Bienvenue à la N.H.K. ! – Chapitre 9

Pour un hikikomori, l’hiver est pénible, parce que tout est froid, gelé et triste. Pour un hikikomori, le printemps l’est aussi, parce que tout le monde est de bonne humeur et par conséquent, enviable.

L’été, bien entendu, est particulièrement pénible.

C’était un été lourd avec le chant des cigales. Du matin au soir, elles n’arrêtaient pas de chanter à tue-tête. En plus, l’été était caniculaire. Même avec le climatiseur tournant constamment à plein régime, il faisait encore chaud. J’ignorais si c’était mon climatiseur qui était cassé, ou si c’était l’été qui était particulièrement chaud. En tout cas, je fondais littéralement sur place.

Des fois, j’avais envie de crier, « Que le responsable de cette situation se montre sur le champ ! » Mais je n’avais même pas l’énergie de le faire. La chaleur de l’été m’épuisait complètement. Mon appétit en pâtissait, et mes nerfs n’en pouvaient plus. Peu importe le nombre de bouteilles de Lipovitan D[1] que je pouvais me descendre, ma fatigue ne voulait pas s’en aller.

Seul mon voisin de palier semblait en pleine forme. Il faisait du boucan sans vergogne. Du petit matin jusqu’au beau milieu de la nuit, il écoutait à fond la caisse des musiques d’animés. Il m’avait dit que ces derniers temps, il ne dormait que quatre heures par jour. Il était en train de cravacher comme un fou sur ses projets créatifs, avec l’aide des musiques d’animés. Les yeux injectés de sang, il s’attachait vigoureusement à chacune de ces tâches inutiles.

Un jour, il me dit :

― J’ai enfin terminé une grosse partie de mon jeu.

― Oh, sérieux ?

― Demain, je vais commencer à construire une bombe.

― Quoi ?

Sans me répondre, Yamazaki rongea silencieusement son pain de mie. C’était un petit déjeuner assez foireux. Comme je n’étais pas aussi flemmard que lui, je fis griller ma tranche de pain de mie et me cuis rapidement un œuf sur le plat.

― Comme je te l’ai déjà dit, te sers pas dans le frigo des autres sans leur permission.

Je fis mine de ne pas savoir de quoi il parlait.

Misaki portait un haut à manches longues même si c’était l’été. Elle était de bonne humeur par contre.

― Je m’amuse comme une folle, folle, folle, dit-elle.

Elle avait vraiment l’air de bien s’amuser. Elle se balançait joyeusement sur la balançoire.

Bien entendu, la soirée était tout aussi caniculaire. Il faisait si chaud que rien que le simple fait de parler me faisait transpirer à grosses gouttes.

A contrario, Misaki ne semblait pas souffrir de la température. Les cheveux au vent pendant qu’elle se balançait d’avant en arrière, elle dit :

― Au fait, Satô, ça te dit de manger des restes de terrine pour chat ?

À un moment ou un autre, le chat noir du parc avait disparu. Cela faisait un moment qu’il ne s’était pas montré. Soit il avait été percuté par une voiture et était monté au paradis, soit il était parti en voyage quelque part.

Quoi qu’il en soit, je déclinai son offre.

― Sans façon, j’en ai pas besoin.

― J’ai beaucoup de nourriture pour chat en réserve. Ah, quel gâchis.

Après être descendue de la balançoire, Misaki entra dans le petit bac à sable à côté de la cage à poules. Elle ramassa une pelle verte qu’un des gamins du quartier avait oubliée, et commença à sculpter quelque chose avec le sable.

Je demandai :

― C’est quoi ça ?

― Une montagne.

En effet. Ça ressemblait fortement à une montagne. Là en plein milieu du bac à sable, il y avait une montagne très pointue. Les côtés étaient très pentus, tel le Mont Fuji dessiné par Hokusai[2], et donc on aurait dit que la plus petite des vibrations pouvait le faire s’écrouler comme un château de cartes. Mais bientôt, la montagne de sable allait être terminée. C’était une œuvre magnifique, faite à partir de sable mouillé par la rosée du soir.

Claquant ses mains pour faire partir le sable, Misaki fit le tour de sa montagne. Elle me regarda les yeux pleins d’attente.

Je dis :

― C’est une bien belle montagne.

Un petit sourire au visage, Misaki cria « Yaaaah ! » et donna un grand coup de pied dans la montagne.

― Les choses physiques finiront un jour par tomber en ruines.

― C’est vrai, acquiesçai-je.

Il y avait en fait une immense variété de livres que Misaki sortait de son sac, nuit après nuit. Apparemment, elle les empruntait en masse une fois par semaine à la bibliothèque. Il y avait des romans, des recueils de poèmes, des guides pratiques, et des ouvrages de référence. Misaki lisait des livres de toutes les formes et de toutes les tailles, et m’en faisait la lecture ensuite.

― Bon, le texte de ce soir s’intitule Les dernières paroles de personnes célèbres. Ce titre fait référence aux mots que des gens exemplaires ont laissés dans leur dernier souffle…

Fait référence…?

― Réfléchissons à ce qu’est la vie ! s’écria-t-elle.

C’était une réplique très théâtrale, et la capacité de Misaki à faire des grandes déclarations inattendues tout en gardant un visage neutre me laissait pantois. Une fois encore, vu sous un certain angle ― enfin, comparé au sujet d’hier, « Réfléchissons à ce que signifie vivre », ce n’était pas grand-chose.

