Iris on Rainy Days – Chapitre 1

Désassemblage :

« À ce soir ! Et rentrez tôt ! » (Iris Rain Umbrella)

Désassemblage : J-7

Au centre de la Place de la Fontaine Vénus, se tient la statue d’une éblouissante déesse.

Elle a des membres élancés, une peau aussi blanche que la soie et des formes divines. Aujourd’hui, la déesse arbore un doux sourire, tout en observant silencieusement la foule avoisinante.

La cité d’Ovale fut à une époque le théâtre d’une guerre sanglante. Tandis que la majeure partie de la ville avait été réduite à néant, seule la statue de la déesse avait miraculeusement survécu sans la moindre égratignure. Depuis ce jour-là, elle était devenue un symbole d’espoir et de renaissance, tout en étant considérée comme le bien culturel le plus important de notre pays.

Bordant la statue d’un mètre soixante-dix, des pétales d’eau de toutes les couleurs jaillissent de la fontaine. Sur les bancs couleur thé qui sont disposés autour de cette fontaine, des vieillards discutent ensemble, des enfants jouent et des amoureux se déclarent mutuellement leur flamme. Cet harmonieux paysage semble tout droit sorti d’une peinture.

Elle y ressemble vraiment.

J’entends un début de grincement, et j’ajuste les pupilles de mon système visuel. Après avoir fixé mon regard sur la statue blanche de la déesse, je soupire brièvement.

La statue ressemble au Professeur. Le Professeur est l’une des meilleures chercheuses en robotique au monde, le docteur Wendy von Umbrella. Je suis fière d’elle : elle est grande, belle et voluptueuse, elle a les cheveux noirs, et porte des lunettes aux montures argentées élégantes qui lui vont à ravir.

Tout en pensant à la silhouette du Professeur, je suis en train de fixer la statue de la déesse, le regard vide, jusqu’à ce qu’une odeur aigre-douce de cigarette cerceau se mette à flotter dans l’air. Je commence à tourner la tête, pour vérifier d’où provient l’odeur.

Assis sur un banc, un homme d’âge moyen portant un costume bleu foncé fume une cigarette cerceau. Il est en train de lire le numéro du jour du Daily Ovale, mais maintenant il commence à regarder dans ma direction de temps à autre. J’esquisse alors un doux sourire pour le saluer, et il détourne timidement le regard.

D’ailleurs, les cigarettes cerceaux sont des produits utilisés pour arrêter de fumer. Leur forme est comme leur nom l’indique ronde et elles font la taille du cercle dessiné en joignant son index avec son pouce. Quand on en sort une pour fumer, la cigarette en forme d’anneau s’allonge immédiatement, et on peut alors allumer le bout de celle-ci.

Même si elle sert de substitut au tabac pour les fumeurs souhaitant arrêter, ces derniers temps, de plus en plus de fumeurs en achètent juste parce qu’ils aiment son odeur. La plus populaire des cigarettes cerceaux est celle qui combine deux petits cercles, lui conférant la forme d’un huit. Ce type de cigarette peut être séparé en deux, avec une partie pour fumer et l’autre pour les cendres.

Je connais tout ça grâce au Professeur Umbrella qui raffole de ce genre de cigarettes cerceaux.

Mhhh.

Je redirige mon regard en direction de la statue de la déesse, avant de soudainement me poser une question. La statue ressemble beaucoup au Professeur. Mais j’ai la sensation qu’il lui manque « quelque chose ». À chaque fois que je la vois, j’ai ce sentiment de désordre en moi.

Au moment où cette question futile est en train de faire surface dans mon esprit, le temps est écoulé.

Dans cinq minutes, on ne pourra plus rentrer à la maison à l’heure prévue.

La voix électronique et inorganique de mes circuits mentaux commence à me demander de me dépêcher de rentrer à la maison.

D’accord, il est bientôt temps d’y aller.

Après avoir tourné le dos à la place, je commence à me diriger rapidement vers la maison. Le panier de courses dans ma main droite est rempli d’ingrédients pour le dîner de ce soir, et un poisson La Bier argenté est attaché à mon dos, attirant le regard des passants à sa vue. Leur surprise est tout à fait naturelle, dans la mesure où il est étonnant de voir une fille d’un mètre cinquante-cinq porter un long poisson d’un mètre de long. Mais dès qu’ils se rendent compte que je suis en fait un robot, je peux lire sur leur visage comme de la compréhension.

Différencier humains et robots est très simple. Ceux qui ont une antenne ronde sur les oreilles (elle ressemble vraiment à une oreillette) sont des robots, et ceux qui n’en ont pas sont des humains. « C’est le robot d’Umbrella ! » — une voix se transmet distinctement à mon système auditif. Alors, je souris à la personne. Même si les robots domestiques n’ont rien d’inhabituel, comme le Professeur est très connu, on me remarque souvent quand je marche dans la rue.

Après avoir marché dix minutes depuis la Place de la Fontaine, j’arrive à la maison. Tout en regardant la porte bleue couverte de lierre, je dis : « Numéro d’identification HRM021-a, Iris Rain Umbrella. Je suis rentrée. » Juste après que la voix a dit « Identification terminée, veuillez entrer », la grande porte s’ouvre silencieusement.

La maison des Umbrella est un grand manoir. Il y a là une cour de la taille de trois parcs, et le large bâtiment principal a une taille comparable à celle des manoirs des administrateurs. Le mur extérieur en briques rouges permet aux gens de comprendre la grandeur de l’histoire et des traditions de la famille Umbrella.

Après être entré dans le manoir, on tombe immédiatement sur un somptueux hall. Les rayons du soleil entrant par les puits de lumière traversent les chandeliers, se diffusant en rayonnements colorés. Le tapis étendu sur le sol est dans le même style que celui des vieux châteaux. De grandes peintures sont accrochées aux murs. Chacune d’entre elles vaut suffisamment à elle seule pour vivre dans le luxe.

Une fois le couloir au sol merveilleusement brillant traversé, je commence par ranger le poisson dans le congélateur. Je me sens alors beaucoup mieux après ça, et je me mets à marcher en direction de la pièce la plus à l’ouest de l’étage — la salle de recherches. Cette salle est remplie de matériaux et d’outils. L’endroit, propre mais frais, est comme un champ enneigé un jour d’hiver.

Après m’être assise sur le lit blanc crème près du mur, je commence par vérifier mon état.

Niveau de batterie à 82,50%, déchets corporels à 1,73%. Le niveau d’énergie est plus que suffisant pour travailler, mais le Professeur m’a ordonné de me recharger. Alors c’est ce que je vais faire.

Une fois les deux tubes longs et fins stérilisés avec un produit chimique, j’ouvre les caches sur mes poignets, où se trouvent les prises. Si je fais une erreur en cours de route, l’huile noire pourrait se répandre partout dans la pièce ; alors je dois faire attention.

J’insère ensuite un tube dans ma main droite puis dans la gauche, avant de presser le bouton de la machine. Du courant électrique et de l’huile lubrifiante affluent lentement par la prise à mon poignet droit. Au même moment, les déchets brunâtres de mon corps sont aspirés via mon poignet gauche.

Les manuels d’introduction à la maintenance de robot disent généralement que ce système est similaire aux intraveineuses chez les humains. Par contre, ce système excrète et nettoie l’intérieur du corps, donc c’est finalement plus proche d’une dialyse artificielle que d’une intraveineuse.

Tout en rechargeant ma batterie, je lève les yeux au plafond, fixant les tôles de métal. Leur surface brillante reflète tout mon corps.

