Gekkô – Chapitre 7

Notre salle de classe en début de semaine. Tsukimori me salua avec un chaleureux sourire en me voyant, « Bonjour. »

Après un signe de la main, je lui répondis brièvement, « Salut », avant de me ruer à ma place.

Je n’avais pas envie de passer pour un lâche, mais je n’avais pas non plus envie de me disputer avec elle de si bon matin un lundi. Si possible, je voulais mettre un peu de distance entre nous et ne pas voir sa tête pendant quelques temps. Parce que cela me rappelait que le vendredi soir précédent était devenu un souvenir sombre que je voulais effacer au plus vite de ma mémoire.

Hélas, Tsukimori était une fille ignorant tout des sentiments des gens dans ces moments-là.

— Nonomiya-kun, ton col est de travers, me signala-t-elle gaiement en se tenant naturellement devant moi comme cela avait été sa place depuis la nuit des temps.

Puis elle remit mon col droit avec ses menus doigts blancs.

Son cou blanc se trouvait juste sous mes yeux. Je les fermais fort pendant quelques instants comme pour chasser mes pensées vagabondes.

Mon col n’était pas du tout de travers.

— Quand reviendras-tu me rendre visite ? murmura Tsukimori, en bougeant ses lèvres chatoyantes.

Elle voulait juste ressortir cette histoire de samedi une fois de plus.

— Vu que t’es loin d’être bête, tu devrais savoir si quelqu’un remettrait les pieds chez toi après une soirée pareille.

Tandis que j’étais désarmé,

— Je suis libre samedi soir prochain. Ma mère devrait encore rentrer tard ce jour-là, à cause d’une réunion de son association.

Elle ne pouvait pas être plus nonchalante.

— Parce que tu crois que je vais dire « Oui » ?

— Parce que tu crois que j’ai envie d’entendre « Non » ?

— On dirait bien que je vais devoir mettre les points sur les i, vu que tu sembles être longue à la détente quand les choses ne vont pas dans ton sens.

Je m’approchai jusqu’à ce que l’on soit nez à nez, et lui déclarai de but en blanc :

— Je ne remettrais plus jamais les pieds chez toi !

Pour conclure, j’esquissais un sourire à la Tsukimori.

— Pas la peine d’être aussi gêné.

Hélas, le sourire de la personne en question demeura inchangé.

— De temps en temps, tu te comportes vraiment comme une idiote, tu sais.

— Tandis que toi, tu es toujours hypocrite, n’est-ce pas ?

Ceux qui nous voyaient devaient penser que nous étions de très bons amis, à nous sourire l’un à l’autre à une distance aussi rapprochée.

— Yôko-san et Nonomiya ressemblent à… des jeunes mariés, non…?

Et donc, certains se mirent à proférer des commentaires mécontents et diffamatoires avec des visages grognons. Chizuru Usami était celle qui avait fait la remarque sur les jeunes mariés.

J’ignorais à quoi ressemblait un bébé poisson-globe, mais je me dis qu’il devait être similaire à Usami à ce moment-là, me fusillant du regard sa tête contre sa table et gonflant ses joues comme un ballon.

Usami était décidément une fille pas comme les autres. Je devais admettre qu’il n’y avait pas tant de personnes aussi adorables quand elles ronchonnent.

Alors que je me délectais de la vue d’Usami avec un regard en coin, Tsukimori dit avec un ton gêné :

— Tu as entendu ça ? Comme de jeunes mariés !

— Une mauvaise plaisanterie, sans aucun doute.

Si, par un heureux hasard, Tsukimori s’était mise à rougir ne serait-ce que d’une joue, alors oui, peut-être que j’aurais changé d’avis et que j’aurais admis qu’elle avait des côtés mignons. Malheureusement, les choses n’étaient pas aussi simples que ça.

L’instant d’après, ses yeux se muèrent en croissants de lune. Le diable était descendu sur Terre. Dans mes yeux, je pouvais voir une queue noire pointue pousser dans son dos.

— Oh, tu es rentré, chéri. Veux-tu prendre un bain ? Ou préférerais-tu… me prendre, moi ?

Puis, elle gloussa joyeusement.

Pour les autres qui ne connaissaient pas sa véritable personnalité, elle devait ressembler à la plus pure des filles qui venait tout juste de jouer un petit tour.

— … Une mauvaise plaisanterie, sans aucun doute.

Mais pour moi, c’était un cauchemar dans tous les sens du terme. Un d’entre eux était le fait qu’un certain type ne pouvait pas se calmer dès qu’il était question de Yôko Tsukimori.

— Hé ! Nonomiya !

Le type en question, Kamogawa, se leva avec une grimace donnant à son visage des airs de concierge de l’enfer.

— Bien entendu, ce sera le bain, pas vrai ? Tu choisis le bain, hein ?

À mon grand regret, il fut suivi par une horde de types prêts à le soutenir jusqu’à la mort, « Allez, dis-le ! »

— Si tu choisis pas le bain… pas la peine de te faire un dessin, pas vrai ?

Le groupe échangea quelques regards, puis se mit simultanément à esquisser un sourire amical. Ils me fatiguaient.

— Bah, je suis un homme, alors c’est clair que je vais prendre-

C’était à moi de choisir, alors quoi ? Kamogawa et les autres n’avaient pas leur mot à dire.

— … Un homme se doit d’opter pour le repas, pas vrai ?

Mais je détestais les ennuis.

— Sage décision, Nonomiya-kun !

— Je suis flatté de voir que tu comprends mon point de vue, Kamogawa-kun.

— Dans ce cas, allons dans un endroit plus calme pour que tu nous expliques deux-trois trucs, tu veux ?

— … Il n’existe pas de mots pour exprimer mes sentiments actuels de façon appropriée.

Ceci allait marquer le début d’une énorme perte de temps, durant laquelle j’allais être questionné sur si oui ou non je sortais avec Tsukimori et où j’allais devoir leur assurer inlassablement que ce n’était pas le cas.

Bon sang, ils n’avaient vraiment pas idée. Ils pouvaient se comporter de façon aussi insouciante uniquement parce qu’ils ignoraient tout des recettes de meurtres.

Et sans une once de soupçon des problèmes que je rencontrais, Tsukimori me fit de joyeux signes de la main.

— Au revoir, mon amour !

Et donc, je lui répondis de façon appropriée :

— Je rentrerai tard ce soir, chérie.

C’était mon agacement qui m’y avait poussé.

Je suis sûr qu’un voile de chagrin devait m’avoir enveloppé alors que j’étais emmené comme un vulgaire employé contraint d’obéir à son chef.

… À ce moment-là, j’avais déjà remarqué qu’une camarade de classe habituellement bruyante, Usami, était restée silencieuse pendant toute la scène.

Mais je n’avais pas le temps de m’inquiéter pour elle parce que j’avais déjà d’autres chats à fouetter avec Yôko Tsukimori, Kamogawa et sa bande.

Enfin, il est difficile à dire si cela aurait changé ce qui se passa après les cours.

Les cours étaient finis et j’étais sur le point de partir quand je fus interrompu par une timide Usami :

— … Nonomiya ?

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Euh, j’ai remarqué que… toi et Yôko-san étiez devenus très proches ces derniers temps…

— Pas plus que ça.

Agacé par le fait d’entendre une nouvelle fois cette question, mon ton était sec.

Usami réalisa que je n’étais pas vraiment d’humeur et devint encore plus hésitante que l’instant d’avant.

— … Mais vous traînez toujours ensemble.

Comme j’en avais marre de parler de Tsukimori, je répondis brièvement :

— On se voit souvent juste parce qu’on travaille au même endroit et qu’on est délégués de classe. C’est tout.

Puis je me saisis de mon sac et me dirigeai vers la sortie.

Mais l’instant d’après, Usami passa devant moi et me bloqua le chemin.

— Stooooop !

— Oh, quoi encore ?

— Euh, dis, t’as une minute à m’accorder ?

— Non.

— C-Ce sera vraiment rapide, je te le jure !

Mon regard semblait être intimidant ; elle détourna le regard et observa l’intérieur de la classe tel un ouistiti pygmée apeuré.

Je pris une profonde inspiration — de façon suffisamment discrète pour ne pas qu’elle le remarque.

— Ça dépend de ce que tu veux.

Alors que je songeais au fait que je m’étais comporté de façon un peu puérile et sous-entendais que j’étais prêt à trouver un compromis, elle sembla visiblement soulagée.

Usami n’était pas en tort. C’était juste que j’en avais par-dessus la tête à cause de Tsukimori qui me menait par le bout du nez mais aussi à cause de Kamogawa et de sa secte. En gros, je m’étais défoulé sur elle alors qu’elle n’y était pour rien.

Après avoir jeté un œil autour d’elle, Usami me chuchota :

— C’est assez délicat… On peut aller ailleurs ?

Comme j’étais prêt à l’accompagner où qu’elle veuille aller — notamment parce que je voulais me faire pardonner — j’acquiesçai silencieusement.

— Allons-y alors…

Son visage tendu et sa démarche maladroite ne me rassuraient pas trop sur ce qui m’attendait. Je restais néanmoins serein car ce n’était qu’Usami, après tout.

Elle m’emmena jusqu’à l’arrière du gymnase, qui était étrangement calme ce jour-là.

— Les clubs sont fermés à partir d’aujourd’hui, à cause des examens à venir.

— Je vois.

Deux questions que je me posais, c’est-à-dire pourquoi le gymnase était aussi silencieux et pourquoi Usami n’était pas à son club, trouvèrent réponse en même temps.

— Alors ? Qu’est-ce que tu me veux ?

Je m’assis sur le rebord en béton du gymnase, en tendant les oreilles.

Le genre de répliques auquel on peut s’attendre après avoir été emmené dans un endroit pareil serait sûrement « Tu m’énerves ! », suivi d’une dispute, et j’aurais trouvé ça drôle si cela avait vraiment été ça, mais étant donné que j’avais de grandes chances de perdre face à elle dans un combat sérieux, vu qu’elle était très sportive, je priais pour que ce soit quelque chose d’autre. Quelque chose de paisible.

— … C’est juste la suite de notre conversation, dit Usami tout en me jetant de brefs regards de temps à autres. Dis, Nonomiya, est-ce que toi et Yôko-san, hum… tu sais, sortez ensemble ?

Je n’étais pas étonné. Kamogawa et sa horde m’avaient demandé exactement la même chose peu de temps avant. Sauf qu’ils avaient ajouté « Parce que si c’est le cas, considère-toi mort et enterré » avec des yeux sanguinaires on ne peut plus menaçants.

— Un peu de sérieux. Bien sûr que non ! ris-je, mais la mine d’Usami demeura sérieuse.

— M-Mais ! Tu es le seul garçon avec qui elle s’entend aussi bien !

— Comme je l’ai déjà dit, c’est juste parce qu’on travaille au même endroit.

— Mais c’est pas tout ! Dernièrement, Yôko-san parle souvent de toi quand on discute ensemble !

— Idem.

— Mais alors ! Pourquoi Yôko-san regarde de temps en temps vers toi pendant les cours ?

— … Tu fais erreur sur la personne. Va lui poser la question à elle !

Je n’étais pas au courant.

— Dis ce que tu veux, mais je trouve que vous êtes bizarres tous les deux ! Je le sais !

— Et alors ?

— … Hein ? Et alors quoi ?

Usami était interloquée.

— Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?

Pouvant littéralement voir un point d’interrogation sur sa tête, je la poussais à me répondre.

— Est-ce que ça te ferait plaisir si je te disais qu’on sort ensemble ?

— Non ! Pas ça ! cria-t-elle, juste avant de faire un visage « Oups, qu’est-ce que je viens de dire ?! » le moment d’après. … Ah, é-évidemment ce n’est pas mes affaires, c’est un problème entre vous deux après tout, mais, hum, je veux dire, Yôko-san est genre, l’idole de tout le monde, non ? Alors, tu vois…

Ses explications hachées semblaient être sans fin si personne ne l’arrêtait.

— Usami.

Je tapotai sur le béton à côté de moi pour lui faire comprendre de s’assoir. Elle s’assit docilement tout en jouant avec embarras avec ses cheveux.

— Je te jure qu’il n’y a rien entre Tsukimori et moi, lui assurai-je avec fermeté, la regardant droit dans les yeux.

— Je vois… Alors il n’y a rien, hein.

Le visage d’Usami commença à s’illuminer tel un enfant à qui on avait donné un bonbon. Elle était tellement facile à comprendre.

C’était sûrement pour cette raison que j’avais facilement remarqué qu’elle était attirée par moi, même sans l’éminente intuition de Mirai-san.

— Très bien, on dirait que tu as fini par me comprendre.

Alors que j’étais sur le point de me lever, en me disant que c’était terminé, elle s’agrippa à mes hanches.

— Je peux te poser une autre question ?

À la base, j’avais l’intention de l’ignorer et de me lever, ce après quoi j’aurais observé sa réaction, mais comme mes hanches n’avaient pas bougé d’un poil, j’abandonnai et me rassis.

— … Je t’en prie.

