Gekkô – Chapitre 10

De temps à autre, un train traversa le pont. À chaque fois, la rampe sur laquelle j’étais assis se mettait à vibrer et un bruit fracassant emplissait le tunnel.

Je me trouvais sous une passerelle aux abords d’un quartier résidentiel non loin de mon lycée, endroit que j’avais choisi parce qu’il n’allait pas y avoir de passants pendant la journée, et j’attendis patiemment jusqu’à l’heure du rendez-vous.

Je ne voulais être interrompu par personne.

Sous les rails, où les rayons du soleil ne parvenaient pas, même le gris du béton semblait plus sombre et inorganique qu’habituellement. Je frémissais malgré le fait que c’était encore l’après-midi.

Sûrement du fait de l’isolation sonore du béton, les bruits du voisinage paraissaient extrêmement lointains. Quand je retins silencieusement mon souffle, j’avais l’impression que j’étais dans un endroit lointain isolé de tout.

C’est peut-être pour cette raison que je ne le remarquai pas avant qu’il ne soit vraiment proche.

À la frontière entre lumière et obscurité, un grand homme avec une apparence de gigolo souriait avec audace, une cigarette pendillant de sa bouche.

— Salut ! Je m’attendais pas à ce que tu m’appelles. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Sa voix résonnait à cause du béton qui nous entourait.

— Oh, tu t’es souvenu de quelques informations concernant Yôko-chan, peut-être ?

Il jeta sa cigarette, qui suivit une trajectoire parabolique avant d’atteindre le bitume.

— Mais waouh, commença-t-il en faisant craquer sa nuque, t’as vraiment choisi un endroit sombre. T’es venu me provoquer en duel ou quoi ?

Il écrasa la cigarette avec ses chaussures marron caramel.

— Vu ma faiblesse, je n’oserai jamais me risquer à un duel, dis-je en secouant la tête. Mais je souhaite effectivement régler mes comptes avec vous.

Je me levai paisiblement et me mis à fixer du regard l’homme à quelques mètres de moi.

— Finissons-en, lâchai-je en souriant.

— Je te le fais pas dire ! répondit-il en fermant un œil et en ricanant. Vu que c’est toi l’hôte, je te laisse l’honneur de commencer.

Konan s’adossa contre le mur et croisa les bras.

— J’aimerais ouvrir le bal non pas avec une déclaration mais avec une question.

— Oh, pas de souci. Autant que tu voudras, pas la peine de jouer les timides avec moi, acquiesça-t-il de façon décontractée.

— Pourquoi êtes-vous devenu inspecteur ?

Le moment d’après, il plissa ses yeux plein d’intérêt tout en se frottant le menton.

— Ce n’est pas pour être méchant, mais vous n’êtes pas exactement du genre à agir par sentiment de justice.

— C’est vraiment pas sympa. En fait, j’aime répondre à ce genre de questions par « C’est pour sauver les apparences ! » tout en esquissant un sourire classe.

En voyant mon visage abasourdi, il éclata de rire.

— Je vis pour être inspecteur ! dit-il soudainement avec un visage sérieux. J’ai choisi un boulot où il y a du travail tout au long de l’année, tout au long de la journée, et où je pouvais perdre la vie sur la moindre petite erreur. Parce que je reste un fonctionnaire, les gens m’insultent, me traitent de parasite vivant sur le dos des impôts malgré mon salaire de misère. Alors pourquoi est-ce que j’ai choisi un travail aussi ingrat, hein ? Tu sais, c’est pour voir toutes sortes de gens et leurs relations dans diverses situations, qu’elles soient joyeuses ou tristes !

Konan commença à regarder en l’air avec une étrange lueur dans ses yeux, provenant de l’euphorie.

— J’en frissonne d’excitation quand leur masque tombe ! C’est comme si je pouvais jeter un œil furtif à la véritable nature des hommes. Des émotions pures en disent bien plus long que n’importe quelle explication.

Quand il eut finis, je ne pus m’empêcher de ricaner.

— Oh, c’est pas très gentil, Nonomiya-kun. Alors que j’ai répondu sérieusement pour une fois, vu que t’avais l’air si terne ! Je parie que tu me prends pour un psychopathe maintenant, pas vrai ?

Je répondis immédiatement à ses reproches en secouant la tête.

— Mais pas du tout. Ou plutôt, je suis soulagé d’entendre ces âneries. Ça vous ressemble bien, vous savez.

