Bienvenue à la N.H.K. ! – Chapitre 8

Ça avait peut-être finalement un rapport avec le dérèglement hormonal de mon cerveau. Comme des vagues qui s’avancent et qui se retirent, folie et dépression alternaient en moi, et c’était comme ça tous les jours. Juste au moment où je pensais me sentir mieux, je mourrais d’envie de me taillader les veines le lendemain, tellement je me sentais vraiment inutile.

Malgré l’utilisation de drogues pour me rendre plus énergique, je retombais dans mes travers dès que les effets s’estompaient. La honte de mon passé et des inquiétudes sur mon avenir, ainsi que plusieurs autres peurs, m’assaillaient simultanément. Cette dépression qui s’en suivait était le revers de mes moments ultra speed, et, comme tel, extrêmement dure.

Même les thérapies du soir de Misaki, auxquelles j’aurais déjà dû être habitué depuis le temps, étaient toujours aussi effrayantes pour moi. Une inquiétude d’origine inconnue m’avait enveloppé, et la très grande incertitude entourant cette origine avivait d’autant plus ma peur.

Le premier symptôme facilement identifiable était que mon regard commençait à s’égarer et j’étais petit à petit incapable de regarder mon interlocuteur dans les yeux. Oh, j’étais exactement comme un petit collégien trop complexé. J’avais honte du fond de mon cœur. Et comme j’en étais conscient, mon comportement devenait de plus en plus étrange et suspect. C’était un cercle vicieux.

Quoi qu’il en soit, ce soir-là, j’essayai de fumer pour me calmer devant Misaki. Mes mains, maintenant sujettes à des tremblements, sortirent une cigarette et tentèrent de l’allumer, avec un briquet bon marché. Bon sang ― il était à court d’essence ! Comment est-ce possible ? Ça craint ! Je ne savais pas quoi faire du tabac et du briquet que je tenais dans les mains, mais j’étais prêt à tout pour éviter l’humiliation d’avoir à les ranger dans ma poche. J’insistai encore et encore. Clic, clic, clic, clic… Je continuai à me battre comme un beau diable et, finalement, je réussis ― Dieu merci !

Je me détournai immédiatement de Misaki et me concentrai un peu trop à fumer ma cigarette. Je me contentai de continuer de fumer, gaspillant cinq yens à chaque bouffée. Mes poumons souffraient, mes entrailles aussi. Le bout de ma cigarette tremblait beaucoup. Le long de ma nuque, de la sueur froide-

― Un problème, Satô ? demanda Misaki.

Comme d’habitude pendant nos sessions de thérapie, on était l’un en face de l’autre sur un des bancs du parc.

― C’est lié à ma maladie chronique ! répondis-je.

― C’est-à-dire ?

Voilà ce qui me dérangeait vraiment. Les jeunes filles de nos jours n’y connaissent vraiment rien. Retourne potasser tes cours ! J’avais envie de lui crier dessus ; bien entendu, ça m’était impossible. Ces horribles et inutiles traits de caractère acquis après plusieurs années de hikikomorisme ― mon agoraphobie, ma peur du contact visuel, et toutes mes autres phobies ― m’entravaient désormais avec une force considérable.

Hm… Est-ce que j’avais bien fermé ma porte en partant ? Étais-je certain d’avoir éteint ma cigarette ? Et surtout : Misaki, arrête de me regarder avec ces adorables yeux ! Et arrête d’être aussi silencieuse. Oui, arrête de me regarder sans rien dire ! Ça me rend extrêmement nerveux. J’ai vraiment mal au ventre.

Il fallait que je dise quelque chose et vite.

― Au fait, Misaki, tu aimes les petits gâteaux ?

Mais qu’est-ce que c’était censé vouloir dire ?!

― Non.

― Généralement, les filles de ton âge passent leur journée à manger ce genre de choses, non ? Comme un petit animal… crunch, crunch, crunch, crunch. Comment ça se fait ? Est-ce que c’est parce qu’elles sont jeunes et qu’elles ont un métabolisme rapide qu’elles doivent continuellement refaire le plein de calories sans quoi elles en meurent ? Ce doit être pour ça, non ?

Devrais-je me pendre ?

Elle demeura silencieuse.

Devrais-je me tailler les veines ?

― Je ne mourrai pas ! Et c’est parce que je suis un homme plein de vie ! Cette énergie débordante est sans égale ! J’ai que vingt-deux ans ! L’avenir me tend les bras ! « Un nouuuuuuveau lendemaiiiiiin est arrivé, empli d’espoiiiiir… », chantai-je.

Misaki s’agrippa à la manche de ma chemise.

― Hum ?

― Allons en ville, après-demain, dit-elle, tout en continuer de tirer sur ma manche, près de la gare, peut-être. Ensemble. Quelqu’un d’important a dit ça un jour, « jetez vos livres et allez en ville », ou quelque chose du genre. Je ne mens pas. C’était écrit dans un livre que j’ai lu récemment, alors il est temps pour nous d’aller en ville. En faisant ça, je suis sûre que tu feras un grand pas en avant dans la bonne direction. D’accord ?

Sans réfléchir, j’acquiesçai.

La requête de Misaki avait insufflé une nouvelle peur en moi. Aller en ville, en plein jour, avec une mystérieuse fille dont j’ignorais toujours complètement la véritable identité… C’était clair et net que ce geste irréfléchi allait me placer sous une immense quantité de stress. Complètement écrasé par cette dernière, il allait sans dire que j’allais très sûrement faire quelque chose dont j’aurais honte après, une fois encore. C’était inéluctable. Ah, je n’avais pas envie d’y aller. Je voulais rester cloîtrer dans ma chambre.

Quoi qu’il en soit, une promesse est une promesse. Je me souvins que le premier pas pour devenir un membre respecté de la société était de respecter ses promesses… J’étais en marge de la société par contre ; j’étais juste un hikikomori.