— Ok, hum, Nonomiya… Tu ne sors avec personne en ce moment, n’est-ce pas ?

— C’est exact.

Usami baissa les yeux.

— D-Dans ce cas, e-est-ce qu’il y a quelqu’un que tu aimes ? demanda-t-elle en direction du sol.

Son visage était tendu et ses lèvres plissées comme le bec d’un canard.

Sa question n’avait rien d’incroyablement rare. Du moins pour moi, il n’y avait pas à se sentir gêné à cause de ça. Généralement.

Cependant, à cause d’un nom en particulier qui me traversa l’esprit l’espace d’une seconde, j’oubliai de lui répondre.

— … P-Pourquoi tu ne dis rien ?

Son inquiétude m’aida à retrouver ma langue.

— … Ça fait déjà la troisième question !

— Uwa ! Tu m’as distrait ! Alors ça veut dire qu’il y en a une ! Tu aimes quelqu’un, pas vrai ?

Usami écarquilla ses yeux ronds et s’adossa contre le mur, complètement sous le choc. J’étais tenté de la soutenir.

— Hein ? Qui ? Qui est-ce ?! Ah ! C’est Yôko-san, pas vrai ? C’est Yôko-san !

— Et retour à la case départ. À quoi bon toutes ces explications d’il y a quelques instants ? Rends-moi mon temps et mes efforts !

— Mais qui ça pourrait être d’autre ?

— Comment peux-tu être aussi certaine que ce soit le cas, alors ?

— L’intuition féminine !

Après sa brève réponse, je me demandais quel genre d’ineptie était en train de déblatérer le ouistiti pygmée, mais vu que c’était vraiment une femme, je ne faisais pas le poids face à cette arme appelée « intuition féminine », qui demeurait un mystère pour nous les hommes.

En plus de ça, le nom qui m’avait traversé l’esprit était effectivement celui de Yôko Tsukimori, alors je n’avais pas pu me résoudre à le nier.

— Je pense que Yôko-san te voit sous un autre jour. Je sais que c’est le cas, parce qu’on se connait depuis un bon moment.

Sa nervosité d’un peu plus tôt était en train de disparaître.

— Même si tu refuses de l’admettre, je pense qu’elle est différente avec toi.

Usami parlait en me regardant droit dans les yeux le regard déterminé.

— … Et je te comprends bien, toi aussi, Nonomiya… Je t’ai toujours regardé, après tout.

C’était le regard de quelqu’un qui avait pris sa décision.

— Je pense que tu n’en es pas encore conscient, mais elle est spéciale pour toi aussi… Je ne sais pas comment l’expliquer avec des mots, mais je pense que vous êtes particuliers l’un pour l’autre. Comme si, en fait, c’était réciproque depuis un moment, mais tu ne t’en es pas rendu compte, alors il faut juste un petit coup de pouce… Et tu sais, je me disais « Il faut que je me dépêche ! », mais alors, je me suis dit que ce serait un peu égoïste de ma part. Mais, au lieu de jouer les bonnes petites filles et de le regretter après, je me suis dit qu’il valait mieux être un peu égoïste pour une fois… Prendre les choses en main et être directe, tu sais… Alors, hum…

Usami ajouta rapidement, « U-Une seconde », prit une profonde inspiration et sauta sur ses pieds.

— Moi, Chizuru Usami, je… t’aime.

Cette façon d’avouer son amour ne pouvait pas mieux correspondre à Usami.

Je suppose qu’il n’existe pas un homme sur Terre qui n’aurait pas rêvé de recevoir pareille déclaration d’amour de sa part. Je commençai même à l’apprécier encore plus qu’avant.

— Merci, dis-je de façon plus ou moins machinale.

— Hein ? Hum, de rien…? répondit Usami, visiblement confuse.

Sa déclaration m’avait réellement fait plaisir vu que je l’aimais bien — une fille qui ne pouvait pas être plus différente de moi.

Une légère brise souffla doucement sur nous comme si le bâtiment avait eu ses bords lissés par cette dernière. L’arrière du gymnase était si calme que l’habituel brouhaha semblait n’être qu’un simple rêve.

Soudain, Usami s’étira tel un chat et-

— NYAAAAAAAAAAH !

… poussa un cri en direction du ciel bleu qui ressemblait au cri d’agonie d’un chat.

— Aah ! Je me sens SI légère maintenant ! Je suis tellement heureuse de te l’avoir dit !

Son visage était littéralement rayonnant.

— … Pardon de te déranger pendant que tu savoures ta victoire, mais qu’est-ce que je dois faire maintenant ?

— Mh ?

— Je ne t’ai pas encore répondu, non ?

Je pensais que j’étais censé lui renvoyer sa balle directe, peu importe comment — même si la balle allait dans une direction qu’elle ne voulait pas.

L’instant d’après, Usami lâcha un énorme rire de bébé grenouille.

J’avais en réalité l’intention d’être aussi prévenant que mes limites me le permettaient, mais il semblerait que faire quelque chose auquel on n’est pas habitué tourne toujours en eau de boudin.

— … Pas la peine de t’en faire pour ça. Je n’attends pas de réponse de toute façon. Je veux dire, on parle bien de toi, Nonomiya ?

Elle murmurait. Et comme elle regardait en direction du sol, je ne pouvais pas voir l’expression de son visage.

— J’ignore ce que c’est censé vouloir dire, mais pour l’instant, je vais juste me contenter d’être choqué.

— … Tu as attiré mon attention depuis qu’on est entrés dans ce lycée, et je sais depuis longtemps que tu n’es pas si simple. Je n’attends pas de réponse positive !

Ma fierté m’empêchait d’admettre qu’elle avait vu juste.

— J’ai des sentiments mitigés à l’idée d’être vu de cette façon.

Je haussai machinalement des épaules. Alors c’est ce qu’on appelle perdre la face.

— Mais tu sais… commença Usami timidement tout en balançant ses jambes. Je suis quand même tombée amoureuse de toi, alors je n’avais pas d’autres choix que de faire de mon mieux !

Les lobes de ses oreilles étaient presque aussi rouges qu’une tomate mûre à ce moment-là.

— T’as vraiment des goûts bizarres, hein ?

— À-À qui la faute ?! répliqua la rouge écarlate Usami.

Même son côté sentimental et simpliste, qui aurait été normalement vu comme un point faible, s’ajoutait à son charme de concert avec sa franchise et son assiduité.

Elle me remémorait une certaine remarque.

« Quelqu’un a dit un jour que les filles amoureuses étaient invincibles. »

Usami pointa son doigt droit devant mon nez.

— Mais un jour, je sais que je t’entendrai me dire que tu m’aimes ! J’en suis sûre !

Sa timidité avait disparu au loin, remplacée par son habituelle vitalité.

Cependant, je remarquai que son petit doigt tremblait légèrement.

Cette fille nommée Usami qui ressemblait à un petit animal se battait pour faire tant de choses qui ne me posaient pas le moindre problème, mais de temps en temps, elle accomplissait des choses dont je ne pouvais que rêver.

Aussi sincère qu’était sa déclaration d’amour.

C’était peut-être un peu exagéré, mais j’admirais Usami. Vraisemblablement parce qu’elle avait des traits de caractère que je n’aurais jamais.

Et donc, elle me parut si impressionnante à ce moment précis, que j’avais envie de la prendre dans mes bras.

Cependant, je pris délibérément le chemin inverse.

— Intéressant. Donne tout ce que t’as alors ! dis-je avec un air volontairement indifférent. Mais laisse-moi te prévenir : va pas croire que je vais tomber si facilement amoureux d’une fille comme toi !

— Ah ouais ?! T’as pas intérêt à oublier ce que tu viens de dire !

— Ouais, ouais.

— Raaah ! Tu vas voir ce que tu vas voir !

Je ne pouvais pas m’en empêcher. Après tout, j’étais un mec « pas aussi simple qu’il en avait l’air » qui trouvait qu’une Usami en colère était ce qu’il y avait de plus mignon sur Terre.

Et une fois encore, j’en étais arrivé à la même conclusion : j’aurais été vraiment ravi si elle avait été celle que j’aime le plus.

Ce fut également le moment où j’étais devenu pleinement conscient du fait qu’il y avait quelqu’un dans mon esprit que je ne pouvais ignorer.

Le lendemain. Il pleuvait continuellement depuis la matinée.

Mes sentiments à son égard se balançaient à gauche à droite de façon instable. Trop impur pour être qualifié d’amour, mais pourtant trop fort pour n’être qu’un simple intérêt.

C’était la première fois de ma vie que j’étais paralysé par mes sentiments. Mais si c’était le prix à payer pour mon indépendance, j’étais prêt à accepter et m’accommoder de ce désagrément.

Bien entendu, il ne faisait aucun doute que les recettes de meurtres avaient mis un frein à mes sentiments.

Je n’avais rien contre les filles mystérieuses, loin de là, mais même moi, je ressentais un petit mal à l’aise quand il était question de couvrir un secret qui dépassait les limites du bon sens.

Les meurtres par exemple.

Ce n’est pas facile d’accepter une personne qui aurait potentiellement tué quelqu’un. Non pas pour des raisons éthiques, mais parce que c’est instinctif, de peur d’être la prochaine victime.

Quoi qu’il en soit, il y avait en fait une deuxième solution.

C’était même assez simple : je n’avais qu’à lui demander directement si oui ou non elle avait tué quelqu’un.

Si sa réponse était « Non », je pourrais ranger mes idées extravagantes au placard, jeter les recettes de meurtres froissées à la poubelle et connaître une vie de tous les jours un peu meilleure que le statu quo : une vie trépidante incluant Yôko Tsukimori.

N’était-ce pas là suffisant pour tenter le coup ? En demander plus aurait relevé de l’avidité. Il y a toujours cette goutte d’eau qui fait déborder le vase.

Mais, si jamais sa réponse était « Oui, j’ai tué quelqu’un » ?

Je cogitais sur le fait que le contenu des recettes de meurtres avait un lien avec la cause du décès de son père. N’importe qui, même sans une tendance à fantasmer comme moi, serait, avec ces deux faits en tête, arrivé à la conclusion que les recettes de meurtres avaient été écrites dans le but de tuer son père.

Qui plus est, il était parfaitement naturel de considérer l’auteur de ces recettes comme étant le meurtrier.

Je posai mon regard sur mes épaules. Devant mes yeux et mon nez, il y avait une mèche de cheveux noirs dessinant un élégant arc de cercle.

Comme sur une montagne russe, une goutte d’eau coula le long du cheveu lisse pour terminer sa course dans l’air grisonnant.

Je perdis un peu le moral quand je me mis à associer mon propre destin à celui des derniers instants de cette goutte d’eau.

Après avoir sûrement remarqué mon regard, « Hm ? » elle inclina légèrement sa tête tout en arborant ce sourire de grande sœur attentionné.

— Je m’approche un peu. Ou sinon, je vais être trempée.

Elle se blottit joyeusement contre moi comme si nous étions un couple. Conséquence naturelle, ses seins de taille honnête se serraient doucement contre mon coude.

En démone qu’elle était, elle devait apprécier me séduire.

Mais il n’y avait rien que je puisse y faire. Il pleuvait et il n’y avait que mon parapluie, ce qui avait réduit le champ des possibilités à une seule. Ainsi, la distance qui nous séparait était plus étroite que d’habitude.

Cependant, je la soupçonnais d’en cacher un rétractable dans son sac. J’avais du mal à croire qu’une fille aussi prévoyante qu’elle aurait pu oublier son parapluie.

Bien entendu, il n’y avait qu’une fille dans mon cercle de connaissances qui correspondait à la description précédente.

Yôko Tsukimori.

Nous avions terminé notre journée de travail et marchions en direction de la station la plus proche. La raccompagner jusqu’à la gare après le travail était devenu une tâche habituelle pour moi depuis le jour où elle avait parlé d’un potentiel pervers.

Après ce soir-là, Tsukimori m’avait dit :

— Je me sens vraiment plus en sécurité quand tu me raccompagnes. Si cela ne te dérange pas, pourrais-tu le faire à chaque fois ?

Évidemment, j’avais immédiatement refusé, « Non, un point c’est tout », mais malheureusement, nous étions dans la salle de repos à ce moment-là, ce qui me fit goûter en retour au déplaisir de me mettre à dos l’ensemble des employés, Mirai-san à leur tête, « Allez, fais-le ! »

Je ne m’étais pas échappé sans les implorer avec un « S’il vous plait, laissez-moi me contenter de la raccompagner jusqu’à la station de métro ! » C’était vraiment à ne plus rien y comprendre.

Malgré tout, la vie peut parfois prendre des tournures imprévues. À ma plus grande joie, le chemin jusqu’à la station était idéale pour discuter en privée avec elle.

J’attendais que le feu passe au vert pour les piétons.

— Alors que je regardais les infos hier soir, j’ai commencé à me demander-, commençai-je. Pourquoi les gens tuent ?

En fait, je n’avais pas regardé les informations la veille. Mais bon, il devait sûrement avoir été question d’au moins un meurtre, étant donné l’état actuel de la société.

— Oh, tu te sens l’âme d’un philosophe aujourd’hui, hein ? J’aime ton visage songeur ! dit-elle avec une voix étrangement humide, comme si non seulement ses cheveux, mais aussi sa voix était affectée par la pluie. Est-ce à cause de la pluie ? On se sent toujours un peu romantique quand il pleut, tu ne trouves pas ? Cela donne envie de lire des livres qu’on ne lit pas d’habitude.

— Exactement, si je ne suis pas comme d’habitude, ça doit sûrement être à cause de la pluie.

Ses paroles me donnaient le sentiment que je n’avais pas choisi ce jour par hasard, mais parce qu’il faisait moche.

— Enfin bon, qu’est-ce que tu en penses ?

La musique de fond était composée de gouttes de pluie tombant sur mon parapluie, le son des roues de voitures sur l’asphalte humide et le sang circulant dans mes veines.

— Eh bien-

Tsukimori tira vers l’arrière les cheveux noirs qui s’étaient glissés sur sa joue, libérant un parfum de roses.

— … Peut-être parce qu’ils en ont envie.

Sa voix semblait indifférente.

— … Parce qu’ils en ont envie ? C’est tout ? Tu veux dire que ça suffit pour tuer quelqu’un ?

J’étais vexé par sa réponse plus qu’insouciante.

— Tu n’y es pas.

— Comment ça ? À moins que tu n’expliques un peu plus, un simple mortel comme moi ne peut comprendre ton génie, j’en ai bien peur

— Oh, ne t’énerve pas. Je ne plaisante pas, vraiment. Je le pense vraiment !

Elle haussa légèrement les épaules en remarquant mon regard en coin vers elle.

— Tu vois, je pense que dans la plupart des cas, le problème pourrait en réalité être résolu sans avoir recours au meurtre, par exemple s’il y a une rancune ou un différend fatal lié à la jalousie. Bien entendu, il existe des exceptions comme les arnaques à l’assurance.

Le feu passa au vert. Une masse de parapluies se mit en mouvement, ne laissant derrière elle que le parapluie rouge sous lequel nous nous trouvions.

— Tu ne penses pas qu’il existe un grand nombre de façons de se venger de quelqu’un ou de se libérer d’une rancune bien plus efficaces que le meurtre ?

J’avais du mal à en trouver une, mais je n’avais aucun mal à imaginer Tsukimori en connaître quelques-unes.

— Chaque meurtrier doit expier comme il se doit pour ses fautes, que ce soit par des sanctions sociales ou légales. Il y un dicton qui dit « vis par l’épée, péris par l’épée ». Je pense qu’il s’applique au meurtre aussi. Ainsi, c’est une méthode stupide et insensée et rien de plus de mon avis. Il existe sûrement beaucoup de façon de qualifier cette acte, par exemple « de colère » ou « sur un coup de tête », mais cela se réduit à une question d’humeur — une question « d’envie » — pour moi, dit-elle avant d’ajouter, Je considère les actes irrationnels comme étant une question d’humeur.

— Comme tu le dis, le meurtre est en effet un comportement incompréhensible.

J’étais d’accord avec elle. J’étais même ému. Mais c’était sûrement aussi la raison pour laquelle cet instant étrangement agréable me semblait un peu irréel.

Au premier abord, son speech bien argumenté avait tout de l’élève modèle. Mais, à bien y réfléchir, elle ne faisait que parler des moyens utilisés pour atteindre son but.

En deux mots, elle ne s’intéressait qu’à l’efficacité du meurtre en tant que méthode.

Cela ne voulait-il pas dire qu’elle ne désapprouvait pas totalement le meurtre ?

— Mais comme tu l’as admis toi-même, il existe des exceptions, pas vrai ?

En diagonale, je ne pouvais pas voir tout son visage. Seulement sa bouche était à peine visible.

— … Par exemple ?

Puis, sa bouche sourit.

Là, nous nous tenions debout sous un petit parapluie rond cernés par un imposant mur de pluie et d’obscurité.

Même si la ville était emplie de toutes sortes de bruits, colorée de diverses couleurs et peuplée de beaucoup de gens, j’avais en quelque sorte l’impression d’être séparé de tout, comme si nous étions seuls dans un ascenseur au beau milieu de la nuit.

— Par exemple, si tu arrives à tuer quelqu’un sans que personne ne se doute de rien.

Le phénomène était simplement dû à moi : j’avais enfermé le monde dehors.

À ce moment-là, Yôko Tsukimori était la totalité de mon monde.

— Pourrais-tu être un peu plus précis ? Ton raisonnement alambiqué est trop compliqué à comprendre pour une honnête fille comme moi, j’en ai bien peur.

Elle haussa les épaules pour me taquiner.

— Je veux parler du crime parfait. Si un crime prémédité était vu comme un accident par le monde entier et non comme un meurtre, c’est comme ça que l’appellerait une tierce personne qu’on mettrait au courant.

Quand je finis mon explication, Tsukimori répondit, tout en étant pleinement concentrée.

— … En effet, il faut faire la différence entre meurtre involontaire et crime parfait, qu’on ne commet certainement pas juste par pure envie. Il faut garder la tête froide et rester lucide quand on vise la perfection.

L’objet de notre discussion portait entièrement et seulement sur l’utilité et l’efficacité — l’éthique et la morale n’étaient pas le sujet.

— Mais la police de notre pays est respectée dans le monde entier, non ? Il paraît que la police scientifique a fait d’énormes progrès aussi, par rapport à avant. Dans les faits, le crime parfait n’est-il pas impossible ?

Elle souriait comme si elle sous-entendait que ce n’était juste qu’une chimère.

C’est alors que je finis par trouver une raison plausible à cette étrange sensation que j’avais eue quelques instants plus tôt :

Notre conversation manquait cruellement de romantisme pour deux adolescents bras dessus bras dessous au beau milieu de la rue sous un parapluie. Et pourtant, j’étais là, complètement absorbé par cette dernière, ce qui était vraisemblablement dû au fait que j’étais ce genre de personnes.

La vie ou la mort de quelqu’un qui m’était inconnu ne m’affectait pas. Au mieux, je me poserais des questions sur la mort de cette personne. Non, ma seule réponse serait la curiosité.

J’étais parfaitement conscient de mes points de vue légèrement non conformistes.

Mais qu’en était-il d’elle ?

Est-ce que la fameuse et honnête Yôko Tsukimori pouvait vraiment se permettre pareille conversation immorale ? Pour quelqu’un d’aussi tolérant et toujours souriant qu’elle, parler de ça avec moi sans montrer le moindre mécontentement ne devrait pas poser problème, même si elle devait cacher son désaccord.

