Gekkô – Chapitre 6

Dans la salle de repos, après la fermeture.

— J’aimerais que tu me raccompagnes chez moi, demanda Tsukimori après s’être changée dans son uniforme scolaire.

— Te raccompagner…? répétai-je circonspect tel un perroquet.

— Tu vois, je sens toujours ce regard sur moi sur le chemin entre le café et la station de métro…

Elle se mit à frissonner.

« C’est pas juste de la paranoïa ? » avais-je envie de demander, mais je me rétractai car cela était tout à fait plausible dans son cas. Après tout, elle ne passait pas du tout inaperçu. Et donc, je suggérai :

— Tu devrais plutôt demander l’aide de la police plutôt que la mienne dans ce cas.

— Faible, Nonomiya ! T’es faible ! Allez, sois un homme et protège-la !

Mirai-san, qui avait apparemment entendu notre conversation, tapa violemment du poing sur la table à côté d’elle. Tous les employés aux alentours se retournèrent, surpris, pour voir ce qui se passait.

— C’est pas que je m’en vante, mais j’ai aucune confiance en ma force physique. Même si elle venait à se faire attaquer par un pervers, le mieux qui pourrait m’arriver, c’est de me faire tabasser.

— Y’a rien de glorieux à ça ! Et si t’es un homme, tu te dois malgré tout de te battre à fond, sans hésiter à mettre ta vie en jeu !

— J’ai comme l’impression que tu ferais un meilleur garde du corps que moi, Mirai-san.

— Abruti ! Je ne suis qu’une délicate jeune femme, tu sais ? Moi aussi, j’ai besoin de protection.

Je haussai des épaules exagérément et examinai les visages des autres employés. Ils ne pouvaient répondre à mon regard que par des sourires en coin étant donnée la peur qu’elle leur inspirait, mais il n’y avait aucun doute qu’ils pensaient exactement comme moi.

— Très drôle, vraiment.

— Eh, on a l’impression que tu veux te plaindre, Nonomiya.

Mirai-san se rapprocha tout en me dévisageant.

— Mirai-san, c’est bon. Si Nonomiya-kun refuse de façon aussi catégorique, il n’y a rien à faire. Je vais prendre mon courage à deux mains et rentrer seule… soupira Tsukimori avant de s’avancer d’un pas lourd en direction de la porte d’entrée.

Au moment-même où elle était sur le point de fermer la porte-

— …………. Haah…

Elle poussa un profond soupir qui résonna dans toute la pièce.

Tous les regards se tournèrent d’un coup vers moi, des regards plein de reproches. Son meilleur ami peut devenir son pire ennemi, après tout.

— Raccompagne-la, Nonomiya-kun, finit par dire le patron, qui s’était rangé du côté de Tsukimori comme les autres.

Encouragé de la sorte, tout le monde se mit à me critiquer. J’étais attaqué de toutes parts. Cerné. Seul. Je passais clairement pour le méchant de service.

— Bon, ok, j’ai compris ! Je vais la raccompagner, grommelai-je avant de sortir précipitamment de la pesante salle de repos afin de rattraper Tsukimori.

À ma grande surprise, il ne me fallut pas bien longtemps.

Tsukimori était adossée contre un poteau électrique devant le café, tout en attendant sous le réverbère telle la reine de la nuit.

— Je savais que tu viendrais.

Elle m’aperçut et me sourit comme une fleur éclosant — me faisant comprendre que mon acte n’avait rien d’inattendu.

Je levai les yeux au ciel afin de calmer mon bouillonnement intérieur. Un croissant de lune me faisait un large sourire ce soir-là.

— T’abuses.

— Comment ça ?

— Qu’est-ce que tu manigances ?

— Ce n’est pas très gentil, tu sais. Je suis une fille, j’ai vraiment peur de marcher seule la nuit.

— Alors pourquoi ne pas demander à ta mère de venir te chercher, ou à quelqu’un d’autre du café de te raccompagner, ou encore la police ?

— Comme toujours, tu sembles incapable de comprendre comment le cœur d’une fille fonctionne. Je tiens à ce que ce soit toi qui me raccompagnes.

Elle ria comme si elle fredonnait et passa son bras sous le mien. Du shampoing ? me demandai-je à moi-même en percevant un doux parfum de fleur émaner d’elle.

— Allons-y.