De toute façon, je ressentais une douleur aigue au ventre. La tension et l’impatience constante que je ressentais me rappelaient les périodes d’examen. Pour quelqu’un d’aussi faible que moi, cette pression s’exerçait sur moi très fortement.

Mais, comme l’a écrit Dostoïevski ou un autre, avec une douleur dépassant les frontières du supportable venait également un plaisir indéniable. En gros, quand le stress dépasse une certaine limite, les humains y prennent goût pour une raison ou une autre. Par exemple, en se faisant dénigrer de façon extrême, une personne peut devenir impulsivement aimable. À son tour, ce sentiment peut engendrer excitation et plaisir.

― Pas vrai, Yamazaki ?

― Mais oui, mais oui. Enfin, je sais pas du tout de quoi tu parles, par contre.

Aujourd’hui, comme d’habitude, Yamazaki bûchait sur son jeu depuis le petit matin. Son corps trahissait d’une façon ou d’une autre le lugubre plaisir qu’il ressentait au travers son activité du moment.

― Voyons voir où t’en es, lui dis-je.

Mais il cacha l’écran avec son corps. Il devait être en train de créer un jeu particulièrement érotique.

Enfin, Yamazaki pouvait bien travailler sur l’eroge le plus bizarre du monde, ça ne me faisait ni chaud ni froid. Je décidai qu’il était temps de prendre le petit déjeuner et j’ouvris le réfrigérateur.

― Hein ? Quoi, Yamazaki, ton frigo est vide ?

― Hé ! Ça se fait pas de se servir dans le frigo des autres sans leur permission ! T’es chez moi, là, pas chez toi !

― J’ai pas le choix, j’ai dû vendre le mien…

Tout en essayant de me trouver des excuses, je pris des nouilles instantanées à l’endroit habituel dans le placard.

Pile à ce moment-là, la sonnette retentit. Un visiteur ?

Yamazaki se leva lentement de son bureau et alla ouvrir la porte d’entrée. Là, se tenaient debout deux religieux. Mais aujourd’hui, ce n’était pas Misaki et sa tante, mais un jeune homme d’une vingtaine d’années, en costume, et un collégien en blazer marin. Je me suis dit qu’elles avaient peut-être changé de trajet.

En tout cas, leurs méthodes étaient similaires.

― Hum, nous distribuons ces magazines…

Le religieux tendit deux brochures à Yamazaki.

― Euh, en fait, nous essayons d’informer les gens sur notre religion…

Yamazaki tenta poliment de faire partir les deux religieux.

En les voyant, une sublime idée me traversa l’esprit. Après les avoir rejoints à l’entrée, je tapai Yamazaki aussi fort que possible dans le dos juste avant de dire :

― Mais qu’est-ce que tu racontes, Yamazaki ?! Tout à l’heure, tu m’as pas dit que t’étais intéressé par ce genre de littérature ?

― Hein ?

Tout en ignorant Yamazaki, qui s’était retourné en me regardant l’air de dire, « Qu’est-ce que t’as fumé, espèce d’abruti ? », je fis face aux religieux et leur dis d’une traite :

― En fait, ça fait un moment que votre religion nous intéresse. Serait-il possible de nous laisser participer à l’un de vos meetings ?

La nuit précédente, avant qu’on se sépare, Misaki avait murmuré :

― Demain, c’est à mon tour de faire la présentation au missionnaire, et j’ai pas envie.

― C’est quoi ça ? demandai-je, et Misaki me fit une hésitante description.

Le missionnaire était apparemment une sorte d’assemblée où des « élèves-chercheurs » pouvaient parfaire leurs talents en « activités de service ». Le lendemain, elle allait devoir faire un discours devant tout le monde.

Elle avait utilisé tellement de termes techniques religieux qu’un profane comme moi ne pouvait pas comprendre grand-chose de ce qu’elle racontait. Quand j’essayai d’obtenir une explication plus détaillée, Misaki se leva brusquement du banc pour rentrer chez elle. Elle partit, en disant simplement :

― De toute façon, comme je serai occupée avec ça demain, on ira en ville après-demain. N’oublie pas ta promesse.

Ça, c’était la nuit précédente. Aujourd’hui, le groupe religieux de Misaki allait tenir un meeting, et elle allait devoir jouer un rôle très difficile. En rassemblant toutes les pièces du puzzle, une idée m’avait traversé l’esprit. Aujourd’hui était l’occasion rêvée de découvrir qui était réellement Misaki ! Rassemblant mon courage à deux mains, j’implorai les religieux :

― Je vous en supplie, emmenez-nous avec vous et laissez-nous regarder !

Apparemment, la règle était que normalement, les observateurs extérieurs devaient d’abord participer à des « recherches littéraires » qui se déroulaient tous les mercredis. Et donc, les deux religieux ne semblaient pas savoir quoi faire avec moi. Je continuai de les supplier :

― Il faut que ce soit aujourd’hui ! Je vous en supplie, emmenez-nous au meeting d’aujourd’hui !

Après les avoir implorés pendant quelques minutes supplémentaires, ils finirent par céder. Ils révélèrent l’emplacement du « Hall Impérial » et l’heure du meeting.

― Il commence à six heures ce soir. Si vous leur dites que vous venez « sous le parrainage de Kaneda », on vous laissera entrer.

C’était tôt dans la soirée. Après nous être déguisés de façon étrange, on se mit en marche vers le Hall Impérial.

La raison pour laquelle je voulais m’infiltrer au meeting était que je voulais observer la vie privée de Misaki, afin de pouvoir comprendre ses véritables intentions. C’était à cette fin que j’ai décidé de me déguiser. Au début, Yamazaki avait résisté avec hargne à mes tentatives de le faire se joindre à moi, mais j’avais fini par le convaincre.

― Infiltrer une organisation religieuse, c’est pas un truc qui arrive tous les jours, tu sais ! Allez, viens, on va se marrer !

Au bout d’un moment, il céda face à mon argument bidon et, au final, se déguiser avait l’air de l’amuser.