Retrouvant mon calme, je l’encourageai à continuer, et Misaki commença immédiatement à lire le livre à voix haute.

Le bouquin recueillait les dernières paroles de gens célèbres à travers le monde, des temps anciens à aujourd’hui. J’écoutais silencieusement et respectueusement. Par contre, à mesure qu’elle lisait, Misaki semblait en avoir marre, et elle changea de sujet en plein milieu.

― « Plus de lumière… » Bon, qui a dit ça ?

Quoi, un quiz ?!

― Trois… Deux… Un… Trop tard ! La réponse était Goethe. Eh ben, cette réplique est trop cool, hein ? Je pense que M. Goethe a dû y réfléchir longtemps à l’avance.

― P-Peut-être bien.

― Bon, question suivante. « Le Mikka Tororo[3] était délicieux. »

Je connaissais celle-là.

― C’est la note d’adieu du marathonien Kokichi Tsuburaya.

― Bravo, bravo ! C’est la bonne réponse ! Je suis étonnée que tu connaisses ça.

Il n’y avait pas de quoi être fier, mais Misaki me félicita quand même. Elle avait l’air étrangement intéressée par le contenu de la note d’adieu :

― Du Mikka Tororo… On croirait à une sorte de blague, pas vrai ?

― En même temps, c’est peut-être pour ça qu’elle marque les gens.

― Je vois. Ça explique tout, dit-elle, en hochant la tête à plusieurs reprises.

» Apparemment, Tsuburaya, le marathonien, est rentré chez lui à la campagne juste avant de mourir. Puis, il a mangé des patates douces avec ses parents, d’après ce qu’il y a écrit.

― Hum…

― J’imagine que tout le monde veut retourner dans sa ville natale avant de mourir, en fin de compte.

― D’ailleurs, Misaki, tu es de cette ville ?

― Non, du tout. L’étoile polaire est dans cette direction… alors je viens sûrement de ce côté-là.

Misaki pointa du doigt en direction du nord-nord-ouest.

Elle dit le nom d’une ville que je ne connaissais pas et m’expliqua que c’était une petite ville dans la Mer du Japon de cinq milles habitants. D’après elle, il y avait un soi-disant magnifique cap, mais que c’était aussi un endroit tristement célèbre pour les suicides qui s’y produisaient.

― Depuis qu’un personnage célèbre a sauté de cette falaise durant l’ère Meiji, c’est comme si c’était devenu la Mecque des suicidaires. Il paraît que tellement de gens ont soit sauté délibérément soit glissé et tombé accidentellement qu’ils ont dû construire des barrières de sécurité pour éviter tout nouvel accident. Quand j’étais petite, je n’étais pas du tout au courant, et je passais mon temps à jouer là-bas. Un jour, j’ai vu une femme étrange à cet endroit.

Misaki continua :

― Elle était tout au bord de la falaise, sur le cap le plus haut. C’était une très belle soirée, et le ciel était d’un rouge vif. La femme aussi était très belle.

― Et ?

― J’avais détourné mon regard l’espace d’un instant, et elle avait disparu. Même aujourd’hui, je la vois parfois dans mes rêves. Mais j’ai peut-être rêvé ce jour-là aussi. Parce qu’elle avait un sourire très chaleureux sur son visage en bonne santé. Elle était toute seule à regarder l’océan et le soleil couchant. Puis l’espace d’une seconde, au moment où je regardai ailleurs, elle s’était évaporée. Drôle d’histoire, hein ?

C’était en effet une drôle d’histoire.

― Qu’est-ce qui a bien pu se passer ? Je pense qu’elle aurait dû au moins laisser un mot d’adieu ― peut-être au sujet de patates douces ou autre, plaisantai-je, pour essayer de détendre l’atmosphère.

― D’ailleurs, j’ai envie de patates douces.

― Ça te démange.

― Ouais.

Elle hocha la tête.

― Mais c’est bon par contre, pas vrai ?

La conversation avait commencé à dériver. Moi aussi, j’étais fatigué après tout. Mais Misaki rigolait.

― Ah, c’est trop drôle. Tu trouves pas, Satô ?

― Ouais.

― On arrive au bout. Le dernier jour du projet approche.

Misaki rangea le livre dans son sac.

― Je t’ai donné toutes ces leçons utiles, Satô, alors tu devrais être prêt à devenir un adulte modèle, pas vrai ?

Debout sur le banc, elle dit :

― Tu comprends maintenant, hein ? Pourquoi tu es devenu un bon à rien ? Pourquoi tu es devenu un hikikomori ? Tu devrais avoir compris maintenant.

Je ne répondis rien.

― Si tu y réfléchis bien, tu devrais comprendre, c’est sûr.

Toujours assis sur le banc, je regardai dans sa direction. Le parc était si sombre que je ne pouvais voir pas voir l’expression de son visage, seule sa silhouette m’était discernable.

― Je suis presque à court de temps. Je ne peux pas causer plus de problèmes à ma tante et à mon oncle, alors je vais quitter la ville.

Le ton de sa voix était parfaitement détendu, alors je l’écoutai calmement.

― Où est-ce que tu vas ?

― Dans une ville… Un endroit où il y a plein de monde ; un endroit où personne ne me connaît ; un endroit où je ne connais personne. C’est pour ça, qu’avant que je parte, Satô… Satô, il faut que tu deviennes quelqu’un de remarquable.

Je n’avais pas idée d’où cette discussion allait nous mener ; une fois encore, elle était le genre de fille à dire des choses complètement surréalistes.

Abasourdi, je secouai la tête de gauche à droite.

― Ça ne changera rien, dit-elle.

― Ok, je comprends. Je vais bien maintenant.

Tout ce que je pouvais faire à ce moment-là, c’était d’essayer de la convaincre qu’elle avait réussi son coup.

― Non, grâce à toi, c’est vraiment une deuxième vie qui commence pour moi. Tu peux partir commencer une nouvelle vie dans une autre ville le cœur léger.

Cependant, elle paraissait toujours quelque peu insatisfaite.

D’un ton optimiste, je lui dis :

― Merci, je te dois la vie ! Oh, c’est vrai ! Tu veux ma chaîne stéréo ? C’est un must quand on vit seul. Si tu veux, je te l’offre…

― C’est pas ce que je voulais dire.

― C’est-à-dire ?

J’attendis patiemment qu’elle continue, mais Misaki me tourna le dos sans dire mot.

Je me levai à mon tour.

― Bon, eh bien, salut.

J’avais commencé à me diriger vers mon appartement, quand elle m’interpela.

― Non ! Attends !

― Quoi ?

― On va avoir un rencard. Ce sera ton examen de fin de thérapie, pour voir si tu es vraiment devenu quelqu’un de formidable et d’apte à vivre en société, Satô. Rendez-vous à la gare, dimanche à midi. Et on ira quoi qu’il arrive, qu’il pleuve ou qu’il neige !

Sur cette déclaration provocante, Misaki partit rapidement à grandes enjambées.

Pendant ce temps-là, Yamazaki était vraiment en train de fabriquer une bombe. Il avait mis la main sur une méthode de fabrication sur internet et était réellement en train d’en fabriquer une.

D’abord, il a eu besoin de poudre à canon noire. L’histoire de la poudre à canon remontait vraiment à très loin. Par exemple, elle fut utilisée pendant l’ère Genkô contre l’invasion mongole[4] ; et l’arme à feu appelée « tetsuhô », qui a surpris les samouraïs, en utilisait également. Malgré qu’elle soit un mélange primitif de nitrate de potassium, de souffre et de charbon, sa puissance est dévastatrice. On raconte qu’utilisée dans un espace clos, la poudre à canon noire génère une puissance suffisante pour briser toutes les fenêtres d’une voiture classique, tuant sur le coup toute personne se trouvant à l’intérieur.

― Qu’est-ce que tu comptes faire avec une bombe ?

― C’est pourtant évident, non ? Je vais faire sauter quelque chose !

Ben, ouais, c’était vrai. C’était vraiment évident. Il n’y avait pas d’autre usage possible pour une bombe.

― Ce que je voulais dire, c’est qu’est-ce que tu comptes faire sauter avec ?

― Mes ennemis.

― Quels ennemis ?

― Les méchants. Je vais faire sauter ces méchants avec ma bombe révolutionnaire.

― Je vois. Et donc, qui sont ces méchants ?

― Des politiciens par exemple.

― Est-ce que tu connais au moins le nom de l’actuel Premier Ministre ?

Yamazaki se tut et retourna à sa besogne. D’ici peu, il allait terminer la poudre à canon et le tube métallique hermétique qui la contiendrait. Son détonateur, qui utilisait une montre analogique, était également fin prêt. Tout ce qui restait à faire, c’était attacher le détonateur au tube, et il pourrait alors l’utiliser quand bon lui semble.

― Youpi, j’ai fini ! Je suis un guerrier ! Je suis un révolutionnaire !

Yamazaki était de bonne humeur.

― Je vais tous les faire sauter ! Je vais tuer tous les méchants !

Il était de bonne humeur, mais il avait les pieds sur terre.

― Ah, c’était marrant, conclut-il.

En fin de compte, la bombe ne sauta à la figure d’aucun méchant.

Pour commencer, on ignorait où trouver des méchants. Et parce qu’on ne pouvait pas s’en empêcher, on essaya de la faire sauter dans le parc voisin le samedi soir. Pour que personne ne nous voie, on avait rampé tout au fond des buissons pour placer le détonateur. La bombe a vraiment sauté, mais c’était plus un pétard mouillé qu’un gros boum.

C’était une histoire triste.

Au milieu de toutes ces distractions, le dimanche était arrivé. Comme promis, je me rendis au point de rendez-vous avec Misaki devant la gare. On eut notre rencard, et je rentrai chez moi.

Je dormis toute la nuit. Quand je me réveillai, c’était le matin. Je n’avais rien à faire et m’ennuyais à mourir. Je décidai d’essayer d’ingurgiter tout mon stock de drogue. Je commençai à passer du bon temps. Tout devint plaisant. J’éclatai de rire.

En général, les drogues peuvent être classées dans trois grandes catégories : les stimulants, les calmants et les psychédéliques. Les stimulants donnent la pêche. La cocaïne est un des stimulants les plus connus. Les calmants comme l’héroïne rendent léthargique. Je n’en ai jamais essayé, alors je l’ignorais au début, mais il semblerait qu’elles envoient au septième ciel. Enfin, les psychédéliques sont des hallucinogènes. Le LSD et les champignons magiques rentrent dans cette catégorie.

Pour ma part, je préfère vraiment les hallucinogènes légaux. Ils ont peu d’effets secondaires ― contrairement aux stimulants et aux calmants ― et par-dessus le marché, ils sont facilement trouvables car parfaitement légaux.