Cependant, je ne voyais pas du tout la chose de cette façon.

Pourquoi donc ? Eh bien, parce que j’avais le sentiment que, exactement comme moi, elle appréciait plus que tout les sujets immoraux.

— Ok, mais d’un point de vue purement hypothétique-

Je touchai prudemment la poche gauche de mon uniforme. Dedans, se trouvait un bout de papier plié en quatre.

— … Qu’est-ce que tu ferais s’il existait un plan pour réaliser le crime parfait ?

Je transportais toujours les recettes de meurtres avec moi.

L’instant d’après, elle esquissa un sourire qui me rappelait le son d’une cloche.

— Bonne question. En effet, je pourrais considérer le meurtre comme un moyen d’atteindre un objectif si je pouvais commettre le crime parfait. Mais dans mon cas, dit-elle avec un sourire malicieux en forme de croissant de lune qui lui seyait parfaitement, jamais je ne me baserai sur un acte décrit sur un papier qui pourrait ensuite se retourner contre moi. Ce serait ironique que ce papier rendant possible le crime parfait soit justement responsable de son échec. Je pense qu’un plan devrait seulement et entièrement rester dans la tête.

Elle cogita quelques instants, tout en fredonnant, puis ajouta :

— … Si tu veux mon avis, en y réfléchissant simplement, peu importe que ce soit planifié ou juste un concours de circonstances. Après tout, c’est un crime parfait à partir du moment où personne ne remarque tes véritables desseins, non ?

Quelque chose qui avait dépassé mes attentes s’était dévoilé sous mes yeux. C’était allé si loin que j’avais presque cru rêver éveillé.

— C’est entièrement le résultat qui détermine si un crime est parfait ou non. Aussi parfait un plan peut être, tout sera fini au moment même où quelqu’un le remarque. Autrement dit, aussi « fragile » que peut être un plan, il sera le crime parfait tant que personne ne remarquera rien.

Soudain, je remarquai que je frissonnais.

— Mais des erreurs sont inévitables si le facteur humain est pris en compte, tu ne crois pas ? Les hommes sont imparfaits, après tout. C’est l’imperfection humaine qui commet des erreurs à la fin. Alors, je pense qu’au final, c’est le bourreau qui détient la clé ultime.

Non pas parce que j’avais froid. Non pas parce que le temps empirait. Non pas parce que j’avais peur d’elle.

— Pour résumer, la condition la plus importante pour un crime parfait n’est ni un plan parfait ni une exécution parfaite, mais un humain parfait-

J’étais sûrement en train de trembler d’excitation. Parce que je semblais extrêmement agité.

Elle gloussa.

— Ridicule, n’est-ce pas ? C’est juste une autre théorie irréaliste sur le papier ; les humains parfaits n’existent pas après tout. Enfin, bien entendu, ceux qui enquêtent sur le crime sont humains, eux aussi, et donc il y a des erreurs des deux côtés. Mais il n’empêche que je pense que le crime parfait est infaisable à moins de tomber sur un incroyable concours de circonstances.

AlorsJeN’AiPasPuTuerMonPèrePasVraiNonomiyaKun ?

Peut-être que c’était ma personnalité détraquée qui se jouait de moi, mais je ne pouvais m’empêcher de penser que c’était ce qu’elle venait de dire.

Je secouai ma tête énergiquement.

— Hautement improbable.

Je me tournai vers elle et la regardai droit dans ces grands yeux en amandes.

— Pourquoi ? demanda-t-elle, esquissant à nouveau son sourire en croissant de lune, tandis que je me reflétais dans ses rétines.

— Tu mens. Tu as dit qu’il n’y avait aucun homme parfait dans ce bas monde — et pourtant, je connais au moins une personne qui correspond à cette description dans mon entourage.

Elle ne demanda pas « Qui ? » mais se contenta d’acquiescer brièvement :

— Je vois.

… Elle m’avait bien eu. C’était encore plus amusant de cette façon !

Tout était de la faute de Tsukimori si j’étais bien plus bavard que d’habitude et si je sentais que mon cœur battait à tout rompre d’excitation.

Pourquoi mes haletantes conversations avec elle étaient aussi amusantes ?

Peut-être que je ressentais simplement du plaisir de parler de choses immorales — mais si mon interlocutrice n’avait pas été elle ? Est-ce que ça aurait été aussi amusant ?

D’un côté, j’avais tendance à être agacé par son comportement, mais d’un autre côté, il semblait y avoir une certaine forme de volonté d’être avec elle au plus profond de mon cœur.

Alors le sujet de notre conversation importait-il vraiment ? En étant avec elle, n’étais-je pas simplement à la recherche d’un sentiment d’excitation qui n’existait pas dans ma vie quotidienne pré-recettes de meurtres ? N’était-ce pas  la raison pour laquelle je marchais — inconsciemment — sur des œufs sans aller droit au but ?

N’avais-je pas peur de me réveiller et de me retrouver à nouveau dans cette morne réalité en la confrontant avec les recettes de meurtres ?

Il n’y avait aucune volonté de justice dans mes actes. Il n’y avait qu’intérêt, curiosité et désir d’en savoir plus sur elle.

Tout ce que je voulais pouvait avoir un lien avec le fascinant individu nommé Yôko Tsukimori.

Malheureusement, dans le même temps, je désirais également m’assurer si oui ou non elle avait réellement utilisé les recettes de meurtres pour tuer son père. Je me contredisais moi-même.

… Oui. J’étais sur le point de faire un pas de plus dans sa direction.

Je mourrais d’envie d’en savoir plus sur cette facette d’elle que tout le monde ignorait.

Le feu vert du feu tricolore commença à clignoter une fois de plus. Le ènième feu rouge nous attendait.

La pluie ne montrait toujours aucun signe d’affaiblissement et heurtait le bitume à un rythme régulier. La cohue des gens se dirigeant vers la station, quant à elle, s’était peu à peu dissipée à mesure que la température diminuait en ville.

Je repris mon souffle lentement de façon à ce qu’elle ne remarque pas mon excitation grandissante. Puis, je tendis lentement mes doigts à travers mes boutons pour atteindre ma poche intérieure.

… J’avais pris ma décision. J’avais l’intention de lui demander directement au sujet des recettes de meurtres.

Mais alors, tout à coup, Tsukimori m’enlaça par devant. J’étais pris, mes doigts toujours dans ma poche, incapable de les sortir.

— J’ai froid, murmura Tsukimori en laissant échapper un bref soupir avant que je ne puisse laisser sortir ma surprise.

Son regard vers le haut était humide, sa chevelure noire trempée, sa façon de s’agripper à moi avec tout son poids, et ses voluptueuses lèvres à hauteur de ma joue semblaient m’implorer de les embrasser.

La douceur que je sentais à travers son uniforme n’avait pas changé, mais elle était effectivement froide.

Je n’aurais pas  la laisser parler si longtemps tout en étant trempée comme ça, mais je n’étais ni fou ni suffisamment expérimenté en amour pour enlacer une fille au vu et au su de tout le monde juste pour cette raison.

Je posai mes mains sur ses épaules pour me libérer de son étreinte, mais elle secoua immédiatement la tête, en disant obstinément, « Non ! » et m’enlaça encore plus fort. Contrairement à son attitude puérile, son corps devenait plus que suffisamment adulte pour provoquer une élévation de sentiments compliqués de mon côté.

C’est alors que je ressentis une vibration provenir de la poitrine de Tsukimori, qui était pressée contre moi.

— … Quel dommage, l’ambiance était bonne.

Le visage plein de regret, elle sortit son téléphone portable de sa poche. C’était assez chatouilleux quand elle pianotait dessus d’aussi près.

J’extirpai ma main de ma veste et la plongeai dans la poche de mon pantalon. Mon excitation avait été entièrement gâchée par cet intrusif appel téléphonique.

— … Allô, c’est Yôko.

Son visage devint sérieux peu après avoir décroché.

— … Ma mère ? Non, je ne suis pas au courant. Elle était à la maison quand je suis partie en cours ce matin.

À mesure que l’échange avançait, son visage devint de plus en plus sombre. Je ne pouvais entendre ce que son interlocuteur disait, mais ce n’était visiblement pas de bonnes nouvelles.

— … Oui. Je comprends. Je vais rentrer. Oui. Si je découvre quoi que ce soit, je vous rappelle sur le champ.

Elle raccrocha et poussa un soupir fatigué.

— Que se passe-t-il ? demandai-je.

Elle me regarda avec des yeux humides pendant quelques secondes, hésitante.

— … Ma mère s’est absentée sans prévenir de l’école culinaire où elle travaille, finit-elle par répondre. Elle ne ferait jamais une chose pareille. Et donc, un employé de l’école qui s’inquiétait pour elle m’a appelée.

— Peut-être qu’elle est malade.

J’avais exprimé un semblant de paroles rassurantes.

— Je me demande… Il m’a dit qu’il avait essayé d’appeler chez nous plusieurs fois. Bien entendu, il a également essayé son portable. Mais sans succès, alors il m’a appelée moi, sa fille, dans l’espoir que je sache quelque chose…

Elle s’arrêta au milieu de sa phrase et commença à réfléchir, en fronçant ses longs sourcils.

Je poussai un soupir. D’une certaine façon, je pouvais sentir qu’il n’y avait que des ennuis qui m’attendaient.

— Dépêchons-nous de rentrer.

J’attrapai sa main froide fermement et me mis à marcher en direction de la station, en la tirant derrière moi.

— … Hein ?

J’entendis sa voix confuse derrière moi.

— On dirait que t’as des problèmes, alors je ne vais pas te retenir plus longtemps et rentrer chez moi, dis-je rapidement. Enfin, dire ce genre de choses collerait plus à mon image, j’imagine… Mais après t’avoir vu dans cet état, comment est-ce que je pourrais te laisser seule ? Et puis, je n’ose imaginer la réaction de Mirai-san si je t’abandonnais dans un moment pareil.

À ma banale remarque, elle répondit :

— C’est ce côté alambiqué de ta personnalité que je trouve adorable.

J’entendis sa voix enchantée derrière moi.

Pensant qu’elle devait me taquiner, je réfléchis rapidement à une bonne réplique. Cependant, quand elle murmura, « … Merci », à mon oreille et que je sentis ses doigts gelés serrer fermement les miens, je me retrouvai incapable de dire quoi que ce soit.

Il n’y avait pas un chat dans le quartier résidentiel sombre et froid. La pluie discontinue qui nous tombait dessus fit apparaître un sentiment d’isolement chez moi, malgré le fait que Tsukimori était à mes côtés.

Nous montâmes précipitamment les escaliers longs et étroits où se trouvait cette maison au bout — avec son design à géométrie unique en son genre qui la faisait ressortir du reste du voisinage aisé.

Tsukimori tenta à plusieurs reprises d’appeler le téléphone familial et le portable de sa mère sur le chemin, mais la seule voix qu’elle put entendre à l’autre bout du fil fut celle du répondeur. Du fait d’une agitation pressante, j’imagine, je ne pus entendre aucune de ses remarques complaisantes le temps d’atteindre notre destination.

Mais il était cependant pathétique que je me sentis incapable de trouver les bons mots pour la rassurer.

Je suivis Tsukimori à travers l’entrée. Il régnait un silence de mort à l’intérieur.

Le fond du long couloir se fondait dans l’obscurité. La situation désespérée me donnait l’impression que nous nous étions perdus dans une étrange tanière de démons.

Après que j’ai retiré mes mocassins à l’entrée, elle me dit :

— … Tu vas prendre froid. Attends, je vais te chercher une serviette.

Tout en progressant rapidement dans le couloir sombre, Tsukimori alluma plusieurs lampes, emplissant petit à petit la maison de lumière.

Je traversai lentement le couloir désormais éclairé jusqu’à atteindre le salon, où je me mis à l’attendre.

J’observai la disposition de la pièce qui n’avait pas changé depuis la dernière fois, et de ce fait, le calme avait rendu mon ouïe sensible. En y repensant, nous étions seuls cette nuit-là.

Alors c’était sûrement encore le cas aujourd’hui.

Personne d’autre n’était là. C’était mon intuition qui me l’avait dit au moment où j’avais pénétré dans le bâtiment.

Enfin, bien entendu, il était tout à fait possible que sa mère se soit évanouie quelque part dans la maison, mais à en juger par ce que dit Tsukimori en revenant :

— Quand je suis allée chercher la serviette, j’ai également regardé dans plusieurs pièces, mais elle n’était nulle part. Peut-être qu’elle n’est pas là…

Sa mère n’était pas là.

— J’espère juste qu’elle n’a pas été mêlée à un accident…

J’esquissai un sourire à Tsukimori qui était en pleine cogitation.

— Mais peut-être que ce n’est pas grand-chose et qu’elle n’avait juste pas envie d’aller travailler à cause de la pluie, tu sais.

— Tu veux dire qu’elle a simplement séché le travail ?

— Bah, moi, par exemple, j’ai souvent eu une sérieuse envie de sécher les cours ou le travail pour aller me balader quelque part quand je suis à vélo et qu’il fait beau.

Je trouvais ma propre remarque ridicule.

— J’espère que c’est ça.

Mais grâce à son faible rire, j’avais manqué de peu de me haïr moi-même.

— Peut-être qu’elle t’a laissée un message quelque part ? Une note ou quelque chose qui explique où elle est et ce qu’elle fait ?

— Tu as raison. Je vais aller jeter un œil.

Tsukimori acquiesça gaiement à ma suggestion. Apparemment, elle avait retrouvé son habituel calme.

Je suivis discrètement Tsukimori jusqu’à la cuisine.

Autant je me sentais mal de profiter de ses inquiétudes au sujet de sa mère, autant je n’avais pas l’intention de laisser passer cette chance de fouiller ouvertement sa maison.

Une élégante cuisine bien équipée d’un motif jaune apparut dans mon champ de vision.

— Comme on pouvait en attendre d’un professeur dans une école culinaire, commentai-je face à l’imposant réfrigérateur, les étranges ustensiles de cuisine et les divers et variés ingrédients.

— Fabriqués en Italie si je me souviens bien.

Tandis que Tsukimori inspecta la cuisine, n’ayant rien de mieux à faire, je regardai aux alentours et pris un des livres de cuisine de sa mère pour le feuilleter.

Je ne m’attendais pas réellement à trouver un message. Mais ça aurait été sympa d’en trouver un. Personnellement, j’espérais plus trouver quelque chose en rapport avec les recettes de meurtres.

Par exemple — une pincée de nouvelles informations au sujet des recettes.

J’étais conscient que j’étais indiscret. Cependant, en toute honnêteté, j’adorais ce genre d’ambiance. J’appréciais l’excitation comparable au travail de détective ou à l’exploration d’une grotte à la recherche d’un trésor.

— On dirait qu’il n’y a rien ici. Peut-être dans sa chambre…? dit sombrement Tsukimori avant de quitter la cuisine, que je suivis silencieusement.

Elle ouvrit une des portes le long du couloir. Au moment où la porte s’ouvrit, un parfum excessivement sucré s’en échappa.

Les murs étaient couverts d’un papier-peint blanc, et il y avait un rideau décoré avec de la dentelle, une coiffeuse contre le mur et une commode qui était remplie d’innombrables produits de beauté. C’était sans aucun doute la chambre de sa mère.

— Tu t’entends bien avec ta mère, pas vrai ?

— Oui, plus bien que mal.

Sur la table de nuit à côté du lit, qui avait des motifs de fleurs, se trouvaient plusieurs cadres qui contenaient chacun des photos de Tsukimori avec sa mère.

— Tes parents font chambre à part ?

Il n’y avait qu’un seul lit dans la pièce — un lit pour une personne.

— J’ai toujours pensé que c’était normal, mais il est plus courant que les époux dorment dans la même pièce, c’est ça ? Eh bien, c’est sûrement le cas. Peut-être qu’ils ont fait ça parce qu’ils avaient chacun du travail, et j’imagine que c’était plus pratique pour eux de cette façon.

— Chez moi, mes parents dorment ensemble, j’ignore si ça se passe bien ou pas, dans un immense lit. Mais à en juger par le « Je me réveille au beau milieu de la nuit parce que tu passes ton temps à prendre toute la couverture pour toi », ce que ma mère dit souvent le matin, je pense qu’ils s’entendent bien.

Elle esquissa un sourire chaleureux tout en m’écoutant.

— Tu as des parents fantastiques.

Ce à quoi je répondis simplement de façon neutre :

— Ils sont normaux.

» Je ne tiens pas à rester trop longtemps dans la chambre d’une femme, continuai-je avant de quitter rapidement la pièce et d’attendre dans le couloir.

J’étais en réalité asphyxié par l’odeur de parfum sucré.

Je demandai à Tsukimori, qui cherchait au niveau de la coiffeuse pendant ce temps :

— Où est la chambre de ton père ?

Je ne peux prétendre que je n’avais pas d’idées derrière la tête.

— Elle est juste en face.

Je ne pouvais pas non plus nier que c’était un prétexte pour fouiller moi-même la maison.

— On devrait chercher séparément. Je vais regarder dans la chambre de ton père.

Mais il était également vrai que je voulais me rendre utile, même si cela ne me ressemblait pas, et l’aider au moins un peu après avoir été témoin de sa grande maturité.

— Ça m’aiderait beaucoup. Mais sa chambre risque d’être un peu poussiéreuse. On n’y a pas touché depuis son décès… dit Tsukimori en s’excusant.

— Ça ne me dérange pas, répondis-je avant de me diriger vers la porte en face.

Ma première impression fut qu’elle ressemblait à une bibliothèque.

Tous ces livres qui recouvraient un mur de la pièce traitaient de l’architecture, ce que je remarquai après avoir fixé mon regard sur leurs tranches. Sur un bureau argenté se trouvaient une grande pile de livres et un ordinateur. Chaque côté du bureau était équipé d’un téléphone sans fil. Je compris que cette pièce avait servi à la fois de bibliothèque et de lieu de travail.

Comme Tsukimori me l’avait dit, chacun de mes pas laissait derrière eux des traces dans le tas de poussières trônant sur le sol. Les rebords des fenêtres étaient également très poussiéreux.

Je m’arrêtai. J’avais entendu un bruit.

D’après Tsukimori, la pièce était censé avoir été laissée telle quelle. Mais malgré tout, un léger bruit ressemblant au bourdonnement d’un moustique parvint à mes oreilles.

C’était le son d’un petit ventilateur.

Je me tins devant le bureau argenté. Le PC semblait être allumé, bien qu’en mode veille. Je pressai une touche au hasard.

— … Tsukimori.

Au moment où je vis l’écran s’allumer, je l’appelai.

Elle vint de la pièce voisine et, en plissant un œil, me demanda :

— Mh ?

— Regarde, dis-je en pointant du doigt l’écran.

Effectivement, sa mère avait laissé un message.

— C’est… murmura-t-elle, surprise, et resta silencieuse, en fixant l’écran du regard, comme si le temps s’était arrêté.

Les seuls sons audibles dans la pièce étaient la pluie heurtant la fenêtre et le bourdonnement régulier du ventilateur de l’ordinateur.

À ce moment-là, je ne pouvais rien faire d’autre si ce n’est regarder son visage de profil, magnifique mais triste.

Le nom de sa mère était écrit dans le « bloc-notes » sur l’écran, ainsi que la simple ligne suivante :

« Je suis désolée. »

Ce jour-là, je ne pus rentrer chez moi qu’après trois heures du matin à bord d’une voiture de police.

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