Je portais le costume noir que j’avais acheté quand je suis entré à la fac pour faire bonne impression. Je posai un chapeau avec une tulipe rose sur ma tête et endossai des lunettes de soleil violettes. Moi-même, je me trouvais ridicule.

De son côté, Yamazaki mit des chaussures à semelles compensées pour gagner quelques centimètres et des lentilles de contact vertes ― et clou du spectacle, il s’était décoloré les cheveux en blond. Je n’avais pas la moindre idée de la raison pour laquelle il possédait quelque chose d’aussi stupide que des semelles compensées. Il n’empêche que c’était le déguisement parfait.

Malgré tout, je demeurais un peu inquiet. J’avais peur que nos voix ne trahissent nos véritables identités.

― Qu’est-ce que t’en penses, Yamazaki ? Y’a aucun moyen de changer nos voix, non ?

Après lui avoir exprimé mon inquiétude sur ce point, Yamazaki m’entraîna jusqu’au supermarché près de la gare, et on monta au quatrième étage du magasin de jouets. Dans le rayon des accessoires de fête, il prit un peu d’hélium. C’était populaire à une certaine époque parce qu’en l’inhalant, on avait une voix de canard après.

― Ah ! T’es trop fort !

Je donnai une tape dans le dos de Yamazaki.

Il tendit le pouce vers le haut et sourit. Il s’amusait bien.

De cette façon, nous avions terminé tous nos préparatifs et nous dirigions triomphalement en direction du Hall Impérial, qui se trouvait en marge du quartier commerçant près de la gare. Les passants à côté de nous ― un duo on ne peut plus louche, couinant avec des voix de canard ― lançaient des regards perplexes dans notre direction. Normalement, on aurait été intimidés par leurs regards ; mais aujourd’hui seulement, on avait peur de personne. Mes lunettes noires bloquaient les regards des autres, et j’avais un ami, Yamazaki, qui marchait fièrement à mes côtés.

Plus que tout le reste, la « drogue énergisante » que j’avais achetée par correspondance marchait du tonnerre. Juste une demi-journée auparavant, je souffrais d’inquiétudes auxquelles je ne pensais pas pouvoir échapper ― mais maintenant, je sentais l’énergie envahir mon corps. Apparemment, il suffisait de quelques milligrammes de drogue générique pour changer drastiquement les émotions d’une personne.

― C’est là ? demanda Yamazaki avec sa voix de canard après qu’on ait quitté la petite allée qui longeait la route, qui menait à un bâtiment de quatre étages à côté d’une supérette.

Je vérifiai sur la carte que m’avait dessiné le religieux un peu plus tôt. Le panneau à l’entrée du bâtiment indiquait également, « Deuxième étage, Hall Impérial ». Il n’y avait pas d’erreur possible ; on y était. C’était vraiment super d’être arrivés à destination, mais je me sentis subitement déçu.

Contrairement à son nom imposant, le Hall Impérial ressemblait plutôt à un vieux bâtiment délabré où étaient loués des bureaux pour petites entreprises. Au rez-de-chaussée se trouvait une société d’immobilier et au premier étage, un cabinet de notaire, le deuxième étant laissé au groupe religieux. Rougi par le soleil couchant, l’endroit paraissait encore plus délabré. Moi qui m’imaginais un immense temple décoré avec des feuilles d’or et tout, j’étais vraiment pris par surprise.

Il n’empêche qu’il était temps de commencer notre infiltration.

― A-Allons-y, Yamazaki.

― D’accord, Satô.

Prenant notre courage à deux mains, nous nous sommes mis à monter les escaliers du bâtiment.

Au final, nous n’avions eu aucun mal à infiltrer le hall.

Aucune des personnes rencontrées en chemin n’a, même indirectement, évoqué nos étranges accoutrements. Bien que j’avais sorti un autre énorme mensonge : « En fait, j’ai des problèmes aux yeux, j’ai besoin de lunettes de soleil. » J’avais dit ça sans même qu’on m’ait demandé quoi que ce soit. Et tous disaient, « Oh, comme c’est terrible », et étaient compatissants à mon égard.

C’est ça : tous étaient en fait des gens bien.

― Bonsoir.

― Bienvenue.

― Merci d’être venu.

Une femme au foyer, une collégienne, et un homme d’affaires nous accueillirent tout sourire. Après les avoir salués en courbant la tête, on continua à monter les escaliers étriqués et entra dans le hall du meeting. Et une fois encore, ce fut la déception.

L’intérieur du hall manquait d’ambiance religieuse. Pas la moindre bougie, pas la moindre croix, ni même le moindre autel à l’horizon. Au lieu de ça, se trouvait dans la salle le même genre d’estrade que celles qu’on trouve dans les écoles, à laquelle faisaient face des rangées de chaises pliantes métalliques espacées de façon uniforme. La pièce pouvait accueillir une centaine de personnes. Sol et murs étaient recouverts d’une peinture couleur crème, et l’éclairage fluorescent était vif. Cet endroit calme, le hall du meeting, ressemblait grosso modo à n’importe quel hall municipal.

Pour le moment, on s’assit sur des chaises pliantes tout au fond de la salle, en nous recroquevillant pour paraître le plus invisibles possible. Malheureusement, notre tentative échoua misérablement. Yamazaki et moi-même étions cernés par des gens hospitaliers et souriants ― jeunes et vieux, hommes et femmes. Il semblerait que le jeune religieux de la matinée avait dit à tout le monde de s’attendre à avoir de la visite.

― On m’a dit que vous vous intéressiez à la Bible, dit une femme au foyer avec un enfant dans les bras. Après tout, la foi est une chose à laquelle tout le monde doit faire face un jour ou l’autre.

Un jeune homme de mon âge nous dit :

― Je vous en prie, prenez votre temps et regardez.

Une lycéenne dit-

Ils nous parlaient tous en même temps.