Le lendemain de mon rencard avec Misaki, j’étais retombé dans la drogue. J’avais décidé de prendre un virage radical.

D’abord, j’avais commencé sur une base de trente milligrammes d’AMT. L’AMT est un antidépresseur qui a été développé par des chercheurs russes. Après qu’on ait découvert qu’une prise importante pouvait causer des effets hallucinogènes, il a été interdit à l’usage médical. Malgré tout, c’était juste un antidépresseur à la base. Après en avoir pris, pendant les deux premières heures, une personne sera sujette à de terribles nausées ; mais une fois ce cap franchi, l’expérience devient vraiment agréable. C’est aussi ce qu’il y a de mieux pour combattre les bad trips.

Ensuite, j’avais fait bouillir des graines d’harmale et bu le liquide jaunâtre qui flottait au-dessus. Je crois que l’harmale est une plante de la famille des Zigomallacées[1], originaire du Tibet, et contient des molécules hallucinogènes comme l’harmine ou l’harmaline. Sans rien d’autre, il n’y a pas d’effet particulier ; par contre, combiné à d’autres hallucinogènes tels que les champignons magiques ou la DMT, les effets sont multipliés par douze. C’est la méthode « Ayahuasca ». L’harmale étant un inhibiteur MAO, il peut être dangereux pour la santé si ingéré avec du fromage ou autre produit laitier ; mais sinon, il ne devrait pas causer de souci particulier.

Enfin, la belle occasion était arrivée. Ma conscience était déjà en train de disparaître, et mon champ de vision se brouillait sévèrement ― mais là, mon véritable voyage allait commencer. Et je n’allais pas m’arrêter en si bon chemin !

Broyant cinq grammes de champignons magiques séchés avec un mortier et un pilon, j’avalai la poudre d’une gorgée de jus d’orange. Cerise sur le gâteau, je m’étais débiné et avait ingéré un cristal de dix milligrammes de 5-MeO-DMT. La DMT est une drogue qui ne contient que les molécules ayant un effet sur l’organisme des plantes hallucinogènes comme le chagropanga, que les indigènes d’Amazonie utilisent dans leurs cérémonies « Ayahuasca ». Bien que légale, cette drogue est réputée pour être une des plus fortes du marché. D’après une théorie, les effets hallucinogènes sont cent fois plus forts que ceux du LSD. C’est vraiment l’hallucinogène ultime.

En moins de temps qu’il n’en faut pour dire « ouf », j’étais paralysé ! La drogue faisait effet !

La Spéciale Satô ― ma merveilleuse et ultime technique, mise au point après des heures et des heures de recherches et de tâtonnements ― était fin prête.

En combinant efficacement quatre types de drogues en un seul cocktail, j’étais promis au trip ultime, celui que même des drogues illégales ne permettaient pas d’atteindre. D’un coup, comme si j’étais dans une fusée, je me retrouvai propulsé dans les confins de l’espace. Le temps s’était complètement arrêté. L’espace commença à se déformer de bout en bout. Mon corps physique disparut dans le néant.

― Ça craint, Satô. J’ai découvert quelque chose de terrible ! J’ai eu une révélation ! déclara Yamazaki. Ça craint un max !

J’essayai de répondre quelque chose, mais ma bouche ne voulait pas fonctionner correctement.

Yamazaki commença à s’exciter.

― Tu m’écoutes ? Ouvre grand tes oreilles : Ça craint un max !

Comme il n’y avait rien d’autre à faire, j’écoutai attentivement.

Tout en bombant le torse et en arborant le plus grand sourire imaginable, Yamazaki dit :

― J’ai pu prouver de façon logique que je suis un Dieu monothéiste qui a créé le cosmos !

Je mourus.

Puis, je revins à la vie.

― Regarde, je vais sur le champ ranger ta chambre en utilisant mes super pouvoirs.

Yamazaki tendit son doigt vers la pagaille qui trônait sur le sol et cria :

― Bouge !

Évidemment, il n’en fut rien.

― Hé ! Je viens de te donner un ordre ! Pourquoi tu me résistes comme ça ?!

Yamazaki était hors de lui.

Alors que j’observais la situation, je sentis quelque chose monter en moi. C’était une sensation étrange, bouillonnant du plus profond de mon être. Je croisai les bras et me mis à réfléchir intensément sur ce sentiment. Finalement, après ce qui sembla être une éternité, je compris ce que c’était… Je sais, c’est…

C’était de la nausée ! J’étais pris de violentes nausées. J’essayai de courir vers les toilettes, mais le chemin était plus que tortueux. Mes jambes refusaient d’avancer. Le couloir me paraissait s’être transformé en un tunnel de cinq cent mètres de long. Les toilettes étaient si loin que ça. Allais-je y arriver ? Pourrais-je atteindre les toilettes avant de tout asperger de vomi ?

Tout ira bien. Du calme.

Yamazaki venait tout juste de le dire.

― Je suis un Dieu.

Mais je savais. Je savais qu’il faisait complètement erreur. Et comment pouvais-je en être aussi sûr ? Ben, parce que c’était moi, Dieu ! J’avais confirmé cette vérité juste un instant plus tôt, en réfléchissant de façon logique.

J’allais forcément y arriver à temps. Je suis Dieu après tout. J’atteindrai les toilettes à temps.

Et je réussis.

