Gekkô – Chapitre 4

Tout à coup, Tsukimori s’approcha de ma table et me dit, avec un sourire aussi chaleureux que des rayons de soleil traversant les feuilles d’un arbre et une voix aussi douce qu’une légère brise d’été :

— On y va, Nonomiya-kun ?

Le temps s’arrêta dans la classe bruyante. Ou au moins le fil de mes pensées.

Tout le monde avait mis en suspens ce qu’il ou elle faisait et se mit à regarder dans notre direction. Usami fut la première à briser le silence.

— … Hein ? Yôko-san ? Tu vas quelque part avec Nonomiya ? Pourquoi ? Hein ?

Sa confusion faisait penser à un de ces coucous qui sortent des vieilles horloges toutes les heures.

— J’avais envie de visiter le café où travaille Nonomiya-kun vu qu’on m’a dit que c’était un endroit très agréable. Et comme tu le sais, j’ai été très prise ces derniers temps, alors je suis un peu fatiguée, et je pensais me détendre un peu en savourant une tasse de thé. Et c’est pour ça que j’ai demandé à Nonomiya-kun !

Tsukimori avait visiblement pris en considération le fait que nous étions observés par nos camarades de classe.

— N’est-ce pas, Nonomiya ?

Je m’attendais déjà à être la prochaine cible d’innombrables questions.

— Oui.

Je parvins tant bien que mal à masquer mon mécontentement.

— Peut-être que je ferais mieux de vous accompagner…

Je faillis perdre connaissance en entendant son murmure. Déjà qu’avec Tsukimori, ça n’allait pas être de tout repos — mais avec les deux en même temps, c’était mission impossible.

— T’as pas club tout à l’heure ?

Usami était dans le club de volley. Elle était dotée d’une force dans les bras qui ne collait pas à son petit corps : ses smashs faisaient voir du pays à ses adversaires. Je ne me souvenais que trop bien de mon soulagement de m’être retrouvé dans la même équipe qu’elle en EPS après avoir été témoin d’une de ses frappes.

— J-Je vais sécher !

— Fais pas ça. Tu m’as dit que t’étais sur le point de devenir titulaire, non ? Ça serait bête de sécher à un moment aussi important.

Usami fit la moue et grommela en fronçant les sourcils.

— Allons-y ensemble la prochaine fois, Chizuru. Je vais retenir où se trouve le café pour toi, d’accord ?

Tsukimori lui faisait gentiment la morale comme une sœur attentionnée, ce après quoi Usami acquiesça docilement.

— D’accord.

Et un problème de moins. Puis, j’anticipai en me débarrassant des autres problèmes potentiels.

— Il n’y a vraiment que toi qui viens, pas vrai ? S’il y a trop de monde, je me verrais dans l’obligation de refuser parce que ça causerait trop de problème au café.

C’était une exigence. J’avais indiqué à Tsukimori que je ne donnerais mon consentement que si cette condition sine qua non était respectée.

— Ne t’en fais pas, nos camarades de classe sont si gentils, jamais ils ne causeraient de problèmes à qui que ce soit, m’assura-t-elle avec un sourire distingué. À demain, les amis.

Elle fit un élégant signe de la main aux autres.

Ils auraient sauté sur l’occasion, sans l’ombre d’un doute. Les garçons, Kamogawa compris, et les filles qui admiraient Tsukimori montraient ouvertement leur déception. Mais aucun d’entre eux n’oserait trahir la confiance de l’angélique Yôko Tsukimori.

Mais de la même façon, j’étais incapable de faire quoi que ce soit contre la situation qu’elle avait provoquée. Je n’avais pas d’autres choix que de m’y plier bon gré mal gré.

Tsukimori marchait lentement en direction du portail avant.

— À quoi tu joues ? demandai-je à son délicat dos, sans dissimuler ma mauvaise humeur.

Tsukimori se retourna, faisant virevolter sa longue chevelure dans le vent.

— J’ai tellement envie de voir à quoi ressemble le café où tu travailles, dit-elle, sans cacher sa bonne humeur.

— Réponds-moi ! Tu sais très bien que je déteste me faire remarquer.

— Et c’est pour cette raison que j’ai essayé d’éviter toute agitation.

— Ça change pas le fait qu’on a attiré l’attention.