Les saluant en retour avec ma voix de canard, je sentis l’inquiétude monter en moi. Ça craint. Si ça continue, on va se faire remarquer. Ou plutôt, on se fait déjà remarquer, mais heureusement, Misaki ne semble pas être encore là ; par contre, parti comme c’est, ce n’est plus qu’une question de temps avant qu’elle ne nous reconnaisse.

Pour le moment, nous avions décidé de battre temporairement en retraite. Après avoir demandé à la femme au foyer où étaient les toilettes, on était sorti en trombe du hall.

― Ça craint, Satô.

― Ouais, tu trouves aussi, Yamazaki ?

On reprit notre souffle tout en nous soulageant dans les toilettes qui étaient propres de chez propres.

― Comment ces gens peuvent-ils être aussi amicaux envers des types aussi louches que nous ?

― Je trouve ça touchant.

Je me surprenais quelque peu moi-même. C’était la première fois de ma longue vie que je vivais quelque chose comme ça. Un grand nombre de personnes m’avait accueilli à bras ouverts et le sourire aux lèvres. Je n’avais aucune idée de comment réagir face à ça.

― Ha ha ha, peut-être que je devrais me convertir !

J’entendis Yamazaki, qui était entré dans une des cabines, éclater brusquement de rire. Ensuite vint le bruit du papier toilette qu’on déroule. Je l’entendis se moucher, puis il sortit de sa cabine. Les pupilles de ses yeux étaient dilatées derrière ses lentilles de contact colorées. Et il y avait de la poudre blanche sur ses manches.

― Et toi, Satô ?

Yamazaki sortit un petit paquet en plastique rempli de drogue. Je refusai poliment. Comme mes activités d’espionnage étaient sur le point de démarrer, je ne pouvais pas me permettre d’entraver mon jugement de haut vol.

Histoire de changer le contour de mon visage, je plaçai des mouchoirs dans ma bouche, créant ainsi un déguisement encore plus parfait. Yamazaki, un large sourire improbable sur le visage, était quant à lui occupé à faire les cent pas dans les toilettes.

Un peu plus tard, on entendit un cantique provenir de l’autre côté du mur. Le meeting semblait avoir débuté.

Nonchalamment, on se dirigea vers le hall.

Comme je l’ai déjà dit, l’intérieur du hall manquait complètement d’ambiance religieuse. On se croyait dans un centre d’entraînement pour jeunes. Cependant…

Pourquoi est-ce que j’avais la chair de poule ? J’étais ému. C’était peut-être un effet secondaire de la drogue que j’avais prise avant de quitter mon appartement. Oui, mon amplification émotionnelle n’était peut-être rien d’autre qu’un effet secondaire. Mais…

Presque une centaine de personnes s’était rassemblée dans le hall, et elles chantaient sans la moindre hésitation, avec une force remarquable. Vieux, jeunes, hommes, femmes ― ils s’étaient tournés à l’unisson en direction du pupitre et chantaient avec détermination un hymne au nom de Dieu. Là, j’avais vraiment l’impression d’être dans un lieu saint. Oh, c’est ça, la religion ! C’est merveilleux !

Quoi qu’il en soit, envoûté par les chants, je longeai rapidement le mur du hall pour atteindre une chaise tout au bout de la dernière rangée. Quand l’hymne s’arrêta, un homme d’âge moyen debout sur l’estrade commença à prier. Il semblait être le personnage le plus important de la pièce.

― Ô Créateur du paradis et de cette Terre, et de nous humains, que gloire vous soit rendue en votre grand nom.

Tout le monde regardait droit devant eux, en écoutant attentivement à ses prières. Personne ne faisait attention à nous.

Tout se passait comme sur des roulettes.

Ou du moins, c’est ce que je croyais. Après avoir fini ses prières, l’important homme sur l’estrade déclara quelque chose du genre :

― Que le Saint Esprit soit loué, car vous avez tous pu vous réunir ici aujourd’hui encore. Beaucoup d’enfants, ainsi que de nouvelles personnes…

Des nouvelles personnes ? Qui ça, où ça ?

C’était nous.

Tous les regards se tournèrent vers nous. Je baissai mon chapeau à tulipe encore plus bas sur mes yeux. Yamazaki, comme s’il faisait la compétition contre eux, afficha son sourire de taré.

Du coin de l’œil, je pouvais voir Misaki. Elle était devant moi, sur la chaise la plus proche du piédestal. Elle ne s’était pas rendu compte qu’on était là. Soulagé, j’arrêtai Yamazaki, qui essayait de faire coucou à tout le monde.

― Bien, nous vous remercions du fond du cœur au nom du Fils, Seigneur Jésus Christ, que Dieu vous bénisse.

― Amen.

L’assemblée parlait à l’unisson. Seules nos voix de canard brisaient l’harmonie de ce chœur.

Le but de cette réunion était d’améliorer ses techniques de prosélytisme. C’était pour ça que ça s’appelait un « missionnaire ».

D’abord, un fidèle expérimenté prenait place sur l’estrade et s’exprimait comme un modèle à suivre. Ensuite, les étudiants du missionnaire dissertaient sur divers sujets en six minutes maximum. À la fin, le « directeur » donnait un avis à trois niveaux (« bien », « pas mal », ou « peut mieux faire ») à chaque exposé.

Du moins, c’est ce que m’avait expliqué la bonne femme devant moi.

Après l’avoir poliment remerciée, j’examinai la scène. Malgré qu’on était en semaine, il y avait pas mal de monde. Ce qui attira mon attention, c’était le très grand nombre de femmes au foyer. Elles étaient toutes des femmes extrêmement banales d’âge moyen, le genre sur qui on tombe en faisant les courses à la supérette du coin. Par ailleurs, il y avait des hommes d’affaires, qui venaient à l’assemblée directement après avoir terminé leur journée de travail. Enfin, il y avait des jeunes qui sortaient des cours. Une très grande variété de gens se rassemblait dans ce hall.