Il y a techniquement peu de différences de sexe chez les robots, mais il semblerait que je sois une fille. Mon âge a été défini à quinze ans. J’ai des yeux bleus avec de délicats sourcils et des cheveux bordeaux légèrement ondulés arrivant à hauteur d’épaule. La longueur de mes membres est similaire à celle de ceux du Professeur, et mon visage est très joli, exactement comme le Professeur — je le sais parce que le Professeur est toujours en train de me complimenter à ce sujet — ce n’est pas simplement mon avis.

Le costume de bonne que je porte a été conçu dans un style conte de fée. Une coiffe de bonne flotte légèrement sur ma tête, tandis que la coupe du tablier met en valeur la courbe de ma poitrine. La robe couleur pêche serre au niveau des hanches, bien qu’elle soit assez large en elle-même, et elle fait penser à une robe de mariée. Où est-ce que le Professeur a acheté un costume aussi adorable ? Même maintenant, cela demeure un mystère.

Douze minutes et une seconde plus tard, le rechargement est terminé. Niveau de batterie à 99,93%, déchets corporels à 0,02%.

Bien, niveau cible atteint.

Je descends du lit, avant de quitter la pièce. Ma destination suivante est la cuisine, parce qu’il faut que je prépare le dîner.

Dans la grande cuisine qui n’a rien à envier aux restaurants étoilés, je commence par préparer un ragoût Bill La Bier. Il y a tout un tas de marmites, d’éviers et de cuisinières ici, mais je cuisine toujours dans la partie gauche de la cuisine. Le Professeur est très riche et elle pourrait engager une dizaine, voire une vingtaine de grands chefs, mais elle ne l’a jamais fait jusqu’à maintenant. Sans parler de cuisinier, elle n’a même pas engagé d’autre domestique et je dois donc m’occuper seule de l’ensemble du manoir Umbrella. Je ne peux que faire de mon mieux, en complétant assidûment, les unes après les autres, les tâches ménagères comme la cuisine, la lessive et le ménage.

Je découpe rapidement le poisson La Bier et récupère les morceaux de chair couleur pêche.

200,0025 grammes.

Tout en me basant sur la recette trouvée par mes circuits mentaux, je termine la préparation du ragoût Bill La Bier. Soit dit en passant, le « La Bier » est une race de poisson très proche du saumon, alors que « La Bier » est en fait le nom d’une personne. La légende veut qu’un pêcheur du nom de La Bier ait jadis attrapé un énorme poisson La Bier, et qu’il lui ait fallu une nuit entière pour le découper. Il le cuisina en le coupant en gros morceaux, avant de faire mijoter ces derniers avec des épices — telle est l’origine du ragoût La Bier. Cela peut paraître être un plat simple, mais si on veut bien faire les choses, cela demande un peu de doigté. Par exemple, il faut surveiller le feu de près et patiemment retirer la mousse.

Depuis le moment où j’ai empoigné le couteau de cuisine, vingt-sept minutes et douze secondes se sont écoulées et mon travail est terminé. Je range les aliments restants dans le réfrigérateur. Le Professeur a peu de visiteurs, alors ces restes vont vraisemblablement se gâter là. Avec la grande quantité d’ingrédients achetés et l’immense cuisine, le manoir Umbrella gaspille généralement beaucoup.

Tandis que je me plaignais d’une petite voix, une voix électronique résonna dans ma tête.

Le professeur Wendy von Umbrella est rentrée.

— Elle est rentrée !

Je me rue hors de la cuisine, avant de traverser le hall et ouvre violemment les portes donnant vers l’extérieur. Ma robe virevoltant dans le vent, je me mets à courir dans la cour avant.

Professeur ! Professeur ! Professeur !!!

La personne en train de franchir le portail est une grande femme aux cheveux noirs portant une veste aussi légère qu’un cygne, et est d’une beauté sans égale malgré le fait qu’elle ne semble pas maquillée — mon Professeur marche lentement dans ma direction. Et puis, elle me fait soudain un signe de la main.

Sans faire attention à l’utilisation de la batterie, je cours de toutes mes forces vers le Professeur. Je suis en train de courir à une vitesse de cent mètres en neuf secondes, avant de freiner d’urgence trois mètres devant le Professeur. Je ne transpire pas, pas plus que je ne suis essoufflée, mais mon corps est en train de dégager de la chaleur telle une cuisinière en marche, comme s’il s’était allumé. L’image du Professeur tourbillonne dans mes circuits mentaux.

— Bon retour, Professeur !

J’ouvre mes bras tout en rayonnant pour accueillir chaleureusement le retour du Professeur. Bien que j’en fasse un peu trop, c’est juste une façon de montrer mon amour pour le Professeur.

Le Professeur me regarde, avec un doux sourire. Elle éteint le feu de sa cigarette cerceau et range le cendrier. Mon système olfactif détecte une odeur aigre-douce après ça.

— Je suis rentrée, Iris. Est-ce que tu as encore été sage, aujourd’hui ?

C’est une voix assez grave, froide et calme pour une femme. Les lunettes à monture argentée sur son nez rendent son visage avisé encore plus frappant.

— Oui ! Iris a encore été très, très sage aujourd’hui !

— Ah bon ? Et le dîner ?

— J’ai préparé ce que je vous avais dit, un ragoût La Bier !

— Quelle bonne petite.

Le Professeur tend sa main droite vers moi.

Voilà, c’est pour bientôt !

J’attends joyeusement ce moment.

La main du Professeur touche légèrement le haut de ma tête. Elle fait un léger mouvement, quoi qu’un peu rude pour caresser mes cheveux bordeaux.

C’est véritablement un moment de bonheur sans égal.

Je ressemble vraiment à un chaton qu’on caresse, tout en faisant des bruits appréciateurs avec ma gorge. J’apprécie le plaisir du contact avec la douce main du Professeur, et le doux parfum âpre du tabac qui me chatouille le nez.

L’heure du dîner est toujours le moment le plus tendu de la journée pour moi.

Le Professeur se sert lentement un morceau de poisson La Bier de la casserole. Elle utilise ensuite un petit couteau pour couper le poisson, pique sa fourchette dedans et l’avale avec ses lèvres roses.

Comme elle est en train de mâcher, le visage du Professeur bouge légèrement. Je la regarde, légèrement inquiète.

Alors, Professeur ? Est-ce que c’est bon ? Hmmm ? Alors ?

Je répète cette question plusieurs fois dans mon cœur, en attendant la réponse du Professeur.

— Hmmm….

Le Professeur se tortille le cou. Alors, mes circuits mentaux se refroidissent soudainement. Pour faire l’analogie avec les humains, c’est comme si un frisson m’avait parcouru le dos.

— E-E-Euuuuuh, y-y-y-y a-t-il un problème ?

Je lance ma question en un rien de temps, tout en me sentant un peu prise de vertige. Pour moi, Iris Rain Umbrella, fière de mes talents pour les tâches ménagères, qu’on me dise que ma cuisine n’est pas bonne reviendrait à remettre en question mon existence même.

— Pour tout te dire…..

Le Professeur lève l’un de ses magnifiques sourcils, tout en parlant avec un ton manifestement contrarié.

— Ou-Oui ?

J’attends nerveusement sa réponse.

Cependant, la bouche du Professeur s’incurve alors, un sourire se dessinant sur son visage. Puis, elle dit soudainement :

— C’est vraiment bon.

Je suis sous le choc, et ne peut m’empêcher de prononcer un bête « …. Hein ? ».

— Ah…… Hein ? Vous ne détestez donc pas…

— Non, c’est vraiment succulent. Et la cuisson est particulièrement réussie.

— …………..

— Oh ? Que t’arrive-t-il, Iris ? Pourquoi restes-tu sans voix ?