De par mes expériences passées, j’ai pu apprendre que personne ne peut facilement se dérober une fois que Tsukimori a pris les choses en main, mais c’était également un fait que moi, simplement réticent à l’idée d’accepter ses initiatives, je n’étais en rien quelqu’un de soumis.

Par conséquent, les quelques mètres durant lesquels mon bras était pressé contre sa fière poitrine furent pour moi la pire des humiliations.

C’était sans espoir, par contre, car à la seconde où cette pensée avait traversé mon esprit, alors que Yôko Tsukimori elle-même était la femme la plus désagréable que la Terre ait jamais portée, sa douce poitrine n’y était pour rien.

— Je vais pas m’enfuir, alors lâche-moi, tu veux, l’implorai-je avec un léger soupir, avant de finalement extirper mon bras du sien.

— Comme c’est dommage. Et dire qu’une bonne ambiance s’était enfin installée entre nous.

Tsukimori était renfrognée, mais ses pas demeuraient légers.

Tout en observant sa chevelure noire danser derrière elle, je poussai un bruyant soupir.

Il allait sans dire que mes pas étaient quant à eux très lourds.

On monta dans le train qui menait hors de la ville et passa quatre stations tout en étant bien secoués. Quand on arriva à destination, on se retrouva dans un quartier résidentiel en banlieue.

— Je vis par ici. C’est à quelques minutes de la station.

Tsukimori pointa du doigt une colline. À la vue des côtes et escaliers qui y menaient, je compris immédiatement que la montée n’allait pas être de tout repos. Et ce fut suffisant pour me démoraliser.

— Ne fais pas la tête. Sortir ensemble signifie devoir prendre ce chemin tout le temps, tu sais.

— Je plains ton petit copain.

— Ne t’en fais pas. Tu t’y habitueras en un rien de temps.

Tsukimori s’avança sans faire attention à mon épuisement moral.

— Regarde, les étoiles sont si belles ce soir, dit-elle, sereine.

Comme je n’avais pas envie de rebrousser chemin après être allé aussi loin, je la suivis à contrecœur.

C’était un paisible quartier résidentiel et assez « chic ».

Les rues étaient éclairées à faibles intervalles, mais il faisait toujours sinistrement sombre autour de nous. Je devais admettre que le frissonnement qu’elle avait eu plus tôt était peut-être plus qu’un simple jeu d’acteur.

Comme prévu, j’étais complètement essoufflé une fois arrivé à bon port. Tsukimori, qui y était habituée, ne montrait pas le moindre signe de fatigue, ce qui la rendait encore plus agaçante que jamais de mon point de vue.

— Nous y voilà, proclama Tsukimori avant de se tenir devant l’entrée.

C’était un large bâtiment blanc. Le terme « manoir » était peut-être approprié pour le décrire.

Comme son père était à la tête d’un cabinet d’architectes, il avait un design très fantaisiste, constitué de tétraèdres empilés de façon régulière les uns sur les autres, donnant à l’ensemble une impression de symétrie. Je n’aurais eu aucun mal à imaginer un physicien y habiter.

Aucune lumière n’était allumée à l’intérieur, alors sa mère devait semble-t-il être absente.

Alors que j’inspectai curieusement du regard sa maison, Tsukimori tira sur ma manche.

— Puisque tu es là, pourquoi ne pas entrer ?

Sa proposition était explicitement des plus douteuses.

Je savais que ça allait me retomber dessus si jamais ça se savait. Et si, en plus de ça, les mecs de ma classe apprenaient qu’il n’y avait personne d’autre dans la maison à ce moment-là, les rumeurs qui pouvaient en découler dépassaient mon imagination. Tout particulièrement en ce qui concerne Kamogawa… Je n’avais même pas envie d’y penser.

À ce moment-là, j’étais persuadé qu’elle avait tout prévu afin de me faire entrer chez elle. Cela allait sûrement m’énerver au plus haut point si son plan venait à réussir.

— Bonne idée. J’ai vraiment soif ; puis-je entrer pour boire ?

Néanmoins, j’acceptai son offre car c’était une chance unique.

Même si j’avais en réalité mis entre parenthèses mes doutes à son encontre du fait de mon manque de progrès, mes soupçons étaient toujours là. La méfiance causée par les recettes de meurtres bouillonnait toujours en moi.

À la base, j’avais espéré faire des progrès en traînant avec elle et en en apprenant plus à son sujet, mais toutes mes tentatives s’étaient avérées vaines. Plus j’étais en contact avec elle, moins je la comprenais. J’étais incapable de distinguer les moments où elle plaisantait et ceux où elle était sérieuse. Autrement dit, elle était aussi insaisissable qu’une anguille.