Les fidèles les plus âgés arboraient des visages sérieux sur l’estrade, et j’étais fasciné par leurs discours. Certains couchaient même sur papier leur contenu dans leurs cahiers. Une fois encore, ces exposés contenaient des mots qui donneraient mal à la tête à des gens normaux. « Armageddon », « Satan » et tout un tas d’autres joyeusetés du même acabit revenaient encore et encore, et je commençai à avoir mal au ventre.

Quoi qu’il en soit, j’étais sûr et certain qu’il y avait une centaine de personnes rassemblées ici, et qu’elles étaient toutes très, très sérieuses.

― L’humanité est née il y a six mille ans.

― L’Arche de Noé est au Mont Ararat.

― La guerre de Satan commencera bientôt.

― Selon le Livre des Prophéties…

Vous êtes tous de Gakken Mu[1] ou quoi ? avais-je envie de gueuler, mais Yamazaki et moi étions clairement en infériorité numérique.

Puis, le premier discours prit fin. En gros, voici un résumé : La déliquescence de ce monde se répandait de manière visible. La corruption au niveau politique est sans fin, des conflits éclatent sans cesse un peu partout dans le monde, et des crimes urbains d’une grande violence se répètent encore et encore inlassablement. La jeunesse ne jure que par les relations licencieuses, les adultes sont matérialistes à l’extrême, et la moralité était de plus en plus laissée de côté. En gros, tout était l’œuvre de Satan. Les hommes de ce monde régenté par Satan ne sont pas conscients qu’ils font ses quatre volontés, et c’est précisément pour cette raison que l’Armageddon était proche. Et avant qu’il n’arrive, nous nous devons de sauver autant de personnes que possible de la damnation. Telle est notre mission.

Apparemment, un antagonisme entre Dieu et Satan existait, et ceux dépourvus de foi finiraient en enfer.

Les discours de chacun des étudiants suivants semblaient avoir des thèmes similaires. « Louez Dieu, détestez Satan » paraissait être la doctrine générale. Ils avaient tous l’air de s’être entraînés comme il faut pour ce jour et réussissaient à placer des références à la Bible, tout ça sans une once d’hésitation. Je pouvais voir chez certains des signes de nervosité ; malgré tout, ils parlaient avec fierté. À chaque fois que la cloche sonnait, marquant la fin des six minutes allouées à chacun, tout le monde applaudissait. Et moi aussi. Et ainsi, les exposés des jeunes gens s’enchaînèrent les uns après les autres.

Puis… Yamazaki et moi échangeâmes un regard : c’était au tour de Misaki.

J’attendais ce moment avec impatience. Je voulais l’entendre dire ces phrases ridicules qu’elle me sortait soir après soir. Je voulais qu’elle me fasse rire, qu’elle me mette de bonne humeur.

Cependant, sur l’estrade, Misaki tremblait légèrement, le visage pâle. Durant les six minutes, elle n’eut rien d’intéressant à dire. D’une voix plate et monotone, elle fit tout juste un exposé passable sur la Bible, en regardant constamment ses pieds.

Elle avait l’air de souffrir. Son comportement me rappelait celui d’une fille que tout le monde martyrisait à l’école primaire.

L’assemblée prit fin.

Après une pause de dix minutes, un « service meeting » était prévu. Durant la pause, tout le monde discutait de façon amicale ― en différents groupes composés de femmes au foyer, de garçons et de jeunes hommes. Chaque groupe se rassemblait, parlant et souriant joyeusement.

― Kazuma est à Bethel…

― … travaille bénévolement…

― De toute façon, dans le travail d’assainissement que nous avons fait l’autre jour…

― … les sœurs Satomi ont enfin été baptisées.

Des termes techniques et très spécifiques étaient souvent utilisés, alors j’avais du mal à suivre les conversations.

Je jetai un œil en direction de là où était assise seule Misaki, le dos voûté sur sa chaise métallique. Elle essayait de se faire toute petite, en essayant tant bien que mal de ne pas se faire remarquer. Là, dans le coin de la salle, elle était en train de détruire toute trace de sa présence. Elle était extrêmement pâle. Chaque fois que quelqu’un passait à côté d’elle, Misaki regardait par terre. C’était comme si elle avait peur que quelqu’un lui adresse la parole. Durant la pause, personne ne lui parla. Cela semblait être ce qu’elle voulait.

Dans le sympathique hall, elle seule ne se fondait pas dans le décor.

― On rentre.

Je donnai un petit coup de coude à Yamazaki en pointant la sortie.

― Qu’est-ce que tu racontes, Satô ? Le service meeting va bientôt commencer !

Yamazaki avait les yeux injectés de sang, et je me doutais bien de la raison. En termes techniques auxquels on était plus familiers ― c’est-à-dire, dans le jargon des eroges ― un service est défini comme étant « un certain type de massage qu’une soubrette en tablier fait à son maître. »

― Ça va être un service meeting ! Ces filles là-bas vont nous offrir leurs services !

― Tu te fais des films, mon pauvre !

Saisissant Yamazaki par le col, je l’emmenai de force hors de la salle. Alors qu’on s’approchait de la sortie principale du bâtiment, une voix s’éleva derrière nous :

― Hé, vous deux !

C’était le plus jeune des deux religieux rencontrés plus tôt dans la journée, le collégien. Les mains enfoncées dans les poches de son blazer, il nous dévisageait.

― Alors vous êtes vraiment venus juste pour vous marrer, pas vrai ?

Soudain, Yamazaki s’enfuit. Il courait sans même regarder derrière lui. Une fois encore, il m’avait abandonné.

Cependant, le garçon ne me fit aucun reproche. En fait, on commença à marcher le long de la route sombre ensemble. Malgré le fait qu’on était déjà en été, le vent du soir était vraiment frisquet. Le garçon fumait une cigarette. Il soupira :

― Ah…

― C’est contraire aux préceptes de ta religion, je crois.

Tout en m’ignorant, le garçon sortit un Zippo de sa poche et alluma une autre cigarette d’une main semblant experte.