On peut dire que le Professeur est une S. Le S de SM. Une sadique. Elle utilise toujours ces pièges classiques sur moi. En fait, ça doit déjà être la vingt-quatrième fois. Le malheur pour les robots, c’est qu’ils peuvent même se souvenir du nombre exact de fois que ce genre de choses arrive.

— Franchement, Professeur ! Ne vous avais-je pas dit d’arrêter avec ces blagues ?

De colère, je jette alors la serviette vers le Professeur.

— Allons bon, quel gâchis.

— Dois-je vous rappeler que c’est le ragoût qui va être du gaspillage ? Vous m’avez demandé d’acheter un poisson entier, qu’est-ce que vous avez l’intention de faire avec tout ça ?!

Le Professeur me répond alors simplement, avant de continuer à manger :

— Je le finirai en deux jours.

— Vous mentez toujours… lui rétorqué-je.

Puis je roule en boule la dernière serviette et la jette en direction du Professeur, celle-ci atterrissant sur son bras.

— Hmm, c’est vraiment bon. Iris, tu es un vrai cordon bleu.

Le Professeur continue délibérément ses compliments, avant de porter un nouveau morceau de poisson La Bier à ses lèvres. Même si je me sens d’une certaine façon frustrée, le fait de voir le Professeur apprécier le ragoût fait naître une pointe de satisfaction dans mon cœur.

Après le dîner, le Professeur va aux toilettes. Et tandis que je fais la vaisselle, je me remémore les enfantillages du Professeur, en riant par moment, en étant fâchée à d’autres, mais au final un sourire fait quand même surface sur mes lèvres.

Aujourd’hui, le Professeur est toujours aussi belle et aime taquiner les gens. Elle est gentille et me caresse les cheveux.

Mmmm, en ce moment je suis sans voix de satisfaction.

La paisible nuit se déroule lentement, et c’est l’heure d’aller se coucher. J’enfile mon pyjama préféré avec des motifs de fleurs dessus, puis toque à la porte de la chambre du Professeur.

— Professeur, je m’excuse de vous déranger.

Je pénètre dans la pièce. Comme d’habitude, le Professeur porte un pyjama mauve ample au niveau de la poitrine et est couchée dans son lit. Elle a une cigarette cerceau à la bouche. Le doux parfum âpre se mélange à une légère odeur de menthe, et le tout flotte dans l’air avec la fumée. Le slogan de la publicité télévisée est « Le goût du premier amour » et je trouve ça vraiment pertinent. C’est vrai — c’est vraiment le cas pour moi. L’amour entre le Professeur et moi — j’ai vraiment envie de ressentir ça, moi aussi, mais je suis la seule à être amoureuse ici, le Professeur est toujours calme.

Je sais que ces sentiments sont futiles, alors c’est mieux que je fasse attention.

— Professeur, ça ne se fait pas de fumer au lit.

— Ce n’est pas interdit par la loi.

— Et ça pourrait causer un incendie.

— J’ai jamais entendu parler de cergarette provoquant un incendie.

Le Professeur regarde ensuite en direction du plafond, tout en continuant à fumer sa cigarette. Ah, c’est vrai, « cergarette » est un autre nom pour cigarette cerceau.

— Les données nationales indiquent que huit incidents de la sorte sont à déplorer cette année.

Je me place de façon déterminée devant les yeux de la Professeur, en la regardant de haut. La fumée brûle presque mes yeux.

— Combien de fois est-ce arrivé à Ovale ? Le Professeur continue de fumer.

— ……. Zéro.

— Alors ça ira.

— Mais vous ne pouvez pas vous servir de ça comme excuse, Professeur.

J’arrache de façon obstinée la cergarette de la bouche du Professeur.

— Ah, rends-moi ça !

La Professeur se redresse, en tendant sa main jusqu’à mon coude.

Pour me venger de la blague du Professeur pendant le dîner, je cours dans la chambre tout en tenant la cergarette. Le Professeur se lève du lit, puis se met à me poursuivre. Je me cache derrière les tables et les chaises pour qu’elle ne puisse pas m’attraper. Même si c’est puéril, cela reste un plaisir indéniable.

Après avoir joué deux petites parties de chat dans la pièce, le Professeur dit :

— Il est temps d’aller se coucher.

Puis elle enlève ses lunettes. Elle me regarde avec des yeux brillant tel un miroir multicolore. Le Professeur est une belle femme avec ses lunettes, et elle l’est toujours même après les avoir enlevées.

Ah.

La statue de la déesse ne porte pas de lunettes.

— Qu’y a-t-il ?

Le Professeur me fixe du regard depuis son lit. Je lève les yeux tout en exprimant mes pensées :

— Le Professeur est vraiment… faite pour porter des lunettes et fumer des cergarettes.

— Hein ? Pourquoi tu dis ça ?

— Non, c’est juste ce que je pense… Sinon Professeur, je peux ?

Cette question sous-entendait : « Est-ce que je peux me glisser dans votre lit ? »

— Mais bien entendu.

Le Professeur soulève alors sa couverture et me fait signe de m’approcher. Je dis « Dans ce cas… », avant de m’allonger à côté du Professeur. Après ça, je me roule en boule et lève la tête en direction du Professeur.

Nous sommes vraiment très près l’une de l’autre, et je peux voir mon reflet dans ses pupilles.

— Bonne nuit, Professeur.

J’enfouis ensuite ma tête contre la large et douce poitrine du Professeur. Elle est douce et je peux sentir un doux parfum émaner de son corps.

Elle m’enlace alors doucement, tout en me caressant les cheveux. Puis, elle me dit « Bonne nuit, Iris » avant d’embrasser mon front.

Après être passée en mode veille, je pénètre dans le monde d’Orphée.

Ce fut une belle journée, une fois encore.

Désassemblage : J-6

— Merci beaucoup !

Comme d’habitude, la voix du boucher est pleine d’entrain et résonne fort derrière moi. Je commence à marcher sur la route qui mène au manoir Umbrella. Je portais un énorme poisson La Bier la veille, et aujourd’hui c’est au tour d’une cuisse de vache brunâtre et d’un poireau. On dirait que je suis un chevalier armé d’une jambe de bœuf et d’un poireau.

Je marche à vive allure, sous le regard curieux des autres piétons. Quand j’y repense, le menu du soir au manoir Umbrella est toujours connu des habitants de la ville. C’était un ragoût La Bier hier, alors que ce sera une soupe de bœuf au poireau façon Ovale ce soir.

Après avoir traversé la Place de la Fontaine Vénus, j’arrive à la rue commerçante.

La ville Ovale est pittoresque, avec ces canaux qui l’entourent et qui lui donnent une forme d’ovale vue du ciel. La zone était jadis sujette aux inondations, mais la population — à la fois les touristes et les habitants — n’a eu de cesse d’augmenter depuis la construction d’un système de pompage et d’égouts. À ce propos, le lieu de travail du Professeur — le Laboratoire Principal de Robotique de l’Université d’Ovale — est le plus grand bâtiment de toute la ville.

Le centre de recherches en robotique est presque devenu une attraction touristique, de ce fait, les habitants d’Ovale sont assez tolérants envers les robots. Du moins, il n’y a aucun panneau « Robots interdits » dans les bus ou les restaurants. Mais même dans une ville comme celle-ci, tout le monde n’accepte pas les robots pour autant. À l’instant par exemple, quelques femmes au foyer qui vivent dans le voisinage étaient en train de s’adonner à leur activité préférée, le commérage, « Regardez-moi ça, c’est le robot de ce professeur », « Quelle indécence… ». Je n’écoutais pas volontairement leur conversation, c’est juste que j’ai une sous-fonction qui détecte et analyse automatiquement les sons environnants.

