Gekkô – Chapitre 9

À mon plus grand étonnement, ce ne fut pas de la pitié qui pouvait se lire dans les regards de la plupart des élèves, mais de la jalousie.

Dès que Yôko Tsukimori fit son apparition à l’école après sa longue absence, tout le monde joua des coudes pour être à ses côtés. En un rien de temps, un mur semblable à une forteresse avait surgit devant elle.

— Ça va aller, Yôko-san ? Tu n’es pas trop fatiguée ? N’hésite pas à me dire si je peux t’aider, d’accord ?

— Merci, Chizuru. Je me sens beaucoup mieux maintenant que j’ai vu ton adorable visage. J’aurais vraiment dû me faire violence pour revenir plus vite en cours, dit-elle avec un éclatant sourire en caressant doucement la joue d’Usami, qui la regardait avec inquiétude.

Tsukimori regarda ensuite les gens qui l’entouraient.

— Merci à vous aussi. Je ne sais pas comment exprimer mon bonheur… de voir que tant de personnes s’inquiètent pour moi. J’ai vraiment de la chance d’être dans la même classe que vous !

Elle ferma doucement ses yeux sans cesser de sourire en posant ses mains sur sa ronde poitrine.

Sous le charme des profondes émotions qu’elle exprimait, ils arboraient tous un visage doux et acquiescèrent de concert.

Je faillis pouffer de rire en voyant Kamogawa et sa horde parmi eux, avec des visages sérieux qui ne pouvaient pas plus jurer avec leur image.

À la base, mes camarades de classe souhaitaient sûrement réconforter une Tsukimori démoralisée, mais en fait, ce fut l’inverse. Si quelqu’un avait pris cette scène en photo et m’avait dit que c’était Tsukimori qui réconfortait ses camarades découragés, je l’aurais cru.

Autrement dit, Yôko Tsukimori pouvait parfaitement se passer de leur pitié vaine.

Sa véritable valeur prenait tout son sens uniquement lorsqu’elle se trouvait au milieu d’une masse de gens comme maintenant.

Bien que tout le monde portait le même uniforme et avait le même âge, il n’y avait qu’elle qui sortait du lot, rayonnant presque comme la lune dans la plus obscure des nuits : magnifique et pleine d’élégance.

Comme il n’y avait aucun moyen de percer cette imprenable forteresse qui la protégeait, j’avais été rabaissé au rang du vulgaire « Villageois A » qui observait la princesse captive de loin.

Cependant, de temps en temps, nos regards se croisèrent.

Je ne pouvais nier le fait que je pouvais lire dans ses regards insistants comme des appels à l’aide. Mais d’une, j’aurais vraiment eu l’air débile si j’avais tort, et de deux, il était insensé de me porter volontaire pour un acte aussi fatiguant pour quelqu’un comme moi qui se fiche pas mal de l’esprit chevaleresque. Ainsi, je m’extirpai de l’inconfortable salle de classe et accomplis brillamment mon rôle de Villageois A en observant silencieusement les nuages à travers les vitres du couloir jusqu’à ce que le cours commence.

Même durant les pauses, la situation ne changeait guère.

Il ne me fallut pas longtemps pour comprendre que je n’arriverai pas à lui parler à l’école pendant un moment, je choisis donc de passer mes pauses au calme dans le couloir, loin du bruit.

En réaction à ma rapide abdication, l’intelligente Tsukimori commença à m’écrire des mots sur un papier plié en petit et à me les passer durant les pauses parce qu’elle ne pouvait pas me parler directement.

Pour éviter que les autres ne le remarquent, elle me les donnait en passant à côté de moi sans me regarder. Soit elle me les passait directement, soit elle les mettait dans ma poche.

À la fin de la journée, j’en avais au total cinq entre les mains.

Je les sortis dans l’ordre dans lequel je les avais reçus, commençant par celui qu’elle m’avait donné à la première pause.

« Pourquoi ne m’as-tu pas aidée ? »

« Tu sais ce que je ressens, non ? »

« Cela fait si longtemps qu’on ne s’est pas parlé. »

« Je pense que je serai à la bibliothèque pendant la pause déjeuner. »

« J’avais oublié que tu étais un sans-cœur. »

Elle avait sûrement réalisé que m’envoyer des mails aurait fait l’affaire. Je pouvais sentir une forme de fierté inflexible dans le fait qu’elle avait choisi de continuer de passer par des papiers.

Au fait, je m’étais permis une petite sieste pendant la pause déjeuner. Parce que j’allais devoir la supporter au travail après les cours de toute façon.

Et puis, il y en avait toujours un qu’elle ne m’avait pas encore donné, à en juger par son modus operandi. Le message « d’après cours ». J’avais l’intention d’agir après l’avoir lu.

Comme prévu, elle avait laissé tomber un morceau de papier sur ma table en passant à côté de moi tout en disant joyeusement au revoir aux autres.

Un sourire s’échappa de ma bouche en lisant le mot écrit à la va-vite. C’était enfin une demande que je ne pouvais refuser, alors je rangeai rapidement mon sac et quittai la classe.