Marchant à ma droite, il expliqua :

― De temps à autre, des gens comme vous deux veulent voir quelque chose de bizarre, alors ils viennent observer les meetings. Des abrutis d’étudiants, comme vous deux. Alors, qu’est-ce que t’en as pensé ? C’était marrant ?

Je restai silencieux.

― C’est pas parce que j’en fais partie que j’aime ça, tu sais.

― Comment ça ?

― C’est mes parents. Les deux adorent la religion. Chez nous, je suis le seul à vraiment avoir la tête sur les épaules. Si jamais je venais à dire que je veux quitter l’église, il se passera quoi d’après toi ? Un jour, j’ai dit à ma mère, « Je veux entrer dans un club, et je veux aller jouer chez mes copains. » Ma vieille s’est alors mise à gueuler, « Démon ! » Elle m’a même privé de déjeuner pendant plusieurs jours.

Le garçon se mit à rire.

― Je fais ce que me demandent mes parents de façon à ce qu’ils me prennent pas la tête ; mais après, quand je suis pas chez moi, je fais ce que je veux.

Il passait son temps à l’école comme n’importe quel autre enfant, en conclus-je, et une fois chez lui, il vivait comme un religieux. Il menait une double vie.

― Ce que je veux dire, c’est que vous feriez mieux de pas faire l’erreur de les rejoindre.

Il avait l’air sérieux.

― Tout le monde était super sympa avec vous aujourd’hui, pas vrai ? Ils avaient tous l’air heureux, hein ? T’as sûrement pensé un truc stupide du genre, « Peut-être que je peux bien m’entendre avec des gens sympas comme eux », non ? Et c’est là que tu te trompes, l’ami. C’est leur façon de procéder. Jamais ils n’agissent de façon désintéressée, crois-moi. C’est une de leurs techniques pour convertir des gens.

» Une fois à l’intérieur, on se rend compte que c’est pareil que dans n’importe quelle société. Tout le monde veut être chef. Tout le monde veut aller au paradis. Mon père tente désespérément de tout faire pour atteindre ce but, à envoyer des cadeaux aux chefs, pour essayer de monter dans la hiérarchie, coûte que coûte. C’est vraiment débile. T’as vu ce qui s’est passé aujourd’hui, pas vrai ? Cette fille qui est passée en dernier n’était qu’une fidèle peu active jusqu’à récemment, mais sa famille n’arrêtait pas d’insister pour qu’elle entre au missionnaire, jusqu’à ce qu’elle finisse par céder. Et en tant que membre de la même famille, sa tante a gagné en influence.

Je cherchai alors à dénicher plus d’informations sur Misaki.

― Hein ?

Le garçon cligna des yeux.

― Bah, cette fille est récemment devenue chercheuse. C’est une fille banale ― adoptée, ou du moins, sous tutelle de cette bonne femme. Son oncle ne semble prêter aucun intérêt à la religion, ce qui pourrait bien la sauver. Non, j’imagine qu’elle est tiraillée entre les deux, ce qui rend la situation encore plus difficile. Elle a toujours l’air soucieuse, pour une raison ou une autre.

Je lui étais vraiment reconnaissant de m’avoir donné ces informations.

Au moment de nous quitter, le garçon me fit la morale :

― Je me répète, mais tu ferais mieux de pas le faire. Tu ne dois surtout pas te convertir. Enfin, c’est pas vraiment mon problème si tu le fais ; mais si t’y tiens vraiment, fais pas d’enfants.

J’acquiesçai légèrement et rentrai chez moi.

Le lendemain, Misaki et moi marchions dans les rues de la ville. Le ciel était d’un bleu pur, sans l’ombre d’un nuage. Comme il était samedi, il y avait beaucoup de monde près de la station de métro, et j’avais un peu le vertige du coup.

Comme promis, je la rencontrai au parc voisin à une heure de l’après-midi, et on partit directement à la station de métro. Environ deux heures s’étaient écoulées depuis, et on était toujours en train de marcher. On ne faisait que ça. Alors que Misaki marchait devant moi, faisant mine de montrer la voie, j’avais l’impression de tourner en rond depuis un moment déjà.

Malgré tout, les pas de Misaki demeuraient constants.

Finalement, je finis par craquer.

― Hum, où est-ce qu’on va ?

Misaki se retourna.

― Quoi ?

― Ben, quelle est notre destination ?

― On ne peut pas juste se contenter de marcher comme ça ?

Je levai les yeux au ciel.

Misaki s’arrêta et croisa les bras, plongée dans ses pensées.

― Hum… Maintenant que tu le dis, c’est assez étrange. À bien y réfléchir, je suppose que les gens essayent toujours de se rendre à un endroit en particulier.

Je n’avais rien à dire.

― Dis, où est-ce que tu penses que les gens vont normalement ?

Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Et pour commencer, à quoi est-ce qu’on jouait au juste ? On était samedi, en pleine après-midi, et on s’était donné rendez-vous pour tourner en rond dans la ville. Et qu’est-ce qu’on est l’un pour l’autre, de toute façon ? Si je trouvais la réponse à cette question, peut-être que notre destination changerait.

Quoi qu’il en soit, je demandai :

― Misaki, y a-t-il un endroit où tu veux aller ?

― Non.

― Est-ce que t’as déjà mangé ?

― Pas encore.

Pour le moment, on décida d’aller dans une brasserie non loin de là où on se trouvait.

Au moment où on entra dans la brasserie, Misaki dit :

― C’est la première fois que je mange dans un endroit pareil.

Je fumai une cigarette. L’extrémité de cette dernière tremblait légèrement. C’était vraiment dur pour moi. Je voulais des lunettes de soleil. Si je pouvais juste en avoir, je n’aurais plus eu à m’en faire pour les inconnus qui me dévisageaient.

Misaki commanda le menu du jour. Elle l’engloutit avec enthousiasme pendant que je sirotais mon café.

Bon sang, pensai-je. La caféine m’empêche encore plus de garder mon calme. Bientôt, j’allais commencer à me comporter bizarrement.