— Eh bien, la faute à pas de chance, voilà tout.

— La faute à pas de chance, hein…?

Son attitude pleine d’audace me tapait sur le système.

— Qui t’a dit que je travaillais dans un café d’abord ?

— J’ai entendu des rumeurs !

— Arrête de mentir.

Tout le monde savait que j’avais un petit boulot, mais je n’avais dit à personne à l’école que je travaillais dans un café.

— Qu’est-ce que tu manigances ?

— Pour qui me prends-tu, Nonomiya-kun ? Qu’y a-t-il d’étrange à ce qu’une fille souhaite en savoir plus sur l’être aimé ? C’est ce qu’on appelle le cœur pur d’une fille.

— Alors tu prétends être une fille pure ? Ridicule. Pour parler franc : t’es loin d’être aussi inoffensive que tu veux bien le faire croire.

Je ricanais.

— Tu sais, mon apparence mature me cause beaucoup de problèmes des fois. Je ne reste qu’une fille de dix-sept ans. Et puis, j’ai récemment perdu mon père, alors je pense que tu devrais être plus gentil avec moi, Nonomiya-kun, bouda Tsukimori.

J’ignorais qu’elle était capable de pareilles expressions puériles, elle aussi.

Mais c’était tout. Bien sûr que j’avais de la peine pour elle, mais au final, tout cela ne me concernait pas.

— À demain.

J’accélérai le pas et mis une certaine distance entre elle et moi.

— Où tu vas ? C’est le portail arrière par là.

— Contrairement à toi, je me déplace à vélo, et non en train. Si t’arrives à suivre mon rythme, je prendrais peut-être la peine de te montrer où se trouve le café.

J’étais délibérément froid. Je ne prenais pas la peine de prendre des pincettes avec les autres. Et je m’en fichais encore plus quand quelqu’un entrait dans mon territoire sans mon autorisation.

— Très bien. J’espère juste que je n’aurais pas trop mal au dos, mais bon, j’ai toujours voulu essayer ça.

Hélas, Tsukimori était même encore moins inoffensive que je l’avais pensé. Avant que je ne m’en rende compte, elle marchait à mes côtés.

— … T’es sérieuse ?

— J’ai toujours voulu essayer de monter à deux sur un vélo !

— Quand est-ce que j’ai dit que tu pouvais ?

— Ne t’en fais pas. Je ne devrais pas être trop lourde.

— C’est pas le problème.

J’étais contrarié. Comme elle ne s’en privait pas, je décidai de dire tout ce que j’avais sur le cœur à mon tour.

— J’avoue, je devrais être plus gentil avec toi du fait de la mort de ton père. Mais contrairement aux autres, j’ai pas envie de me faire mener par le bout du nez, non, pour rien au monde. Garde à l’esprit que tout le monde va pas te bichonner. Du moins, maintenant que je connais ta véritable nature, je pourrais tout de même être un peu compatissant, mais je suis loin d’avoir un avis positif sur toi, lui reprochai-je.

— Mmm ! C’est comme ça que devrait être mon Nonomiya-kun, acquiesça Tsukimori fermement, avec un visage apparemment satisfait. J’aime cette attitude décomplexée.

Mes paroles avaient eu l’effet inverse de celui escompté. En voulant la décourager, je l’avais sans le vouloir attirée encore plus.

En me voyant sans voix, elle esquissa un de ses occasionnels sourires de grande sœur.

— Tu veux bien me laisser une chance ? Je me suis rendue compte que ma déclaration d’amour d’hier était précipitée ! Tout comme tu ne me connais pas vraiment, moi c’est pareil pour toi. Je pense qu’il est nécessaire pour nous deux d’approfondir notre compréhension mutuelle. Il ne sera pas trop tard pour prendre une décision après avoir fait plus ample connaissance, n’est-ce pas ?

Elle n’avait pas tort.

Mais après m’être remémoré tout ce qui s’était passé jusqu’ici, je ne pouvais me résoudre à la croire sur parole.

Je la regardai droit dans les yeux.

Qu’est-ce qu’elle avait derrière la tête ?

Elle n’évita pas mon regard, bien au contraire. Dans ses grands yeux en amandes, je pouvais distinctement voir mon propre reflet.

Je fus le premier à céder. Je détournai le regard et montai sur mon vélo.

— … Grimpe.

— Merci !

J’entendis une voix enjouée.

Après qu’elle fût montée sur le porte-bagage, je commençai à pédaler. Comme elle l’avait dit, elle était légère.

— Promets-moi de ne plus jamais attirer l’attention sur moi comme tu l’as fait aujourd’hui.

— Je ferai de mon mieux.

— Non, ça suffit pas, promets-le.

— Nonomiya-kun, cette brise est vraiment plaisante. Monter à deux sur un vélo est encore mieux que je le pensais.

J’aperçus notre reflet dans un miroir dans la rue. Tsukimori tenait sa jupe avec sa main droite, s’agrippait à moi avec la gauche, et arborait un sourire éblouissant tout en observant le paysage urbain autour de nous.

Dans l’incapacité totale de me plaindre du fait qu’une fille se cramponnait à moi, je répondais simplement :

— … T’en as de la chance.

Je continuais à pédaler tout en canalisant ma grogne et mon mécontentement inexprimés dans mes jambes.

Que ce soit de l’envie ou de la jalousie, je pouvais sentir des regards intenses de la part des autres jeunes rencontrés en chemin. Il était évident à qui en revenait la faute étant donné que je n’avais jamais vécu ça quand je pédalais seul.

Je roulais à vélo avec Yôko Tsukimori derrière moi.

C’était un de ces doux moments dignes d’être qualifiés de souvenirs d’adolescence. En plein milieu de cette période de la vie, j’étais sûrement censé être heureux de ce qui m’arrivait, de ce qui rendrait n’importe qui jaloux.

Pour être honnête, j’étais suffisamment fier pour ressentir un certain sentiment de supériorité, en me disant que personne d’autre n’avait jamais eu quelque chose d’aussi noble qu’elle sur son porte-bagage.

Enfin, ce sentiment ne fit pas long feu, juste le temps pour moi d’oublier sa personnalité fatiguante et les recettes de meurtres.

Dans les heures qui allaient suivre, j’allais sans aucun doute devenir son jouet, alors il fallait que je me prépare mentalement.

J’avais accepté la demande de Tsukimori. La raison était simple : elle m’intéressait.

Mis à part ça, on pourrait dire que c’était une de mes particularités, ou tout simplement une question de goût : j’appréciais ces conversations palpitantes avec elle.

J’avais revêtu mon uniforme de serveur dans le vestiaire du café ; j’enfilai un pantalon noir serré, fis les boutons de ma chemise blanche et de ma veste noire par-dessus, chaussai une paire de chaussures Richelieu en cuir, et enfin, m’affublai d’un assez long tablier autour des hanches. Après m’être regardé dans le miroir, juste pour être sûr, je me dirigeai vers la cuisine.

Au moment-même où je pénétrai dans la pièce, mon nez fut chatouillé par le parfum aromatique des grains de café — une odeur que j’adorais.

La raison pour laquelle j’avais choisi de travailler dans ce café très British, le « Victoria », était à vrai dire parce que c’était ici qu’était servi le meilleur café du coin.

En m’apercevant, mes collègues me saluèrent.

— Monsieur Kujirai ?

Je m’adressai à un homme de dos qui moulait du café avec un moulin à café. Mon robuste interlocuteur à lunettes se retourna avec un chaleureux sourire aux lèvres. J’enchainai :

— Je suis normalement de service en salle aujourd’hui, mais pourrais-je aller en cuisine plutôt ?

— Que se passe-t-il ?

— Un problème personnel, j’en ai bien peur. Pour tout vous dire, une connaissance de classe est venue aujourd’hui.

— Hein ? Pourquoi vouloir changer dans ce cas ?

— Eh bien, je ne pourrai pas vraiment lui tenir compagnie. Et puis, il est assez gênant d’être observé pendant son travail, n’est-ce pas ?

Comme si j’allais la laisser m’observer ! Je savais que c’était puéril, mais c’était mon dernier recours après avoir échoué misérablement dans ma tentative de la dissuader de venir.

Quelqu’un d’autre que le patron réagit vivement à ma demande.

— Hé, Nonomiya ! C’est un mec ou une nana ? demanda une femme vêtue d’une coiffe de pâtissier et qui était en train de poser des fruits sur un parfait à côté de moi. Si c’est un mec, je veux bien échanger avec toi. S’il est à mon goût, bien entendu !

Tous les employés firent une grimace comme s’ils venaient d’avaler un médicament amer en réalisant que la sale manie de Mirai-san refaisait surface.

Son nom complet était Mirai Samejima. Mirai-san était la personne la plus âgée des employés du Victoria, et même le patron la respectait.

Selon ses dires, elle était toujours à l’université, mais à sa façon de se donner de l’importance, et même plus que le patron certains jours — ou plutôt, « tous les jours » — elle me donnait l’impression d’être bien plus âgée que ça.

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— Pardon de te décevoir, Mirai-san : c’est une fille !

— Hmph. Bah, le fait que t’aies amené une fille avec toi m’intrigue tout autant.

Avec des mouvements agiles, Mirai-san mit rapidement la touche finale au parfait et, après avoir lancé un carré de chocolat dans sa bouche, se pencha sur le comptoir afin de pouvoir voir toutes les tables dans la salle.

— C’est qui ? Allez, crache le morceau.

Elle scrutait avec un regard noir la salle du café tout en faisant rouler le carré de chocolat dans sa bouche. Derrière elle, les autres employés ne manquèrent pas non plus l’occasion de jeter un œil dans le café.

J’espérais que quelqu’un les sermonne sur leur attitude déplacée, mais même celui qui en avait le pouvoir — le patron du café — inspectait la pièce avec un regard empli de curiosité.

Me résignant, je passai à table : « C’est elle », avant de pointer du doigt Tsukimori qui s’était assise près de la fenêtre comme une femme ingénue et bien éduquée.

Un hourra se fit entendre parmi les employés ; la réaction positive des garçons était tellement flagrante que je me serais senti idiot si j’avais prétendu que je m’y attendais.

— Eh ben ! Quel canon ! Beaucoup trop bien pour toi, Nonomiya-kun, c’est clair !

Quelque chose contrariait visiblement Mirai-san et elle m’envoya son poing de fer en plein estomac.

— … Est-ce que quelqu’un sait ce que j’ai fait pour mériter ça ?

Ma question tremblotante ne rencontrait que des regards compatissants.

— Tu te comportes toujours comme si t’en avais rien à foutre de l’amour, mais t’y travailles dans l’ombre à ce que je vois, hein, petit coquin !

Apparemment, Mirai-san pensait à tort que Tsukimori et moi sortions ensemble.

— … Mirai-chan et son nouveau petit copain ne s’entendent pas très bien ces derniers temps, tu sais, me chuchota le patron à l’oreille.

— Alors ce n’est plus qu’une question de temps avant qu’ils ne rompent, j’imagine.

— … Vraisemblablement, acquiesça-t-il après s’être redressé.

Mirai-san pouvait être classée dans la catégorie des jolies filles quand elle restait silencieuse. En fait, elle était souvent approchée par les membres du sexe fort. Hélas, son apparence était complètement gâchée par son caractère inflexible, ce qui expliquait que ses relations amoureuses ne duraient jamais très longtemps. Du moins, à ma connaissance.

— Mhh ?! Surawatari ?! T’as eu le coup de foudre ou quoi ?!

— P-Pas du tout ! Je ne suis pas amoureux ou quoi !

— Alors ça ferait bien de rester comme ça.

Le sacrifice du jour était Saruwatari-san. Le précis coup de pied de Mirai-san atterrit droit dans ses fesses.

Quand elle ne s’entendait pas bien avec son petit copain du moment ou quand elle venait de rompre, son humeur tombait en chute libre.

Et nous autres employés du Victoria appelions cette Mirai-san en rogne, « la bête ». Malheureusement pour nous, il n’y avait aucun héros déguisé dans notre café. Dès que la bête était lâchée, il n’y avait pas d’autres choix que de prendre sur nous.

— Monsieur Kujirai, je vais m’occuper des commandes.

— D-D’accord, bon courage.

Prudence est mère de sûreté après tout.

Dans la cuisine résonnait les hurlements du pauvre homme qui avait été pris pour cible par la bête.

Notre café n’était pas trop grand : il y avait huit tables et six tabourets au niveau du comptoir. Le personnel comptait au total cinq personnes, deux qui s’occupaient des commandes en salle et les autres en cuisine. Mais j’appréciais tout particulièrement cette atmosphère détendue et agréable.

L’ambiance de ce British café était essentiellement due à son association adéquate de tables et chaises antiques. Les diverses décorations bien choisies avaient apparemment été sélectionnées par la femme britannique du patron. À ce propos, le nom du café était en fait le prénom de sa femme.

Comme le Victoria était situé au rez-de-chaussée d’un bâtiment multi-locataires près de la station de métro et du fait de son intérieur à même de plaire au beau sexe, il y avait relativement beaucoup de jeunes femmes comme des secrétaires ou des étudiantes.

Quand je vins prendre sa commande, Tsukimori me scruta de la tête aux pieds.

— Ton habit de garçon est beau.

« Serveur » aurait été le terme approprié pour s’adresser aux employés ici, étant donné que c’était un café au style British, mais « garçon » était visiblement plus couramment utilisé ici au Japon.

Comme je jugeai que cela relevait du détail, je me contentai de la remercier avec un sourire :

— Merci, avant d’ajouter, et tu te fonds bien dans ce café.

Tsukimori me rendit mon sourire et répondit :

— Merci.

J’étais assez honnête. Une jolie fille dans un café faisait toujours un beau tableau.

— Le personnel est assez vivant, n’est-ce pas ?

Elle déplaça son regard vers la cuisine.

— Tu pouvais entendre le raffut d’ici ? C’est vraiment problématique pour un café comme le nôtre.

Je posai un verre d’eau et une serviette humide sur la table.

— Mais ça a l’air amusant.

— Pas si sûr ; certains se mettent à pleurer de temps à autre. Quoi qu’il en soit, j’ai pleine confiance dans le café que nous servons. Et la plupart de nos plats ne sont pas mauvais.

— Je vois. Je prendrais une tasse de bon café dans ce cas. Et ajoutes-y la pâtisserie que tu me recommanderais.

— Dans ce cas, que dirais-tu de notre mélange spécial ainsi que la tarte aux pommes du chef ?

Comme Tsukimori acquiesça, je me courbai poliment et dit :

— C’est entendu.

Je fis parvenir la commande aux personnes en cuisine.

— T’es pas très sympa comme mec, toi.

Mirai-san restait là à froncer les sourcils plutôt qu’à s’occuper de la commande.

— Tu trouves ? J’essaye pourtant d’être plus aimable quand je m’occupe des commandes.

— Ah bon ? Je vois aucune différence, moi. Sérieusement, qu’est-ce qu’elle peut bien trouver à un type comme toi ?

Tout en levant un sourcil, elle exprimait ses doutes sur Tsukimori.

— J’ai oublié de le préciser, mais on ne sort pas ensemble.

— Vraiment ?

— Non. On est juste dans la même classe.

— Dans ce cas, dis-moi ce que ce canon et simple camarade de classe veut de toi.

— Pas moi, c’est le café. Apparemment, elle les adore.

Comme je n’avais rien à gagner à lui raconter la vérité, je me contentai de lui mentir.

— C’est tout ? C’est nul.

— Comme toujours, tu es tellement égocentrique que c’en est presque rafraîchissant. Je mettrais ma main à couper que ça t’aurait autant énervée si on sortait vraiment ensemble.

— C’est rafraîchissant parce que je suis honnête ! Pour commencer, je pense qu’il doit y avoir quelque chose qui cloche chez ceux qui sont heureux du bonheur des autres. Ce sont tous soit des hypocrites, soit ils ont une idée derrière la tête.

— Une charmante conclusion teintée de préjugés, je dois dire.

Mais je n’étais pas aussi méprisant que j’en avais l’air. En fait, dans mon esprit, j’étais même d’accord avec elle — était-ce du fait de ma personnalité un peu tordue ?

Je me sentais enclin à lui demander, à elle qui était « honnête » selon ses dires et « capricieuse » selon tous les autres, son avis sur un sujet particulier.

— Mirai-san, je peux te poser une question ?

— Hm ? Qu’y a-t-il ?

— Qu’est-ce que tu penses de ceux qui ne pleurent pas leur malheur ?

— Y’a anguille sous roche, si tu veux mon avis, répondit-elle sans détour. On appelle des malheurs des malheurs parce qu’ils rendent triste, pas vrai ? Si t’es pas triste, c’est que c’est pas un malheur.

— Je vois, dis-je en exprimant cette fois-ci ouvertement mon approbation.

Je jetai un œil furtif vers Tsukimori.

Lasse d’attendre ou peut-être simplement intéressée par la décoration du café, elle inspectait l’intérieur de la pièce. Visiblement, le duo du chat en céramique blanche et du chat en verre noir semblait lui plaire ; elle se leva pour l’examiner de près.

Qui dans ce café aurait pu imaginer une seule seconde qu’elle était une fille malchanceuse qui venait de perdre son père récemment ?

Personne, devais-je reconnaître.

On ne pouvait jamais observer d’émotions extrêmes chez elle. Elle paraissait toujours calme et adulte.

J’ignorais si elle contrôlait volontairement ses émotions ou si elle n’était tout simplement pas du genre à les montrer, mais elle ne me semblait pas du tout triste.

Bien entendu, il n’était pas impensable qu’elle ne voulait tout simplement pas que son entourage s’inquiète et que, par conséquent, elle tentait désespérément de cacher sa tristesse. Ou peut-être était-ce la réaction normale d’une fille après une mésaventure. Après tout, les défunts ne reviendront jamais, et pleurer sans cesse leur mort n’avait rien d’enviable non plus.

Mais ce n’était que des hypothèses. Était-il réellement possible de se remettre aussi rapidement d’une telle perte ? Et de surmonter sa tristesse ?

Je me souvins des paroles de Mirai-san.

Exactement. Il y avait anguille sous roche.

Le dessert fut en mesure de satisfaire les goûts de Tsukimori.

— C’est délicieux, se félicita-t-elle tout en terminant joyeusement son café et sa tarte aux pommes sans laisser la moindre miette.

Je me dirigeai vers sa table pour la débarrasser.

— Comment était-ce ? lui demandai-je, ce à quoi Tsukimori me lança un regard mécontent.

— Tu me demandes de partir ?

— Je vois que tu comprends vite.

— J’aime vraiment ce café.

Elle esquissa un sourire comme si elle allait se mettre à fredonner d’un instant à l’autre.

— Haha. Ravi de l’entendre. Mais n’oublie pas qu’il y a plein de cafés différents à travers le monde. Tu devrais tous les essayer.

— J’aime vraiment ce café, répéta Tsukimori avec exactement le même sourire et les mêmes mots.

— Je vois que des fois, t’es lente à la détente, répétai-je presque à mon tour.

Soudain, Tsukimori se leva et s’enfonça plus loin dans le café, visiblement en direction de la cuisine. Quand je la suivis, curieux, elle était en train de saluer le personnel et de sourire comme une fleur qui venait d’éclore.

— Enchantée de faire votre connaissance.

Il était évident que ce charmant salut avait rendu nerveux les employés. Apparemment, ils étaient tous assez excités. Enfin, à l’exception faite de Mirai-san qui demeurait de marbre.

— Je m’appelle Yôko Tsukimori, je suis dans la même classe que Nonomiya-kun, se présenta-t-elle de façon polie.

— Ah, oui, Nonomiya-kun nous a déjà dit, répondit poliment le patron malgré le fait qu’il était bien plus âgé qu’elle.

— Je dois admettre que c’est un café très agréable que vous avez là.

— Merci beaucoup !

Le patron se mit à rougir légèrement, ému par son sourire radieux.

— Je suis tellement jalouse de vous…

Tout le monde la regarda avec surprise. Une fille, qui semblait avoir tout ce qui pouvait être envié, était jalouse d’eux.

— … Parce que vous avez le privilège de travailler dans un si merveilleux endroit.

Yôko Tsukimori avait tout simplement l’air rayonnante, embrasée par le crépuscule. Bien que c’était sûrement dû à la lumière du soleil couchant. À ce moment précis, tout le monde fut envoûté par son aura hors du commun.

— Je ne peux imaginer le bonheur de pouvoir travailler dans ce formidable café.

Etant celui qui avait le plus de réticence envers elle dans cette pièce, j’esquissai un sourire narquois à son attitude de diva. Je trouvais aussi qu’elle avait dépassé les bornes en en rajoutant autant.

Cependant, les paroles du patron effacèrent toute trace de sourire sur mes lèvres.

— … Hum, Tsukimori-san, c’est bien ça ?

— Oui.

— Que dirais-tu de travailler ici ?

— Monsieur Kujirai…

Je ne pouvais rester silencieux. Je voulais l’empêcher de commettre une grave erreur. Faust, vous avez affaire à Méphistophélès !

Hélas, quelqu’un me saisit par les épaules et me retint. L’odeur du chocolat flottait dans l’air.

— Contente-toi de regarder, dit Mirai-san avec un sourire malicieux.

Et voilà une autre démone.

— Euh, en fait, il se trouve qu’il y a un autre poste vacant. Et comme tu es dans la même classe que Nonomiya-kun, nous n’avons pas besoin de nous en faire pour ton passif. Alors, si tu le souhaites, nous t’accueillerons avec joie parmi nous, Tsukimori-san.

Les autres employés acquiescèrent à leur tour.

C’était juste une séance d’hypnose en groupe. Ils avaient dû être envoûtés par le diable et avaient perdu la tête.

— Cette offre me fait vraiment plaisir, mais… Est-ce que je ferai vraiment l’affaire ? Pour tout vous dire, je n’ai encore jamais travaillé nulle part, répondit Tsukimori en hésitant après un moment de flottement.

— Non, non, ne t’en fais pas ! Tout le monde commence bien un jour. Et puis, je suis persuadé qu’une fille avec des manières aussi excellentes que les tiennes est faite pour ce poste !

Ah, ça, c’est clair que son adoption par les clients passera comme une lettre à la Poste ! Ils ne peuvent voir que la partie émergée de l’iceberg après tout.

— Si vous avez pleinement confiance en moi, c’est avec joie que j’accepte votre offre, répondit Tsukimori avec un grand sourire.

Tout le monde l’accueillit chaleureusement un sourire aux lèvres également. J’étais le seul à avoir une mine dépitée, tout en me sentant exclu de ce cercle de bénédictions.

Parce que je savais mieux que quiconque.

Je savais qu’un personnage audacieux et déterminé se cachait sous ce masque, qui ne laissait apercevoir qu’une fille magnifique au caractère très appréciable qui était donc aimée de tous.

Pour ne pas arranger les choses, la brillante Tsukimori était parfaitement consciente de son propre charme. Et à l’instant, je venais d’apprendre qu’elle savait également très bien s’en servir.

— Pourquoi les hommes sont-ils si faibles face aux jolies filles ? me murmura Mirai-san à l’oreille après m’avoir tiré vers elle, le comptoir entre nous deux.

— Bonne question. Après tout, les garçons de ce café sont tous « faibles » face à toi aussi, rétorquai-je simplement.

— Ça fait bizarre que tu me complimentes. Mais c’est pas plus mal. Laisse-moi te caresser la tête en récompense.

La paume de Mirai-san s’approcha de ma tête, mais je refusais sombrement.

— Je suis pas d’humeur. M’embrouille pas plus que je le suis déjà.

— Pas la peine d’être aussi timide ! Si tu veux, je peux même te donner un bout de chocolat.

— Ça te dérange pas plus que ça ? T’as rien contre le recrutement de Tsukimori ?

— Tu veux que je désapprouve, pas vrai ?

— Bah, y’a que toi qui puisses mettre fin à ce cirque.

— Je vois pas le problème. J’ai aucune raison d’être contre.

— Pourquoi ?

J’étais surpris que Mirai-san ne soit pas dérangée par cette mascarade.

— Parce que c’est super marrant de te voir protester aussi ouvertement alors que t’es tout le temps si indifférent !!

Mira-san se mit à glousser.

— … Tu réalises à quel point t’es pas nette ?

— T’es pire que moi, non ? Mon petit doigt me dit que Tsukimori n’est pas le genre de filles qu’un type sans défense comme toi peut comprendre.

— Je m’en fiche. J’ai pas l’intention d’aller plus loin avec elle.

— Peut-être bien, mais qu’en est-il d’elle ?

Mirai-san plissa les yeux et scruta mon visage de près.

— Ça sert à rien de me frapper, pour ton information.

— Ouais, ouais. Je sens qu’on va bien s’amuser dans les jours à venir.

Sans se soucier de mon refus catégorique, Mirai-san fit un signe de la main et repartit en cuisine.

Je sentais que ce n’était plus qu’une question de temps avant qu’elle ait vent de notre étrange relation — l’intuition féminine ?

Je me dis qu’il fallait que je m’assure que Tsukimori n’en dise pas trop à Mirai-san.

— Je travaille ici maintenant.

La fille en question, Tsukimori, s’approcha joyeusement de moi malgré toutes les migraines qu’elle m’avait causées.

— Il n’est pas encore trop tard. Tu vas reconsidérer la question, pas vrai ?

Ma réponse était froide, mais mon cœur l’était encore plus.

— Ta sollicitude me touche. Mais comme le patron m’a gracieusement proposé ce poste, je vais faire de mon mieux !

Elle serra de façon mignonne le poing, pleine de confiance.

— Je m’en fais pas pour toi. C’est juste que ça me dérange.

— J’ai hâte de travailler avec toi, cher collègue.

Le sourire de Tsukimori ne s’était toujours pas crispé.

Mirai-san avait déclaré que je n’étais pas du genre à pouvoir la comprendre.

Je réalisai à quel point elle avait vu juste.

Le lendemain matin, en classe.

Tout d’un coup, Tsukimori s’approcha de ma table et dit d’un sourire aussi chaleureux que des rayons de soleil traversant les feuilles d’un arbre et une voix aussi douce qu’une légère brise d’été à Usami :

— J’ai été embauchée au café où travaille Nonomiya-kun.

Le temps s’arrêta dans la classe bruyante. Du moins, pour Usami — comme une montre dont les piles se seraient déchargées.

— … Hein ? Yôko-san ? Tu vas travailler avec Nonomiya-kun ? Pourquoi ? Hein ?

Sa confusion faisait penser à un de ces coucous qui sortent des vieilles horloges toutes les heures.

Il y avait un air de déjà-vu avec la veille.

— Le patron m’a demandé de les aider parce qu’ils manquent de bras. Je suis un peu inquiète parce que je n’ai jamais travaillé de ma vie. Mais le patron m’a assuré que je m’en sortirai, expliqua Tsukimori l’air de rien.

— Tu peux parler ! C’est toi qui l’as fait dire ça.

Ce fut moi, évidemment, qui exprimais mon désaccord à un niveau sonore que personne d’autre ne puisse entendre.

— Peut-être que je devrais vous aider…

— Laisse pas tomber ton club. Il faut que tu fasses de ton mieux pour devenir titulaire.

Je pouvais sans peine prédire où allait nous mener cette conversation, mais j’y avais mis un terme avant que ça n’arrive.

— Pourquoi ne pas passer ce week-end, Chizuru ? Il est possible que je ne puisse pas te tenir compagnie, étant donné que j’ai encore beaucoup de choses à apprendre, mais il y a toujours Nonomiya-kun. N’est-ce pas, Nonomiya-kun ?

Je dévisageai son visage souriant l’espace d’une seconde. Elle avait un regard interrogateur, en demandant « Hm ? », avec son inébranlable sourire.

— Ouais, t’es toujours la bienvenue à notre café, Usami.

Je me jurai de me plaindre auprès de Tsukimori après ça.

— D’accord ! Je passerai alors ! Tu peux compter sur moi !

Usami était grandement réjouie, ses yeux brillant de mille feux. Sa réaction franche ne fit qu’une bouchée de ma mauvaise humeur.

Mais il y avait un problème plus sérieux. À en juger par les regards de mes camarades de classe, il était évident qu’ils allaient prendre d’assaut le café ce week-end. Et cette fois-ci, il paraissait difficile de les en empêcher.

— Ouvrez grand les oreilles, les gars ! Nonomiya va nous donner quelques explications !!

Kamogawa était venu me tapoter l’épaule avec un sourire de faux-cul. Derrière lui, se tenait un groupe de garçons avec le même genre de sourire sur les lèvres. C’était l’alliance des garçons, et ils réclamaient que justice soit faite à l’encontre de celui qui leur avait volé la vedette.

Ce fut ignoble.

Elle va vraiment m’entendre, celle-là, jurai-je à moi-même de façon déterminée.

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