« Cette journée m’a fatiguée. Je n’ai pas envie de marcher. Tu vas m’emmener à vélo au café. En échange, je te pardonnerai ton comportement du jour. »

Comme ça en avait l’air, il n’était pas toujours évident d’être sous les projecteurs. Le simple fait de regarder m’énervait déjà, alors je supposais que sa fatigue devait être importante.

Satisfait de l’avoir forcée à me montrer un signe de sa faiblesse, bien qu’uniquement par écrit, j’étais disposé à exaucer le souhait de la princesse et à l’emmener au café.

Au moment où je quittai le bâtiment sur ces pensées, mes yeux aperçurent un grand homme près du portail de devant.

Il me repéra immédiatement et me fit signe de m’approcher de lui, tout en se « cachant » dans l’ombre du portail.

J’aurais préféré l’ignorer, mais il n’était pas du genre à me laisser faire. Il m’aurait vraisemblablement poursuivi jusqu’à m’attraper.

Je sortis mon portable, pianotai rapidement un message et l’envoyai. J’avais informé Tsukimori que je ne pourrais pas l’emmener au café.

Je ne voulais pas l’impliquer dans « cette affaire ». Non pas dans un élan d’héroïsme pour la protéger, mais plutôt parce que je considérais que c’était une affaire privée.

Une réponse arriva quelques secondes plus tard.

« Je n’en ai plus rien à faire de toi ! »

Quelle vitesse, étant donné le nombre de caractères ! Je pouvais sans mal l’imaginer en train de presser les boutons de son téléphone dans une colère noire comme une dératée.

Même si j’étais un peu fâché en levant les yeux au grand ciel bleu, je devais reconnaître que c’était de ma faute et laissai tomber. Après tout, c’était moi qui l’avais évitée toute la journée.

Ce n’était pas comme s’il y avait une raison particulière.

Je n’avais tout simplement pas envie de devenir un parmi tant.

— Salut ! Allez, monte dans ma voiture au lieu de rester planté là.

Konan était comme à son habitude de bonne humeur.

— Qu’est-ce que vous me voulez cette fois-ci ?

Et par conséquent, je lui répondis de façon délibérément froide.

— Je suis obligé de répondre ?

— Oui. Il faut que j’aille travailler, alors je vais être contraint de devoir refuser si c’est juste pour tuer le temps.

— Hum… Eh bien, je pourrais te le dire ici, mais le portail d’un lycée n’est pas exactement le lieu le plus approprié pour en parler. Ça t’intéresse toujours ? insista-t-il en fronçant fortement les sourcils, me donnant le plaisir de baigner dans les regards choqués des élèves avoisinants.

— … Bon, ok, allons-y.

— Merci pour ta rapide prise de décision ! C’est un plaisir de travailler avec toi, Nonomiya-kun !

Je me disais que faire traîner les choses n’allait que donner naissance à de mauvaises rumeurs, alors je le suivis à contrecœur hors de l’école.

La voiture de Konan, garée près du lycée dans une rue adjacente, était une voiture de sport rouge vif qui collait à merveille à son style.

— Belle voiture, hein ? Elle a ces beaux anneaux qui m’ont fait craquer pour une Audi plutôt que pour une Porsche, une Ferrari ou une Alfa Romeo ! T’as le droit de penser qu’une Audi était tout ce que je pouvais me payer avec mon salaire de fonctionnaire, mais je veux pas t’entendre le dire.

— Est-ce raisonnable de garer une voiture de police à un endroit pareil ?

Je n’avais pas reconnu la marque de sa voiture, mais j’avais parfaitement remarqué le panneau interdit de stationner juste à côté de la voiture de sport.

— Y’a pas de lézard comme je suis de la police. Dans le cas où je me taperais une praline pour stationnement illégal, j’aurais juste à me servir de ma position pour étouffer ce petit écart de conduite.

— Quel monde corrompu.

— Je me demande qui l’a créé ainsi.

— Au fond de vous-même, vous devriez le savoir.

— Oh, quel philosophe. C’est trop profond pour moi, alors monte maintenant.

Le visage impassible qu’il arborait quand il jouait l’innocent lui ressemblait vraiment. Comme j’étais forcé d’admettre ce point, je n’avais pas d’autres choix que de rendre les armes et de monter à bord de sa voiture.

— … Il y a quelques jours, tu m’as raconté ce qui s’était passé le jour où la mère de Yôko-chan a disparu, tu te souviens ? Au restaurant.

— Oui.

À la seconde où je m’assis sur le siège passager, Konan commença à parler avec un ton sérieux.

L’autorité de sa voix donnait l’impression que l’atmosphère à l’intérieur de la voiture se comprimait en un clin d’œil, envoyant balader l’ambiance précédemment paisible loin, très loin.

— En fait, j’ai ressassé ça encore et encore dans ma tête, mais il y a des zones d’ombre qui me posent toujours problème.

Konan ouvrit la fenêtre et alluma une cigarette qu’il avait sorti de sa poche de poitrine.

— L’appel du travail de sa mère par exemple. Si tu veux mon avis, le timing était un peu trop parfait. T’as pas l’impression que Yôko-chan a fait en sorte de recevoir cet appel en ta présence ? dit-il en expirant un flot de fumée par la fenêtre. Tu trouves pas ça bizarre que le téléphone ait vibré pile poil au moment où elle s’est blottie contre toi ?

La scène du carrefour de cette nuit pluvieuse — des parapluies colorés — se rejoua dans ma tête.

— Comment aurait-elle fait pour qu’ils l’appellent pile à ce moment ?

Il allait sans dire que ce timing avait également attiré mon attention. Malheureusement, je ne connaissais pas de moyen de s’assurer que quelqu’un passe un appel à un moment aussi opportun.

— Elle aurait pu par exemple passer un appel et raccrocher avant que ça ne décroche afin qu’on la rappelle derrière.

C’était un cas de force majeure.

— Étant donné l’importance de la chose, ils ont dû l’appeler à plusieurs reprises pendant ses heures de travail, non ?

Pour l’école culinaire, un de ses professeurs avait disparu sans prévenir et n’était plus du tout joignable. Il était parfaitement plausible qu’elle ait rapidement rappelé tous les numéros apparaissant dans l’historique des appels manqués, même s’ils provenaient d’un inconnu.

— Mais personne ne peut être sûr à cent pourcent qu’elle ait reçu cet appel ou non. Il ne suffit pas d’être à côté d’elle à ce moment-là, dit Konan, un sourire émergeant de sa bouche. À moins d’être en contact rapproché, disons en s’enlaçant par exemple.

Je me remémorai ce que j’avais ressenti cette nuit-là ; la vibration qui se propagea à moi à travers sa poitrine qui était pressée contre la mienne.

— … C’est vrai, son portable était… en mode silencieux.

— C’est exactement là où je voulais en venir. Et il ne faut surtout pas oublier qu’on a affaire à Yôko-chan. Il est tout à fait possible qu’il n’y ait eu aucun appel du tout. En gros, elle a simulé. Elle a fait semblant.

— Semblant ?

— T’as déjà entendu parler de la fonction alarme ?

— Évidemment ! Pour qui me prenez-, commençai-je, mais ne pus finir ma phrase parce que j’avais compris où il voulait en venir.

Konan embraya :

— Les téléphones portables ne vibrent pas uniquement lors d’appels entrants. Ces récentes fonctions alarmes sont devenues vraiment pratiques ; elles continuent de vibrer jusqu’à ce qu’on les arrête.

— Elle irait aussi loin ? me demandai-je à moi-même silencieusement avec un point d’interrogation surgissant au-dessus de ma tête.

Cependant, en prenant uniquement en compte la faisabilité de la chose, la réponse coulait de source.

— On ne peut être sûrs de rien avec elle, pas vrai ?

Je ne pouvais le nier. J’étais certain qu’elle aurait pu le faire.

— Bah, on ignore si elle a fait semblant ou s’il y a vraiment eu un appel. C’est juste que cette explication rend certaines choses possibles. Mais quoi qu’il en soit, ça ne suffit pas. Alors tu peux oublier. Ses véritables intentions étaient ailleurs, après tout.

— Ses véritables intentions…?

Konan demeura silencieux, en attente de mes prochains mots ; sûrement parce qu’il avait remarqué que je réfléchissais.

Son objectif premier cette nuit-là, au point d’aller jusqu’à faire semblant de recevoir un appel, était-

— … m’attirer chez elle ?

Il claqua ses doigts :

— Bingo ! Ça prend tout son sens si elle cherchait à t’attirer chez elle. Personne n’aurait laissé quelqu’un seul alors que sa mère vient juste de disparaître. Même quelqu’un d’aussi froid que toi. Bah oui, t’es bien allé chez elle au final.

Je me remémorai cette nuit en gardant à l’esprit les points soulevés par Konan.

… C’était comme si un bloc fragmenté se reconstruisait à la vitesse de la lumière. Et le tout nouveau bloc aurait une forme complètement différente.

Après avoir écrasé sa cigarette dans le cendrier, il continua :

— Je pense que tu as compris. Elle t’a chargé de trouver la lettre d’adieu à sa place.

Un frisson me parcourut le dos.

S’il avait raison, tout ce qui était arrivé cette nuit-là avait suivi à la lettre un scénario écrit par Yôko Tsukimori elle-même.

— Il y a un autre détail qui me chiffonne. Tu te souviens de ce qui s’est passé une fois arrivés chez elle. Arrête-moi si je me trompe, mais la première chose qu’elle a fait a été d’aller chercher une serviette pour que tu te sèches, pas vrai ? déclara-t-il en soulevant la tête et me regardant avec un regard plus que perçant. Pas très logique, non ? La première chose qu’on ferait dans une situation pareille, c’est pas « chercher une serviette », mais « trouver sa mère » !

Étant arrivé à la conclusion que Yôko Tsukimori n’avait tué personne, j’étais censé m’opposer à son avis, peu importe son argumentation.

— Pas faux, vous marquez un point. Par contre, il est également vrai que je pouvais sentir sans mal qu’il n’y avait personne dans le bâtiment à la seconde où je suis entré. Je dirais que Tsukimori devait avoir été capable d’évaluer la situation encore mieux que moi, étant donné que ce n’était que la deuxième fois que je venais chez elle.

Néanmoins, j’étais impressionné par tous les points qu’il soulevait.

— Tu veux dire que Yôko-chan pouvait sentir que sa mère n’était pas là sans même fouiller la maison ?

— Oui, acquiesçai-je.

— Je ne crois pas, répliqua Konan avec un sourire magistral. Mais je suis un adulte, j’ai connu tout un tas de choses dans la vie, tu sais, alors j’ai du mal à penser de façon aussi pure que toi.

Étant donné les conclusions qu’il était en mesure de tirer avec le peu d’informations en main, il méritait son titre d’inspecteur. Il était quelqu’un d’extrêmement compétent. Il me l’avait fait comprendre une fois de plus.

Je me trouvai même encore plus impatient pour-

— Peut-être que sa mère était déjà morte à ce moment-là, et qu’elle le savait. Et donc, elle n’était pas pressée de la chercher. Il est possible d’interpréter son comportement étrange de cette façon, tu trouves pas ?

— … Et donc ?

Ma voix forcée était un peu rauque.

— Où voulez-vous en venir ?

Parce que je savais exactement ce que Konan allait répondre.

Au moment où je détournai le regard de lui — son long bras passa en trombe au-dessus de ma tête et sa main atterrit sèchement sur la fenêtre côté passager.

— T’as perdu le fil ? Dans ce cas, je vais être franc avec toi…

Ses traits vifs se trouvaient directement face à moi alors qu’il se pencha vers l’avant. L’odeur nauséabonde de fumée de cigarette assaillit mon nez.

— … Cette fille, Yôko Tsukimori, a tué sa mère !

Après avoir déclaré ça, son regard fut attiré vers le pare-brise.

En faisant de même, je dirigeai à mon tour le regard vers là. Face à la rue longiligne, se trouvait la rue principale, baignée dans une lumière rougeâtre. On pouvait apercevoir des lycéens rentrant chez eux qui passaient tels un banc de poissons.

Il y avait une personne qui se trouvait hors de cette masse, debout sans bouger à l’angle des deux rues.

La silhouette était svelte et avait une longue chevelure. Du fait du contrejour produit par le coucher du soleil, je ne pouvais reconnaître son visage. Ce que je pus clairement distinguer, par contre, c’était que cette lycéenne était en train de nous regarder.

Elle ne s’approcha pas de nous, ni ne s’en alla ; elle se contentait de regarder dans notre direction. Cette ombre avait une présence terriblement forte malgré le fait qu’elle ne faisait que se tenir debout sans interagir avec nous.

Je me tassai profondément dans mon siège et demandai urgemment :

— … Sortez-nous de là et vite.

— T’es sûr ? demanda Konan le regard toujours posé sur le pare-brise.

— Oui, répondis-je, auquel il répliqua avec un « Hmm ? » tendu.

Le moment d’après, il passa une fois au point mort avant de rapidement changer de vitesse et fit marche arrière dans l’étroite ruelle à une vitesse folle. En un rien de temps, nous arrivâmes dans la rue opposée de la lycéenne.

Pendant ce temps, je ne pus rien faire d’autre que serrer le poing.

Au début, Konan ne dit rien, mais une fois arrivés à un feu rouge, il reprit la conversation comme s’il était impatient.

— Je suis sûr que je n’ai pas besoin de t’expliquer qu’elle remplit toutes les conditions nécessaires pour avoir écrit une fausse lettre d’adieu de sa mère, pas vrai ?

J’acquiesçai. C’était ma limite. Je ne savais pas ce qui allait sortir si j’ouvrais la bouche.

— C’est une fille brillante. Elle savait que cela allait être d’autant plus crédible si une personne tierce venait à trouver la lettre plutôt qu’elle. Et elle t’a choisi pour ce rôle. Enfin, son plan a marché à merveille vu que tu l’as effectivement trouvée pour elle.

Je serrai les dents.

— Je pense aussi qu’étant de sa famille, elle n’aurait eu aucun mal pour tuer sa mère. Je veux dire, on va pas se mettre à lister tous les moyens possibles et imaginables qu’elle aurait pu employer pour parvenir à ses fins ! Tout ce qu’il restait à faire, c’est aller dans ce parc isolé en hauteur et la pousser de là-haut.

Je serrais tellement fort mon poing que j’en avais mal.

— Un jeu d’enfant pour elle, pas vrai ?

Vous vantez pas comme ça ! Vous la connaissez pas aussi bien que moi ! Je me retrouvais à lutter contre mon envie pressante de crier tout ça.

Ce qui me retint à ce moment-là ne fut plus l’impatience mais une colère pure. Entendre quelqu’un d’autre parler d’elle de la sorte m’agaçait comme si mon jardin avait été piétiné par des inconnus.

Konan gara la voiture près du trottoir et me sourit.

— On est arrivés.

Je jetai un œil dehors et compris qu’il s’était garé le long de la rue principale, près du café.

Je fis un hochement de la tête.

— Merci.

L’instant d’après, il arborait son habituel sourire frivole et haussa des épaules tel un Américain.

— Désolé de t’avoir surpris. Mais une fois de temps en temps, il faut bien que je te prouve que je reste un policier, un inspecteur, tu sais, dit-il en ricanant, mais ses yeux étaient parfaitement sérieux. Et j’ai pas envie de te laisser croire que tu peux me cacher des choses ad vitam æternam.

Il me tira vers lui par l’épaule.

— … Je te serais reconnaissant si tu pouvais rapidement te rappeler de quelque chose d’intéressant, vu que ça m’épargnera le sale boulot…

Son murmure solennel me donna froid dans le dos. J’imagine qu’être menacé par un couteau pressé contre sa gorge devait ressembler à cette sensation.

Je détournai le regard sans répondre et aperçus le reflet d’une personne dans la fenêtre.

Il y avait un lycéen lugubre qui était complètement immobile à l’exception du clignement de ses yeux. Je remarquai que la main de ce garçon était posée sur sa poitrine gauche.

Je sentis un toucher familier avec mes doigts.

… Les recettes de meurtres.

J’avais tendu ma main sans m’en rendre compte.

C’était la seule chose que je devais à tout prix protéger.

Parce que les recettes de meurtres incarnaient le seul point où j’avais l’avantage sur Konan et étaient mon dernier atout face à Yôko Tsukimori.

Nettoyage du café après la fermeture. Soudain, une ombre freina la course de ma serpillière. Je levai les yeux et m’aperçus que le propriétaire de l’ombre en question se tenait debout jambes écartées et bras croisés.

— Vous vous êtes disputés ou quoi ? demanda Mirai-san, en me regardant de haut avec les sourcils froncés très haut.

— Disputés ? Qui ? Avec qui ?

Je ne jouais pas l’innocent. Je n’avais réellement pas idée de quoi elle parlait.

— T’es bête ou tu le fais exprès ? Toi et Yôko évidemment, qui d’autre ?

— Je ne crois pas être stupide… Mais sinon, qu’est-ce qui te fait croire ça ?

— Ça crève les yeux rien qu’à vous regarder ! Vous vous êtes pas du tout adressé la parole dernièrement, non ?

Tout en m’appuyant sur le balai-brosse, j’y réfléchissais.

— … Ah bon ?

Je ne me souvenais de presque rien de cette journée de travail.

— Ça me surprend pas. C’était clair que t’étais dans la lune.

Maintenant qu’elle le disait, je devais admettre que dans mes pensées, j’étais dans « la lune » avec Konan. J’avais inlassablement cogité sur une façon de surpasser cet homme pendant mon service.

Plus j’y pensais, plus je me disais que je n’avais aucune chance face à lui.

— De toute façon, en laissant ça de côté vu que c’est pas nouveau chez toi-

— Objection !

— Objection rejetée !

Elle était sans pitié.

— Laisse-moi finir ; cette fois-ci, Yôko agit bizarrement, elle aussi. On dirait qu’elle cherche vraiment à t’éviter de mon point de vue, dit-elle en projetant vers l’avant sa joue en se rapprochant. Alors, qu’est-ce que tu lui as fait ? Allez, explique-toi. Du moins, je veux entendre ta version des faits.

Comme d’habitude, elle était tellement bornée que c’en était rafraîchissant.

— Et pour toi, c’est impensable que ce soit peut-être moi la victime dans l’histoire ?

— Ouais. Je suis du côté de Yôko quoi qu’il arrive.

— Le monde est fou !

— Ooh, tu le remarques que maintenant ? répondit-elle avec dédain à mes lamentations. Le monde est fou et injuste où que t’ailles ; sinon, les différences sociales n’existeraient pas. Alors, pourquoi je devrais m’emmerder à jouer les saintes si l’organisation de ce monde est déjà pourrie jusqu’à la moelle ? Je vis selon mes propres règles.

Si on essayait de trouver un exemple vivant pour définir le mot « égocentrique », on choisirait sans hésitation cette femme en face de moi.

— Ma façon de vivre est simple, non ?

Enfin, il n’y avait pas photo.

Sa règle était simple : obtenir ce qu’elle veut quoi que les autres puissent en dire. Rien de plus.

Mais j’avais du mal à imaginer jusqu’où il fallait aller pour atteindre ce « rien de plus ». Ce n’est pas quelque chose que n’importe qui peut faire. Tout le monde n’est pas aussi fort qu’elle.

Mais elle continuait à jouer de sa guitare sans laisser le bruit du monde entier interrompre son concert.

Il devait y avoir des gens qui cataloguaient les personnes comme elle comme des fauteurs de troubles, des égoïstes, voire même qui les détestaient. J’étais d’accord dans la mesure où c’était un point de vue parfaitement justifié.

— … Exact. Si simple que j’en suis presque jaloux.

Cependant, à mon grand regret, je ne pouvais que parfaitement la comprendre.

C’était plus fort que moi, j’étais amusé par cette femme aussi insouciante qui pourrait tenir un micro dans une main et faire un bras d’honneur aux masses avec l’autre. En tant que fan d’elle, je me disais, Un ou deux comme elle ne ferait pas de mal à ce monde.

— Ok, faut que tu t’excuses maintenant.

— À toi ?

Je jouais l’innocent. Mirai-san souriait, étonnée.

— Imbécile. À quoi ça sert de t’excuser auprès de moi ? Tu devrais le faire auprès de la petite « princesse » qui nous jette des coup d’œil de là-bas ! dit la « reine » à très haute voix.

Je me retournai et aperçus Tsukimori debout à la caisse où il n’y avait personne avant le début de notre conversation. Nos regards se croisèrent.

— J’ai eu vent que Votre Majesté exigeait des excuses. Est-ce vrai ? demandai-je avec un ton très moqueur, ce après quoi Tsukimori baissa immédiatement les yeux vers ses mains.

— Pourquoi aurais-je besoin d’excuse ? Nous ne nous sommes pas disputés, n’est-ce pas ? répondit-elle en triant les additions les unes après les autres.

— Sa Majesté ne semble pas entièrement de cet avis, j’en ai bien peur.

— Mais regarde dans ses yeux, est-ce que tu peux toujours dire qu’elle est pas en colère après toi ? Elle pourrait pas le faire de manière plus évidente ! Allez, je me fais déjà chier à jouer les rabibocheuses pour toi, alors gâche pas cette occasion et grouille-toi de demander pardon.

— Ne t’en fais pas, Mirai-san. Je ne suis pas le moins du monde fâchée. Mais même si nous étions au beau milieu d’une dispute, et si je désirais des excuses de la part de Nonomiya-kun, cela serait inutile si celles-ci n’étaient pas sincères. Je préfère encore aucune excuse plutôt qu’une qui sonne faux et qui ne vient pas du cœur, dit Tsukimori d’une traite.

— « T’en fais pas » ? « Pas le moins du monde fâchée » ? dis-je agacé par les allusions indirectes et ironiques de Tsukimori. Si elle a un truc à dire, elle ferait mieux de le dire clairement, tu ne crois pas, Mirai-san ?

— Non, mais tu as vu ça, Mirai-san ? On ne peut pas appeler ça une dispute si Nonomiya-kun n’est même pas conscient de ce qu’il a fait.

— Je ne m’excuserai pas, Mirai-san ! Elle s’est juste montée la tête toute seule.

— Mirai-san, ne te préoccupe pas plus longtemps de cette tête de mule.

Soudain, Mirai-san ébouriffa ses cheveux blonds avec les deux mains et…

— AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAHHH !!!

… cria de toutes ses forces.

— Bordel ! Fermez-la ! Vous me tapez sur le système !

Le patron et Saruwatari-san jetèrent prudemment un œil depuis la salle de repos pour voir ce qui se passait.

— Ça ! Me ! Les ! Brise ! Grave !

Mirai-san enroula son bras autour de mon cou et me fit une clé de cou. La douceur contre ma joue me fit réaliser qu’elle avait tout de même un côté féminin finalement.

Elle ignora mes plaintes et se rapprocha rapidement de la caisse en criant :

— Viens là, toi aussi !

En arrivant à destination, elle tendit son autre bras, comme on pouvait s’y attendre, et prit Tsukimori par le cou de la même façon.

Tous les deux retenus par les bras de Mirai-san, nous étions forcés de nous faire face l’un à l’autre contre notre gré.

Je n’avais pas du tout envie de voir le visage de Tsukimori, mais malheureusement, la modeste poitrine de Mirai-san était à l’inverse de son caractère et était donc évidemment de taille insuffisante pour m’épargner cette vue.

J’aimerais préciser qu’au grand jamais, elle n’entendra ces mots sortir de ma bouche. Plutôt mourir.

— Vous savez, je suis loin d’être du genre patiente ! J’en peux plus ! C’est pas grave si vous avez pas fini votre boulot, alors dégagez !

Elle nous cria dessus, en parlant de choses sur son tempérament que tout le monde savait déjà.

— Nonomiya ! Tu t’excuses auprès de Yôko ! Et toi, Yôko, tu lui pardonnes, quoi qu’il ait fait ! dit-elle tout en nous grondant tour à tour. Je me contrefous de la raison de cette dispute, mais vous avez intérêt à vous réconcilier sur le chemin de la station ! Ensuite, vous viendrez travailler demain comme d’habitude ! Pigé ? C’est un ordre !

Avant que je m’en rende compte, Tsukimori et moi échangions un regard, et le moment d’après, poussions de concert un soupir.

— Hé, et votre réponse ?!

Face à cet ordre imposant qui nous tombait dessus, nous échangions à nouveau un regard et n’avions pas d’autres choix que d’acquiescer à contrecœur :

— … D’accord.

Uniquement éclairés par les lumières blanches de la rue, nous marchions le long de la petite allée en direction de la station de métro. Nous étions silencieux.

En nous engageant sur la rue principale, notre champ de vision fut envahi par de magnifiques lampes néon. Le nombre de gens augmentait proportionnellement à l’illumination de la rue, tout comme le bruit. Les phares avant des voitures qui passaient à côté de nous nous coloraient en jaune. Au loin, une sirène résonnait, alors qu’à proximité, un chien aboyait énergiquement comme pour lui répondre. Et nous, nous étions silencieux.

Tsukimori fut la première à céder à l’ambiance oppressante.

Elle s’arrêta d’un coup.

— Tu es un peu étrange dernièrement, murmura-t-elle, en allant droit au but. Quelque chose te tracasse ?

— J’ai l’air tracassé ? demandai-je en retour.

Elle pencha un peu son beau menton et continua :

— Peut-être que ça a un lien avec Konan-san ?

Je ne me souvenais pas avoir parlé de Konan en sa présence-

— Il paraît qu’il t’a rendu visite au café quand j’étais absente.

… mais je me rendis compte qu’il y avait des choses qu’elle savait déjà.

— Selon Mirai-san, vous vous entendez bien tous les deux, exactement comme un couple.

Qu’est-ce que Mirai-san avait bien pu lui raconter à notre sujet ? Non pas que je voulais vraiment savoir.

— C’est pas tes affaires, rétorquai-je froidement avant de détourner mon regard d’elle.

Je ne voulais pas parler de Konan avec elle.

— Mais si !

Je tenais à régler cette affaire avec Konan sans l’impliquer.

— Je te dis que non.

Bien entendu, j’étais conscient qu’elle n’avait aucun moyen de savoir que je ne voulais pas la mêler dans cette affaire.

— Je ne peux pas rester les bras croisés ! dit-elle avec un regard qui devint subitement sérieux. Il n’y a rien de plus important que toi à mes yeux.

Dans les yeux clairs grands ouverts de Tsukimori, je me reflétais avec un visage terriblement désintéressé.

Arrête ! Me regarde pas avec ces yeux-là !

Bien que je n’étais pas en position de me plaindre du fait qu’elle insistait pour en savoir plus sur un sujet que je ne voulais pas aborder — c’était moi qui cherchais à cacher mes sentiments, après tout — je finis par céder à mon mécontentement et accélérai le pas.

— Je déteste les filles insistantes !

Ça aurait pu être pardonnable si je faisais juste semblant, mais malheureusement, j’étais tout bonnement incapable de cacher mon agacement.

En réalité, j’avais vraiment été mis à rude épreuve ces derniers temps. J’étais frustré parce que je ne faisais pas le moindre progrès avec Konan. J’étais sous pression parce que je n’arrivais pas à trouver d’échappatoire à cette impasse. Je nageais constamment en eaux troubles de peur qu’il découvre pour les recettes de meurtres.

Et pire que tout, je me sentais inférieur à lui.

Soudain, Tsukimori me tira le bras par derrière :

— Viens là.

Elle m’emmena jusqu’à un vieux banc près d’un arrêt de bus et me força à m’assoir. Puis elle trottina jusqu’à un distributeur à quelques mètres de là et revint rapidement avec deux canettes en main.

Elle esquissa un sourire :

— Tu aimes « ça », pas vrai ?

Elle me tendit une canette froide de jus d’orange. J’étais tellement abasourdi que j’en avais oublié mon agacement.

… Il ne fallait vraiment pas sous-estimer Yôko Tsukimori. Apparemment, elle avait parfaitement entendu notre conversation en classe.

— Si on se dispute à nouveau ici alors que Mirai-san nous a demandé de nous réconcilier, je vais avoir du mal à la regarder en face demain.

Je me saisis de la canette, l’ouvrit et but une grande gorgée du frais liquide orange.

— On peut s’estimer heureux d’avoir quelqu’un qui s’inquiète tant pour nous. Tu n’es pas d’accord avec moi ?

Le goût amer mais rafraîchissant du jus d’orange apaisa efficacement mes sentiments bouillonnants.

— … Tu l’as dit. Je suis désolé.

Tsukimori s’assit à côté de moi.

— Non, c’est à moi de m’excuser.

Ses mèches se balancèrent dans le vent.

— J’ai voulu essayer de bouder pour une fois, dit-elle en gloussant le regard toujours vers le sol. Parce que tu me faisais un peu la tête récemment.

Elle approcha son visage du mien avec un regard réprobateur.

— Repasse chez moi de temps en temps. Je te promets de ne plus faire de choses que tu n’aimes pas, d’accord ? dit-elle en plaisantant avant de rire, mais je ne pus m’empêcher de lire une forme de solitude sur son visage.

Je me remémorai qu’elle était seule maintenant.

La maison de Tsukimori était immense ; et devait donner l’impression de l’être encore plus sans aucun autre habitant. Diverses inquiétudes me traversèrent l’esprit.

— … Mais tu avais l’air très occupée, toi aussi, ces derniers temps.

En fait, j’avais les mains bien trop pleines avec Konan seul pour pouvoir me préoccuper de Tsukimori, mais je me sentais un peu coupable de la voir seule comme ça.

— Oh, c’est vrai, parce qu’une certaine personne s’est non seulement retenu de m’aider mais m’a également complètement ignorée, je n’ai pas eu le moindre moment de répit à l’école.

— Tu m’en vois désolé.

— Je suis sûre que tu ne plaisantes pas et que tu es sincère… dit Tsukimori en haussant les épaules exagérément et en poussant un bref soupir.

Bien entendu, j’avais décidé de régler en priorité l’affaire avec Konan avant de m’occuper de Tsukimori.

— Quoi qu’il en soit, je vais essayer de me comporter normalement au café, alors essaye de dire quelque chose de positif à Mirai-san de ton côté.

Je mis un terme à notre conversation et me levai.

— … Konan-san et toi, vous ressemblez à des frères avec une grande différence d’âge, murmura Tsukimori. Peut-être que c’est ça, en plus du fait que vous soyez tous les deux des hommes, qui m’a agacé et qui a fait que je me suis sentie abandonnée.

Je me rassis sur le banc et jetai un œil vers elle qui broyait visiblement du noir vue de profil.

— … Konan-san et moi ressemblons à des frères, tu dis ? Tu avais déjà dit quelque chose de similaire pour Mirai-san et moi, non ?

— Oui, en effet. Maintenant que tu le dis, vous vous ressemblez tous les trois. Bien entendu, je ne parle pas d’apparence, tu comprends ?

— Tu pourrais être plus précise ?

J’étais vraiment intéressé par la façon dont elle me voyait.

— Voyons voir… J’ignore si c’est la bonne expression, mais vous vous ressemblez dans votre « façon de vivre ».

— … Notre façon de vivre, hein.

— Je suis désolée de ne pas pouvoir l’exprimer plus clairement.

— Non, je pense que je comprends où tu veux en venir.

« Façon de vivre » est un terme assez général, mais en l’interprétant comme « nos valeurs », alors je devais admettre que les leurs et les miennes n’étaient pas si différentes. J’étais d’accord avec eux sur de nombreux points.

L’avis de Tsukimori était très intéressant, ce qui expliquait pourquoi j’étais enclin à en redemander. Particulièrement au sujet de Konan.

— Dis-moi, qu’est-ce que tu penses de Konan ? Il est un peu particulier, tu trouves pas ?

Tsukimori posa sa joue sur sa main et poussa un soupir qui en disait long :

— Pas qu’un peu !

— Tu n’as pas l’air contente, déclarai-je.

— Je ne l’aime pas vraiment. Je me sens mal à l’aise quand il est à mes côté, parce que je dois toujours faire attention à ses tentatives de cerner ma personnalité. Alors c’est vraiment fatiguant d’être avec quelqu’un comme lui pendant un long moment. Je me demande si tous les inspecteur sont comme lui.

Elle se recroquevilla comme si elle était assaillie par un puissant frisson.

J’avais rarement eu l’occasion de la voir dans cet état. S’il est question de Konan par contre, n’importe qui aurait réagi de la même manière. Ce type n’était vraiment pas normal.

— Par contre, je pourrais rester des heures et des heures à tes côtés. Je me demande pourquoi.

Elle fit une mine dubitative et me jeta un regard de petite diablesse.

— Qu’est-ce que j’en sais, dis-je en détournant le regard avant de daigner jeter un œil dans sa direction. Je sais pas pour les autres détectives, mais je suis sûr et certain qu’il appartient à une espèce très spéciale. Il me mène sans cesse par le bout du nez. On ne boxe pas dans la même catégorie, tous les deux.

C’est vrai. J’étais au bout du rouleau. Peut-être qu’il était bien trop fort pour moi depuis le début.

— Mais vu que tu lui ressembles, tu devrais pouvoir le comprendre bien mieux que moi, dit-elle. Non ?

Tsukimori arborait un sourire en forme de croissant de lune.

Mon cœur s’arrêta de battre l’espace d’une seconde.

— Tu ne penses pas qu’il s’intéresse bizarrement plus à toi qu’à moi parce qu’il t’aime bien ? C’est normal d’avoir des sentiments particuliers pour les gens qui semblent te comprendre, ajouta-t-elle.

Mon cœur avait réagi violemment à chacun de ses propos.

— N’importe quoi. Je n’ai pas la moindre idée de ce qui peut bien lui passer par la tête.

— Évidemment. De temps en temps, je n’ai pas non plus la moindre idée de ce à quoi tu peux bien penser, Nonomiya-kun, dit-elle en gloussant et secouant ses cheveux.

J’étais dans le brouillard — la solution semblait si proche mais j’étais toujours incapable de la voir.

— Où tu veux en venir ? Je ne comprends pas ce que tu essayes de me dire.

Mais j’étais confiant à l’idée que la solution était quelque part devant moi.

— Mhh, comme je l’ai déjà dit, vous vous ressemblez !

Tsukimori esquissa un sourire malicieux et ronronna de façon prétentieuse.

— Non, t’as déjà dit ça.

Quand je lui lançai un regard insistant, elle haussa légèrement les épaules, un peu mal à l’aise, et finit par ouvrir la bouche.

Mon esprit s’éclaira à la seconde même où ses mots atteignirent mes oreilles.

— Si tu veux savoir à quoi il pense, tu n’as qu’à réfléchir à ce que tu ferais à sa place !

Parce qu’on se ressemblait. Le fil de nos pensées devait également se ressembler — ajouta-t-elle avec un sourire.

Sans attendre qu’elle finisse de parler, je me mis à réfléchir.

Je me mis dans la peau de Konan. Que faire ? Qu’est-ce que je veux faire ? Des idées commencèrent à envahir mon esprit à l’infini.

— … Pardon. Il y a un truc que je dois faire, lui dis-je rapidement avant de mettre 120 yens dans sa main et de rentrer précipitamment chez moi.

Je me ruai à travers la ville nocturne sans me préoccuper de ses cris qui m’avaient rattrapé.

Je voulais juste être seul. Je voulais être seul et mettre de l’ordre dans mes pensées débordantes.

Je n’avais pas trouvé de réponse claire à la façon de régler mes comptes avec Konan — j’allais y réfléchir maintenant — mais j’étais sur la bonne piste.

Cette histoire n’avait pas forcément besoin de finir avec un résultat clair et net. Et il importait peu quelle vérité se cachait derrière cette affaire. C’était les deux seules choses dont j’étais certain.

Pourquoi ? — Parce que c’était ce que je pensais.

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