Contrairement à moi, Misaki était plutôt de bonne humeur. Elle avait l’air de bien s’amuser à faire des sortes d’origamis avec les serviettes qui étaient posées sur la table.

― Regarde ça, j’ai fini. Ça t’en bouche un coin, hein ?

C’était une grue.

― C’est génial. Tu es vraiment douée, la félicitai-je.

Je commençai à avoir mal au ventre, alors on quitta la brasserie.

On marcha encore une bonne demi-heure avant d’entrer dans un café. Je bus un thé noir, et Misaki mangea un gâteau. J’essayais de me rappeler pour quelle raison on en était arrivés là.

Cette nuit-là, Misaki avait dit, « Allons en ville. En faisant ça, je suis sûre que tu feras un grand pas en avant dans la bonne direction. »

Oh, mais bien sûr. En gros, c’était une nouvelle étape du programme d’échappatoire au hikikomorisme, et ça ne voulait pas dire qu’on était en rencard ou quoi. Puis, il y a eu hier soir. Après avoir vu Misaki la nuit précédente, je me posais encore plus de questions sur sa véritable identité. Pour commencer, cette histoire avait balayé ma théorie comme quoi tout ça n’était qu’une couverture en vue de me convertir. Étant donné qu’elle se fondait vraiment mal dans l’assemblée, il semblait peu probable qu’elle tenterait de recruter des inconnus de façon aussi zélée.

Au final, qui était-elle ? Même maintenant, elle demeurait un immense mystère. Qu’est-ce que je fais là, à traîner dehors avec cette fille aussi mystérieuse ? Que dois-je faire ? En fin de compte, sans savoir quoi faire d’autre, je me contentai de rester silencieux.

Misaki sortit un nouveau livre du sac dont elle ne se séparait jamais. Celui-ci s’intitulait Tous ces mots qui vous guident : une collection de proverbes qui trouveront écho dans votre cœur. Un autre livre bizarre… Mais venant d’elle, plus rien ne me surprenait.

Après avoir mis de côté son assiette, Misaki ouvrit le livre sur la table.

― Laisse faire.

Tout en disant ça, elle me regardait attentivement.

― Il semblerait que c’est une phrase d’un dénommé John. D’après toi, qu’est-ce que ça veut dire ?

― L-laisse les choses telles qu’elles sont.

― Ah, c’est une phrase pleine de sens !

Finalement, nos errements nous menèrent au manga café où travaillait occasionnellement Misaki. L’homme assis à la caisse lui fit un signe de la tête. Faisant mine d’être un habitué, je pris un ticket. Puis, on alla s’asseoir tout au fond de la salle.

En gros, l’endroit était désert.

Tout en buvant du coca gratuit, je me focalisais sur la lecture d’un manga. Misaki, assise en face de moi, me regardait et buvait du jus d’orange. J’étais extrêmement déstabilisé, c’était plus fort que moi. J’avais l’impression que mon estomac allait imploser.

Finalement, je cédai. Il m’était tout bonnement impossible de lire un manga dans ces conditions. J’essayai de faire la conversation.

― Misaki ?

― Hum ?

― Il n’y a jamais personne dans ce manga café, hein ?

― C’est à cause de la récente récession économique.

Je tournai la tête en direction de l’homme derrière le comptoir.

― Cet homme, il est quoi pour toi ?

― C’est mon oncle. Je lui cause toujours des problèmes ; mais comme je vais bientôt partir, je pense qu’il me pardonnera.

Il semblerait qu’il y avait des liens familiaux compliqués ; mais je n’avais pas envie d’entendre cette histoire, alors je changeai de sujet.

― Au fait, Misaki, est-ce que tu aimes tes activités religieuses ?

― Pas vraiment. Je cause tout le temps des problèmes aux gens.

― Des problèmes ?

― Tu sais ― comment dire ? Je casse l’ambiance. Ma seule présence déprime un bon nombre de gens. En fait, ça serait tellement mieux si je n’étais nulle part.

― Tu pourrais simplement quitter le groupe.

― Impossible. Il faut que je fasse quelque chose pour remercier ma tante de tout ce qu’elle a fait pour moi.

― Misaki, tu ne crois pas vraiment en Dieu, n’est-ce pas ?

Misaki posa son verre de jus d’orange sur la table, le petit bruit du verre s’entrechoquant sur la table résonna légèrement.

― Je pense sérieusement que ça serait bien que Dieu existe. Si je le pouvais, j’aimerais y croire, mais c’est assez difficile.

Elle avait l’air déçue. D’une voix découragée, elle se lança dans une soudaine hypothèse.

― Pour commencer, si Dieu existait vraiment, Il doit sûrement être un grand méchant. En y réfléchissant de façon globale, j’en suis arrivée à cette conclusion.

― Hein ?

― Ben, pour les êtres humains, le ratio moments tristes/moments joyeux doit être environ de neuf contre un. Une fois, j’ai tout écrit dans mon cahier et j’ai fait le calcul.

Misaki sortit son cahier secret et l’ouvrit en grand sur la table.

― Tu vois, il y a un graphique. Si tu regardes bien, c’est clair comme de l’eau de roche que les bons moments ― les moments où tu te dis, « Trop bien ! Je suis heureux de vivre ! » ― ne représentent même pas un dixième de ta vie. J’ai fait le calcul correctement avec une calculatrice, alors y’a pas d’erreur possible.

Je me demandais plutôt quel genre de méthode de calcul elle avait utilisé, mais Misaki ne me montra aucune autre page. Et je n’avais pas l’intention d’empiéter plus loin dans sa vie privée.

Misaki continua :

― C’est pour ça. N’importe quel Dieu qui aurait sciemment créé un monde aussi cruel doit vraiment être méchant, tu ne penses pas ? Ça se tient, hein ?

― Misaki, tu viens de dire que tu voulais croire en Dieu, non ?

― Ouais. Je veux vraiment y croire. Je pense que j’aimerais que Dieu existe pour de vrai. Enfin…

― Enfin ?