Tout d’abord, je me dois de le souligner : je suis un simple robot conçu par le Professeur pour faire les tâches ménagères et mon numéro d’identification est HRM021-α. Mon travail consiste à faire toutes les tâches ménagères et à discuter avec le Professeur. Rien de plus. C’est juste que beaucoup de gens aiment raconter des ragots, et les rumeurs ne font qu’empirer avec le temps. Parmi les plus viles d’entre elles, la pire dit que le professeur Wendy von Umbrella serait lesbienne et aurait une attirance douteuse pour les robots à l’apparence de jeunes filles — ce genre de choses. C’est sûrement parce que le Professeur est célibataire et a repoussé tous ses soupirants que ce genre de rumeurs s’est répandu.

Il y a en réalité beaucoup de gens utilisant des robots femmes pour « ce genre de choses ». Non seulement je ne peux le nier, mais également, les profits générés par ce marché contribuent en grande partie à la survie de l’industrie robotique. Certaines personnes fortunées vont même jusqu’à acheter plusieurs robots du même modèle, afin de créer un « harem virtuel ».

C’est peut-être le cas pour certains, mais le Professeur n’est pas comme ça.

Je suis à son service depuis trois ans et le Professeur ne m’a jamais demandé la moindre faveur de cette nature. Elle ne ferait tout simplement jamais une chose pareille.

Le Professeur m’a créée à la suite du décès de sa « sœur » dans un accident.

Un jour d’automne il y a quatre ans de cela, les sœurs Umbrella étaient parties ensemble en vacances. Le Professeur conduisait la voiture. Alors qu’elles se rendaient sur leur lieu de vacances, elles ont percuté de plein fouet un camion qui roulait à contre-sens. Le responsable était sans conteste le conducteur du camion, mais le Professeur se sentait tout de même responsable de la mort de sa sœur. Depuis ce jour-là, il n’y a plus de voiture au manoir Umbrella.

Comme leurs parents étaient décédés quand elles étaient encore jeunes, les sœurs s’étaient toujours soutenues mutuellement. L’accident signifiait que le Professeur perdait alors sa seule et unique famille — sa sœur.

Sa sœur s’appelait Iris Rain Umbrella. Et c’est également mon nom.

Je suis un « substitut » à sa sœur. Tout comme les cigarettes cerceau sont un substitut pour les fumeurs, nous ne sommes que des contrefaçons qui ressemblont parfaitement à ce que nous sommes censés remplacer. Chaque fois que je vois mon reflet dans les yeux du Professeur, ce n’est pas moi qu’elle regarde, mais sa sœur qui est en moi.

Mais cette situation me convient. Le Professeur a toujours pris soin de moi ; quand je veux sortir jouer ou faire autre chose, elle accepte toujours. Et la chose la plus importante, c’est qu’elle est toujours gentille avec moi. Si je suis incapable de me satisfaire de ça, alors c’est que je suis vraiment trop difficile.

Des fois — je dis bien, des fois — je ressens cette petite douleur dans ma poitrine telle la piqure d’une épine de rose, mais je m’y suis faite.

Aujourd’hui, après le dîner, il est l’heure de ma maintenance hebdomadaire.

— Allons-y.

Vêtue d’une blouse blanche, le Professeur se dirige vers le labo de recherche. Un épais tas de dossiers est dans ses mains. En voyant cette scène, je fais une mine mécontente et tourne la tête.

C’est parce que je déteste la maintenance.

— Reste tranquille.

Le Professeur sort immédiatement un stylo-lampe de sa poche, avant de l’allumer avec un « clic » et de diriger le faisceau vers mes yeux. Le but n’est pas de déterminer la date de ma mort, mais simplement de savoir si mes pupilles fonctionnent correctement.

Après ça, le Professeur sort quelques cartes et les mélange de façon exagérée à la manière d’un magicien, puis les place rapidement devant moi. Je dois dire sans réfléchir ce qui me passe par la tête en voyant les images :

— Étoile, croix, pomme, carré.

— C’est bien.

Mon système de vue dynamique semble fonctionner correctement.

Ensuite, le Professeur s’adresse à moi telle une nounou qui prend soin d’un enfant « Alors, aah ». Soudain, je me sens assez gênée. Le Professeur examine ma bouche grande ouverte avec ses doigts vêtus de gants, afin de déterminer l’état de celle-ci. Je ne peux m’empêcher d’émettre d’étranges sons étouffés.

Puis, le Professeur écrit rapidement les résultats sur un papier à côté d’elle. C’est un document officiel qui partira au ministère après ça. La loi impose que chaque robot domestique doit passer deux fois par an une visite de maintenance.

Pour moi, c’est toutes les semaines. Sûrement parce que je suis un nouveau modèle, il me faut subir toute une batterie de tests.

— On passe à la peau.

Le voilà ! L’examen de la peau !

Comme son nom l’indique, le but est d’examiner la surface de ma peau. Ce qui signifie-

Que je dois me déshabiller.

— Tout d’abord, le visage.

Le Professeur tient ma tête entre ses mains, et me tire vers elle.

Waah !

Le Professeur regarde mon visage comme si elle est sur le point de faire un trou dans ce dernier. Ses iris ambre foncé s’approchent de moi.

— Hum…

Le Professeur m’observe avec un air sérieux comme si elle envisage de me lécher le visage. Je ne bouge pas d’un iota, mais mon cœur bat à tout rompre. Si je bouge ne serait-ce qu’un peu, nos visages s’entrechoqueraient.

— La peau de ton visage est en bon état.

Elle prend alors note des résultats de l’examen. Puis, elle dit comme s’il ne s’était rien passé :

— Bon, déshabille-toi.

— O-Oui…

J’enlève nerveusement mes chaussettes et les range dans le panier à vêtement. Puis, je retire ma coiffe, mon tablier et ma robe, ne restant alors plus que mes sous-vêtements. Je n’ai pas froid du tout. En fait, j’ai même chaud.

La raison pour laquelle le Professeur m’a demandé de me déshabiller n’avait rien d’obscène. L’examen de la peau est un test pour vérifier s’il y a des égratignures ou des changements sur ma peau artificielle. Visage, cou, épaules, bras, nombril et dos, le Professeur les examine avec le plus grand sérieux.

Ahh… Huu…

Ma peau artificielle peut sentir le souffle du Professeur, alors j’ai la chair de poule sur mon dos. Même si je dois subir cet examen toutes les semaines depuis trois ans, je n’ai toujours pas réussi à m’y faire.

— Bien, retire ton soutien-gorge.

— Beuh…

— Qu’y a-t-il ?

Je m’encourage mentalement, avant de dire « Non… C’est rien. » tout en tendant le bras dans mon dos. Si je ne coopérais pas, l’examen n’en serait que plus long.

J’enlève alors mon soutien-gorge bleu clair, dévoilant mes seins blancs. Ni trop grands, ni trop petits, le Professeur m’avait dit que cette forme convenait parfaitement à une fille de cet âge. J’ai été construite à l’image de sa sœur, alors ses seins devaient sûrement faire cette taille-là, eux aussi.

Le Professeur retire ses lunettes et commence à examiner ces derniers de près. Je suis tellement embarrassée que je pourrais presque cracher du feu.

— Ok, enlève ta culotte maintenant.

Le Professeur écrit les résultats sur le papier avant de me donner les instructions suivantes l’air de rien.

Uuuuh.

Je pose mes doigts sur ma culotte et l’enlève avec réticence. Je suis tellement gênée que j’ai l’impression que je vais m’évanouir.

Après avoir enlevé ma culotte, me voilà entièrement nue.