M’agenouillant devant les toilettes, je vomis. Après ça, je me sentis bien mieux. Puis, je repris du poil de la bête. Je m’amusais comme un petit fou. En revenant lentement dans ma chambre, j’y trouvai Yamazaki accroupi, toujours en train de ricaner.

― Non, pas les filles de primaire…

Il marmonnait dans sa barbe en donnant l’impression de penser à des choses pas très catholiques.

Pour une raison ou une autre, cette situation me donna une furieuse sensation de déjà-vu. Quelque chose de similaire est déjà arrivé auparavant, non… ? Tout en y réfléchissant, dix attaques successives de sentiments de déjà-vu m’assaillirent. Tout ce sur quoi je posais les yeux était déjà arrivé avant.

Je décidai de parler à Yamazaki de cette sensation. Après un moment, je commençai à ne plus être vraiment sûr de ce qui se passait vraiment.

― Hein ? On n’a pas déjà eu cette discussion avant ?

― Qu’est-ce que tu racontes, Satô ? Je vois pas de quoi tu-

― Une petite seconde. Laisse-moi réfléchir.

La tête contre le sol, je réfléchissais aussi fort que possible. Et c’est alors que je me souvins… J’étais un soldat d’une ancienne civilisation il y a plusieurs milliers d’années, un soldat qui avait voyagé à travers l’espace et le temps pour venir dans ce monde. Naturellement, je décidai de garder cette révélation pour moi. C’était un secret de la plus haute importance, après tout.

Après une petite pause, Yamazaki rompit le cours de mes pensées.

― Tu devrais respirer. Tu vas mourir sinon.

Je pris une profonde inspiration. Je revins à la vie. Tout en remerciant du fond du cœur Yamazaki, je méditai sur la façon dont le monde était enveloppé par l’amour. Je courbai la tête pour dire, « Merci, merci. »

Mais, comme pour compenser mon retour à la vie, Yamazaki se mit brusquement à se tordre de douleur. Tout en agrippant sa gorge, il se roulait sur le sol, tortillant d’agonie. Quand je lui demandai, « Ça va pas ? », il se contenta de pousser un cri inhumain et, sans rien dire d’autre, continua à se convulser.

Finalement, il saisit un cahier et un stylo à bille pour me communiquer son problème. Les mains tremblantes, il écrivit quelque chose sur le cahier.

En prenant mon temps, je déchiffrai avec attention ce qu’il avait écrit : « J’ai oublié comment utiliser ma voix. »

Yamazaki empoignait sa gorge, l’air misérable. Je lui donnai une bonne tape dans le dos aussi forte que je pus.

― Ouch ! dit-il avant de me faire un OK de la main.

Son grand sourire revint.

J’avais décidé qu’il était temps pour nous de sortir. On était déjà au beau milieu de la nuit, alors je ne craignais pas d’être vu par la police ou les voisins.

On se dirigea vers le parc du quartier. Yamazaki marchait comme un robot. Peut-être que c’était vraiment un robot. Au final, pouvais-je avoir de telles pensées tout en étant humain ? Je trouvais cette idée un poil mystérieuse.

À ce moment-là, j’essayai de me cogner la tête contre un lampadaire du parc. Et là, c’était le drame : Ça ne faisait pas mal. Ça ne faisait pas mal du tout. Je suis vraiment un robot…

Ainsi, je fis la découverte d’une nouvelle vérité.

Quoi qu’il en soit, le parc la nuit était magnifique. Malgré que les lampadaires fussent les seules sources de lumière, le parc brillait et rayonnait comme si on prenait une photo avec longue exposition. Le parc était plein de vie. Tout là-bas semblait plein de vie : le léger craquement du vieux banc, le souffle régulier des immenses arbres le long de la route, les tremblements dynamiques des branches et des feuilles. Chaque chose était vivante.

Tandis que j’étais fasciné par la scène, Yamazaki dit :

― J’entends une musique.

Moi aussi, je l’entendais. Une musique mystérieusement belle nous parvenait de quelque part dans le parc.

On chercha d’où provenait la musique ― allant jusqu’à fouiller dans l’herbe, à fourrer nos têtes sous le banc, à ratisser de long en large le parc pendant un long moment ― quand, finalement, on trouva des enceintes. Elles étaient enfouies au pied du plus grand arbre au bord de la route.

Mais, c’était bizarre. On ne comprenait pas du tout comment elles fonctionnaient. On se mit à réfléchir ensemble. On finit par conclure que les enceintes étaient un « trou blanc », qui à l’inverse d’un trou noir, libérait des choses au lieu de les aspirer.

On rentra dans le trou blanc et on atterrit près d’un magnifique lac. Yamazaki enleva lentement ses vêtements et plongea tête la première dans le lac. Mais…

― Arg ! C’est un bac à sable !

Il semblait que le lac était, en réalité, juste un simple bac à sable. J’avais pourtant vraiment cru que c’était un lac. Je décidai de ne plus croire ce que me racontait Yamazaki.

Quoi qu’il en soit, c’était comme si le temps se jouait de nous. D’abord, on remontait le temps, et maintenant, on se dirigeait droit vers le futur. Je me suis alors demandé ce que pouvait bien être le présent.

― Hé, Yamazaki. On est quel jour de la semaine aujourd’hui ?

Je n’eus aucune réponse. C’était comme s’il était déjà rentré chez lui.

Attristé, je rampai dans les buissons, jusqu’à l’endroit même où on avait fait exploser la bombe samedi soir.