Ainsi, j’en avais conclus qu’il était peut-être préférable d’approcher sa mère. De ce que j’avais pu en voir lors des funérailles, elle n’était pas quelqu’un d’aussi compliqué que sa fille. Il ne devrait pas être nécessaire de sonder Tsukimori elle-même pour en savoir plus sur les relations qu’elle entretenait avec son père.

Je suivis Tsukimori à l’intérieur. Aucun son n’y était audible.

Tout en ôtant mes chaussures à l’entrée, je demandai :

— À quelle heure rentre ta mère ?

— Aurais-tu une préférence pour les femmes plus âgées ? me taquina Tsukimori en gloussant.

— Du moins, je les préfère à toi, répondis-je — avec un visage sérieux pour la tester.

— Mais quel choc, même si c’est censé être une blague.

Tsukimori secoua la tête tout en sortant des chaussons pour nous.

J’eus l’impression d’avoir pris les choses en main.

— Ma mère est sortie et rentrera tard. Alors aujourd’hui, c’est ton jour de chance !

— … Et de quelle genre de chance est-il question au juste ?

Je repoussai son visage, comme elle s’était approchée pour scruter mon visage.

Et les choses repartirent dans les mains de Tsukimori.

— Je voulais simplement me présenter vu que je suis là.

— Oh, cela fait plaisir à entendre. Est-ce que tu t’es enfin décidé ?

— J’ignore dans quel sens tu as pris ma phrase, mais je peux t’assurer que tu te trompes.

Je la suivis jusque dans le salon.

— Je vais t’apporter de quoi boire. Installe-toi confortablement dans le canapé.

Tsukimori disparut dans la pièce voisine, puis y alluma la lumière. La moitié d’une cuisine parfaitement équipée entra dans mon champ de vision.

Je laissai mon regard déambuler dans le salon.

Comme dehors, la résidence des Tsukimori semblait très respectable vue de l’intérieur : il y avait un canapé en cuir avec un lustre ambre et une table en verre de forme étrange que même un amateur pouvait identifier comme étant une table d’architecte. Qui plus est, j’aperçus une télévision LCD monstrueusement large et un équipement hi-fi luxueux. Les rumeurs étaient avérées : c’était une famille richissime.

Hélas, à mon grand regret, il n’y avait rien de spécial mis à part ça, tel qu’un objet qui aurait pu m’aider à comprendre les relations entre Tsukimori et son père.

Enfin, c’était tout à fait naturel qu’il n’y ait rien de particulier dans le salon où beaucoup de gens vont et viennent. Malheureusement, je n’avais en plus aucun prétexte qui pourrait me permettre d’aller jeter un œil dans les autres pièces. Je ne pouvais m’empêcher de penser que j’avais gâché cette chance unique de visiter sa maison.

J’étais toujours en train de ruminer ma déception lorsque Tsukimori revint avec un plateau de boissons.

— J’espère que du thé noir te conviendra.

— C’est parfait.

J’avais l’intention de m’éclipser après avoir terminé ma tasse. Cela ne servait à rien de rester ici trop longtemps. Cependant, Tsukimori avait visiblement lu dans mes pensées :

— Fais comme chez toi ! Et c’est samedi demain, alors tu n’es pas pressé, pas vrai ?

— T’es sérieuse ? Je suis un homme, tu sais.

Comme pour lui faire goûter à ma propre déception, mon ton était devenu un peu dur. Je compris que j’étais très égoïste, vu qu’elle n’y était pour rien si j’avais placé mes espoirs trop hauts.

— Cela va dans mon sens ! Un garçon ne devrait jamais abandonner une fille morte d’inquiétude seule.

— Mais c’est ta propre maison.

— Crois-tu vraiment que ça suffit à arrêter un pervers ?

— Et comment je pourrais savoir comment pense un pervers ? Et puis, ton histoire me paraît assez louche.

— Quel dommage, soupira lentement Tsukimori. Tu ne te laisses décidemment pas faire, Nonomiya-kun.

— C’est à moi de dire ça. Tu me mènes sans cesse par le bout du nez ! objectai-je immédiatement.

J’étais bien sûr incapable d’admettre simplement que mon adversaire avait vu clair dans mon jeu en disant tout haut ce que j’avais constamment en tête.

