Gekkô – Chapitre 8

Quand je vins en cours ce matin-là, luttant contre le sommeil, Tsukimori n’était pas là.

Bien entendu, il n’y avait personne en classe qui n’avait pas remarqué son absence.

Usami regardait dans ma direction depuis que j’étais arrivé, sûrement impatiente de me questionner au sujet de Tsukimori.

Ce n’était pas son genre d’être aussi hésitante. Peut-être que sa déclaration d’amour de l’autre jour trottait toujours dans un coin de sa tête.

Je ne pouvais que trop bien imaginer comment Usami se serait tortillée dans tous les sens et roulée en boule dans son lit en regrettant amèrement cette déclaration d’amour impulsive.

Soudain, nos regards se croisèrent. Elle détourna immédiatement les yeux, tandis que les parties visibles de ses oreilles et de son cou virèrent au rouge écarlate.

Manifestement, j’avais vu juste.

Je ne pouvais pas m’empêcher de sourire en voyant cette scène mignonne.

— Qu’est-ce qui t’arrive, Usami ?

— … Hein ? Q-Quoi ? Je vois pas de quoi tu parles, bégaya-t-elle avec une telle énergie qu’elle en tapa des pieds.

— Il n’y a pas quelque chose que tu voulais me demander ?

— N-Non ! J’ai rien à te demander ! Pas encore ! J’ai besoin d’un peu plus de temps pour me préparer ! J’ai pas envie de l’entendre maintenant !

Ah, alors c’était donc ça.

Tout en soupirant dans ma tête, je l’aidais à se calmer en lui demandant :

— Tu ne voulais pas me poser des questions au sujet de Tsukimori ?

— … Aah, c’est de ça que tu parlais… soupira Usami, visiblement soulagée. Ouais, c’est vrai, pourquoi elle est absente aujourd’hui ?

Usami, assise sur sa table à côté de la mienne, et pencha sa tête d’avant en arrière comme un ouistiti pygmée.

— Aucune idée. Mais peut-être qu’elle a pris froid à cause de la pluie d’hier ? répondis-je de manière ambiguë.

Ni Tsukimori ni la police ne m’avaient interdit de parler de la disparition de sa mère, mais je n’avais pas l’intention de raconter quoi que ce soit en rapport avec cette affaire à mes camarades de classe. Je me montrais bienveillant à l’égard de Tsukimori.

J’étais parfaitement conscient que cela ne me ressemblait pas de compatir pour elle, mais c’était plus fort que moi après l’avoir vu aussi démoralisée, dans un état bien pire que je n’aurais jamais pu l’imaginer.

Et puis, si je venais à parler à quiconque de sa mère, tout le monde allait se douter de comment j’étais au courant. Rien que d’imaginer ce qui m’attendait si jamais les autres, en particulier Kamogawa et Usami, avaient vent de ma visite chez elle hier soir, je sentais déjà la migraine arriver à grands pas. Cette forme d’autoprotection était également contenue dans la réponse assez ambiguë que je lui avais donnée.

J’étais lessivé par la nuit blanche que j’avais eue et par un usage trop intensif de mes cellules grises ; j’avais eu ma dose de problèmes.

— Peut-être que je devrais rendre visite à Yôko-san…?

Non, comme je l’ai dit, assez de problèmes comme ça.

Je soupirai et demandai avec un regard réprobateur :

— … Et ton club dans tout ça ?<–!Marrant, les activités des clubs étaient censées être arrêtées d’après le chapitre précédent =p–>

— Hum…

Usami m’observa tel un chiot évaluant l’humeur de son maître.

— T’as pas intérêt à sécher, la prévins-je.

— … Ah, je savais que t’allais dire ça.

Usami s’affala sur sa table.

— Dans ce cas, fallait pas te mettre cette idée en tête dès le début !

— Mais je m’inquiète, moi !

Usami plissa les lèvres, toujours avachie sur sa table.

— J’ai fait qu’émettre une hypothèse. On n’en sait rien si elle est malade. T’as qu’à essayer de lui passer un coup de fil si elle ne vient pas demain non plus.

Aussi pénible que cela pouvait paraître, il semblerait que je n’allais pas avoir d’autres choix que de contacter Tsukimori et l’informer du rhume qu’elle avait attrapé. Franchement, c’est vraiment pas facile de mentir.

Mais ma fatigue s’estompa légèrement par la vue réconfortante d’Usami acquiesçant docilement, sa joue toujours contre la table.

— Mm, d’accord.

Les cours se déroulèrent plus paisiblement que d’habitude.

L’absence de Tsukimori en était la cause, ce qui expliquait également pourquoi Kamogawa et ses compères étaient plus discrets que les autres jours.

Cela faisait un moment que je n’avais pas joui d’une telle tranquillité.

Yôko Tsukimori avait pris une place toute particulière dans ma vie depuis le jour où j’avais ramassé ce papier. Bien entendu, je parle d’une autre forme de « particularité », différente de chez les autres.

Moi, et moi seul, était au courant pour son secret — les recettes de meurtres.

Je l’avais observée avec prudence tout en gardant les recettes dans un coin de ma tête. Je m’étais approché d’elle avec la plus grande attention parce que je la soupçonnais d’avoir tué son père.

En conséquence, j’avais dû tirer un trait sur ma tranquillité avec elle à mes côtés. Mais ces jours semblaient toucher à leur fin, il semblerait.

Je touchai ma poche de poitrine gauche.

— … J’imagine qu’il est bientôt temps de nous dire adieu, nous aussi.

J’étais surpris par le ton mélancolique qui s’était échappé si naturellement de ma bouche.

Apparemment, ces journées où tout ne tournait qu’autour de Tsukimori et des recettes de meurtres m’étaient bien plus chères que je le pensais.

Cela expliquait sûrement la légère solitude que j’ai ressentie au moment de retourner à mon paisible train-train quotidien.

Pour ce qui est des différents évènements concernant les recettes de meurtres, j’en étais arrivé à une conclusion.

Yôko Tsukimori n’a tué personne.

Je ne connaissais personne d’aussi intelligent et têtu qu’elle, bien que le sens commun de monsieur tout le monde soit une mauvaise base pour juger quelqu’un d’une telle singularité.

Cependant, à mes yeux, elle ne s’était comportée que comme une fille normale quand elle avait joué les grandes sœurs attentionnées aux funérailles de son père, et quand elle s’était tenue figée devant l’écran d’ordinateur montrant les dernières, selon toute vraisemblance, paroles de sa mère.