― Si un tel méchant Dieu existait vraiment, alors on pourrait continuer à vivre en bonne santé. Si on pouvait reporter toute la responsabilité de nos malheurs sur Dieu, alors on aurait l’esprit beaucoup plus tranquille, non ?

C’était une discussion compliquée. Je croisai les bras et fis mine de réfléchir sérieusement sur le sujet, mais mon cerveau ne fonctionnait pas correctement.

Pour commencer, Misaki, t’es sérieuse jusqu’à quel point sur ce sujet ? Tu souris bizarrement depuis un moment déjà. Du début à la fin, j’avais l’impression de m’être fait enfumer.

Mais, au final, ses mots semblaient honnêtes et sincères.

― Si je pouvais croire en Dieu, murmura-t-elle, je pourrais être heureuse. Dieu est un méchant ; malgré tout, je sais que je pourrais être heureuse.

» Le problème, continua-t-elle, Le problème… c’est que je n’ai pas d’imagination, alors j’ai vraiment du mal à croire en Dieu. Franchement, Il ne pourrait pas créer un super miracle pour moi, comme Il le fait dans la Bible ?

C’était le genre de fille à dire des choses aussi déraisonnables.

Après avoir discuté une bonne heure supplémentaire avec elle, je décidai qu’il était temps de partir. En arrivant à la caisse, l’homme derrière le comptoir me dit :

― Ce n’est pas la peine. S’il vous plaît, soyez gentil avec elle.

Je trouvais ça bizarre de dire ça à un gars en train de faire connaissance avec une fille de l’âge de Misaki, mais la mine fatiguée de l’homme était étrangement convaincante. Je baissai légèrement la tête et me hâtai de rentrer chez moi.

De retour à mon appartement, j’eus une incroyable surprise.

Se trouvait au beau milieu de ma chambre une poupée gonflable taille réelle. Tout en titubant, Yamazaki tournait autour d’elle.

― Ah, te voilà, Satô ! Voici l’objet de notre culte.

Je restai coi.

― L’autre jour, j’ai appris que le grand frère d’une connaissance de mon école avait une poupée Ruriruri[1] taille réelle qu’il avait achetée il y a bien longtemps et dont il ne savait plus quoi faire. Ni une ni deux, j’ai tout fait pour mettre la main dessus ! Alors, toi aussi, Satô, vénère-la avec moi ― cette petite et adorable Ruriruri !

La poupée semblait être un personnage d’animé. Yamazaki se prosternait devant la réplique grandeur nature d’une petite fille de primaire.

En regardant autour de moi, je vis que la boîte métallique où l’on conservait notre drogue était vide. Yamazaki avait tout fini.

― Oui, je crois que j’en ai pas laissé une miette ! Grâce à ça, j’ai eu le meilleur trip du siècle. Ah oui ! Et cette fois, j’ai eu une véritable révélation. Accroche-toi, Satô, j’ai vu la vraie structure de ce monde.

Après avoir frotté son front sur les pieds de la poupée, Yamazaki se leva d’un coup et me fit face.

― Je n’arrêtais pas de penser à ce qui pouvait nous manquer. Oui, il nous manque quelque chose. Il y a un trou béant dans nos poitrines, alors je cherchais quelque chose pour le colmater. Je voulais quelque chose qui me rende heureux. C’est tout. Hier, notre étude religieuse a renforcé ma réflexion sur le sujet. Tout le monde doute. Dans ce monde incompréhensible, on veut que quelqu’un nous donne des ordres, et c’est pour ça qu’on a créé Dieu. Le double antagonisme entre Dieu et Satan explique ce monde de façon très simple. Tu vois ? Cette histoire forte mais simple ! J’ai été sincèrement ému !

» Malheureusement, ce Dieu n’est pas fait pour nous, parce qu’Il est beaucoup trop terrifiant. Comme on peut le voir sur les illustrations de « Éveillez-vous ! » ― il est bien trop réaliste et vraiment rebutant.

Yamazaki ramassa la brochure qui traînait dans un coin de ma chambre et le brandit devant moi.

― Regarde ! C’est le numéro spécial de Juin, « Les anges gardiens : ils sont toujours là pour vous protéger. » Dans leur religion, les anges ressemblent à ça.

Yamazaki ouvrit une page montrant une illustration réaliste d’un homme musclé avec des ailes dans le dos.

Yamazaki déchira la brochure en mille morceaux.

― Je veux pas d’un ange comme ça ! cria-t-il. C’est quoi ? Un bodybuilder ? Quand j’entends le mot « ange », je pense à quelque chose de beaucoup plus, tu sais, attirant, moe moe et loli loli…

Plein, plein de souvenirs de jeux érotiques où l’héroïne était une fille angélique remontèrent à la surface de mon esprit.

― Exactement ! Tu ne vois pas, Satô ? L’heure de la réforme religieuse est arrivée !

Je restai toujours coi.

― L’objet de notre culte est cette poupée Ruriruri ! Et je suis le père fondateur de ce culte !

Je donnai une petite tape sur l’épaule de Yamazaki.

Tout en me secouant la main, Yamazaki continua à divaguer.

― Ceux qui auront la foi seront sauvés ! Il nous faut créer quelque chose que nous-mêmes pourrons croire afin de donner du sens à nos vies ! Et ce sens dictera notre façon de vivre avec notre superbe nouvelle religion !

Tournant en rond dans ma chambre, il leva le poing en l’air en hurlant comme un sauvage. Il criait tout ce qui lui passait par la tête.

Finalement, Yazamaki finit par se cramponner pathétiquement à la poupée taille réelle.

― Ça ne peut plus continuer comme ça, murmura-t-il.

Ses yeux étaient grands ouverts.

Je lui préparai un café chaud. Yamazaki but le café, les larmes aux yeux.

Moi aussi, j’avais envie de pleurer.

― Au fait, Yamazaki, qu’est-ce que tu comptes faire de cette poupée ?

― Je te la donne, Satô. Fais-en ce que tu veux.

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