Quelques instants plus tard, elle murmura avec une voix trop forte pour être un monologue :

— … Je me demande si je devrais demander à Mirai-san de me parler de Nonomiya-kun…

J’en recrachai presque mon thé noir.

— … Serait-ce une menace ?

Je fusillai du regard Tsukimori.

— C’est inévitable. Je désire simplement recevoir des conseils d’une aînée telle que Mirai-san. Il n’y a rien d’étrange à cela, n’est-ce pas ?

Tsukimori se cacha la moitié du visage avec un coussin comme pour bloquer mon regard.

— Demander des conseils en amour à Mirai-san, c’est comme demander au diable le chemin menant au paradis.

— Haha, bien trouvé.

Tsukimori enfonça son nez dans le coussin et se mit à glousser.

— Y’a rien de drôle. C’est vraiment une question de vie et de mort là !

J’avais presque mal à la tête rien que d’imaginer une joyeuse Mirai-san me taquiner. J’allais sûrement devoir dire adieu à ma vie professionnelle certes active mais paisible, parce qu’elle allait sans cesse m’asséner de questions au sujet de Tsukimori.

— Cela ne me dérangerait pas si nos collègues au café étaient au courant à notre sujet. Je n’aime pas avoir de secrets.

— Toi, peut-être.

Tsukimori était peut-être habituée à être le centre de toutes les attentions, mais moi pas. Le simple fait d’y penser me donnait la chair de poule.

Un confortable rôle de spectateur était ce qui me convenait le mieux. Chacun a ses propres qualités.

— Pour être franche, j’adorerais pouvoir ouvertement tenter de te faire céder.

— Après tout, tu sembles déjà douée pour te mettre les autres dans la poche, pas vrai ? dis-je avec beaucoup de sarcasmes.

— Une vertu innée ? répliqua Tsukimori sans faillir.

— Tu l’as dit. Tu es une comploteuse, une actrice et, si on va jusqu’au bout, tout bonnement pernicieuse. C’est juste que tout le monde se laisse berner par ta beauté et ne remarque pas tes épines meurtrières.

— Tu me trouves belle ? Je suis aux anges !

— Et la partie « épines meurtrières » dans tout ça ?

— Prêter attention aux choses qui sont fausses va à l’encontre de mes principes.

À en juger par sa mine sérieuse, elle ne semblait pas le moins du monde plaisanter. Vraisemblablement, elle était même scandalisée, en fait.

Mais bizarrement, je réalisai également qu’une fille aussi « attirante » qu’elle devait en fait avoir besoin de nerfs aussi solides.

— Voudrais-tu une autre tasse ? dit Tsukimori en souriant de manière distinguée en inclinant légèrement la tête, avec une théière à la main.

— Oui.

Je lui tendis ma tasse, en brandissant un drapeau blanc dans ma tête.

J’avais choisi d’observer ses sombres desseins un peu plus longtemps.

Trente minutes plus tard.

— Ta mère en met du temps, m’adressai-je à Tsukimori, qui était assise en face de moi.

— Oui, elle a dit qu’elle rentrera tard.

— Et quand va-t-elle rentrer dans ce cas ?

— Hum… Vers dix heures, je crois.

— D’ici une demi-heure, hein.

Je commençais à me sentir mal à l’aise de partager la même pièce, juste tous les deux, mais j’avais l’intention de prendre mon mal en patience une demi-heure de plus et m’affalai dans le canapé.

Tsukimori murmura :

— Enfin, d’ici vingt-quatre heures pour être précise.

Je bondis d’un coup du canapé et la dévisageai. Elle était en train de feuilleter tranquillement un magazine de mode.

— Comment ça ?

— Elle est partie en voyage d’affaire et ne sera de retour que demain.

— Tu t’es foutu de moi ?

J’étais moi-même surpris par le sérieux de ma voix.

— Mais je t’ai pourtant dit qu’elle rentrerait tard.

— Tu parles ! Je m’en vais, déclarai-je en me levant avant de me diriger vers l’entrée.

Mon irritation était avant tout dirigée vers moi-même qui avais mordu si volontiers à l’hameçon.

Soudain, quelque chose de doux enveloppa mon bras. Tsukimori s’y était agrippée.

— … Je t’en supplie, ne me laisse pas seule. J’ai peur !

Son attitude implorante et sa peau douce contre mon bras me firent bafouiller.

Cette inhabituelle fragilité qu’elle affichait était bien plus que suffisante pour réveiller mon instinct protecteur — même si elle tentait délibérément de me séduire.

Mais ma raison me ramena à la dure réalité et m’empêcha de prendre la mauvaise décision.

— Ton charme ne marche pas sur moi ! Et puis, c’est n’importe quoi. J’ai jamais dit que j’étais d’accord pour sortir avec toi.

Deux adolescents seuls sous le même toit — un scénario alléchant. Étant moi-même un garçon en pleine adolescence, j’étais naturellement intéressé par ce qui pouvait se passer en pareilles circonstances, qui plus est si la fille en question était Yôko Tsukimori.

— Ça ne me dérange pas si c’est avec toi.

Comme prévu, elle tentait de me capturer avec des yeux aguichants et des mots doux.

Si j’avais rencontré Yôko Tsukimori en d’autres circonstances, je n’aurais sûrement eu aucune chance face à son pouvoir de séduction.

— Tu m’en vois flatté, mais c’est pas dans mes intentions !

Cependant, contrairement au Nonomiya de ce monde hypothétique, le vrai était capable de lui tenir tête. Parce que, plus que mon intérêt pour cette situation tentante, j’avais peur.

C’était la méfiance qui avait maintenu à flot ma raison.

Qu’est-ce que pouvait manigancer Yôko Tsukimori ?

Ce fut à ce moment-là que j’eus l’impression d’avoir entraperçu les véritables intentions derrière sa demande de sortir ensemble.

Peut-être que Tsukimori n’avait pas l’intention de se débarrasser de moi, mais de me garder sous contrôle ?

Elle était parfaitement consciente de ses propres charmes et savait s’en servir à merveille. Récemment, j’avais été en mesure de l’observer plus que suffisamment. Alors, peut-être tentait-elle de faire de moi un pantin à sa solde ? Elle pouvait ainsi s’assurer que je n’allais pas dévoiler son secret.

Bien entendu, cela n’avait de sens que si elle s’était réellement rendue compte que je savais et que j’avais les recettes de meurtres.

Quoi qu’il en soit, il me fallait partir d’ici au plus vite. Même si mes soupçons s’avéraient vrais et confirmés par Tsukimori en plus de ça, il n’était plus qu’une question de temps avant que je ne cède.

Parce que même si ses mots n’étaient que mensonges, son charme était quant à lui bien réel.

Dans l’état actuel des choses, j’étais sur le point de succomber à son venin. Je savais pour sûr qu’au moment où cela arriverait, le poison allait se répandre lentement mais sûrement et paralyser ma volonté de résister.

J’extirpai mon bras de ses griffes et me ruai à l’entrée, mais Tsukimori me poursuivit dans le même temps. Cette fois-ci, elle s’agrippa à moi par derrière, tout en me retenant.

Sa chaleur, sa douceur et son parfum envoûtant se métamorphosaient en un charme qui trompait les sens et m’attaquaient par derrière.

— … Peu importe ce que tu ressens pour moi…

Son doux souffle toucha l’arrière de ma nuque. Je savais que je devais m’échapper, mais je ne pouvais plus bouger le petit doigt.

— … Touche-moi… Fais ce que tu veux avec moi…

Ses mots enivrants pénétraient dans ma tête à travers mes tympans et se transformaient en signaux électriques paralysant se dispersant dans tout mon corps. Mes jambes empoisonnées avaient déjà perdu la force de résister à une simple lycéenne.

Elle me poussa doucement dans le canapé, avant de s’allonger sur moi. La lampe derrière Tsukimori créait un contraste surnaturel sur son visage. Elle installa sa tête sur mes épaules et posa délicatement ses mains sur mon buste — comme pour sentir les battements de mon cœur. Son cou svelte et blanc était collé à ma joue.

Alors que j’étais toujours complètement abasourdi, elle me murmura à l’oreille :

— Vas-y. Je veux que tu le fasses.

Ces mots résonnèrent en moi telle l’absolution énigmatique d’un saint.

L’instant d’après, elle posa ses lèvres sur ma nuque sans défense.

La douce sensation de ses tendres lèvres rouges fit sursauter mes épaules. Je n’avais encore jamais ressenti une telle impulsion en moi, c’était comme un chatouillement, mais néanmoins différent.

Mon corps était sur le point de devenir incontrôlable. En tentant de la pousser, je glissai ma main entre elle et moi et poussai vers le haut. Peu disposée à me laisser faire, elle résista et se trémoussa. Mes mains résistantes ne firent qu’effleurer ses doux seins, caresser ses hanches avant de se perdre dans l’espace vide.