N’avait-elle pas dit elle-même que le meurtre était « une méthode stupide et insensée » ? Aussi intelligente qu’elle était — plus intelligente que n’importe laquelle de mes connaissances en fait — elle n’aurait jamais — quelles que soient les circonstances — eu recours au meurtre. Du moins, je ne pouvais pas m’expliquer pour quelle raison elle l’aurait fait.

Au final, je ne pouvais plus la voir comme étant une personne capable de tuer.

Ainsi s’écoulèrent les journées sans Yôko Tsukimori.

Le premier jour resta paisible. Mais le deuxième jour, cependant, il commençait déjà à y avoir de l’agitation en classe ; tout le monde craignait le pire pour Tsukimori.

Comme prévu, leur attention se porta immédiatement sur moi parce que je travaille au même endroit. Et comme prévu, je feignis l’ignorance.

Et puis que se passa-t-il ? Les hypothèses appelèrent plus d’hypothèses, ce qui finit par se transformer en rumeurs. Ainsi, le nom de Yôko Tsukimori était sur toutes les lèvres le troisième jour.

Elle serait à l’hôpital parce que sa maladie se serait aggravée. Elle aurait été kidnappée et serait détenue quelque part. Elle serait au beau milieu du tournage d’un film à Hollywood. Un prince aurait eu le coup de foudre pour elle et l’aurait emmenée avec lui dans son pays pour l’épouser. Les rumeurs les plus folles couraient à son sujet. Je ne pouvais qu’en rire.

Qu’elle soit là ou non, elle était encore et toujours le centre de toutes les attentions. Une fois encore, je pus m’apercevoir à quel point la fille sortait du lot.

Le quatrième jour, par contre, certaines rumeurs moins drôles commencèrent à circuler.

Tsukimori serait en train d’aider la police dans ses recherches en contactant les amis et les connaissances de sa mère et en indiquant les endroits auxquels elle aurait été susceptible d’aller. Le tout en se démenant au maximum, allant jusqu’à restreindre son sommeil au strict minimum.

La rumeur semblait être partie d’une personne dont un membre de la famille travaillait dans la police.

Le bruit s’était répandu comme une traînée de poudre. Étayée par plusieurs sources concordantes qui confirmaient la disparition de sa mère, la rumeur était devenue un fait le lundi suivant.

Puis, au bout d’une semaine. La pluie incessante s’était arrêtée, laissant place à un grand ciel bleu dégagé.

Tôt ce matin-là, sa mère avait finalement été retrouvée.

Mais sans vie.

Elle fut trouvée sur la pente d’une colline à deux pas du quartier résidentiel chic.

Du haut de cette dernière, il y avait un petit parc où l’on avait une vue imprenable sur toute la ville. Le parc était bordé par une falaise et était donc protégé par un grillage, mais qui était malheureusement suffisamment vieux et bas pour qu’un adulte puisse facilement l’enjamber.

L’endroit où elle fut trouvée impliquait qu’elle était tombée de ce parc.

Cette découverte tardive s’expliquait par le fait qu’elle n’avait pas atteint le pied de la colline et que son corps était dissimulé par des azalées sauvages en pleine floraison qui recouvraient entièrement le pan de la colline.

D’après l’officier de police venu confirmer la découverte, il n’avait jamais vu un cadavre aussi beau. L’apparence de sa mère, parée de fleurs mauves, était comparable à une peinture occidentale, selon ses dires. Il en oublia même pendant quelques instants que c’était un corps sans vie, probablement déconcerté par l’odeur des azalées en fleur.

Imaginer cette scène me donnait des frissons. J’aurais adoré avoir pu y assister.

La nouvelle du décès de sa mère déferla sur l’école telle une énorme vague de surprise et se calma par respect pour la pauvre Yôko Tsukimori qui venait de perdre un autre parent.

Je ressentais une quantité normale de compassion pour elle. Elle avait également mes condoléances pour ce qui était arrivé à sa mère.

Mais, contrairement aux autres, je n’étais pas surpris. Je m’attendais à cette perte.

Pourquoi ? Parce que j’en étais arrivé à la conclusion que c’était sa mère qui avait utilisé les recettes de meurtres pour tuer son père.

Deux raisons à cela.

Primo, l’environnement familial.

Aux funérailles, j’avais entendu dire que père, mère et fille étaient tous aimables et entretenaient de bonnes relations avec le voisinage. Qui plus est, la détresse vécue par la mère était parfaitement perceptible lorsqu’elle avait fondu en larmes devant la photo de son défunt mari.

J’avais alors imaginé la famille Tsukimori comme une famille vivant en harmonie avec une relation mari-femme saine.

Mais, quand je vis la chambre de sa mère, je ne pus m’empêcher d’émettre des doutes.

Le fait que Tsukimori était indifférente à l’idée que ses parents fassent chambre à part sous-entendait que ce n’était pas une famille si harmonieuse que ça. En premier lieu, il est généralement difficile de qualifier un couple d’harmonieux alors qu’il fait chambre à part.

Tout en me basant sur ce fait, j’avais émis la possibilité que leur relation fût en réalité l’exact opposé de ce qu’elle semblait être, c’est-à-dire très mauvaise. Le fait que son père n’était sur aucune des photos dans la chambre de la mère allait également dans ce sens.

Secundo, et point crucial, l’auteur des recettes de meurtres.

Je m’étais toujours posé la question depuis le début : Pourquoi appeler ça « recettes » ? N’est-ce pas là des « plans » ? Étant donné le contenu, « plans de meurtres » aurait été plus approprié.

Mais bien que je n’utilisais pas souvent le mot « recettes », je réalisai qu’un professeur dans une école culinaire devait quant à lui en faire l’usage couramment.

Quand j’étais entré chez Tsukimori le jour où sa mère avait disparu, j’avais discrètement mis la main sur un indice.

À savoir un mémo écrit à la main qui contenait des explications complémentaires sur une recette d’un livre de cuisine.

Le contenu de cette note importait peu. Le point crucial résidait dans le fait qu’elle avait été rédigée par sa mère.

J’avais comparé les écritures des recettes de meurtres avec celui du mémo et elles étaient strictement identiques. Cela prouvait que les deux avaient été écrits par une seule et même personne.