Et là, je tombai sur Yamazaki et moi-même ― d’il y a trois jours !

― Bon, elle explosera dans trois minutes. Alors, reculons loin d’ici.

Moi, moi-même et Yamazaki battîmes en retraite.

― Je voulais être un révolutionnaire, mais ce rêve ne s’est jamais réalisé. Je voulais être un soldat, mais ce rêve ne s’est jamais réalisé. Mon père est mourant, et je n’aurai donc pas d’autre choix que de rentrer. Je me demande qui est le responsable de tout ça. Je pense qu’il doit y avoir une bien belle canaille quelque part. Je voulais le faire sauter, comme dans un film hollywoodien, avec une bombe. Tu sais…

Comme je ne pouvais nous voir que de dos, il m’était impossible de voir l’expression de Yamazaki pendant qu’il me disait ça. Mais je savais déjà.

― Hein ? Les trois minutes sont déjà passées, mais la bombe n’a pas explosé.

Yamazaki se dirigea vers l’emplacement de la bombe. À ce moment-là, j’entendis un gros boum, et Yamazaki tomba par terre.

Je savais. Je savais qu’il était en train de pleurer.

― Elle est pas puissante du tout. Cette bombe que j’ai mise tant de temps à confectionner a juste la puissance de quelques pétards. C’est nul. Je rentre. Salut.

Puis, il rentra chez lui à la campagne.

Quand je revins chez moi, seule la poupée d’animé grandeur nature que Yamazaki avait laissée m’attendait. Elle me demanda :

― Tu ne te sens pas seul ?

― Non, pas du tout…

En ce jour chaud et ensoleillé, j’étais parti en rencard avec Misaki. Il s’était déroulé de façon aussi innocente que ceux qu’ont les collégiens de campagne entre eux.

On avait pris le train jusqu’à la ville. Les rues étaient vraiment bondées, alors on avait failli se perdre de vue. Aucun de nous deux n’avait de portable ; si on avait été séparés ne serait-ce qu’une fois, ça aurait été la fin de tout. Dans cette grande ville, on n’aurait jamais pu se retrouver. Il nous fallait être prudent.

Mais ça n’empêchait pas Misaki d’errer de façon imprudente. Moi aussi, je me contentais de la suivre d’un pas lourd.

― Où on va ? lui demandai-je.

― Quelque part.

― Et si on déjeunait ?

― On vient juste de manger ensemble, non ?

― Alors pourquoi pas un petit ciné ?

― D’accord.

On est allés voir un film. C’était un détonnant film d’action hollywoodien. Des bombes explosaient à la figure d’un type, et il avait volé dans les airs en balançant ses bras de façon circulaire. Puis, il était mort. Je l’enviais vraiment.

― C’était très intéressant. Tu crois que je devrais acheter la brochure d’informations ?

Mais, elle fut estomaquée par l’étiquette de prix indiquant mille yens, alors elle ne l’acheta pas.

― Pourquoi est-ce que c’est aussi cher ?!

― C’est le prix habituel, non ?

― Hum, ah bon ?

Il semblerait qu’elle ignorait ça.

Après avoir quitté le cinéma, on se retrouva une fois de plus sans trop savoir quoi faire.

― On va où ?

― Quelque part.

― On va manger ?

― On vient juste de manger, non ?

Et on continua à errer sans but. On n’avait nulle part où aller, et je ne savais pas quoi faire. Misaki ressentait la même chose, et ça nous posait tous les deux problème.

Finalement, on atterrit dans un parc municipal inutilement grand. Et il y avait beaucoup de monde, bien entendu ― et tout au centre, se trouvait une grande fontaine. Des pigeons volaient autour de nous.

Assis sur un banc, j’étais ébahi. On discuta tranquillement jusqu’au coucher du soleil. À la fin, on tomba à court de sujets de conversation ; quand seul notre silence impatient demeura, Misaki sortit son cahier secret de son sac.

― En avant vers nos rêves !

Je répondis :

― Ça ne sert plus à rien. Ce machin n’y changera plus rien.

― Ne sois pas aussi négatif.

― Même en essayant de croire à ces salades, au final, je resterai encore et toujours un minable.

― En fait, ça m’a rendue assez normale.

― À quel niveau ?

― Tu ne trouves pas que j’ai l’air normale ?, demanda-t-elle.

― T’es bizarre, déclarai-je. Tu l’as toujours été. Depuis que je t’ai rencontrée, je t’ai toujours trouvée assez louche.

― Ah bon…

Un silence s’installa.

Devant nous, un pigeon se dandinait. Misaki tenta de l’attraper. Évidemment, le pigeon s’enfuit. Elle retenta sa chance plusieurs fois ; après avoir échoué à chaque fois, elle se contenta de regarder la fontaine devant nous.

Puis, elle dit :

― Satô, si on se demande qui est le plus inutile de nous deux, ça doit être toi et de loin, pas vrai ?

J’étais parfaitement d’accord avec elle.

― Eh bien, c’est pour ça. C’est pour ça que tu as été choisi pour mon projet, Satô.

Il semblerait qu’elle ait fini par enfin bien vouloir rentrer dans le vif du sujet. Même si, à ce moment-là, ça ne faisait plus vraiment aucune différence, vu que ça n’allait rien changer. Du moins, j’en étais convaincu.

Misaki afficha alors un faux sourire qui aurait rendu n’importe qui nerveux. C’était un sourire douteux et fabriqué de toutes pièces qui n’impliquait que ses lèvres, les tirant de façon peu naturelle vers le haut.

Elle commença :

― Le premier constat partait du fait que jamais quelqu’un ne pourrait un jour m’aimer.

― Tu le penses vraiment ?

― C’est comme ça depuis ma naissance. À tel point que mes parents me détestaient, et c’était même encore pire avec les autres personnes.

Je ne savais pas quoi répondre.

― Mon oncle et ma tante m’ont pris sous leur aile, mais je n’ai fait que leur causer des problèmes à eux aussi. Leur relation empire de jour en jour, et ils parlent de divorcer bientôt. Tout est de ma faute, et j’en suis vraiment désolée.

― Tu réfléchis beaucoup trop, c’est tout.

― Non, je ne pense pas, dit-elle. Je suis sûrement née bonne à rien, et les gens normaux n’ont rien à voir avec moi. À la fin, tout le monde finit par me détester, et à cause de moi, tout le monde commence à se sentir mal. J’ai la preuve irréfutable que ce que je dis est vrai.

Misaki retroussa ses manches. Elle me montra ses bras en les tendant dans ma direction. Beaucoup de cicatrices dues à des brûlures ornaient sa peau blanche.

― C’était mon deuxième père. Je ne me souviens même pas de son visage. Il passait son temps à boire. Quand il buvait, son humeur s’améliorait ― mais même quand il était de bonne humeur, il s’énervait toujours après moi, en me brûlant avec des cigarettes.

Elle dit tout ça sans perdre son grand sourire.

― J’avais même peur d’aller à l’école. Évidemment, j’avais peur… Comment aurais-je pu me fondre dans cet environnement ? J’étais terrifiée. Parce que s’ils étaient des gens normaux, ils allaient sûrement se mettre à détester quelqu’un comme moi.

― Et les gens de ton église ?

― Ce sont des gens biens. Tout le monde y est assez normal, et ils travaillent dur. Par conséquent, ils n’ont évidemment rien à voir avec moi.

Je ne dis rien.

― En fin de compte, j’ai fini par trouver quelqu’un de plus inutile que moi : une personne vraiment inutile. Quelqu’un de super méga inutile ― du genre qu’on ne trouve pas à tous les coins de rue. Quelqu’un incapable de regarder les gens dans les yeux quand ils lui parlent, qui a une peur incontrôlable des autres. Quelqu’un qui vit dans les bas-fonds de la société, quelqu’un que même moi je pourrais regarder de haut.

― Et c’était qui ce « quelqu’un » ?

― Toi.

Sa réponse fut exactement celle à laquelle je m’attendais.

Puis, Misaki sortit une feuille de papier de son sac et me la tendit. C’était un second contrat.

Je ne savais pas vraiment quoi faire. Le soleil était presque en train de disparaître de l’horizon, et le nombre de gens qui se baladaient dans le parc avait diminué drastiquement.

Misaki me tendit un marqueur et un tampon à encre rouge[2], tout en disant :

― Une empreinte de pouce fera l’affaire.

» Après tout, quelqu’un comme toi, Satô, pourrait bien finir par m’aimer, pas vrai ?, demanda-t-elle. Je veux dire, tu es bien plus inutile que moi, après tout. Comme cela fait un bon moment que j’ai mis à exécution ce plan, tu devrais être mon prisonnier depuis le temps, non ? Alors, je t’en prie, sois gentil avec moi, et en retour, je serai gentille avec toi, moi aussi.

― Non. Ça ne marchera jamais.

― Pourquoi ça ?

― Ça ne sert à rien. Rien n’a changé. Cet accord ne fera qu’empirer les choses. Et par-dessus tout, c’est sans espoir.

Je me levai et lui rendis le marqueur et l’encre.

J’essayai de paraître enthousiaste.

― Tu t’en sortiras, Misaki ! C’est juste une perte momentanée de confiance. Frotte-toi avec une serviette sèche, et renforce ton corps et ton esprit ! Si tu fais ça, ces stupides pensées disparaîtront d’elles-mêmes. Une jolie fille comme toi pourra vivre une grande vie ! Ne baisse pas les bras ! Regarde droit devant toi, et tout ira bien !

Puis, je m’enfuis.

Le contenu du contrat s’était gravé dans mon esprit.

Contrat de soutien mutuel entre personnes seules et bonnes à rien

Nous définirons par la suite Satô Tatsuhiro comme étant la partie A et Misaki Nakahara comme étant la partie B, le contrat suivant a été établi entre les deux parties :

A ne se mettra jamais à détester B.

En fait, A commencera à aimer B.

A ne changera jamais d’avis.

A ne remettra jamais en cause le point précédent.

Quand une des deux parties se sentira seule, l’autre devra toujours être à ses côtés.

Comme B se sent toujours seule, cela sous-entend que A sera toujours aux côtés de B.

En faisant comme ça, je pense que nos vies iront sûrement dans la bonne direction.

Je pense aussi que les moments douloureux disparaîtront.

Si tu romps le contrat, tu devras t’acquitter de la somme de dix millions de yens.

― Hé ! Tu ne te sens pas seul ? cria Misaki.

En me retournant, je répondis bruyamment :

― Non, pas du tout.

― Eh bah moi, je me sens seule !

― Pas moi.

― Menteur.

― Je mens pas, dis-je. Je suis l’hikikomori le plus fort du monde, alors ça ne me pose aucun problème de vivre seul. Le mot souffrance n’existe pas dans mon dictionnaire. De ton côté, Misaki, tu devrais arrêter de te reposer sur les autres, toi aussi. Au bout du compte, tout le monde est seul. Être seul, y’a que ça de vrai. Enfin, c’est la vérité quoi, non ? Au final, tu seras toute seule ; par conséquent, être seul est naturel. Si tu acceptes ce fait, rien de mauvais ne pourra t’arriver. C’est pour ça que je m’enferme dans mon petit studio de trente mètres carrés.

― Tu ne te sens pas seul ?

― Pas le moins du monde.

― Tu ne te sens pas seul ?

― « Non », je te dis.

― Menteur.

Quelqu’un avait parlé d’une voix faible et étouffée.

Je me retournai pour regarder derrière moi.

Je me retrouvai debout au milieu de mon studio de trente mètres carrés. Je m’assis dans un coin les jambes contre ma poitrine, me fondant dans les profondes ténèbres.

Il faisait nuit, et je ne pouvais ni voir, ni entendre, ni rien faire. Malgré le fait qu’on était en été, mon studio de trente mètres carrés, dépourvu du moindre meuble ou autre, était froid comme de la glace. Un froid sombre et terrible emplit la pièce. Je me pris la tête dans les mains tout en tremblotant.

Je dis :

― Je suis seul.

― Je suis pas seul.

― Menteur.

― Je mens pas.

― Je suis si seul.

― Je suis seul !

Le moi tremblant, frémissant et frissonnant avait les dents qui claquaient comme c’est pas permis. Le moi qui se tenait debout au milieu de la pièce voyait ça. Je croyais avoir perdu la tête. Mais je n’étais pas fou.

Il n’y avait que deux choses que je comprenais : que j’étais seul, et que j’étais extrêmement seul. Je ne voulais pas être dans cette situation. Je ne voulais pas être seul.

― Mais, criai-je, c’est pour ça !

Je continuai à crier :

― Être seul est naturel ! Bien sûr que je déteste être seul ! C’est exactement pour cette raison que je m’isole du monde, que je m’enferme. En considérant le long terme, c’est la meilleure solution. Tu comprends, hein ? Hé ! Tu me comprends, pas vrai ?

Il n’y eut aucune réponse.

― Tu vois pas ? Écoute-moi bien. Après, tu comprendras. C’est vraiment pas sorcier. En gros… En gros, je m’enferme justement parce que je suis seul. Parce que je ne veux pas ressentir plus de solitude, je m’enferme. Hé, tu comprends ? Voilà la réponse !

De nouveau aucune réponse.

― Mon avarice est sans égale. Je veux pas d’un semblant de bonheur. Je veux pas d’une chaleur partielle. Je veux un bonheur qui dure pour toujours. Mais c’est impossible ! Je sais pas pourquoi, mais dans ce monde, des interférences viendront à coup sûr. Les choses importantes se brisent en un rien de temps. Et s’il y a bien une chose que j’ai pu apprendre tout au long de mes vingt-deux années d’existence, c’est ça. Peu importe la nature de cette chose, elle se brisera. C’est pour ça que, dès le début, il vaut mieux n’avoir besoin de rien.

C’est vrai ! Tu devrais avoir compris cette vérité, toi aussi, Misaki. Ainsi, tu n’auras plus à imaginer des plans tordus. Tu arrêteras de chercher des gens comme moi pour t’aider.

Elle était extrêmement stupide. Elle s’accrochait à un désespoir d’une taille terrifiante. J’étais indigné par la solitude qui l’avait conduit à venir chercher de l’aide auprès d’un déchet humain comme moi. Je maudissais le malheur qui s’était abattu sur elle. Je maudissais cette absurdité qui fait que les enfants ne peuvent pas choisir leurs parents. Je voulais qu’une fille joyeuse comme elle vive une vie forte et saine.

Je t’en supplie, fais de ton mieux, peu importe où. Je vais bien. Je m’en sortirai tout seul. Il vaut mieux pour moi que je sois seul. Je vivrai seul et mourrai seul.

Malgré tout, j’avais espéré. J’avais espéré…

Regarde, juste là-bas ― c’est brillant, pâle et doux.

C’était mon village natal, celui qui me tirait des larmes de nostalgie douces et amères à la fois. Les plaines d’automne à perte de vue. Les souvenirs d’un lointain passé. Les regards éternellement fugaces de petites filles qui gloussent. La tranquillité du chat noir, percuté par une voiture. Plus rien n’était douloureux ni difficile nulle part. J’allais bien maintenant.

― C’est vrai. Tu vas bien maintenant, dit la petite fille.

La poupée d’animé taille réelle, que Yamazaki m’avait donnée, me regardait. C’était un ange. Elle commença à bouger, et à me guider vers l’avant.

On voyagea jusqu’à une planète lointaine. C’était magnifique : un ciel bleu avec des nuages blancs, une brise fraîche qui soufflait sur un pré printanier qui s’étendait au loin. On se tenait debout au milieu du pré, et la fille ramassa une fleur d’un blanc pur qu’elle garda dans ses mains. Avec ses doigts fins, elle prit un pétale et l’arracha.

― Vie.

Puis, elle arracha un autre pétale.

― Mort.

Elle prédisait l’avenir avec une fleur.

― Vie… Mort… Vie… Mort… Vie… Mort… Vie… Mort.

Le dernier pétale virevolta jusqu’au sol.

La fille esquissa un doux sourire.

Comment

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *