. On serait alors à un cheveu de devenir pros après. Si on se fait de l’argent avec un jeu autoproduit, on pourra même monter notre propre boîte !

― Notre boîte ! Ça serait génial ça, Yamazaki. Tu serais le président, et moi, le vice-président. Et c’est quoi comme genre de jeux, sinon ?

― Tu vas vraiment le faire, Satô, pas vrai ?

― Ouais, je vais le faire.

― Si on décide d’aller aussi loin, il n’y aura plus de marche arrière possible.

― Je vais devoir me répéter encore combien de fois ?

― Bon, dans ce cas, tope-là. Ensemble, on va faire un grand pas vers l’avenir !

Yamazaki prit ma main et la serra fermement.

― On est des frères d’armes maintenant, à la vie, à la mort.

― Je commence à être lourd, mais c’est quel genre de jeux ?

― On est amis !

― Alors ? Quel genre ?

― On est des créateurs !

― Bon, tu vas me dire c’est quel genre de jeux à la fin ?!

Yamazaki finit par répondre en bombant le torse à la question que je m’échinais à poser depuis un moment maintenant.

― Des jeux érotiques.

Que quelqu’un me sorte de là.

Tout en tremblant, j’essayai de rentrer chez moi, mais Yamazaki me retint.

― Tiens, voilà quelques références. Essaye de les parcourir dès que t’en auras l’occasion. Si tu joues à tous ces jeux, tu devrais pouvoir être capable de comprendre les tendances du marché.

Sur ces mots, il me tendit une trentaine de boîtes de jeux. Elles étaient étiquetées avec des mots du genre « torture », « mouillée », « sévices », « obscène », « SM », « école », « séquestration », « viol », « bestial », « amour pur », « soumission » et « aventure ».

J’avais envie de pleurer. Mais Yamazaki était tout sourire, lui.

― Ces jeux sont interdits aux mineurs parce que ce sont des eroges[1], des jeux érotiques quoi. Enfin, ce sont même des jeux vraiment, vraiment érotiques ― mais ils sont notre seule et unique chance, alors devenons des créateurs de jeux érotiques. On va se venger de tous les gens de ma classe avec nos jeux érotiques ! Oui, devenons milliardaires avec nos jeux érotiques ! Devenons célèbres dans le monde entier avec nos jeux érotiques ! On ira à Hollywood avec nos jeux érotiques ! Mieux encore, on sera acceptés dans l’Ordre de la Culture[2] avec nos jeux érotiques. Et même un Prix Nobel tant qu’on y est…

Son sourire brillait de mille feux, et moi, j’avais complètement perdu tout espoir de pouvoir me sortir de là.

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