Autrement dit, le mystère derrière les incidents autour des recettes de meurtres était sûrement quelque chose du genre :

La mère, qui était en mauvais termes avec le père, avait écrit et mis à exécution les recettes de meurtres, provoquant l’accident prenant la vie à son mari, mais dans l’incapacité de supporter le poids de son crime, elle s’était ainsi elle-même donnée la mort.

Dans ce cas-là, il n’y avait aucune raison de s’apitoyer sur le sort de sa mère. Elle n’avait eu que ce qu’elle méritait, dit de façon crue. Je ne ressentais rien de particulier si ce n’est le clap de fin de ce jeu du chat et de la souris qui venait d’arriver à son terme.

Les recettes de meurtres avaient perdu leur éclat. Mes délires autour d’eux avaient pris fin en même temps que la vie de sa mère.

Je supposais qu’elles allaient terminer au fin fond d’un de mes tiroirs pour ne plus jamais revoir la lumière du jour.

Bien entendu, tout n’était que suppositions de ma part.

Je ne pouvais nier qu’il manquait toujours un certain nombre de pièces au puzzle qui n’auraient que compléter mes propres fantasmes. Mais je me disais qu’un lycéen normal ne pouvait pas s’approcher plus près de la vérité. Par-dessus tout, j’étais satisfait par la solution que j’avais trouvée.

Par conséquent, je n’avais pas l’intention de demander confirmation à Yôko Tsukimori.

Un jour peut-être, je lui poserai la question, mais pas maintenant.

Je voulais profiter de ce moment pour me réjouir de mon soulagement.

Du soulagement qu’elle n’avait tué personne.

Heureusement ou pas, ces paisibles jours ne durèrent pas longtemps.

Ce qui apporta ce changement furent les mots d’un certain inspecteur de police dont j’avais fait la connaissance récemment.

Ma première rencontre avec lui remontait à cette nuit où la mère de Tsukimori fut portée disparue.

… Immédiatement après avoir découvert le message sur l’écran d’ordinateur, j’avais appelé la police et leur avais expliqué la situation à la place de Tsukimori, qui était toujours sous le choc.

Au bout d’une demi-heure durant laquelle il régnait un silence à l’exception du tic-tac de l’horloge et du cliquetis de la pluie, une voiture de police arriva. Un homme en uniforme et un autre grand et en costume en descendirent.

— Ah, oui, oui. Je vois, je vois. Ouais, c’est peut-être une lettre d’adieu ! s’exclama simplement le grand policier.

Il s’était présenté comme s’appelant Konan.

Il m’était arrivé une fois d’avoir été interrogé par la police par le passé. C’était lors d’une affaire de vol à la tire près de chez moi, il y a de cela plusieurs années.

Ce jour-là, deux inspecteurs de police étaient venus nous rendre visite. Plutôt que de nous poser des questions, ils nous avaient surtout prévenus que le voleur courait toujours.

Ces inspecteurs étaient tous les deux assez nonchalants et portaient des trench-coats et des costumes sobres et ordinaires, ce qui les faisait plus ressembler à des employés de bureau. L’aura qu’ils dégageaient, par contre, était clairement différente de celle de citoyens ordinaires. Les regards perçants qu’ils lançaient de temps à autre étaient vraiment intimidants.

J’avais parfaitement compris que c’était « l’autorité » d’un policier qui avait toujours été exposé au danger.

À ce propos, j’avais appris peu après aux informations que le voleur avait été appréhendé lors d’un contrôle.

Pour en revenir à nos moutons, l’homme nommé Konan ne ressemblait pas du tout à l’idée que je me faisais d’un inspecteur.

Son apparence suggérait qu’il devait approcher de la trentaine. Enfin, à en juger par les relations entre lui et le jeune officier de police, il était peut-être même un peu plus vieux que ça.

Vêtu d’un costume élancé de couleur bleu foncé à rayures blanches, Konan ressemblait plus à un gigolo qu’à un détective.

Comme son look excentrique le suggérait, il passait son temps à parler, et je l’avais ainsi classé dans le genre d’humain que je « détestais » le plus.

— Oh, t’es mignonne, toi. T’es dans le show biz ? Non ? Tu devrais tenter le coup ! Avec un charme pareil, elles ont aucune chance ! Non, non, je suis sincère ! Au fait, t’as quel âge, Yôko-chan ? Dix-sept ans ? E-Euh… T’as combien de sœurs ? De grandes, je veux dire. Oh, aucune ? Pas une seule ? Sérieux ? Alors t’es fille unique. Quel dommage. C’est vraiment dommage. Ah, mais je sais ! Je parie que ta mère doit être superbe elle aussi, et toujours dans la fleur de l’âge, hein ? Je vois ! J’en étais sûr ! Hé, t’as entendu la petite demoiselle ? Il faut qu’on retrouve cette femme !

Konan continuait à blablater, sans prêter attention à l’autre officier de police sur l’autre fauteuil qui était visiblement timide. Au premier abord, je n’appréciais pas beaucoup Konan, mais au bout de quelques minutes, je le « détestais ».

Son manque d’égard envers Tsukimori n’était même pas le problème principal. Je veux dire, il était de la police, non ? Est-ce que c’était vraiment l’attitude à adopter face à une fille abattue dont la mère venait d’être portée disparue ?

Konan était un homme incompréhensible et parfaitement antipathique.

Le jeune officier de police nous posa des questions au sujet de l’incident en lieu et place de son supérieur, du genre « Est-ce que ta mère semblait inquiète au sujet de quelque chose ? » ou « As-tu une idée d’où elle pourrait être ? »

Tsukimori ferma ses longs cils avec un soupir et secoua ses cheveux noirs de gauche à droite :

— Je n’en ai pas la moindre idée.

D’une voix gentiment calme, le jeune officier lui dit :

— J’ai bien peur qu’il soit possible que ta mère n’ait tenté de se suicider. Nous allons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour la retrouver, mais il va falloir s’attendre au pire des scénarios.

Sans répondre, Tsukimori se mit à acquiescer faiblement.

Ses mouvements épars et sa taciturnité lui donnaient une aura froide mais belle, presque comme une poupée parfaitement confectionnée.

Manquant toujours autant de délicatesse, je rêvais éveillé de jouer librement avec sa nuque fragile et élancée et ses lèvres pourpres qui contrastaient si magnifiquement avec la blancheur de sa peau. J’avais déjà remarqué aux funérailles de son père que quand elle était triste, Tsukimori dégageait une aura particulièrement paisible, semblable à celle de la lune à minuit, une vision dont je ne pouvais me lasser.