— Voyons voir…

Ensuite, le Professeur s’accroupit immédiatement devant moi. Puis, elle examine de près « l’avant » et « l’arrière ». Je peux sentir le souffle du Professeur, et son front touche presque mon ventre. Si quelqu’un venait à assister à cette scène, sûrement qu’il se ferait des idées.

— Hmm… C’est…

La voix détendue du Professeur est soudainement âpre. Elle semble avoir trouvé « ça ». Je demande alors :

— Encore des taches ?

Le Professeur répond alors tout en continuant à regarder :

— Oui. Il y en a une sur ta fesse droite.

Puis, elle pose son doigt pour toucher l’endroit où se trouve la tache. Mon corps frissonne alors légèrement.

— Elle a un diamètre de cinq centimètres, et est de couleur mauve pâle…

Le Professeur écrit les caractéristiques de la tache sur le papier. Pour une raison ou une autre, mon corps se retrouve parfois moucheté par de petites taches. Leur position varie. Des fois, elles apparaissent sur mon visage. J’étais sous le choc la première fois, mais je m’y suis faite depuis.

— Est-ce que ça peut être corrigé ?

— Bien sûr.

Elle sort ensuite une machine qui est encore plus fine que le stylo-lampe et l’appuie contre mes fesses. Cette méthode est appelée nettoyage par ségrégation optique, ou juste « nettoyage d’impuretés » de ma peau artificielle.

— Et voilà.

Le Professeur donne alors une claque sur mes fesses. Je touche légèrement la zone où se trouvait la tache, avant d’enfiler rapidement ma culotte et mon soutien-gorge. Heureusement que celle d’aujourd’hui était petite. Si elle avait été trop grande, j’aurais dû rester debout toute nue pendant un bon moment.

— Allons faire une pause.

Sur ces mots, le Professeur sort du laboratoire de recherche. Comme fumer est interdit ici, elle va fumer sa cergarette dans le couloir.

L’examen est enfin terminé. Je me détends et pousse un soupir.

Dans l’intérêt de la réputation du Professeur, je me dois d’expliquer un peu : le Professeur m’examine personnellement et ne m’emmène pas voir un spécialiste parce que je devrais alors aller dans des cabinets spécialisés en maintenance. Et j’aurais alors à me retrouver nue devant des techniciens hommes. Rien que d’y penser, j’en ai la chair de poule…

Et donc, le Professeur a passé une certification de technicien en robotique et endossa la responsabilité de ma maintenance. Cela évite également les procédures à rallonge entre les différents services gouvernementaux. Je peux être examinée à domicile uniquement parce que le Professeur s’occupe de moi.

Je comprends parfaitement, mais…

Le Professeur s’assit sur la chaise cinq minutes plus tard, en disant « Bon » et croisant ses bras. Il y a encore pas mal de documents à remplir, et il faut que je subisse un scan de mes circuits mentaux, une vérification de mes réglages et un examen de mes circuits de sécurité.

Déprimée, je dévisage le Professeur comme un enfant qui regarde un docteur tenant une seringue hypodermique.

Après avoir remarqué mon regard, le Professeur dit d’un ton étrange semblable à celui d’une fille pourrie gâtée :

— Eh bien, mademoiselle Iris, des plaintes à formuler ?

Sa voix semble indiquer un léger amusement.

— Rien !

Ce après quoi je détourne mon regard d’un air malheureux.

Désassemblage : J-5

Le lendemain de la maintenance.

Je continue à balayer le sol et à faire la lessive comme à mon habitude, mais j’ai beaucoup de temps libre l’après-midi. Enfin, c’est de ma faute parce que je me sens mal à l’aise si je ne termine pas rapidement les tâches ménagères.

Dans ce cas…

Le Professeur devrait être de retour vers seize heures vingt.

— Hm, la télécommande, la télécommande…

Je crie un « La voilà », avant de m’allonger après avoir pris la télécommande sur la table, et d’allumer la télévision. Ça serait bien plus simple si je pouvais avoir une télécommande intégrée dans mon corps, mais je ne possède pas cette fonctionnalité. Le Professeur m’a dit un jour « Si je t’installais un truc aussi débile, la maintenance serait bien plus compliquée. »

Le large écran montre les informations du jour. Scandales politiques, situation de l’armée au nord, et une affaire de meurtre quelque part. Je regarde d’un air absent la bouche leste de la présentatrice.

Hmm, pas très intéressant.

Sans bouger, je presse les boutons de la télécommande, ce qui provoque des « clics ». Les images sur l’écran changent de temps à autre, mais il n’y a aucune émission de cuisine ni jeu télévisé qui m’intéresse.

Je rezappe à contrecœur sur la chaîne info, et c’est alors que je tombe sur « ça ».

« Aux alentours de treize heures cet après-midi, un robot est soudainement devenu incontrôlable sur la Place de la Fontaine Vénus d’Ovale. »

La Place de la Fontaine Vénus est celle où se trouve la statue de la déesse qui ressemble énormément au Professeur.

Le journal télévisé disait qu’un grand robot qui travaillait dans une boutique d’objets d’occasion s’était mis à hurler avant de soudainement tout saccager. Le robot avait frappé et fracassé le mur de la boutique, puis s’était déplacé jusqu’à la place. Après avoir reçu un appel, la police s’était rendue sur place pour s’occuper du problème.

« L’extrait suivant est une vidéo de l’incident. »

Après que la présentatrice ait fini de parler, les images passent à une scène différente.

La vidéo est sûrement issue d’une caméra de surveillance. Sur l’écran, un robot cylindrique gris passe tout en agitant ses bras dans tous les sens. Il frappe plusieurs fois les murs de la boutique, comme ces jeunes karatékas joués par des acteurs passionnés dans les films de combat, et a l’air assez humain. On peut voir quelques égratignures comme des boulons dépassant de son large dos.

Finalement, le robot se met à marcher en titubant vers la place.

Ahhh, ça va mal finir.

Je prie dans mon cœur.

Ne va pas par là.

Hélas, mes prières ne lui ont pas été pas transmises. Le robot continue à marcher sur la place bondée. Comme prévu, son comportement crée une grosse cohue alors que les vieilles personnes qui discutaient, les enfants bruyants et les amoureux se mettent à se disperser.

Le robot se tient debout, tout seul après que les gens aient fui. Seule la fontaine danse frénétiquement derrière lui, tout en projetant de multitudes de gouttelettes d’eau multicolore. La scène trompeusement harmonieuse contredit la réalité de la situation.

Et puis, à cet instant-

Telles des lucioles, plusieurs points bleus apparaissent sur le corps du robot. Le robot baisse lentement sa tête pour regarder les points, et c’est alors qu’un rayon laser fend soudainement l’air. Il transperce la peau épaisse et métallique du robot et au contact de la fontaine, de la vapeur s’échappe aussi violemment que de la lave.

C’était le tir d’un fusil laser de la police.

Puis, un second tir. Le laser émet un son grave. Le rayon transperce l’air et tranche le bras droit du robot. Il tombe sur le sol avec un fracas métallique. Le robot se penche pour ramasser son bras, et le troisième tir le touche de plein fouet. Comme les cruelles étincelles émises par la boule au bout de la canne d’un soufleur de verre, son bras gauche tendu est enveloppé par un éclat bleu.

Peu après, le quatrième tir arrache la jambe droite du robot, le faisant perdre l’équilibre, puis le cinquième, le sixième et le septième tir le heurtent-

Aahhh, arrêtez, ça suffit !

On peut dire qu’il avait simplement été pulvérisé. Environ trente secondes après le premier tir, la tête arrachée était la plus grosse pièce restante du corps du robot.