À ce moment-là, Tsukimori poussa un gémissement sourd et se mit à se tortiller, tout en étant toujours en califourchon sur moi.

C’était formidable. Ma raison avait entièrement implosé sous son inattendue réaction délicate.

Laissant mon instinct prendre le dessus, j’échangeai les positions et me retrouvai sur elle. Je posai une main sur la peau blanche de sa nuque et suivis le contour de ses lèvres pulpeuses avec le bout des doigts. J’inhalai son parfum intensément fleuri, embrassai sa clavicule avant de placer mon genou entre ses cuisses.

Elle réagissait de façon exquise à chacun de mes gestes. J’étais conscient que le sang qui circulait dans mes veines était enivré par ce plaisir.

En ce moment-même — Yôko Tsukimori était sous mon contrôle.

Ce sentiment d’euphorie dépassait de loin l’entendement. Même moi, qui était par principe quelqu’un qui gardait la tête froide, j’aurais rêvé pouvoir crier comme mon instinct me le réclamait.

Tout en réfrénant mon impatience, je continuais de caresser Tsukimori. Je voulais que ce plaisir dure le plus longtemps possible.

Hélas, je fus soudain accablé par un choc qui me fit reprendre mes esprits. Je venais de remarquer quelque chose de peu ordinaire.

— Tu trembles.

Tsukimori cligna plusieurs fois des yeux qui de passion se perdaient ici et là.

— … Ah bon ? demanda-t-elle avec un léger mouvement de lèvres, sa voix pleine de chaleur.

Elle ne s’en rendait pas compte elle-même, mais elle tremblait de la tête aux pieds.

Des sentiments de culpabilité que j’avais ignorés jusqu’ici du fait que ma raison était partie en fumée jaillirent d’un coup telle une fontaine.

— … On ne devrait pas faire ça. Arrêtons, dis-je en me relevant.

Les « tremblements » de Tsukimori m’apparaissaient comme un « rejet ».

Je ne m’étais pas arrêté parce que j’étais quelqu’un de bien, mais plutôt, je n’étais pas du genre à subjuguer des filles contre leur volonté pour ma propre satisfaction.

J’avais peur, voilà tout. Peur d’endosser une faute à son encontre qui ne pourrait jamais être réparée.

Elle était toujours allongée sur le canapé, tout en me regardant avec des yeux inquisiteurs. Sous son uniforme froissé, je pouvais voir sa peau laiteuse. Je détournai mon regard.

— Pourquoi ? J’ai dit que j’étais d’accord, non ?

— Mais tu trembles.

— C’est à cause de l’excitation !

— Je ne crois pas, non.

— Mais si !

Le moment d’après, Tsukimori dit quelque chose qui me paraissait difficile à avaler.

— C’est ma première fois après tout !

— Alors c’est plus fort que moi, ajouta-t-elle.

Silence.

Je la repoussai et me levai comme pour battre en retraite.

— Pourquoi ?! criai-je, canalisant toute ma confusion dans ce seul mot.

C’était la seule chose que je pouvais faire.

— Tout le monde a une première fois, répondit Tsukimori avec des yeux purs.

— Mais c’est pas l’impression que tu donnes !

— C’est différent pour tout le monde.

— … Fais ce que tu veux tant que c’est ton problème. Mais cette fois, c’est moi qui suis ton partenaire, tu comprends ?

— Oui, tu as raison, je ne sais pas si je serais capable de te satisfaire vu que c’est ma première fois… s’inquiéta-t-elle.

Elle devait plaisanter.

— Ah, mais je ne doute pas que je m’améliorerais plus on le fera. Tu sais que j’apprends vite, pas vrai ? Que ce soit à l’école ou au travail.

Malheureusement, Tsukimori était tout ce qu’il y a de plus sérieuse.

— C’est pas le problème !

À quand remontait la dernière fois où je m’étais retrouvé dans un état pareil ? Je n’arrivais pas à m’en souvenir. Merci beaucoup pour cette expérience inestimable, Tsukimori.

— Pourquoi est-ce que tu es toujours aussi… insouciante ?

— J’en suis la première surprise.

— Sois un peu plus concernée !

— Quelqu’un a dit un jour que les filles amoureuses étaient invincibles ; il y a une plus grande part de vérité que je ne le pensais. Après tout, je me sens réellement capable de tout et n’importe quoi en ce moment-même, acquiesça-t-elle.

— Je t’en prie, arrête de ne penser qu’à toi… dis-je en poussant un grand soupir. Tout d’abord, où sont passées toutes ces rumeurs à ton sujet ? Tu es sortie avec tout un tas de mecs, pas vrai ?

ce n’est pas comme si j’allais la croire si facilement.

Une fille comme Tsukimori devait avoir eu un nombre incalculable d’occasions de « la » perdre tout au long de sa vie. N’était-elle tout simplement pas en train de jouer avec moi ?

— … Je n’ai pas envie de t’en parler, dit-elle en détournant son regard.

— Comment peux-tu dire ça après m’avoir entraîné jusqu’ici ? J’ai le droit de savoir.

— Je m’en fiche.

— Fais pas l’enfant.

— Je parie que tu me considères comme une traînée !

Tsukimori plissa les lèvres.

Elle se comportait maintenant bizarrement comme une petite fille précoce. Où est passée la fille envoûtante qui m’avait séduit quelques instants plus tôt ?

— J’ai compris ! Je vais arrêter là si tu veux pas m’en parler.

Je pensai qu’il était inutile de l’interroger dans son état psychologique actuel.

— … Tu tiens vraiment à ce que je t’en parle ?

— … Décide-toi à la fin !

Nom d’un chien. Toujours aussi difficile à comprendre.

Tsukimori prit une grande inspiration et se décida.

— Je vais être honnête. Je suis sortie avec plusieurs garçons jusqu’ici.

— Comme je le pensais.

— Hé, ce n’est pas très gentil, tu sais. Mais laisse-moi te dire une chose : j’ai peut-être eu plusieurs petits amis, mais je ne me suis encore jamais donnée à qui que ce soit. Je ne les ai même jamais laissés me toucher comme tu l’as fait. Je te le jure.

— Parce que tu crois que je vais gober ça ?

— Ils étaient tous des gens biens et m’aimaient vraiment.

— … Ça me fait une belle jambe…

— Mais à chaque fois, quelque chose n’allait pas. D’une certaine façon, je savais qu’aucun d’entre eux n’était l’élu de mon cœur, me dit-elle avec un regard abattu, perdue dans ses pensées.

— Alors pourquoi moi ?

— Parce que tu semblais différent des autres ! Au début, ce n’était bien sûr qu’une intuition sans réel fondement. D’abord, je voulais juste sortir avec toi sans trop y penser, comme je l’ai fait avec les autres garçons. Parce qu’amener quelqu’un à sortir avec moi m’a toujours été facile.

— On a du mal à croire que ça sort de la bouche d’une fille de mon âge. Allez, t’as quel âge en vrai ?

Tsukimori sembla trouver mon attitude indifférente amusante. Elle gloussa d’amusement.

— Mais je n’aurais jamais cru que tu me repousserais.

— Tu me vois désolé de ne pas avoir été à la hauteur de tes espérances.

— Non, tu n’y es pas ! Grâce à ça, j’ai eu comme une subite explosion d’enthousiasme en moi. Alors le résultat me convient parfaitement !

— … Ainsi va la vie, j’imagine. Jamais comme on le souhaite.

La joie triomphante de Tsukimori avait l’effet inverse sur mon humeur. Cela me remémorait que ce que je lui faisais subir finissait toujours par me retomber dessus.

— En effet… Je me demande pourquoi les choses ne vont jamais dans le sens qu’on veut.

Cette fois, ce fut moi qui ne pus m’empêcher d’éclater de rire, en la voyant dire ça d’une mine solennelle.

— Si toi, tu n’arrives pas à obtenir ce que tu veux, alors pour nous autres gens normaux, c’est peine perdue.

Les inquiétudes de quelqu’un qui avait déjà tout me paraissaient incroyablement ridicules.

— Vous me surestimez tous, vraiment.

— Mais tu mérites d’être surestimée, d’un point de vue subjectif.

— Pourquoi est-ce que tu me résistes tant alors ?

Elle plissa les yeux en me regardant comme pour scruter mon cœur.

— … Qui sait ? C’est une énigme, même pour moi, répondis-je vaguement, en détournant le regard.

Pour des raisons évidentes, je ne pourrais jamais lui dire que c’était à cause des recettes de meurtres qui trottaient dans ma tête.

— Méchant.

— Appelle-moi comme tu veux.

— Mais je t’aime quand même, Nonomiya-kun, malgré que tu sois cruel et méchant avec moi, rigola Tsukimori en brossant ses cheveux.

C’était une attitude resplendissante.

— Comment dire…? C’est juste que je trouve mes conversations avec toi si amusantes.

Elle choisissait avec soin chacun de ses mots, ce qui me fit comprendre qu’elle faisait de son mieux pour transmettre précisément ses sentiments.

— On peut dire que nous essayons… chacun de surpasser l’autre ? Nos conversations me sont si excitantes et amusantes parce qu’elles sont imprévisibles. Je ne me lasse pas de te parler.

Elle m’avait ôté les mots de la bouche, et je me contentai de la regarder. J’étais abasourdi par le fait qu’elle pensait comme moi.

Une forte compassion pouvait se transformer de façon ridiculement aisée en une sensation d’intimité.

En effet, à cet instant précis, Yôko Tsukimori me semblait être quelqu’un de spécial.

— Quand j’ai imaginé à quel point chaque journée allait devenir excitante si je sortais avec toi, j’ai compris que tu devais être l’élu de mon cœur. Alors je n’avais plus à hésiter. Tu étais celui que j’avais jugé être l’âme sœur ; je voulais te donner ma première fois.

Pour ne pas arranger les choses, elle me paraissait encore plus attirante maintenant que j’avais pris conscience d’elle. Il paraît que la subjectivité est dotée d’une fonction filtre qui fait que le cerveau inteprète les choses en notre faveur.

— J’ignorais que tu étais aussi téméraire.

— Et j’aurais préféré ne pas savoir que tu n’avais pas ta langue dans ta poche.

Je haussai amplement les épaules. Bien entendu, j’étais loin d’être calme. C’était même parfaitement le contraire : j’étais perturbé. On peut dire que j’avais du mal à me faire à ces changements radicaux dans mes sentiments.

Avant cette conversation, j’examinai chaque situation de façon objective afin de faire face à Tsukimori et son tempérament sidérant. Sinon, je serais tombé sous son charme comme tous les autres.

Hélas, maintenant que la subjectivité s’était mélangée dans ma façon de voir les choses, je ne pouvais plus garder mon calme. Mon instinct éveillé me susurrait de succomber à la tentation du fruit sans défense qui se tenait devant moi.

— Je m’en vais.

Cette fois-ci, il me fallait sérieusement partir ou j’allais finir par me détester.

— Veux-tu vérifier ?

J’entendis la voix de Tsukimori derrière moi alors que je me dirigeais vers l’entrée du salon.

— Vérifier quoi ?

— Si ça aurait vraiment été ma première fois ou pas.

Je ressentis l’envie irrépressible de me retourner, mais je choisis de continuer mon chemin.

Elle aurait sûrement arboré un sourire malicieux qui m’aurait sans aucun doute fait plier tout en faisant voler en éclat ma toute nouvelle détermination.

— Oublie ce qui s’est passé aujourd’hui, tu veux. Je n’étais pas moi-même.

— Je ne veux pas, déclara-t-elle.

— C’est dans notre intérêt mutuel.

— C’est un souvenir inestimable de l’élu de mon cœur que j’ai enfin fini par trouver.

— Je trouve ça incroyable ta façon d’utiliser ce terme aussi facilement. On en reparle dans dix ans, ok ?

— Je l’utilise à sa juste valeur. Tu ne savais pas que toutes les filles sont à la recherche de « l’élu de leur cœur » depuis le jour même de leur naissance ?

— Bah, désolé pour le dérangement.

Sur cette dernière réplique, j’ouvris la porte. À cet instant, j’entendis des bruits de pas se dirigeant vers moi.

— Tu m’abandonnes vraiment ?

… Ça sert à rien de me dire ça.

— Bien sûr.

— Malgré le fait que je désire tant que tu restes ?

… Ça sert à rien de m’implorer comme ça.

— Tout ce que je veux, c’est rentrer chez moi au plus vite.

— Tu es vraiment quelqu’un de compliqué, Nonomiya-kun, dit-elle en soupirant.

Je me retournai spontanément et la fusillai du regard.

— Tu peux parler !

Tsukimori éclata de rire en voyant ma réticence.

… Oh allez quoi, lâche-moi maintenant.

— Salut.

— À bientôt.

Même si j’avais intentionnellement tapé du pied contre le sol pour exprimer mon exaspération, il se trouvait que j’avais aperçu son faible et triste signe d’au-revoir. Cela aurait été un mensonge de dire que je n’avais rien ressenti au moment de refermer la porte derrière moi.

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