Pas en mesure de répondre à une seule des questions et obligé d’écouter les longs discours de l’homme excentrique, je m’ennuyais à mourir et j’étais affligé, mais grâce à une tasse de café dans une main et l’occasion de pouvoir apprécier pleinement la « lune », j’avais réussi à trouver quelque chose qui en valait la peine.

Après un certain temps, Konan me demanda subitement :

— Au fait, et toi, tu es…?

Je lui dis mon nom, tout en masquant ma prudence.

— Ok, Nonomiya-kun, on va te ramener chez toi. Il est déjà une heure passé ; il n’y a plus de métro à cette heure-ci, pas vrai ? me proposa Konan.

Tsukimori, à côté de moi, me lança un regard insistant et solliciteur. Je commençai par hésiter, puis je me décidai et me courbai devant Konan, « Merci. »

Au moment de partir, elle me murmura avec reproche à l’oreille tout en s’agrippant faiblement à mon uniforme :

— Je n’avais pas envie d’être seule ce soir.

Je feignis l’ignorance et écartai doucement ses doigts.

Évidemment que je me sentais mal de la laisser seule. Bien sûr, ma présence n’aurait pas changé grand-chose à la situation, mais du moins, j’aurais voulu être à ses côtés pour qu’elle ait quelqu’un à qui parler. Cela en aurait vraiment valu la peine si cela avait pu lui permettre d’oublier ne serait-ce qu’un peu son chagrin, même si ce n’était qu’une forme de pseudo-pitié de ma part.

Hélas, je ne pouvais pas me permettre d’attiser la curiosité de Konan, qui ricanait en nous regardant, Tsukimori et moi.

À ma surprise, Konan s’assit à côté de moi quand je pris place sur un des sièges arrière de la voiture.

En remarquant mon regard stupéfait, il rigola :

— Ah, j’avais juste envie de discuter un peu avec toi.

D’une certaine façon, je pouvais sentir l’autorité d’un inspecteur dans son rire.

Durant le trajet entre la maison de Tsukimori et la mienne, Konan et moi continuâmes de discuter. Enfin, c’était lui qui fit quatre-vingt pourcents de la conversation.

— T’es le petit ami de Yôko-chan, pas vrai ? Hein ? Non ? Mais t’étais chez elle, non ? Tu me fais marcher, un garçon ne rend pas visite à une fille à une heure aussi tardive à moins de sortir avec. Aah, vous êtes collègues, hein. Et dans la même classe en plus. Hum, hum, alors comme ça, y’a rien entre vous deux. Bah, tu dois comprendre que ton serviteur était sur le point d’être jaloux de toi et de ta sublime copine ! Pas vrai ? T’es pas d’accord, toi ? Hé, regarde devant toi en conduisant ! Bah, c’est moi qui t’aie parlé après tout ! Haha ! plaisanta Konan tout en mêlant le jeune officier de police dans notre conversation alors qu’il était en train de conduire. Quoi qu’il en soit, voici mon numéro de téléphone, mon cher nouvel ami. N’hésite pas à m’appeler ; c’est mon numéro professionnel. Qu’est-ce que j’entends par là ? Oh, je voulais juste être clair sur le fait que je suis « hétéro ». J’en ai pas l’air comme ça, mais je ne me lasse jamais des femmes ! Mh ? J’en donne vraiment l’impression ? Les gens me disent tout le temps ça. Hein ? C’est pas ce que tu voulais savoir ? Aah, hésite pas parce que ça pourrait être utile à l’enquête. Quand on est à la recherche d’une personne, n’importe quelle information pourrait s’avérer utile. On ne sait jamais, cela pourrait être un indice crucial ; même si ça n’y ressemble pas pour toi. Tu peux nier sortir avec Yôko-chan, mais de ce que j’ai pu voir et entendre, je sais pertinemment que vous êtes proches. Alors si jamais tu te rappelais quoi que ce soit au sujet de Yôko-chan ou de sa mère, appelle-moi.

Par la suite, Konan m’appela régulièrement.

Cela va sans dire que chacun de ses appels furent particulièrement longs.

Bien entendu, j’étais extrêmement agacé par ses longues diatribes et je le détestais vraiment. J’avais néanmoins décidé de jouer le jeu dans l’idée que je pourrais à mon tour me servir de lui comme lui essayait de le faire avec moi.

En échange des informations que j’avais en ma possession, je lui soutirai les dernières avancées de l’enquête. Cet échange était très largement en sa défaveur par contre, parce que les informations que je lui donnais étaient déjà connues de tous. Il était par contre difficile de dire s’il me parlait de l’enquête parce qu’il était de nature bavard ou parce qu’il considérait que cela n’était pas d’une grande importance.

Quoi qu’il en soit, je portais toujours un certain intérêt à ses appels, quel qu’en soit le sujet.

Malgré mon avis personnel sur Konan, j’étais intrigué par le métier si particulier d’inspecteur, et son boulot allait plutôt bien avec ma manie de me faire des films.

Enfin, l’affaire se calma et Yôko Tsukimori était sur le point de retourner à l’école et au travail.

La veille cependant, un certain client fit irruption au Victoria juste avant la fermeture.

— Ah, maintenant je comprends pourquoi tu t’intéresses pas aux filles, Nonomiya, dit Mirai-san les doigts posés sur sa joue, tout en scrutant un homme mince en costume qui venait de s’assoir à une table.

Fidèle à son image, l’homme ressemblant à un gigolo faisait gaiement des signes en direction de la cuisine — ou plus précisément dans ma direction.

— Je vais sciemment éviter de te demander de préciser ta pensée, mais permets-moi de t’assurer que tu fais fausse route.

— Il est quoi alors ? Un ami ? Il a l’air bien plus âgé que toi.

— Non, il est inspecteur.

— Ce type ? T’es sérieux ? On dirait vraiment un gigolo, dit-elle avant de sembler encore plus suspicieuse. Alors, quel crime as-tu commis ? Certes, j’ai toujours su que tu allais t’écarter du droit chemin un jour, mais-

— Mirai-san.

— Qu’y a-t-il, sale criminel ?

— Je pense que je vais devoir avoir une petite discussion avec toi un de ces jours.

— Je me trompe ?

— Évidemment. J’ai eu affaire avec lui — il s’appelle Konan au fait — lors de l’enquête sur la disparition de la mère de Tsukimori.