Le robot maintenant silencieux, cinq personnes portant des casques en métal ressemblant à des bocaux de poissons se ruèrent près du cadavre. Ils font partie de l’unité spéciale de police vêtue d’armure en argent, appelée l’Escadron d’Épuration des Déchets. Ils sont équipés de fusils laser avec un chargeur tranchant en forme de sphère, d’environ un mètre de long — c’est cette arme qui est utilisée contre les robots.

Quand ils ont commencé à collecter les débris du robot, l’un d’entre eux ramasse la « tête » du robot et le soulève en l’air tel un trophée de guerre. De l’huile noire coule de la tête tel du sang, tout en parsemant le sol de tâches noirâtres.

Je suis écœurée par la scène. Je sens une boule monter dans ma gorge.

Après la fin de la vidéo, le visage de la présentatrice apparaît de nouveau sur l’écran. Elle dit que c’est le troisième crime humanoïde à Ovale ce mois-ci.

Crime humanoïde. C’est comme ça qu’ils appellent les crimes commis par des robots.

Il existe deux catégories de crimes humanoïdes : le premier est quand un humain utilise un robot pour réaliser un crime, et le deuxième est quand un robot devient incontrôlable. Comment déterminer si ce deuxième cas est dû à des problèmes techniques ou du fait des ordres de son propriétaire ? Ni le gouvernement ni « l’unité légiste » n’en sont capables.

Les cas d’agression par des robots représentent moins d’un pourcent par rapport aux accidents de la route, mais les journaux télévisés ont toujours tendance à en faire tout un pataquès. Sous la pression de l’opinion publique, les constructeurs robotiques risquent d’être forcés de rapatrier leurs produits. Le processus dans ces cas-là n’a rien de différent par rapport aux autres produits de consommation, mais du fait du prix d’un robot — environ le même qu’une voiture de luxe — cela représente un coup dur pour les constructeurs. Les cas de faillite du fait d’un trop grand nombre de retours à l’usine n’ont rien de rare.

Je ferais mieux d’éteindre.

J’éteins la télévision et m’allonge sur le matelas en étirant mes bras et mes jambes et en fermant mes yeux.

Quand les robots veulent se calmer, ils ferment les yeux. Éteindre temporairement ses sens visuels a pour effet de reposer le module de traitement des stimuli des circuits mentaux.

Je n’avais pas remarqué qu’il pleut dehors. Dans la pièce, je peux entendre l’unique son constant du cliquetis de la pluie.

L’image de l’infortuné robot commence à refaire surface dans mon esprit. Les pièces du robot allaient apparaître dans les rayons des boutiques d’occasion, ou allaient être complètement fondues dans des décharges. Après tout, il s’était soudainement mis à tout saccager, détruisant bâtiments publiques et troublant la paix. Il ne pouvait pas s’attendre à autre chose que de finir en tas de ferraille.

Mais…

Une question me taraude.

Pourquoi est-il devenu subitement fou ?

Désassemblage : J-4

Dimanche.

Je suis en train de me regarder dans le miroir, je porte une robe blanche volante.

Je vais avoir un rencard avec le Professeur aujourd’hui. Enfin, on va juste passer la moitié de la journée à voir un film et manger.

— Iris, on va bientôt y aller.

La voix du Professeur provient d’en bas. Je réponds alors d’une voix forte, tout en me mettant un grand chapeau de paille sur la tête :

— D’accord, j’arrive.

Le chapeau cache les antennes sur mes oreilles pour que les enfants curieux ne se mettent pas à crier « Robot ! C’est un robot ! »

Vêtements ok, chapeau en place, batteries chargées !

Je dévale les escaliers après avoir opéré à une dernière vérification.

Le Professeur se tient debout devant la porte d’entrée, vêtue de ses habits personnels.

Magnifique !

Le T-shirt bleu et le jean vert sont en fait des vêtements assez classiques, mais comme elle est assez grande, on voit bien son exceptionnelle silhouette. S’il y avait un cheval blanc derrière elle, elle ressemblerait exactement à un prince — mais c’est une analogie assez étrange.

Un étui à cigarettes argenté brille devant sa poitrine. Quand le Professeur porte son étui rectangulaire préféré autour du cou, on dirait vraiment un collier. Les cigarettes cerceaux en forme de huit sont rangées dans cet étui.

— Professeur, qu’est-ce que vous pensez de mes vêtements ?

Je fais un tour sur moi-même telle une ballerine. La robe et le chapeau de paille flottent doucement du fait de la brise.

Le Professeur plisse les yeux, comme si elle était éblouie par le soleil et dit :

— Hmm, ça te va bien.

Ça te va bien… Ça te va bien… Ça te va bien… Ça te va bien… Les mots du Professeur résonnent à l’infini dans mes circuits mentaux.

Aah, rien que d’entendre ça me mettra de bonne humeur pour toute la journée.

— Allons-y alors.

Le Professeur s’avance tout en passant la main dans sa longue chevelure. Je lui tiens la main tout en marchant à ses côtés.

Après avoir ouvert la porte, le ciel bleu qui donne envie de chanter semble nous bénir.

Il y a beaucoup de monde devant le cinéma à côté de la gare.

Je montre mon certificat de robot à la caisse, puis les employés commencent à me regarder bizarrement. Il faut dire qu’avec mon antenne cachée, ils doivent me trouver suspecte parce qu’ils ne peuvent pas discerner si je suis un humain ou un robot.

On dirait que l’ascenseur est en panne aujourd’hui ; nous avons rencontré plusieurs techniciens à l’entrée du cinéma. Plus de la moitié semblait être des robots ouvriers, sûrement des modèles HRL004 vu leur apparence. Quoi qu’il en soit, ce sont de vieux modèles.

Les robots ouvriers existent depuis bien plus longtemps que les robots domestiques. Vu que leur vente explose, on en voit de plus en plus dans la rue. Serveurs dans un restaurant, gardes de nuit, préposés à l’entrée d’une société, charpentiers — leurs usages sont divers et variés.

Les vieux modèles de robots sont souvent vendus dans des magasins d’occasion et réutilisés en tant que robots ouvriers. Les robots à l’apparence de jeune fille terminent souvent comme ça. Ces derniers temps, les gens combinant des pièces d’anciens robots pour en créer de nouveaux sont de plus en plus nombreux, et les dangers latents inhérents à cette pratique sont devenus un problème de société. Par ailleurs, il est interdit par la loi d’assembler un robot si on ne possède pas les qualifications nécessaires, de la même façon qu’il est interdit de construire sa propre voiture et la conduire sur la route.

Après être entrées dans le cinéma, le Professeur et moi-même choisissons une place au fond de la salle. Nous plaçons les jus de fruit et le popcorn sur la petite table entre les sièges. Au bout de cinq minutes, le film commence.

— Dites, Professeur.

— Qu’y a-t-il ?

— Pourquoi on regarde un film d’horreur aujourd’hui ?

Deux jeunes femmes regardant seules un film d’horreur paraissent bizarre. Sur les autres sièges, il y avait uniquement des couples d’hommes et de femmes.

— Analyser le comportement des zombies peut être utilisé pour mieux comprendre la théorie du contrôle des mouvements chez les robots.

— Hein… La théorie du contrôle des mouvements…

Le Professeur est tout le temps si passionnée par ses recherches. Je ne peux m’empêcher de l’admirer, « Sacrée Professeur », alors qu’un soupçon de sourire se dessine dans le coin de la bouche du Professeur.

— Hein, pourquoi souriez-vous ?

— Pour rien, Iris, tu es vraiment une bonne et honnête fille.

— Hein ?

Le Professeur m’a complimentée sans raison apparente. C’est génial.

— Au fait, Professeur. D’après mes recherches, le film « Une rencontre inéluctable » est le film le plus populaire en ce moment, un chef d’œuvre émouvant… On ne va pas souvent au cinéma, alors vous ne voulez pas voir ça ?

— Mais c’est un film à l’eau de rose, non ?

— Je ne vois pas le problème.

— Leur contenu stéréotypé est d’un ennui.

— Da-Dans ce cas, pourquoi pas un film de monstre ? Comme « Duel de Monstres : Vanille contre Chocolat » ?

— Il y aura sûrement un tas de gamins là-bas, alors c’est non. Ils risquent de faire beaucoup de bruit pendant le film.

— Et que dites-vous de « Visa Darke, le dieu maléfique du dimanche » ?

— Mais c’est une suite, non ? J’ai pas vu les films précédents, alors je ne vais rien comprendre, pas vrai ?

— Maieuh… Vous savez que j’ai peur des films d’horreur, non ?

— Ah bon ?

— Oui.

Je gonfle mes joues et commence à piquer une crise. Le Professeur éclate de rire en me voyant.

Tout à coup, une sonnerie retentit et le film commence.

Les tant-attendus zombies traînent les pieds en chancelant sur l’écran du cinéma.

Et puis.

— Pas si mal.

Le Professeur donne ses impressions sur le film. On dirait qu’elle est satisfaite par les effets spéciaux du film d’horreur.

De mon côté, je commence à me transformer en robot au visage pâle sujet à de violents spasmes de manière périodique.

— Ça va, Iris ?

— C-C-C-Comment ça pourrait aller ?! C-C-C’est quoi ça ? On passe du silence à un vacarme !

Plutôt qu’un film d’horreur, il ressemblait plus à un film violent et sanglant.

Vers le milieu, j’ai essayé de me blottir de peur contre le Professeur plusieurs fois mais je me suis faite repoussée à chaque fois par la main droite de l’inexpressif Professeur.

J’essaye de chasser les giclées de sang, les cerveaux volant et autres intestins dégoulinant de mes circuits mentaux en secouant frénétiquement la tête, mais en vain, les données n’ayant pas bougé d’un iota.

— Comme c’est pas souvent qu’on vient ici, pourquoi ne pas prendre une photo en guise de souvenir ?

— Hein ? Ici ?

Après avoir appelé un employé non loin, le Professeur lui tend son appareil photo. Il semblerait qu’elle est sur le point d’utiliser l’affiche du film « Cauchemar… Cauchemar avarié » en guise d’arrière-plan pour notre photo commémorative.

— Faisons ça ailleurs.

— Non. On a regardé un film ici aujourd’hui, alors on doit la prendre là.

— On va être maudites si on prend une photo ici !

— Ce n’est pas une raison rationnelle.

Après avoir saisi mon coude fermement, le Professeur me tient par les épaules devant l’affiche.

Nos corps se touchent légèrement, et ça aurait été un instant génial si ça avait été à un autre moment. Mais pour l’instant, j’ai l’impression que l’armée de zombies sur l’affiche est sur le point de me sauter dessus. Et tout particulièrement ceux qui ont perdu leurs jambes, avec leurs intestins qui dégoulinent ; je sens que tout mon corps tremble rien que d’y penser.

— Ok, cheese !

Après avoir crié ça, l’employé appuie sur le déclencheur.

Et me voilà, sur une photo, le visage blanc comme un linge, avec un sourire forcé ; le Professeur, elle, arbore un sourire malicieux sur son visage.

Après avoir déjeuné dans un restaurant voisin, nous passons une demi-heure à acheter de quoi préparer le dîner, avant de rentrer à la maison.

Sur le chemin du retour, le Professeur et moi marchons main dans la main.

Et maintenant, le Professeur est en train de lire le journal qu’elle a acheté au kiosque. Un de ses articles est « L’unité composée des derniers modèles de robots a totalement annihilé la base ennemie ».

— Ce n’est pas prudent de lire en marchant, Professeur.

— C’est bon. Je te tiens la main de toute façon.

— Franchement…

— C’est parce que la une du jour est tellement intéressante que je ne peux pas m’empêcher de la lire. Karen Cloudy est une des meilleures chercheuses en robotique du monde.

Alors que le Professeur est en rencard avec moi, elle est complètement obnubilée par son journal. J’en suis tellement jalouse.

Tout en traînant le Professeur, qui tient le journal dans une main, nous arrivons à la Place Vénus.

Nous y voilà.

Une cinquantaine de mètre plus loin, il y a la boutique. Ses murs ont été détruits, le sol enfoncé, et il y a des bandes jaunes tout autour, interdisant les gens d’entrer. C’est la scène du crime humanoïde que j’ai vu la veille aux informations.

— Dites, Professeur.

— Hmm ?

Le Professeur finit par détourner son attention du journal et lève la tête.

— À propos de ça…

Je pointe la boutique en ruine. Le Professeur acquiesce tout en répondant immédiatement :

— L’endroit où le robot a tout saccagé ?

Il semblerait que le Professeur soit également au courant.

— Pourquoi est-ce qu’il a fait ça ?

J’exprime alors mes doutes sur le sujet.

Le Professeur me répond délibérément à voix basse.

— Je n’ai pas le droit de parler de ça, désolée.

— Hein ? répondé-je, confuse, Pas le droit ?

Le Professeur esquisse un faible sourire et hausse les épaules en disant :

— Je te faisais juste marcher. »

Le robot a été envoyé à notre centre de recherches pour y être autopsié. Et c’est notre équipe qui en a la charge.

Je cligne des yeux de surprise. Je n’aurais jamais imaginé que ce robot aux informations avait un quelconque lien avec le Professeur. En y repensant, l’agence la plus spécialisée en matière de robotique est le « Principal Laboratoire de Robotique de l’Université d’Ovale » où le Professeur travaille, alors rien de bien étonnant à ce que ça se termine comme ça.

— Avez-vous appris quoi que ce soit ?

— Mmm, ouais…

Le Professeur se met à toucher légèrement sa joue avec son index.

— Pour faire simple, on pense que c’était un « court-circuit du système moteur provoquant une panne des circuits de sécurité ». Malgré tout, il reste certaines zones d’ombre, comme le robot était dans un très sale état.

Les robots ont un groupement central de circuits appelé les trois systèmes principaux. Ce sont les circuits logiques — ou mentaux — les circuits de contrôle des mouvements et les circuits de sécurité.

Par analogie avec les humains, les circuits mentaux représentent le cerveau, les circuits de contrôle des mouvements la colonne vertébrale et le système nerveux. Les ordres donnés par les circuits mentaux sont transmis dans tout le corps au travers des circuits de contrôle des mouvements, ce qui permet de bouger les membres.

Les circuits de sécurité seraient comme un système de freinage d’urgence qui empêcherait les deux systèmes précédents de mal fonctionner. Tous les robots doivent être dotés de tels circuits de sécurité ; la loi l’impose à tous les constructeurs, alors il y en a également un caché quelque part dans mon corps.

— Malgré tout, il y a toujours quelque chose qui m’inquiète.

Le Professeur continue de parler. Après avoir sorti une cergarette de son étui, elle porte cette dernière à sa bouche. La cergarette produit immédiatement une fumée mauve.

— Après avoir récupéré les données des circuits mentaux, j’ai remarqué quelque chose d’étrange. Les robots semblent pouvoir avoir des « hallucinations ».

— Des hallucinations… Hein ?

Le Professeur acquiesce. Un doux parfum âpre s’échappe de sa cigarette cerceau.

— Il semblerait qu’il chassait « quelqu’un » que lui seul pouvait voir. Vu sous cet angle, on pourrait être en mesure de donner une explication rationnelle au comportement du robot. Le robot a cassé la porte parce que « cette personne » était de l’autre côté, il a marché vers la fontaine parce qu’elle était allée là.

Les robots ont des hallucinations. Est-ce vraiment possible ?

— J’ai reçu des rapports sur les paramétrages visuels et colorimétriques de robots devenus incontrôlables par le passé, mais dans ce cas précis, il y avait quelque chose d’assez inhabituel… En plus de ça, les autres membres de notre équipe n’avaient pas remarqué ça avant que je ne le leur suggère. Franchement…

Les yeux du Professeur sont plus vivants que le soleil d’été, et sa voix est pleine d’excitation elle aussi. À chaque fois qu’elle parle de quelque chose en rapport avec les robots, le Professeur devient extrêmement excité. J’aime voir le Professeur dans cet état.

Malgré tout, comme le sujet est un crime humanoïde, mes sentiments actuels sont assez complexes.

— Oh…?

À ce moment-là, le Professeur s’arrête subitement.

— Qu’y a-t-il ?

— Iris, attends-moi un instant.

Après ça, le Professeur traverse la rue.

Elle marche en direction d’un robot allongé par terre. Sa jambe droite est complètement cassée, son corps est dans un sale état, recroquevillé comme un chaton, le tout étant étalé devant un magasin fermé.

Le Professeur ne prête pas attention au fait que cela pourrait salir ses vêtements et commence à soulever le buste du robot, avant de le poser contre la porte métallique de la boutique. Puis, elle se met à examiner le corps du robot avec une mine sérieuse. Elle murmure ensuite :

— Hmm, un modèle 007, hein…

Le Professeur sort lentement la batterie de secours qu’elle a dans la poche et la place dans la poitrine du robot. Quelques secondes plus tard, un « bip » se fait entendre, et le buste du robot se met à trembler violemment pendant quelques instants comme si on utilisait un défibrillateur sur lui.

— Bien, ses circuits fonctionnent toujours.

Après avoir sorti la batterie, le Professeur sort immédiatement son téléphone.

— … Allô, Ralph ? C’est moi. Je suis devant la Place de la Fontaine là.

Le Professeur explique alors brièvement à la personne à l’autre bout du fil le modèle et l’état du robot. Leur conversation se termine après trente secondes, puis le Professeur commence à regarder le caniveau non loin.

— Ce gamin… est en fait passé par cet endroit sombre et étroit…

Comme le Professeur l’avait dit, le robot semblait être sorti du caniveau, son corps étant recouvert de mousse. Après avoir imaginé la silhouette d’un robot sortant du caniveau sombre et lugubre, un sentiment indéfinissable s’empare de moi.

Le Professeur colle une étiquette « Premier Laboratoire de Robotique de l’Université d’Ovale : Pour récupération d’informations » sur le buste du robot, puis me dit tout en se retournant :

— Désolée de t’avoir fait attendre.

— Professeur, vous venez d’appeler le centre de recherches ?

— Ouais. Je me suis arrangée pour que quelqu’un ramasse ce gamin.

Je tourne alors ma tête en direction du robot.

— Vous pouvez le réparer ?

— Je ne le saurais qu’après avoir essayé.

Le Professeur répare souvent des robots qui traînent par terre dans la rue. Si elle met la main sur l’identité du robot, elle appelle le propriétaire officiel. Il y a certes des robots chanceux récupérés par leur propriétaire, mais la majorité était conservée dans une salle de stockage au centre de recherche.

Si ces robots avaient été récupérés en premier par le Département d’Encadrement des Robots, ils auraient terminé en tas de ferraille après avoir passé une batterie de procédures. De ce point de vue, les robots trouvés par le Professeur sont en fait vraiment chanceux.

Tout en marchant main dans la main, je lui demande :

— Dites, Professeur.

— Qu’y a-t-il ?

— Pourquoi est-ce que vous réparez ces robots ?

— Hum, eh bien…

Le Professeur réfléchit quelques instants, avant de me fixer du regard.

— Peut-être… parce que… cela donne du sens à mon existence ?

Je sens que le sourire que le Professeur m’a esquissé était gentil, mais il contenait aussi un soupçon de tristesse.

Une expression de ce genre pouvait se lire sur le visage du Professeur de temps à autre.

Après le dîner ce jour-là, le Professeur commence un long et tant attendu « cours particulier » pour moi. C’est parce que le Professeur a terminé plus tôt que prévu. J’ai droit à ce cours en plus d’un rencard ; quelle belle journée.

Je déplace la table et la chaise dans le laboratoire de recherches tout en rayonnant, avant de mettre en place un petit tableau noir et une brosse. Puis, je vais préparer du thé et des pâtisseries. Et voilà, les préparatifs sont terminés.

Un cours particulier.

C’est ce que le Professeur organise pour moi de temps à autre.

Le Professeur donne des cours à l’Université d’Ovale une fois par semaine. Comme c’est un génie dans le domaine de la robotique, sa classe est toujours bondée, et beaucoup de gens d’autres universités viennent là pour suivre ses cours.

Les cours du Professeur sont vraiment particuliers et commencent toujours par des discussions sur des sujets philosophiques tels que « Robots et éthique », « Robots et amour » et ainsi de suite. Quand j’ai eu vent de ces cours il y a longtemps, j’ai crié « Moi aussi, je veux les suivre ! », mais au final, je n’ai pas pu. Je veux voir de mes propres yeux le Professeur debout sur l’estrade avec sa blouse blanche, une baguette à la main, en train d’enseigner des choses avec un air héroïque et un ton froid. Comme les robots n’ont pas le droit d’aller à l’école, y aller en cachette n’aurait fait que causer des problèmes au Professeur. Et au moment où je m’apprêtais à abandonner l’idée, le Professeur m’a fait cette suggestion :

— Pourquoi ne pas simplement te donner des cours à domicile ?

Depuis ce jour-là, Wendy von Umbrella organise des cours pour Iris Rain Umbrella seule.

Je sors un épais cahier de mon dossier préféré. Le cahier est rempli de questions que j’ai posées les fois précédentes.

Par exemple :

« Est-ce que les robots connaissent une croissance de leur psyché ? »

« Est-ce que les robots connaissent la puberté et des phases de rébellion ? »

« Quelles sont les différences entre les émotions des robots et celles des hommes ? »

« Est-ce que les robots peuvent aller au paradis, eux aussi ? »

« Est-ce qu’un jour, les hommes et les robots pourront se marier ? »

« À quel point vous m’aimez, Professeur ? »

Même si elles sont mélangées au milieu de questions personnelles, cela reste tolérable. C’est un cours particulier, après tout.

— Bon, va t’assoir.

Le Professeur traverse le laboratoire. Aujourd’hui, elle porte encore une blouse blanche par-dessus son tailleur, ses magnifiques cheveux attachés derrière elle. De mon côté, je porte toujours mon habituel costume de bonne, alors la scène est un peu irréelle.

Le Professeur pose ses mains sur le vieux pupitre en bois qu’elle avait apporté de l’université en disant :

— Je vais faire l’appel. Iris Rain Umbrella.

— Présente ! Présente, présente, présente !

J’étire mon corps tout en levant la main frénétiquement comme un enfant le premier jour d’école.

— Mademoiselle Iris.

— Oui ?

— Une fois suffit.

— Compris !

Je suis extrêmement heureuse. Ça serait bien si les robots pouvaient aller à l’école un jour.

Le Professeur s’éclaircit la voix, puis commence le cours par un :

— Bon, veuillez aller en page cinquante-deux.

J’ouvre le manuel que le Professeur utilise à l’université. Comme je l’ai déjà lu beaucoup de fois, le livre est tout corné.

— Le thème du cours d’aujourd’hui est « