Gekkô – Chapitre 1

Il n’y avait pas un jour sans que j’entende son nom.

— Tsukimori est trop adorable, murmura mon camarade de classe Kamogawa, tout en soupirant, tandis que les autres garçons autour de lui acquiescèrent.

» Écoutez-moi bien les gars : que ce corps svelte ne vous trompe pas ! Pigé ? Elle aussi, elle a… des seins !

Leurs regards lubriques étaient vissés sur la fille en question, Tsukimori, qui était quant à elle entourée par un groupe de filles en pleine discussion. Si je devais décrire Yôko Tsukimori en une phrase : elle ne passait pas inaperçue.

— T’es pas d’accord, Nonomiya ?

— Si tu le dis.

— Eh ben, ça manque d’enthousiasme ça ! Tu es un homme, non ? Si tu te retrouves face à une montagne, escalade-la ! S’il y a une superbe nana, tombe amoureux d’elle ! C’est ça être un homme, non ?

Les garçons, avec à leur tête Kamogawa, commencèrent à surréagir à ma réponse indifférente.

— Bah, je me dis juste qu’elle est parfaite.

Elle avait un visage magnifique, suppléé par des formes divines et des notes excellentes. Son caractère agréable la rendait très populaire. Apparemment, elle était également douée en sports. Yôko Tsukimori semblait être une fille parfaite sans qu’on y trouve quoi que ce soit à y redire.

— Où est le mal ?

— J’ai jamais dit que c’était une mauvaise chose. C’est juste que j’ai du mal à garder mon calme quand elle est dans le coin.

— Aah, c’est vrai. Tsukimori est une fille hors de notre portée après tout…

Fort heureusement, Kamogawa avait interprété ma phrase à sa sauce.

Pour être honnête, elle était tellement parfaite que ça la rendait barbante et l’atmosphère autour d’elle était suffocante. Peut-être que c’est juste que j’étais un peu tordu, mais j’avais toujours secrètement gardé mes distances avec elle parce que je n’avais jamais pu trouver le moindre point commun entre nous deux.

Hélas, les autres garçons semblaient extrêmement intéressés par la madone et commencèrent à s’échanger des ragots à son sujet comme s’il s’agissait d’une star.

— Mais il paraît qu’elle a un mec qui est à la fac.

— Un certain « K », c’est ça ? Il a trois ans de plus qu’elle, non ?

— Hein ? Moi, j’ai entendu dire qu’elle sortait avec le PDG d’une société…

— Aah, alors c’est pour ça qu’elle se tape 200 000 yens d’argent de poche par mois ?

— Tu m’étonnes ! Mais moi, on m’a dit que quelqu’un l’avait vue sortir d’un love hotel en compagnie du prof de math, monsieur Kumada !

En fait, ce n’était même plus la peine d’utiliser une métaphore — elle était manifestement déjà une star. Une fois de plus, j’avais tout le loisir de réaliser à quel point elle était spéciale.

Mais une fois encore, peut-être que son extrême popularité ne lui plaisait pas tant que ça. Du moins, pour moi, ça aurait été insupportable.

— C’est juste un ramassis de rumeurs sans fondement.

Un petit rire sortit de ma bouche du fait du sérieux et de l’énergie qu’ils déployaient pour parler de ce genre de choses.

— Pourquoi ne pas lui demander directement ?

Et donc, je les confrontais avec cette question. Juste pour m’amuser. Et comme prévu, mon idée fut balayée du revers de la main.

— Comme si on pouvait lui demander ce genre de choses ?!

Comme leur réponse m’amusait, j’enchaînais de nouveau :

— Si vous voulez, je peux aller lui poser la question en tant que délégué de classe.

— Non, non, attends !! Nonomiya ! Ne précipite pas les choses ! Qu’est-ce qu’on va faire si les rumeurs s’avèrent vraies ? me reprocha précipitamment Kamogawa.

— Peut-être que ce sont juste des bruits de couloir ?

— Mais peut-être que tout est véridique !

Les autres garçons acquiescèrent.

— Possible. S’il est question de Tsukimori, c’est tout à fait possible !

Sans surprise, Yôko Tsukimori sortait vraiment du lot dans cette classe. On pouvait même dire qu’elle était d’une tout autre nature. Rien d’étonnant à ce que tout le monde pense qu’elle avait déjà goûté à un monde inconnu des lycéens ; étant donné la maturité dont elle faisait preuve, il était difficile de croire qu’elle avait notre âge.

— La vérité est tapie dans l’ombre, hein ?

Peu importe la vérité, je pouvais m’en accommoder vu que cela ne m’aurait pas autant affecté que Kamogawa et sa horde.

— La vérité n’est pas toujours celle qu’on pense être la meilleure, non ?

Mais il semblerait qu’ils n’étaient pas prêts à l’accepter vu que la vérité les préoccupait tant.

— Vous trouvez pas ça vain ? Quand on se voile la face, il est impossible d’obtenir ce qu’on cherche !

— On s’en cogne ! Il y a quelques jours, un idiot a tenté sa chance et s’est pris un lamentable râteau. Quand on essaye d’atteindre quelque chose hors de notre portée, on ne peut que se brûler les ailes. Je préfère l’idéal à la vérité ! On peut même dire que nous voulons que Tsukimori demeure à jamais la source de nos fantasmes.

J’étais tellement abasourdi par cette bande d’idiots que je ne pus m’empêcher de rire.

— C’est beau, la jeunesse, hein ?

— Hé, on n’a que dix-sept ans ! Laisse-nous rêver un peu !

Apparemment, je n’étais pas censé rire.

— Je vous dérangerai plus avec ça si vous y tenez.

— Parfait ! Ne brise pas les rêves de nous autres fragiles garçons !

— Tu veux dire « vicelards ».

— Dans ce cas, quel est ton genre de filles, mon cher Nonomiya ? Ah, et me cite pas de célébrités.

Kamogawa avait lancé une contre-attaque inattendue. Les autres garçons sautèrent à leur tour sur l’occasion et se mirent à crier en chœur :

— Allez, vas-y ! Crache le morceau !

— Hum, voyons voir…

Pour être honnête, il n’y avait aucune fille que je pouvais citer en particulier, mais étant donné la situation, je doutais que ces vicelards ne se contenteraient d’une telle réponse.

— Je trouve qu’Usami est mignonne.

Je me contentai simplement de donner le premier nom qui me passa par la tête, mais ils semblaient tous assez déçus et une gêne se lisait sur leurs visages.

— Bof. T’aurais pas pu choisir plus banal. T’as vraiment aucun goût, se plaignit Kamogawa.

— Si je comprends bien, tu prétends que c’est pas banal de se sentir attiré par Tsukimori ?

— Certes, je dois admettre que c’est une cible banale, mais ses qualités, si je peux me permettre, sont d’un tout autre niveau que celles d’Usami ! Pour faire une analogie, si Usami était du jus d’orange, Tsukimori serait du vin.

— Mais du coup, vous pensez pas que le jus d’orange nous conviendrait mieux ? On est mineurs après tout.

— Andouille, tu comprends rien. Je veux parler de ce, hum, du charme envoûtant de l’alcool du fait qu’on n’a pas le droit d’en boire justement. Autrement dit, quoi de plus normal que ce monde interdit qui s’ouvre sous nos yeux attise notre curiosité… Tu me suis ?

— Je vois effectivement où tu veux en venir. Mais ça change pas le fait que j’aime toujours le jus d’orange. Pas toi ?

— Hum, eh bien, en effet, j’aime aussi le jus d’orange, mais…

L’alliance de Kamogawa se mit à ronchonner et leur visage commençait à se décomposer.

Bien que Tsukimori fût sans conteste une fille exceptionnelle, Usami était elle-même fort charmante — pour une fille ordinaire. Leur réaction venait du fait qu’ils refusaient d’admettre que j’avais raison tout en étant incapable de le nier.

Envahi par un sentiment de victoire, je dis :

— Portons un toast avec du jus d’orange et du vin, dans ce cas.

On pouvait dire que je savourais le goût du « vin de la victoire ».

— T’es vraiment pas net comme type, toi, tu le sais ça ?

— Merci bien.

— C’était pas un compliment.

Kamogawa l’avait toujours en travers de la gorge, mais j’avais réussi à lui rabattre le caquet.

— Hé, les garçons ! Retournez vous assoir ! Les cours de l’après-midi vont commencer !

Poussés par cette soudaine voix, les garçons se retournèrent en direction de l’horloge. Le fait que cela venait de la fille dont on parlait juste avant les fit réagir illico presto.

— Elle a raison. Suivons le conseil du Jus d’orange et attendons sagement à nos places, dit Kamogawa, ce après quoi tout le monde retourna à sa place attitrée.

— Jus d’orange…? se demanda Jus d’orange, ou plutôt Chizuru Usami, avec un air dubitatif. Je parie que t’as encore dit du mal de moi, pas vrai ?

Usami, assise à côté de moi, plissa les lèvres.

— On parlait juste de boissons.

— Menteur. Quand des garçons se rassemblent, c’est toujours pour parler de cochonneries ou de trucs idiots, prétendit-elle.

C’était un préjugé bien injuste, si je puis me permettre. Malheureusement, je ne pouvais le nier.

— … Quel genre de vie tragique as-tu connue, Usami ? Je commence vraiment à me faire du mouron pour toi.

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— Je veux pas de ta compassion, Nonomiya ! Imbécile. Je suis normale ! Une lycéenne tout ce qu’il y a de plus normale !

Usami démarrait toujours au quart de tour quand je la taquinais. Et une fois dans cet état, elle était similaire à un petit animal — assez amusant à regarder, vraiment.

— Je suis sérieux, tu devrais te rendre à l’hôpital avant qu’il ne soit trop tard. Si t’as trop honte d’y aller seule, je peux t’accompagner si tu veux, mais…

— Non, c’est non ! Arrête de me regarder avec ces yeux compatissants !

Elle repoussa ma tête avec sa paume :

— Pousse-toi !

— Réjouis-toi, Usami. On dirait que Nonomiya adore le jus d’orange !

Kamogawa, qui nous regardait, se mit à rire avec un visage qui semblait sous-entendre qu’il ne parlait que de cochonneries ou de trucs idiots.

— Sérieusement, c’est quoi cette histoire de jus d’oran-

Usami ravala sa phrase en plein milieu. Notre professeur de math, Kumada, venait d’entrer dans la salle.

Les seuls bruits qui résonnaient dans la salle de classe étaient les sons de la voix faible de Kumada et de la craie sur le tableau noir.

Apparemment, notre conversation travaillait toujours Usami ; elle n’arrêtait pas de jeter des regards dans ma direction.

Au bout de quelques minutes, elle finit par perdre patience. Elle pencha légèrement son corps vers moi et murmura :

— Alors, c’était quoi cette histoire ?

— J’essaye de me concentrer, Usami-san, répondis-je sans détourner mon regard du tableau noir.

— Allez, sois gentil…

Comme je restais silencieux, elle se mit à m’enfoncer un portemine dans les côtes. La pointe de ce dernier traversa le tissu de mon uniforme et se logea dans ma peau.

— Hé, ça fait mal.

— T’avais qu’à pas m’ignorer, bouda Usami. Durant la pause déj’, vous parliez de Yôko-san, pas vrai ?

— Oh, vraiment ?

— T’essayes toujours de t’en tirer en jouant l’ignorant, Nonomiya. En fait, je sais très bien que vous étiez en train de raconter des ragots sur elle !

— Oh, tu nous as espionnés ? Je suis outré.

— C’est pas ça ! J’ai juste entendu le nom de Yôko-san par hasard ! C’est parce que vous parliez trop fort !

— Usami, l’appelai-je pour attirer son attention sur le fait que Kumada s’était tourné en direction de la classe.

Elle se redressa précipitamment et fit mine de recopier ce qui était écrit sur le tableau.

Après quelques instants de silence :

— … Dis, Nonomiya, tu préfères les filles comme Yôko-san, toi aussi, pas vrai ? murmura Usami le nez plongé dans ses notes.

Je jetai un regard vers la chaise devant moi à droite. Yôko Tsukimori — la fille en question — regardait crânement le tableau noir. De profil, son visage respirait l’intelligence, ressemblant un peu à celui d’une présentatrice de journal télévisé.

Assise tout au milieu de la salle, son aura exceptionnelle donnait l’impression qu’elle était le cœur même de la classe.

Bien entendu, c’était quelqu’un de spécial. Même si j’évitais personnellement tout contact prolongé avec elle, je pouvais tout à fait comprendre pourquoi les autres l’adoraient.

— Non, pas particulièrement.

Je ne suis pas du genre à aimer les ennuis, mais je commençais à me prendre d’intérêt pour la réaction d’Usami.

— Ah bon ?

Elle esquissa un sourire, comme si elle se sentait soulagée.

— On discutait de cette allégorie : si elle était une boisson, Tsukimori serait du vin.

Je me demande bien comment elle va réagir.

— Et, au fait, toi, tu serais du jus d’orange.

À côté de moi, j’entendis le bruit d’une mine se cassant.

— Vraiment ?

Usami faisait tournoyer son portemine entre ses doigts, feignant l’indifférence. Malheureusement pour elle, le moment où ses joues avaient rougi ne m’avait pas échappé.

Ensuite, l’interrogatoire d’Usami s’arrêta.

Sa réaction candide avait ce quelque chose qui apaisait mon esprit. Je n’avais fait que citer son nom à ce moment-là, mais peut-être que c’était en fait mon subconscient qui avait parlé.

Du moins, à ce moment précis, je sentais que j’aimais Usami.

— … Au fait.

Je pensais que la conversation était terminée, mais il semblerait qu’elle avait toujours quelque chose à dire.

Usami murmura d’un air sérieux :

— J-Je suis normale, tu sais ? Une fille banale ! Pas une fille bizarre comme tu l’as sous-entendu tout à l’heure ! Je veux pas de malentendu, d’accord ?

J’avais souri inconsciemment en entendant les paroles charmantes d’Usami.

Sa candeur me mettait vraiment à l’aise — comme si je buvais un verre de délicieux jus d’orange.

J’aimerais vraiment pouvoir tomber amoureux d’elle.

Après la réunion mensuelle des délégués de classe, j’aperçus notre déléguée partir précipitamment, puis me dirigeai jusqu’à notre salle de classe.

Une fois avoir atteint la salle vide, je me préparai à partir à mon tour. Comme je n’étais dans aucun club, je n’avais plus rien à faire à l’école. Tout ce qu’il me restait à faire, c’était rentrer chez moi pour me préparer à me rendre à mon petit boulot.

Au moment de me lever de mon siège, j’aperçus un cahier par terre. Je me rendis immédiatement compte du nom de son propriétaire. Sur la première page était écrit « Yôko Tsukimori ».

Je me mis à fouiller la pièce des yeux, mais elle n’était pas là. Je décidai alors de le poser sur son bureau avant de partir.

Mais alors que je m’apprêtais à le faire, je remarquai un bout de papier dépassant du cahier. Je me saisis de ce dernier, sans vraiment en attendre quoi que ce soit, et le tirai du cahier.

— … Ça, pour une surprise, lâchai-je inconsciemment.

Le papier s’avérait être une feuille A4 pliée en quatre. Le titre écrit dessus ne semblait correspondre ni à la Tsukimori dont tout le monde parlait, ni à l’image que je me faisais d’elle.

Après m’être assuré que personne ne me regardait, je rangeai la feuille dans mon sac. Je l’avais fait parce que je pensais que cela allait prendre du temps pour lire tout ce texte écrit en pattes de mouche.

On pouvait dire que j’avais cédé à la tentation.

Non, à ce moment précis, je ne ressentais pas le moindre soupçon de culpabilité. Ce n’était que par pure curiosité.

Je n’avais rien contre le vin. Après tout, je ne pouvais tout de même pas juger avant d’y avoir goûté. Sur le moment, c’était juste que mon attachement pour la boisson familière l’avait emporté sur ma méfiance envers celle inconnue.

Bref, j’étais intéressé par ce vin pour lequel tout le monde ne tarissait pas d’éloge.

— Bien, quel genre de secret sur notre idole se cache là-dedans…?

Je quittai ensuite la pièce comme à mon habitude.

Il était vingt-deux heures passées quand je rentrai chez moi après avoir fini mon boulot au café.

À mon retour, j’avais complètement oublié la feuille. J’avais hâte d’en découvrir le contenu, mais les diverses tâches que j’avais eues à faire au café avaient chassé son existence dans un coin de ma tête.

J’aime observer les gens. On peut même dire que c’est ma passion.

J’avais choisi de travailler dans un café en partie parce que j’aime tout simplement bien le café, mais plus que ça, je trouvais intéressants les gens qu’on y rencontre.

Cette jeune femme qui vient toujours s’asseoir au même endroit et qui passe son temps à regarder dehors. Cet homme dans la fleur de l’âge qui change de petite amie comme de chemise. Les ardeurs refroidies de ce couple qui était encore profondément amoureux il y a tout juste six mois. Et plein d’autres.

C’était quelque chose qui attisait ma curiosité — mon passe-temps favori.

En réalité, je n’étais pas si différent de Kamogawa et de sa bande. Moi aussi, j’étais un simple adolescent de 17 ans. Je ne voulais me contenter de regarder la vérité en face. Je voulais juste savourer mes fantasmes.

J’étais en train de me détendre dans un bain chaud, quand je me souvins du papier que j’avais ramassé après les cours.

Le corps encore brûlant, je me plongeai dans mon lit et dépliai la feuille. Tout en réprimant mon envie de dévorer son contenu, je jetai un lent regard sur le titre.

« Recettes de meurtres »

J’avais l’impression de lire un roman policier d’un auteur à succès. Peut-être que c’était parce que le titre sonnait en fait comme celui d’un roman.

Un bout de papier qui était apparu du cahier de la personne qui était sur toutes les lèvres — Yôko Tsukimori.

Toutes les rumeurs en rapport à sa trépidante vie amoureuse semblaient sans fin, mais son image restait tout de même pour le moins irréprochable. Elle n’était en aucun cas une fille à laquelle on aurait pu associer le mot « meurtre ».

Peut-être que c’était ce qui avait piqué ma curiosité. Ce genre de contrastes avait ce charme envoûtant qui vous aspire — que ce soit en bien ou en mal.

Mon regard parcourut rapidement le texte, complètement absorbé par ce dernier. Fidèle à son titre « Recettes de meurtres », il présentait différentes façons de tuer quelqu’un.

Je remarquai que certaines parties du texte avaient été effacées et corrigées, prouvant que les recettes avaient été revues à maintes reprises. Je pouvais virtuellement sentir le souffle de la personne qui avait écrit ces caractères en désordre. Il y avait quelque chose de frappant dedans, si je puis me permettre.

Au fil de ma lecture, je découvris qu’il y avait un point commun entre toutes les approches.

L’objectif primordial semblait être l’élimination de la cible sans se salir les mains. Ce n’était pas un texte écrit par quelqu’un passionné par le meurtre — qui placerait l’acte de l’assassinat en point d’orgue.

— … Elle envisage vraiment de devenir un auteur de roman policier ?

Cela ressemblait exactement aux astuces utilisées dans les romans policiers. Mais, elles étaient écrites de façon assez maladroite et étaient loin d’être parfaites.

Par exemple : il y avait une méthode intitulée « La recette du prétendu accident de voiture ». Le contenu était on ne peut plus simple.

  • Sur une route escarpée de montagne.
  • Détourner l’attention du conducteur d’une façon ou d’une autre.
  • Lui faire perdre le contrôle du véhicule.

C’était écrit point par point de cette façon. Des commentaires additionnels comme « Téléphoner au conducteur pour lui faire perdre sa concentration ? » ou « Poser des pièges sur la route ? » étaient parsemés ici et là.

Ce qui était clair, c’est que la probabilité de réussite était très faible. Peut-être qu’elle en était toujours au stade du rassemblement des idées, en vue de les perfectionner ?

Le risque était toujours réduit au minimum, mais je ne pensais pas que de tels plans avaient la moindre chance de réussite. Je pouvais voir qu’elle y avait mis du sien, mais c’était vraiment un plan bancal si elle voulait vraiment tuer quelqu’un.

Je posai les recettes de meurtres sur mon bureau.

Étant donné mes attentes, le soufflé était bien retombé. Le contenu bien trop puéril des recettes avait achevé mon intérêt.

— Ça a gâché mon plaisir après mon bain.

Après m’être plaint à haute voix, je me dirigeai vers ma bibliothèque pour retirer ce sale arrière-goût en lisant un vrai roman policier.

— … Non, une seconde.

Cependant, j’arrêtai ma main et me mis à réfléchir. Une nouvelle pensée s’éleva encore plus haut dans ma tête.

Qui avait écrit ces « recettes de meurtres » ?

C’était Yôko Tsukumori !

Et si jamais, de façon purement hypothétique, elle les avait écrites parce qu’elle voulait réellement tuer quelqu’un…? Cette pensée rendit d’un coup ce texte indigeste plutôt réaliste.

En laissant de côté la raison, il y avait une personne dont Tsukimori voulait se débarrasser et elle avait désespérément écrit un plan de meurtre pour y parvenir.

Tsukimori ! La fille parfaite, élégante, magnifique et intelligente qui était adorée de toutes et de tous !

Et elle avait revu ses idées immatures encore et encore.

— … Comme c’est mignon.

Si mon hypothèse s’avérait juste, j’étais en passe de devenir un de ses plus grands fans.

Mon imagination s’était mise en route. Je commençai à tenter de répondre à toutes sortes de questions, comme qui était la personne qu’elle voulait tuer, son hypothétique mobile et sa personnalité cachée. Je continuais de jouer à ce petit jeu jusqu’à ce que le soleil commence à se lever à l’est.

Le lendemain matin, je me rendis en cours plus tard que d’habitude.

Au moment où je pénétrais dans la salle de classe, la majorité de mes camarades était déjà là. Bien sûr, Tsukimori en faisait partie.

Tout en me dirigeant vers ma place, je jetai un regard furtif dans sa direction. Elle était en train de ranger son bureau. Du moins, pour les autres, cela devait sembler quelque chose de tout à fait naturel.

Mais pas pour moi.

— Bonjour, Tsukimori, la saluai-je comme à mon habitude.

Elle leva la tête de son bureau, et me regarda tout en utilisant ses doigts menus pour écarter les longues et élégantes mèches de cheveux qui lui gênaient la vue.

— Bonjour, Nonomiya-kun.

Elle arborait son habituel sourire adulte.

Généralement, nos conversations s’arrêtaient là. Nous ne nous connaissions que juste assez pour se dire bonjour.

— Tu cherches quelque chose ?

Cependant, ce matin-là, je n’avais pas l’intention de laisser les choses s’arrêter là. Ma curiosité m’y incitait, comme je la soupçonnais d’être à la recherche des « recettes de meurtres ».

Je la fixai intensément du regard, pour ne pas en rater la moindre miette.

— Non, je suis juste en train de ranger mon bureau.

Malheureusement, son sourire demeurait inchangé.

Je lui dis alors, « Je vois », avant de me diriger à nouveau vers ma place, tout en me disant que la réalité était plus morne que mon imagination.

— Mais… me dit-elle soudain. Pourquoi pensais-tu que j’étais à la recherche de quelque chose ?

Je me retins désespérément de ne pas sourire à pleines dents.

C’est ce qu’on ressent quand une proie se jette délibérément dans son piège. Quels que soient ses sentiments à elle, l’attente d’un dénouement amusant commençait à me mettre de bonne humeur.

— Non, pour rien, lui répondis-je en me retournant vers elle et en feignant l’ignorance. Mais je me permets de te retourner la question : pourquoi est-ce que tu me demandes ça ?

J’avais décidé d’y aller doucement.

— Sans raison particulière, moi non plus.

— Je vois.

Il n’y avait devant moi que son sourire adulte inchangé. Je sentais en moi l’irrésistible envie de voir ce sourire se crisper, mais je n’avais pas l’intention de jouer cartes sur table tout de suite. Je me disais qu’il était préférable de garder mes atouts jusqu’au dernier moment.

— Mais si jamais… commençai-je. Si jamais tu as des problèmes, n’hésite pas à me demander de l’aide.

— Que t’arrive-t-il, Nonomiya-kun ? Je ne te savais pas aussi gentil.

— Je suis plus gentil que tu le penses, tu peux me croire.

— Toutes mes excuses alors. Je ferai en sorte de m’en rappeler dans ce cas.

— Bien entendu, le but recherché serait de faire qu’une fille aussi populaire que toi ait une dette envers moi.

Tsukimori gloussa.

— Merci. Je ne manquerai pas de venir te voir alors, Nonomiya-kun, si jamais je venais à avoir des problèmes.

Tsukimori souriait avec ses yeux en amandes à moitié fermés.

J’avais l’impression qu’elle avait une idée derrière la tête. Mais je ne pouvais nier l’influence de mes désirs dans cette dernière phrase.

Notre conversation s’arrêta là du fait que notre professeur principal, Ukai, venait d’entrer dans la classe.

J’étais de très bonne humeur ce jour-là. À la pause suivante, Kamogawa et les autres étaient venus m’asséner de questions au sujet de ma conversation avec Tsukimori, mais je considérais toujours cela comme une bonne pioche, étant donné que j’avais découvert à quel point il était amusant et excitant de discuter avec elle.

Enfin, j’étais juste en train de savourer l’excitation produite par mes propres fantasmes, par contre.

Il n’empêche que c’était toujours bien mieux que la morne réalité.

Sans réelles avancées ni présence de nouvelles informations, mon paisible train-train quotidien reprit ses droits et, avant que je ne m’en rende compte, deux semaines s’étaient écoulées depuis que j’étais tombé sur les recettes de meurtres.

Comme il n’y avait rien pour stimuler mon imagination, mon excitation était retombée et j’étais sur le point d’oublier l’existence même de ce papier.

Comme je m’étais entêté à garder mes atouts dans ma manche, le jeu s’était arrêté lentement mais sûrement. C’était vraiment une situation pathétique.

Cependant, un incident arriva soudainement.

Peut-être… que le jeu n’avait en fait même pas commencé.

Je m’étais rendu en cours comme d’habitude, et la classe était bien plus bruyante qu’à son habitude. Mais Tsukimori, elle, n’était pas là. Son siège était vide.

J’étais intrigué, mais la réponse ne tarda pas à arriver.

— Hé, Nonomiya ! T’es au courant ?

C’était Kamogawa.

— Je crois pas, non.

Bien entendu, je n’avais pas la moindre idée de quoi il parlait vu qu’il avait été très vague.

— Quelqu’un de la famille de Tsukimori est mort.

Je sentis mes battements de cœur s’accélérer.

— Qui ? demandai-je tout en réprimant mon excitation montante.

— Son père semblerait-il. Dans un accident de voiture. Toutes mes condoléances, Yôko-san… répondit Usami avec une mine triste.

— J’ai vraiment de la peine pour elle. Perdre son père à son âge, c’est…

Contrairement à son habitude, même Kamogawa arborait une mine sombre. Ce devait être la réaction normale dans ces cas-là.

— … Évidemment. Soutenons-la du mieux qu’on peut.

Moi, par contre, j’étais assailli par des émotions bien différentes des autres. Yôko Tsukimori, un accident de voiture, une mort — tous ces mots-clés me menèrent tout droit aux recettes de meurtres.

Je réprimais désespérément le sourire qui était sur le point de se dessiner sur mon visage.

Voilà qui devient intéressant.

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