— Je vois… dit-elle en fronçant des sourcils et plaçant un carré de chocolat aux amandes dans sa bouche.

Elle compatissait sûrement avec Tsukimori. Maintenant que j’y repense, elle a été vraiment calme durant l’absence de Tsukimori. Enfin, cela s’appliquait également au patron et à Saruwatari-san.

Apparemment, Yôko Tsukimori était devenue un membre indispensable du Victoria maintenant.

— Alors ? Pourquoi est-ce que l’inspecteur Konan veut te voir ?

— J’en ai pas la moindre idée ! C’est bien ce que j’aimerais savoir.

Puis, soudain, Mirai-san écarquilla ses yeux.

— Uwa ! Hé ! Nonomiya ! Ce flic vient tout juste de me faire un clin d’œil !

— Il est fidèle à son look, il s’amuse juste avec toi.

— Aah, j’ai tellement envie de lui refaire le portrait…

— Évite ça, tu veux. C’est un policier après tout.

— Tu devrais sérieusement remettre en question tes fréquentations, mon petit bonhomme.

— Je te le fais pas dire…

Je n’avais la moindre envie d’écouter ses sermons, mais à mon grand regret, elle avait parfaitement raison.

Quand je vins apporter le café qu’il avait commandé — il n’avait évidemment pas idée de mon malaise — une déferlante de mots s’abattit sur moi.

— Eh ben, c’est ce que j’appelle un regard perçant. J’ai l’impression d’être un insecte venu d’une autre planète à ses yeux. Elle me fout les jetons ! Que tu me croies ou pas, je n’ai rien contre le masochisme et autres. Je craque vraiment pour ces, hum, femmes dominatrices, tu sais. C’est quoi son petit nom ? Elle a quel âge ? Elle est déjà prise ? Je t’en prie, Nonomiya-kun, présente-la-moi ! bredouilla-t-il tout en regardant en direction de Mirai-san dans la cuisine comme s’il ne connaissait pas le mot « réserve ».

— Vous n’avez rien de mieux à faire que traîner ici ?

— Tu plaisantes ? J’ai même pas le temps d’aller en rencard ! Ah, mais je te dirai pas s’il y a une fille dans mon viseur, mon petit.

— Ça m’est parfaitement égal.

— Fidèle à toi-même, hein, ricana-t-il avant de boire une gorgée de son café. Waouh ! s’exclama-t-il joyeusement. J’aimerais tellement avoir une journée paisible de temps à autre. Mais même dans une petite ville comme celle-ci, il se passe toujours quelque chose. À cause de ça, l’affaire tourne à plein régime. 365 jours par an.

Konan fit une grimace et tendit ses deux mains devant lui.<–!Pas trop compris l’image ici, j’imagine plutôt un haussement d’épaule vu le contexte, ou peut-être qu’il mime un menottement ?–>

— Dans ce cas, pourquoi est-ce que vous traînez ici ? lui demandai-je, ce qu’il répondit par une mine amère.

— Un peu de compassion, voyons ! Les policiers sont aussi des êtres humains, tu sais. Sois pas aussi dur avec nous ! me lança-t-il avec un regard plein de reproches. Une tasse ou deux, c’est pas trop demandé, je crois, continua-t-il avant de porter sa tasse à ses lèvres.

Ma question n’avait rien de sarcastique. Je la lui avais posée justement parce que j’étais curieux de savoir.

Maintenant que l’affaire de la disparition de la mère de Tsukimori était résolue, il ne devrait plus rien avoir à faire avec moi. À vrai dire, la dernière fois que l’on s’était parlé, c’était lorsque le corps de sa mère fut retrouvé.

Certes, je lui avais dit que le café du Victoria était délicieux, mais il était hautement improbable qu’il avait fait tout ce chemin juste pour cette raison.

Et donc, comme pour répondre directement à mes doutes, Konan ajouta :

— Tu as deux minutes à m’accorder après ton service ? Tu veux aller au resto près de la gare ? C’est moi qui régale ! Mais je te préviens : c’est pas un rencard. Te méprends pas.

Maintenant, je comprenais. Ce n’était pas une simple coïncidence s’il était venu à une heure proche de la fermeture ; il me voulait quelque chose.

J’acquiesçai :

— D’accord.

Je n’avais strictement aucune idée de ce qu’il voulait, mais comme je n’avais rien contre les conversations avec cet inspecteur pas comme les autres, je n’avais pas non plus de raison de refuser.

Après le travail, je me rendis au restaurant en question à côté de la station de métro, où Konan m’aperçut rapidement et me fit un signe de la main.

Vu que c’était le weekend, le restaurant était rempli de toute sorte de personnes, jeunes et moins jeunes.

Au moment où je m’assis en face de lui, Konan me tendit le menu.

— Choisis ce que tu veux.

— D’accord, c’est quoi le plat le plus cher ?

Amusé par ma réponse, il ria de bon cœur :

— J’aime ton côté insouciant.

— Au fait, qu’est-ce que vous me voulez ? demandai-je tout en feuilletant le menu du bout des doigts.

— Je me demandais si tu pouvais répondre à deux-trois questions au sujet de Yôko-chan.

Avant que je ne m’en rende compte, j’étais en train de le dévisager.

— Me fais pas cette tête-là ! C’est pas comme si je voulais te la voler.

— Je ne vois pas où vous voulez en venir.

— Je vais fumer, dit-il en introduisant le bout d’une cigarette dans sa bouche.

D’une main habile, il l’alluma avec un briquet où le nom d’un bar était gravé.

— … Pourquoi ?

Des doutes à son encontre commencèrent à naître en moi.

— Mmm… Ça te dérange vraiment si je ne peux pas te donner de raisons précises ?

— Si c’est personnel, alors peut-être que je serais enclin à vous répondre…

Y avait-il ne serait-ce qu’une personne dans ce restaurant qui aurait pu deviner qu’il était inspecteur ?

— Bah, Yôko-chan est mignonne, alors je vais pas prétendre qu’il n’y a pas d’intérêt personnel dans ma demande, mais grosso modo, c’est pour le travail.

— Secret professionnel ?

— On peut dire ça. Tu sais, je dois faire gaffe étant donné mon poste. Alors te vexe pas si je suis un peu vague.

Konan me lança un sourire.

Quand il souriait comme ça, ses yeux devenaient toujours plus perçants que d’habitude. C’était sûrement inconscient, par contre.