— Oho, c’est pas tous les jours qu’on entend ce genre de remarques.

— J’imagine. Après tout, moi aussi, je suis un bon à rien comme vous.

— Je sais, dit-il en ricanant à son tour. Depuis notre première rencontre.

À la seconde où je vis son sourire, j’en étais convaincu : comme Tsukimori l’avait prétendu, nous étions effectivement semblables.

— Alors, qu’est-ce que tu voulais me dire d’autre ? demanda-t-il en croisant les bras.

— Je n’ai rien à vous dire !

— Oh ? Alors tu es d’accord avec moi ? À propos de ce que j’ai dit sur Yôko-chan, je veux dire.

Konan fronça le sourcil d’un air perplexe.

— Vous vous méprenez. Je veux dire que mon avis n’a pas changé depuis le début.

— Malgré tout ce que je t’ai dit ?

— Oui, c’est exact.

— Oh, tu m’en bouches un coin ! Tu plaisantes, j’espère ? T’étais pourtant d’accord avec mes doutes, non ?

— En effet, j’étais d’accord. Dans la mesure où l’affaire pouvait effectivement être vue sous un angle intéressant. Grâce à vous, j’ai pu avoir un aperçu de la façon dont les inspecteurs professionnels déduisent les choses en tirant conclusion logique sur conclusion logique. Mais c’est tout. Ma confiance en Tsukimori n’a pas bougé d’un iota malgré toutes vos hypothèses.

Au moment où j’esquissai un sourire, il me dévisagea l’espace d’une seconde.

— Ce ne sont juste que des hypothèses. Pour être franc, elles ne reposent sur rien d’autre que votre imagination débordante.

Konan me fixait du regard d’un air inexpressif.

— Vous m’aviez dit que le reste de la police considérait cette affaire comme un accident, non ? Autrement dit, vous la soupçonnez uniquement de façon personnelle, pas vrai ? J’ignore l’état de vos services ou le grade que vous pouvez avoir dans la police, mais c’est ce qu’on appelle « faire son petit numéro », vous savez.

Vu qu’il ne réagissait pas, je continuai.

— Comme vous me l’avez dit plus tôt, même dans une petite ville comme la nôtre, il y a des incidents tous les jours, alors c’est un peu une perte de temps pour un « officier » de s’occuper de Tsukimori et moi ? Si vous insistez pour enquêter sur nous, vous méritez vraiment votre étiquette de parasite vivant sur le dos de nos impôts.

Bien entendu, j’avais une bonne raison d’être aussi agressif.

— Ce n’est dans l’intérêt d’aucun d’entre nous de perdre plus de temps sur cette affaire. Si vous vous rappelez ce en quoi consiste votre travail à la base, je pourrais à mon tour gentiment retourner à ma paisible vie d’adolescent.

J’étais certain qu’il n’avait aucune preuve irréfutable. Autrement dit, il n’était pas encore parvenu aux « recettes de meurtres ». Et sans ça, il n’était pas possible de raisonnablement maintenir des soupçons à l’égard de Tsukimori.

— Vous avez fait de votre mieux. Mais vous avez mieux à faire. Alors, arrêtons-en là.

Il y avait autre chose qui corroborait mon hypothèse.

Personne ne lui en aurait voulu s’il avait décidé de classer l’affaire. La police la considérait comme un accident ; rien n’empêchait Konan de laisser tomber. Konan a eu tout le loisir de continuer ou arrêter depuis le début. C’est ce dont je m’étais rendu compte.

— … T’as vu clair dans mon jeu. T’as complètement raison. Je n’ai rien à y redire, dit-il en sortant une nouvelle cigarette de la poche de sa veste avec un sourire en coin avant de la mettre dans sa bouche. Pour tout te dire, le chef du département et celui du service aussi, on va dire mes boss, passent leur temps à me casser les pieds pour que je fasse correctement mon boulot. Mes collègues ont tous déjà abandonné, vu que c’est pas nouveau pour eux, hein !

Une petite flamme se mit à briller dans l’obscurité. Konan avait allumé sa cigarette avec un briquet faisant la publicité pour un produit miteux.

— … Tu sais pourquoi ils me laissent tout de même faire mon petit numéro ?

Il expira un nuage de fumée.

— C’est parce que je suis compétent ! déclara-t-il avec confiance. Et tu sais ce qui fait que je suis compétent ?

Il se tapota le nez.

— Mon flair.

Le moment d’après, sa forte voix résonna à travers tout le tunnel.

— Pour aller droit au but ! Cet excellent et doué inspecteur Konan dit qu’il y a anguille sous roche ! Il faut que tu comprennes qu’un gamin de lycée a pas son mot à dire là-dedans !

Sa voix se réverbérait sur les murs, sur le plafond, et s’abattit lourdement sur moi. J’avais l’impression d’avoir été jeté dans une foule en délire.

— Le fait est que ! Quoi qu’en dise les autres, peu importe si elle continue à nier, je dis qu’elle a commis un crime ! Alors, Yôko Tsukimori a tué sa mère ! conclut-il, aspirant un peu de fumée et la recracha d’un air satisfait.

— C’est vraiment n’importe quoi… finis-je par répondre, accablé par son attitude.

— N’importe quoi, effectivement. Mais dis-moi, le monde fonctionne-t-il différemment ? On s’en fiche de qui a raison et de qui a tort ; c’est la loi du plus fort, pas vrai ?

Un nuage de fumée s’échappa de sa bouche courbée.

— Parce que je croyais en moi et en mon intuition, et parce que je suis resté fidèle à moi-même, j’ai réussi à obtenir des résultats remarquables, tu sais. Et grâce à eux, personne ne doute de ce que je fais.

Il esquissa un « sourire ».

— Alors, désolé, Nonomiya-kun, mais je vais devoir le faire à ma façon-

Mais c’était le genre de sourire particulier qui était on ne peut plus sérieux.

— Parce que c’est comme ça que j’ai choisi de vivre ma vie.

Quand je jetai à nouveau un œil dans sa direction, j’en vins à me dire que cette façon de sourire devait être l’incarnation de sa nature.

Grossièrement parlant, Konan était un fou à lier déguisé en clown.

Ce n’était pas évident de s’en sortir avec un bon sens peu commun comme le sien. En conséquence, il s’était sûrement adapté à la société en se comportant de manière insouciante la plupart du temps.

Ce « sourire » devait être les restes de cette folie qu’il ne pouvait dissimuler.

— Ok, à mon tour maintenant, dit Konan en écrasant sa cigarette avec son talon.

Il plongea ses mains dans les poches de son pantalon serré.

— Pourquoi tu tiens tant à défendre Yôko-chan ?

À un rythme lent et stable, il s’approcha avec ses longues jambes. Pas à pas, ses chaussures en cuir produisaient un claquement qui résonnait dans le tunnel.

— Ça doit pas être évident de croire dur comme fer en elle sans une bonne dose d’affinité, tu crois pas ?

Je sentis que mon estomac se serrait encore et encore au son de ses pas approchant lentement mais sûrement.

— Je ne la défends pas intentionnellement, vraiment ! Mais il est tout bonnement absurde de s’attendre à ce que je me mette à croire qu’une camarade de classe ait tué quelqu’un. Qu’y a-t-il d’anormal à ce que je ne puisse, ni ne veuille, croire en vos doutes ?

— Ouais, c’est parfaitement compréhensible, admit-il simplement.

Ce n’était néanmoins que le prélude de ce qui allait venir.

— Mais bon, malgré tout, je reste un enquêteur, si je peux me permettre. Ça serait pas non plus absurde si tu doutais un peu plus d’elle, non ? Je veux dire, hé, la police a des doutes sur elle, alors il y a peut-être quelque chose ! Je pense que ça te ferait pas de mal d’être un peu plus d’accord avec moi, tu sais, d’admettre que j’ai soulevé certains points qui la rendent suspecte. Pas la peine d’être aussi condescendant, non ? Enfin, c’est l’avis d’un inspecteur expérimenté qui a connu toutes sortes d’affaires, de toute façon. Maintenant, qu’est-ce que t’en dis ? dit l’expérimenté orateur Konan dans un torrent de mots avec une intonation particulière, donnant à l’atmosphère autour de nous sa touche personnelle.

— … Je suis quelqu’un d’obstiné, vous savez. J’ai également un peu l’esprit de contradiction en plus de ça. Et donc, je n’ai aucune envie de simplement admettre quelque chose qui n’est pas parfaitement logique à mes yeux !

Conséquence naturelle, mes mains commencèrent à devenir moites et ma voix tendue.

— J’imagine. Je sais déjà pertinemment au fond de moi que tu es ce genre de personnes.

Je réalisai que son sourire semblait très satisfait.

— Mais même si t’es une vraie tête de mule, Nonomiya-kun, t’es pas idiot pour autant, et tu manques pas de bon sens non plus. Alors je comprends pas pourquoi t’es si compréhensif avec elle. Étant donné ta personnalité, je te voyais plutôt scruter les défauts de Yôko-chan, aussi parfaite qu’elle en a l’air. Du moins, le Nonomiya que je connais est du genre à croire qu’en ce qu’il a vu de ses propres yeux.

C’est agréable d’être compris parce que de cette façon, l’interlocuteur montre de l’intérêt en soi. Si cet intérêt provient d’une personne aussi compétente que Konan en plus de ça, ça ne peut vraiment pas faire de mal.

Cependant, c’était plus fort que moi, je me sentais mal à l’aise, vu que ses déclarations avaient vu un peu trop juste. Ce sentiment pernicieux d’avoir mon corps entier scruté jusque dans ses moindres détails, de la tête aux pieds, me donnait des frissons.

Avant que je ne m’en rende compte, Konan se tenait juste devant moi.

— En gros, j’en ai déjà conclus que ton soutien inconditionnel envers Yôko-chan était dû à des sentiments très particuliers pour elle. Et donc, comme tu l’aimes tant, qu’elle soit coupable ou non, tu t’en fiches. Tu es genre, « Je vais croire en elle, même si le reste du monde est contre nous ! », tu vois. Ah, le pouvoir de l’amour. Hé là, me regarde pas comme ça ! Je suis sérieux, vraiment. En fait, j’aime particulièrement cette façon de penser. Non, je dirais même plus « J’adore ça » !

Quel moulin à parole. Ce n’était pas que j’étais abasourdi ; je lui tirai simplement mon chapeau. Je me demandais s’il existait même une personne au monde qui ne cracherait pas le morceau après avoir été dans le collimateur de Konan.

— Vous êtes vraiment doté d’une imagination hors du commun.

— Bah, ça fait partie des prérogatives du boulot, ça.

Un sourire vraiment amusé se dessinait sur sa bouche.

— Mais c’est pas tout. Il y a une autre raison potentielle pour laquelle tu protégerais Yôko-chan, dit-il, son sourire s’éteignant. Disons, si tu détenais la preuve irréfutable qu’elle n’a tué personne.

Ma conscience fut immédiatement portée sur les recettes de meurtres.

— Alors… c’est le cas ?

— Pas du tout.

— Quel dommage, répondit-il sans une once de regret dans sa voix.

Alors que mon corps entier s’était figé, il continua. Avec un ton pour le moins naturel.

— Mais au fait, dis-moi… qu’est-ce qu’il peut bien y avoir dans ta poche gauche ?

Ma main droite s’était instinctivement agrippée à cette dernière.

Konan réagit au quart de tour.

Il sortit rapidement ses mains de ses poches comme s’il dégainait une épée et me saisit par le col l’instant d’après. Après qu’il ait fait un grand pas dans ma direction, mon champ de vision changea brusquement du tout au tout.

Je sentis un choc dans mon dos le moment d’après, qui se transforma ensuite en douleur se propageant dans tout mon corps. La vive douleur m’avait fait pousser un profond gémissement. Ma tête commença à tourner et je me retrouvai dans l’incapacité de bouger. Cependant, malgré la douleur sourde, je pouvais à peine respirer et ne pouvait même plus gémir.

C’était arrivé si rapidement que je n’avais pas la moindre idée de ce qui m’était arrivé.

À ce moment-là, j’en avais déduis qu’il m’avait projeté sur le dur bitume en utilisant une technique similaire au Haraigoshi, comme on dit au judo.

— Je suis un vrai féministe, tu sais, je refuse de faire du mal aux dames. Mais d’un autre côté, je suis sans pitié avec les mecs ! dit-il simplement en s’asseyant à califourchon sur moi.

— … Arg… Vous allez avoir des problèmes, réussis-je à lâcher.

— T’en fais pas pour ça, va ! Tant que personne n’apprend rien à ce sujet, je crains rien !

Il s’en fichait complètement.

— Bah, et si on jetait un œil à ce que tu caches dans cette poche intérieure ?

J’agrippai fermement ma veste avec mes deux mains.

— Oh ? Ta résistance acharnée me conforte à l’idée qu’il y a vraiment quelque chose en lien avec Yôko-chan.

Je n’aurais pas dû détourner le regard quand il s’approcha pour regarder dans mes yeux.

— Haha ! En plein dans le mille ? Mon flair, c’est vraiment pas du flan ! Ça devient intéressant ! ria-t-il avec une lueur étrange dans les yeux.

Konan essaya d’enlever mes mains, tandis que toujours coincé en-dessous de lui, je tentai frénétiquement de le repousser de toutes mes forces.

— Eh ben. Tu sais pas quand abandonner, toi !

Konan se gratta la tête de façon perplexe.

— Hah, j’ai pas le choix dans ce cas, murmura-t-il alors. Crois-le ou pas, mais j’ai été ado un jour, moi aussi. À l’époque, j’étais en fait un très vilain garçon, tu sais.

Il s’était soudain mis à parler de son passé.

— Enfin bon, les endroits que les vilains garçons comme nous choisissaient pour approfondir nos liens d’amitié avec nos poings étaient, ô surprise, des tunnels sombres sous des rails comme celui-ci ! Peut-être que tu comprends maintenant pourquoi je t’ai demandé dès le début si tu voulais me provoquer en duel.

Je ne comprenais pas où il voulait en venir, ce qui était exactement la raison pour laquelle cela m’inquiétait.

— Et à ton avis, pourquoi est-ce qu’on choisissait ce genre d’endroit ?

À ce moment-là, le sol se mit à trembler légèrement. Je sentis avec mon dos qu’un train était apparemment en train d’approcher.

— La raison est simple : les cris sont couverts par le bruit des trains qui passent.

Alors qu’il révélait ça, un bruit tonitruant fendit l’air, étouffant tout autre son.

— … Vous plaisantez… hein ?

Mes paroles choquées furent évidemment noyées à leur tour.

Le cliquetis du train qui passait au-dessus de nos têtes faisait trembler mon corps. Non, peut-être que je tremblais simplement de moi-même.

Je sentis la froideur du métal sur mon front.

Toujours complètement perdu, je regardais en face de moi, les yeux rivés.

Au bout de son bras tendu, Konan tenait un objet noir. Le bout cylindrique de ce sombre objet dur était posé sur mon front.

Quand le bruit tonitruant s’était estompé, cédant la place aux bruits normaux, l’homme dit, indifférent :

— Avec le bon timing, ce bruit peut même couvrir un coup de feu.

Ma gorge se noua sans que je ne m’en rende compte.

… Non. Il a beau être un peu fou, mais jamais il ne pressera la détente. C’est sans aucun doute une tentative stupide de me menacer.

C’était ce que mon instinct me disait.

Cependant, mes cheveux étaient coincés sur mon front. Mon cœur battait à tout rompre et mon souffle s’emballait. Contrairement à mon raisonnement logique, mon corps était si tendu que je ne pouvais même plus cligner des yeux.

— Allez, lâche.

Je concentrai toute la force qu’il me restait dans mes doigts.

— C’est bien. Bon garçon.

Malheureusement, mes bras furent retirés avec une facilité déconcertante. Il n’y avait hélas pas suffisamment de force en moi pour lui résister.

Konan défit habilement les deux premiers boutons avec une main puis la glissa dans ma poche intérieure.

Quand il la sortit, il tenait un petit bout de papier plié en petit entre ses doigts.

— … Un bout de papier, hein. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir y trouver à l’intérieur, hein ?

Il en avait conclu que j’avais entièrement perdu la volonté de lui résister et retira le pistolet de mon front, avant de déplier le papier des deux mains.

Konan parcourut rapidement en diagonale son contenu d’un air sérieux.

Comme il était toujours à califourchon sur moi, je ne pouvais pas bouger pendant qu’il lisait, et j’étais donc contraint de fixer du regard le plafond en béton, ce qui n’était pas vraiment intéressant.

— Bon ! Poussez-vous ! implorai-je silencieusement.

— Je veux juste confirmer une chose… qui a écrit ces « recettes » ?

Il tendit le papier sous mes yeux.

— Aucune idée, soufflai-je avant de détourner le regard.

— Alors mon instinct ne m’avait pas trompé, dit-il d’un ton convaincu. À en juger par ta réaction, c’est toi qui l’as écrit, hein ?

Je restai silencieux.

— Au premier abord, je trouvais que l’écriture faisait, tu sais, vraiment « garçon », alors je me suis dit que c’était possible ! Mais je veux dire, ce qui est écrit là ne correspond pas du tout à l’image que j’avais de toi, tu sais. Toi et ça, hein… Quelle tête tu pouvais bien tirer en écrivant ça ? Oh, me dis pas que tu l’as écrit avec ton habituel visage impassible !

C’était sûrement à cause de ce visage impassible que j’avais gardé qu’il s’était soudain mis à se tenir l’estomac et à trembler les larmes aux yeux. Il gloussait à mesure que l’intensité de ses tremblements augmentait à la vitesse d’un avion qui se préparait à prendre son envol. Puis :

— HAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAHAAHAHAHAHAHAHAHAH !

Il explosa de rire. L’avion venait tout juste de s’envoler dans le ciel.

Ses esclaffements résonnaient à travers le tunnel. Les rires s’abattirent sur moi de tous les côtés sans aucune pitié. Je venais de connaître l’humiliation de passer pour un imbécile devant tout le monde.

— … Aah, ça suffit, aah, je vais mourir ! Je vais mourir de rire ! Aah, ça faisait un bail que j’avais pas ri comme ça… Je crois que pendant quelques temps je vais éclater de rire rien qu’à y repenser, dit-il avec un rire mélangé à des gémissements. Aaah… Je dois admettre que je m’y attendais vraiment pas à celle-là. Ah non, pas du tout. J’aurais jamais cru que toi, le ronchon Nonomiya, aurait écrit une lettre si gnangnan qu’elle aurait surpris la plus pure des filles amoureuses…

Une nouvelle fois, il fut incapable de s’empêcher d’éclater de rire.

Le titre du papier qu’il avait tendu sous mes yeux était-

… « Recettes d’amour »

Les « recettes d’amour » contenaient toutes sortes de répliques et méthodes à utiliser pour séduire une fille. Sur toute la page et sans aucun blanc, des mots, doux à l’écoeurement, qui n’auraient pas perdu face à des pancakes sur lesquels on aurait renversé la bouteille de sirop d’érable par accident.

C’était effectivement un sinistre objet, dont une seule morsure suffirait à donner la nausée à n’importe quel homme comme moi sans défense physique contre les mots doux.

Si on écrit ce genre de choses dangereuses de ses propres mains, avec tout ce que son esprit peut imaginer, durant une nuit entière, alors sa vie ne tient plus qu’à un fil. Et même si on y survit, cet horrible traumatisme laissera une cicatrice qu’il est impossible à effacer.

Un véritable survivant a déclaré un jour que vivre devenait plus dur dans les minutes qui suivaient le début de l’écriture.

Finalement, rassasié par son rire, Konan me demanda avec un visage doux :

— Alors ? Tu veux que je me retire de l’affaire à cause de ça ?

— Je vous en serais vraiment reconnaissant.

Il se saisit de ma tête avec ses mains et se pencha dans ma direction. Mon champ de vision sombre le devint encore plus.

— Comment je pourrais me retirer juste à cause d’un truc pareil ? déclara-t-il juste au-dessus de moi avec un regard déterminé.

— Mais c’est, commençai-je avant d’esquisser un sourire confiant. C’est juste votre point de vue d’inspecteur, non ?

— … Comment ça ?

Un point d’interrogation apparut au-dessus de sa tête. Et donc, je souris tout en répondant à sa question :

— À cet instant précis, vous semblez particulièrement satisfait !

Il savait ce qu’il voulait, mais ses yeux brillaient comme ceux d’un enfant qui venait tout juste d’arriver dans un parc d’attraction. Pour moi, Konan donnait l’impression de s’amuser comme un fou.

— Vous vous êtes suffisamment amusé maintenant, non ?

Konan cogita sur mes mots tout en se frottant le menton.

Il n’avait pas nié quand j’avais dit que ce n’était pas pour la justice qu’il avait embrassé la carrière d’inspecteur.

Ce qu’il avait par contre affirmé, c’était qu’il voulait avoir la chance d’apprécier les humains et leurs relations.

Bref, Konan lui-même se fichait pas mal de savoir si Tsukimori avait tué sa mère ou non. Bien que trouver la vérité faisait sûrement partie de ses loisirs, cela n’était en aucun cas son objectif personnel.

Alors j’avais réfléchi à ce que pouvait être son véritable but. La conclusion à laquelle j’étais arrivée fut la suivante :

À partir du moment où j’avais réalisé qu’on se ressemblait, j’avais pressenti qu’une telle fin était inévitable.

— … Oh, et puis zut, tu m’as bien eu !

Konan fit tournoyer son pistolet autour de son doigt et le rangea dans l’étui caché sous sa veste.

— J’ai perdu à l’instant même où j’ai éclaté de rire. Après avoir autant ri, impossible de prétendre que je ne me suis pas amusé.

Quand il se leva, il tendit sa main dans ma direction. Je la pris.

— Ok ! Je me retire de l’affaire.

Il me tira ensuite par le bras pour m’aider à me relever.

— … Merci.

Des mots de reconnaissance étaient machinalement sortis de ma bouche. Apparemment, j’étais soulagé.

Étant donné que nous étions similaires, il n’était pas difficile de comprendre le principe de ses actes, mais je n’avais aucune chance de le persuader, lui, un orateur expérimenté, de se retirer de l’affaire. En fait, ma première tentative avait été complètement écrasée par sa pression accablante.

Vu que les chances étaient contre moi, j’avais préparé les « recettes d’amour » comme atout.

La raison principale pour laquelle je les avais écrites était parce que je souhaitais créer l’imprévisible. Pour surprendre Konan avec quelque chose auquel il n’aurait jamais pu s’attendre venant de moi. Et enfin, pour lui couper l’herbe sous le pied.

Ma résistance acharnée n’avait rien d’un leurre ; je voulais réellement garder mon atout jusqu’au bout. Oui, j’aurais aimé l’emporter avec moi dans ma tombe.

Ce que je pouvais dire maintenant, c’est que j’aurais probablement échoué si je n’avais pas tenté ma chance.

— Enfin bon, il était temps de toute façon, dit Konan en époussetant son costume avec une main. Garde à l’esprit que pour mes boss, cette affaire est juste un fait divers qui n’avait même aucune chance de finir aux infos. Les entreprises, pas seulement la police, ont tendance à éviter de gaspiller du temps, de l’argent et des ressources pour des choses aussi insignifiantes, tu sais. Après tout, ils n’ont pas grand-chose à gagner à résoudre une affaire dont tout le monde se contrefout.

— Un véritable homme d’affaire, hein ?

Je suivis son exemple et me mis à épousseter mon uniforme avec les mains.

— Exact. En y réfléchissant bien, peut-être que je ressemble plus à un employé de bureau, acquiesça-t-il, complètement d’accord avec moi. Bah, le truc, c’est que même moi, je peux pas toujours courir après tous les petits incidents que je rencontre, que les gens l’acceptent implicitement ou non ! Je veux dire, allez quoi, je suis compétent, non ? Ils me veulent pour les grosses affaires !

Il plia ensuite les recettes et les rangea d’un geste naturel dans la poche de sa veste.

— Hé, rangez pas ça dans votre poche ! me dépêchai-je de l’arrêter.

— Hm ? Bah quoi ? C’est à moi, non ?

— Non, c’est à moi. Veuillez me le rendre.

— Hors de question.

— Mais ça ne vous est d’aucune utilité, non ?

— C’est un trésor que j’ai déterré. Un irremplaçable souvenir de toi. Je le relirai de temps à autre et me rappellerai des jours heureux qu’on a passés ensemble.

— Arrêtez de mentir. Je sais que vous allez vous en servir pour vous payer ma tête !

— Oh ? Tu as vu clair dans mon jeu ?

Je ne pus m’empêcher de pousser un soupir, en le voyant toujours aussi insouciant.

— Bah quoi, c’est pas un mauvais deal, non ? Juste pour un simple bout de papier, je vais me retirer de l’affaire ! Maintenant, si ça, c’est pas une fleur que je te fais !

— Ce n’est pas un problème d’ordre physique, mais psychologique.

— Bah, tu devrais pouvoir survivre à deux-trois cicatrices. T’es un homme, non ?

Konan esquissa un sourire narquois tout en allumant une cigarette.

— … Même moi je me le dis de temps en temps, tu sais, que j’ai un caractère pas facile. Mais on peut pas vraiment changer nos passions ou nos valeurs, pas vrai ?

Je me retrouvai à être d’accord avec le Konan en pleine méditation face à moi.

— On dit qu’il est possible de choisir la façon de vivre sa vie, mais pour moi, c’est juste des salades, ça. Du moins, moi, je pourrais pas en choisir d’autre. En changer, ça voudrait dire jeter à la poubelle tout ce que t’as fait jusqu’ici et devenir quelqu’un d’autre, tu crois pas ? Je m’aime comme je suis. Alors j’ai pas d’autres choix que de me conformer à mes principes actuels !

Puis, il esquissa ce sourire qui collait parfaitement à son image.

— Une connaissance m’a dit quelque chose de similaire. Quelque chose du genre « l’organisation de ce monde est pourrie, alors chacun devrait vivre selon ses propres règles ».

— Oho. Je suis sûr qu’on s’entendrait bien.

— Je n’en doute pas. Enfin, je ne sais pas pour elle, mais vous la trouverez sûrement à votre goût.

— Alors c’est une femme ?

— Oui.

— Oho, t’as intérêt à me la présenter un de ces quatre.

— Si je trouve le temps.

— Au fait…

— Oui ?

— … C’était quoi en fait ? Ce que tu cachais vraiment.

Je fus incapable de lui répondre immédiatement.

Konan m’avait assuré qu’il se retirait de l’affaire. Et il n’était pas du genre à ne pas tenir ses promesses.

Néanmoins, je ne pus me résoudre à laisser qui que ce soit être au courant pour les recettes de meurtres.

Cependant, Konan ébouriffa soudain mes cheveux avec sa main ferme.

— Pardon. Laisse tomber. Cette question était « déplacée » comme on dit, hein ?

Il souffla un peu de fumée en direction du bitume.

Les rails se mirent à grincer, faisant vibrer le tunnel, et étouffant les autres bruits environnants.

Pendant cet instant où aucun autre bruit n’était audible, Konan prit ses aises et profita de sa cigarette, tandis que mon regard était fixé sur le ciel bleu comme si je me délectais d’une lecture nocturne.

Enfin, le train passa et emporta avec lui ses bruits tonitruants.

— Bonne chance, Nonomiya-kun. Ce fut bref, mais j’ai vraiment apprécié notre temps passé ensemble !

C’était la première chose que j’entendis après le brouhaha.

— Moi aussi… J’ai plus ou moins apprécié ces jours.

— Plus ou moins ?! Toi, dis donc… dit-il avant de se diriger tranquillement vers la sortie, ses chaussures grinçant.

Je regardai silencieusement son dos tandis qu’il faisait des signes d’au-revoir exagérés.

— … Ah, je me permets une ultime précision.

Les bruits de pas s’arrêtèrent près de l’entrée du tunnel.

— Satisfait, mon cul, oui ! Pour ta gouverne ! Je suis pas du tout satisfait ! Je voulais jouer encore plus avec toi et Yôko-chan !

Il ressemblait tellement à un gamin qui ne voulait pas que les vacances d’été se terminent que j’en ris :

— Oh vous…!

— Salut.

— Oui !

Ce n’était pas un adieu, mais nous n’allions pas nous voir pendant un long moment. Nous vivions certes dans la même ville, mais il n’allait pas y avoir beaucoup d’occasions de se voir. Nos chemins s’étaient simplement croisés par le plus grand des hasards cette fois-là. C’était notre relation, entre Konan et moi, deux personnes d’âges et de statuts différents.

— Oh ! J’ai failli oublier-

Il se tourna rapidement et me lança un habile clin d’œil.

— En fait, j’aime autant les femmes que les hommes !

— …….. Hein ?

Il me fit un signe avec sa main plate, « Adiooos ! » et disparut dans la lumière, me laissant abasourdi.

— … « Bi » ? Vous foutez pas de moi !

J’étais certain que c’était encore une autre de ses blagues et qu’il se payait ma tête.

— Quel imbécile. Je secouai la tête.

J’essayai frénétiquement de me convaincre que c’était une blague, mais je ne pus m’empêcher d’avoir la chair de poule.

Franchement, Konan restait un bon à rien jusqu’au bout. Je n’avais jamais rencontré pareil vaurien de toute ma vie. Il existait très peu de gens aussi saugrenus que lui dans le monde. Je réalisai que je ne risquai pas de rerencontrer quelqu’un comme lui.

Et donc, c’était un adieu relativement triste pour moi.

Après avoir levé la main une fois, je me retournai et me dirigeai vers la sortie opposée.

Une fois avoir quitté le tunnel, elle, et elle seule, occupait mon esprit.

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