Il émanait de lui une certaine forme d’autorité, qui contrastait avec sa bouche souriante qui me donnait des frissons. C’était peut-être la force de quelqu’un qui était toujours exposé au danger.

Malgré son apparence, Konan était sans conteste un policier.

— … Auriez-vous des doutes sur Tsukimori ?

Au moment où je posai cette question, il fronça fortement ses sourcils et prit une profonde inspiration.

— T’y vas pas par quatre chemins, dis donc. Être vif d’esprit est une chose, mais c’est un cocktail détonant quand en plus t’as du cran. Nonomiya-kun, ça t’intéresse de rejoindre la police un jour ? Tu ferais un bon inspecteur.

— Je suis vraiment nul en sport, donc je vais devoir décliner, mais merci.

— Hum-hum. Bah, dans ce cas, t’as pas intérêt à finir criminel ! Si un type comme toi s’associe à eux, on est vraiment mal barrés, nous, plaisanta-t-il avant de lever la main pour appeler la serveuse. Prends quelque chose, me pressa-t-il, alors je commandai le plat le plus cher du menu : un steak au Chaliapin.<–!Note à ajouter sûrement–>

Après avoir confirmé la commande, la serveuse disparut en cuisine.

— Pour aller droit au but, je pense que dans cette affaire — il y a une possibilité que ce soit un meurtre, déclara Konan de manière indifférente.

— … Ce n’était pas censé être un secret ?

— C’était juste pour faire genre, tu sais. J’ai fait mon devoir de policier, mais maintenant, c’est à moi de voir, dit-il en écrasant sa cigarette dans le cendrier. Je n’ai jamais eu l’intention de cacher ça. Je te connais pas depuis longtemps, mais je sais que t’es un garçon intelligent. Je me doute que tu l’aurais découvert tôt ou tard de toute façon.

— Vous avez une haute estime de moi, hein ?

Konan, souriant légèrement, semblait satisfait de mon regard méfiant.

— Mais je vais être honnête : je ne suis pas là pour tuer le temps. Bien entendu, il est également vrai que j’ai une idée derrière la tête, plus particulièrement, j’aimerais t’avoir de mon côté.

En entendant les mots « idée derrière la tête », je me remémorai immédiatement notre première rencontre. « Ah, j’avais juste envie de discuter un peu avec toi », avait-il dit ce jour-là.

— Tu sais, durant l’enquête, j’ai mis mon nez à gauche à droite et j’en suis arrivé à la conclusion que personne d’autre que toi n’est plus proche de Yôko-chan. Alors je me suis dit que tu serais l’homme de la situation si j’avais besoin d’un renseignement à son sujet.

Cela m’avait toujours été incompréhensible : pourquoi Konan cherchait-il toujours à discuter avec moi ? Pourquoi m’avait-il donné autant d’informations sur l’avancée de l’enquête ?

Maintenant que j’y pensais, Konan ne s’était jamais intéressé qu’uniquement à la mère de Tsukimori. Dès le premier jour, il avait également voulu des informations au sujet de Tsukimori de ma part.

Si j’avais vu juste, alors depuis le début, Konan…

— … Vous soupçonnez Tsukimori d’avoir tué sa mère depuis tout ce temps, pas vrai ? demandai-je calmement.

Au lieu de répondre, Konan but une gorgée d’eau de son verre.

La serveuse apporta ensuite mon plat. Je l’acceptai, tandis que Konan commanda une autre tasse de café.

Il y avait beaucoup de clients dans le grand restaurant, mais notre conversation devait sans aucun doute être la plus extravagante de toutes. Je réalisai que cette étrange situation m’amusait quelque peu.

Après s’être assuré d’un regard en coin que la serveuse était partie, Konan reprit enfin la parole :

— Dans la police, il te faut prendre en considération toutes les possibilités quelle que soit l’affaire. Alors oui, d’un point de vue strict, ce cas a été envisagé depuis le tout début.

C’était une affirmation, mais qui était anormalement passive — sûrement du fait que le sujet était épineux.

Mais ce n’était pas non plus un démenti.

C’est alors que les recettes de meurtres en sommeil s’éveillèrent dans mon esprit.

Est-ce que la police était au courant à ce sujet et donc s’était mise à douter de Tsukimori ?

Je remarquai que j’avais la gorge sèche. J’étais semble-t-il tendu.

— C’est pas vraiment comparable, mais ton café est d’un tout autre niveau, dit Konan d’un air renfrogné après avoir bu une gorgée de son café.

La fenêtre dans un coin de mon champ de vision reflétait un lycéen qui s’ennuyait. Heureusement, j’étais doué pour rester impassible.

— … Quel aurait été son mobile ?

Son mobile était le point le plus flou pour ceux qui doutaient de Yôko Tsukimori.

Elle n’avait aucune raison de tuer sa mère. Du moins, je n’en voyais aucune. C’était un autre point crucial qui m’avait amené à conclure qu’elle était innocente.

Ma question n’était que pure curiosité sur les éléments que la police avait en main, mais Konan se contenta de répondre sans détour :

— Aucune idée. C’est vraiment étrange, pas vrai ? Je veux dire, elle s’entendait bien avec ses parents… C’est la raison pour laquelle j’ai demandé ton aide, alors ouais, j’en ai pas la moindre idée.

Apparemment, il n’en savait vraiment rien.

Alors pourquoi doutait-il de Tsukimori ?

Est-ce que cela voulait dire qu’ils savaient pour les recettes finalement ? Ou auraient-ils mis la main sur un indice que j’ignorais ?

Konan me fit un grand sourire au moment où je me tus soudainement :

— Allons, pas la peine de ruminer autant sur ça ! C’est vraiment juste une possibilité. C’est mon job de mettre les points sur les i et les barres aux t, tu sais. Alors, m’en veux pas !

— Il n’y a pas de souci, dis-je en me ressaisissant avec un sourire. … Je me demandais juste pourquoi vous doutez de Tsukimori alors qu’elle n’a aucun mobile.

Toujours en souriant, je me désaltérai avec de l’eau.

La question était de savoir jusqu’à quel point Konan connaissait Tsukimori.

Konan conserva son sourire lui aussi, et me dit d’une voix confiante :

— Ce n’est pas normal de perdre deux membres de sa famille dans un laps de temps aussi court, non ?

Je ne pus m’empêcher d’être d’accord.

— Je vois.

— Mon instinct flaire qu’il y a anguille sous roche. Je n’ai donc pas d’autres choix que de prendre certaines mesures, parce que je suis un policier après tout. Si cela s’avère n’être qu’une malheureuse coïncidence, alors notre travail s’arrêtera là. Pour résumer, c’est ce que j’essaye de vérifier en ce moment-même !

J’acquiesçai à nouveau :

— Je vois.

J’étais surpris. Non, « perplexe » aurait été le terme exact.

Mes doutes concernant Yôko Tsukimori étaient censés avoir été levés. Cependant, les arguments de Konan me semblaient parfaitement sensés.

— … Avez-vous confronté Tsukimori avec cette thèse ?

— Évidemment, répondit Konan d’une traite. Mais cela relève strictement du secret professionnel, alors je ne peux pas te donner de détails. Mais il te suffit simplement de poser directement la question à Yôko-chan. De toute façon, il n’y a pas grand-chose à en dire. Après tout, il n’y a pas de raison de douter d’elle, si ce n’est le fait qu’elle ait perdu ses deux parents en aussi peu de temps.

Je ne le prenais pas au mot, mais j’étais quasi-certain que la police n’avait pas de preuves concrètes.

— Je n’en reviens pas. J’avais entendu dire que notre police était respectée dans le monde entier, mais peut-être que j’avais mal compris. Ni l’opinion publique ni les médias ne pardonneraient le fait qu’une innocente lycéenne soit suspectée, même avec toutes les excuses du monde.

Ses arguments me semblaient certes logiques, mais c’était loin d’être suffisant pour me faire réviser mon propre jugement. La raison donnée était bien trop faible pour considérer Tsukimori comme une criminelle.

— Oh, allez quoi, t’en prends pas à moi ! C’est vrai que les policiers sont des fonctionnaires, alors on peut dire qu’on a pas mal la pression en ce moment. On ne pourra rien faire sans preuves irréfutables.

Il haussa exagérément haut ses épaules, tel un Américain.

— Bon, pourquoi ne pas me dire ce que vous attendez vraiment de moi ?

— Oh ? Alors t’as remarqué ? Pas mal, Nonomiya-kun !

Il siffla habilement sans utiliser ses doigts.

Je ne le connaissais moi non plus pas depuis très longtemps, mais je connaissais déjà bien ses ruses. J’étais convaincu qu’il ne m’avait pas encore tout dit.

Soudain, Konan se pencha vers l’avant :

— C’est là que t’entres en jeu ! Je veux que tu coopères avec moi.

Je lâchai un ricanement audacieux.

En me rejouant notre conversation dans la tête, j’avais fini par comprendre ses intentions.

— … Si quelqu’un qui n’a rien à voir avec la police surveille Tsukimori, ça ne posera pas de problème. En plus, plus cette personne est proche de Tsukimori, mieux c’est. C’est pour ça que vous m’avez choisi, pas vrai ?

— On dirait qu’on est sur la même longueur d’onde, dit Konan d’un air satisfait tout en penchant sa tasse de café. Et puis, t’aimes ce genre de choses, non ?

— Je préfère éviter les problèmes, dis-je avant d’ajouter, Et si vous pouviez éviter de décider arbitrairement de mes goûts ! Mais pour être honnête, j’étais vraiment intéressé.

— Joue pas l’innocent, ria-t-il d’un air confiant.

Il avait rapidement cerné le genre de personnes que j’étais. Parce que je m’étais montré concerné par l’avancement de l’enquête ? Parce que j’avais témoigné de l’intérêt pour son activité d’inspecteur ? Quoi qu’il en soit, même si je ne l’avais pas spécialement caché, je ne pouvais qu’admirer sa perspicacité.

— C’est en grande partie pour ça que je t’ai choisi toi.

— Et donc, qu’est-ce que vous voulez, précisément, que je fasse ?

Je conservai ma position passive. Je voulais attendre de voir quel serait son prochain mouvement.

— Pas la peine d’être aussi méfiant, vraiment ! En gros, je veux juste que tu répondes à mes questions concernant Yôko-chan. Je ne vais pas profiter de toi en t’envoyant faire ceci ou cela à gauche à droite. Ah, et mange avant que ça refroidisse. Hésite pas à commander un dessert.

Konan arborait un large sourire. Il avait manifestement l’intention de profiter de moi.

Évidemment, je n’avais pas faim, mais j’enfonçai tout de même mon couteau dans la viande, qui allait bientôt être froide.

— … Pour tout te dire, ce n’est pas avec l’aval de la police que je suis ici. On peut même dire que c’est une demande personnelle. Pour être franc, je suis le seul parmi mes collègues à avoir Yôko-chan dans le collimateur, commença-t-il soudainement après m’avoir regardé manger pendant quelques temps. Enfin, rien de surprenant, vu que ce suicide n’a rien de particulier. Si on suppose simplement que la raison était son chagrin dû à la perte de son mari, c’est tout à fait plausible. On a même reçu plusieurs témoignages confirmant son état dépressif depuis sa mort, dit Konan avec un sourire d’autodérision. Mais ce qu’il faut garder à l’esprit, c’est que sa lettre d’adieu a été tapée à l’ordinateur et non à la main. Alors il est techniquement possible que cette dernière ait été écrite par quelqu’un d’autre qui voulait faire passer l’incident pour un suicide. Mais ce n’est pas suffisant pour déterrer l’affaire. Garde en tête que la plupart des gens qui se suicident ne laissent pas de lettre d’adieu derrière eux. Autre point, la seule chose qui rend Yôko-chan suspecte, c’est qu’elle est sa fille. Ce n’est pas comme si son comportement avait soulevé le moindre doute.

J’arrêtai ma fourchette et mon couteau puis fixai Konan droit dans les yeux :

— Dans ce cas, je comprends encore moins pourquoi vous soupçonnez Tsukimori. Je n’aurais pas envie de vous aider avant que vous ne me donniez une raison qui tienne la route.

Depuis que j’avais découvert les recettes de meurtres, j’avais passé mon temps à observer Tsukimori en long, en large et en travers. Alors qu’est-ce que lui, qui venait tout juste de la rencontrer, pouvait bien savoir que j’ignorais ? Quelle particularité de Tsukimori avait-il découvert que moi, le détenteur des recettes de meurtres, n’avais pas connaissance ?

Bien entendu, s’il savait vraiment quelque chose que j’ignorais, ma position serait à même de changer.

Parce que cela serait quelque chose que j’avais réellement besoin de savoir.

Indifférent, Konan répondit :

— On peut appeler ça le flair du détective.

— Hein ?

Je n’en croyais pas mes oreilles. En remarquant ma confusion, il se dépêcha d’ajouter :

— Ah, c’était un peu trop direct ? Non, mais c’est que c’est pas simple à expliquer avec des mots, tu sais ! Peut-être qu’on peut dire que je sens que quelque chose « cloche » ?

— L’instinct, hein… murmurai-je, sceptique, mais les mots qui suivirent me prirent complètement par surprise.

— Je veux dire, Yôko-chan est parfaite, pas vrai ?

Les battements de mon cœur se mirent à accélérer rapidement.

Il avait la même impression que j’avais ressentie à plusieurs reprises avant.

— J’ai vécu ce genre de choses pas mal de fois dans ma vie, vu que c’est mon job et tout, alors laisse-moi te dire une chose : pour les personnes concernées, c’est toujours un immense choc de perdre ses parents, surtout à ton âge. C’est un changement radical dans leur vie ! Sérieusement, c’est tout bonnement… cruel. Que ce soit un accident ou la fatalité, je n’ai jamais su comment me comporter avec ces gamins-là. Ça doit vraiment être dur de perdre ses deux parents en même temps, mais jusqu’à quel point ? dit-il avec une soudaine expression grave. Et elle ? Pour moi, Yôko-chan n’a vraiment rien d’une ado désespérée qui vient de vivre un drame pareil. Durant nos conversations, elle s’en sortait de façon bien trop parfaite ! Sa perfection n’est pas quelque chose qui peut être expliqué juste en disant qu’elle maîtrise parfaitement ses nerfs ou qu’elle se comporte de façon adulte. T’es pas d’accord avec moi ?

… « Elle était tellement parfaite que l’atmosphère autour d’elle était suffocante. »

En y repensant, c’était l’impression que j’avais eue d’elle au début.

— Il m’est même arrivé de penser qu’elle s’en sortirait sans le moindre problème sans ses parents. Qu’il n’y avait pas à nous inquiéter pour elle.

La gorge asséchée par sa longue tirade, Konan ne prit pas sa tasse de café mais le verre d’eau à côté et le vida.

— Pardon de te donner une raison aussi peu concrète. Mais je suis tout ce qu’il y a de plus sérieux. Dans notre domaine, c’est courant qu’un petit doute mène à la vérité.

En regardant Konan, qui gardait un visage plein de confiance-

— Il ne faut pas chercher midi à quatorze heures. Crois-le ou non, c’est plus souvent simple que compliqué. Grosso modo, les choses bizarres arrivent non loin de gens bizarres. C’est tout con, non ?

… Je me dis que l’expression « flair du détective » était parfaitement appropriée.

Apparemment, Konan avait déduit de mon silence que j’étais fâché.

— Je t’ai contrarié ? Bah, évidemment que oui. Après tout, je te demande de m’aider à confirmer mes soupçons alors que tu es très proche de Yôko-chan. Maintenant que j’y pense, ça se fait pas trop, hein ? dit-il avant de rire. Évite de suivre mon exemple, tu veux !

Je n’étais pas contrarié. J’étais juste plongé dans mes pensées. J’étais envahi par un grand nombre de pensées qui venaient de naître dans mon esprit.

… Il apparaissait peu probable qu’il soit au courant pour les recettes de meurtres.

C’était la seule chose dont j’étais sûr à ce moment-là. Dans le même temps, c’était le point le plus important.

Après m’être remis de mes émotions, je vis que Konan me regardait d’un air sérieux.

— Pourquoi ne pas considérer la chose dans l’autre sens ? T’as qu’à te dire que tu m’aides à prouver qu’elle est innocente. Tu veux pas que je soupçonne Yôko-chan, pas vrai ?

Puis, ça m’échappa de la bouche :

— Oui, je n’en ai vraiment pas envie.

Ces mots provenaient du plus profond de mon cœur. C’est moi qui doutais de Yôko Tsukimori jusqu’ici. Le fait qu’un policier sorti de nulle part se mette à douter d’elle m’énervait ; comme si quelqu’un chipotait sur ma façon de jouer à mon jeu.

Apparemment, Konan prit ma réponse pour un oui.

— Parfait ! acquiesça-t-il gaiement. Serveuse ! Je prendrai une autre tasse de café ! Et apportez-moi un verre d’eau en plus de ça !

Il avala le reste de son café presque terminé.

Puis, je discutai avec Konan pendant une heure entière, en lui racontant plein de choses sur Tsukimori.

Je lui appris tout ce que je savais cette fois-ci, sans omettre des choses telles que sa popularité et ses compétences au travail et à l’école. Enfin, je gardai pour moi certaines anecdotes telles que la déclaration d’amour à la bibliothèque, mais pour le reste, comme par exemple la raison pour laquelle elle avait commencé à travailler au Victoria ou ce qui s’était passé la nuit où sa mère a disparu, je lui racontai tout, aussi précisément que possible.

J’en étais arrivé à la conclusion que je ne pouvais plus rien cacher à cet homme. Ainsi, je considérais qu’il était plus productif de gagner sa confiance en ne lui dissimulant aucune information.

À la fin, Konan me demanda de le contacter si je découvrais quoi que ce soit qui pourrait l’aider, puis nous nous séparâmes.

Bien entendu, je ne lui avais pas parlé des recettes de meurtres, même si j’avais envisagé lui en parler à un moment.

J’étais suffisamment convaincu par ses aptitudes de détective pour ne pas baisser ma garde face à son attitude et son apparence de gigolo. Si je lui donnais cette pièce vitale, les recettes de meurtres, il serait sans aucun doute capable de mettre le doigt sur une « nouvelle perspective » dans cette affaire, perspective que je ne pourrais jamais atteindre tout seul.

En toute objectivité, il n’y aurait pas eu de façon plus efficace de rassasier ma « soif de connaissance sur Yôko Tsukimori » que de parler à Konan des recettes de meurtres. Cependant, je ne pus me résoudre à le faire.

Parce que les recettes de meurtres étaient à moi.

Il y avait une chose que j’avais remarquée. C’était la seule et, en même temps, la plus importante des découvertes.

Exactement — les recettes de meurtres n’avaient rien perdu de leur éclat finalement.

Comment

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *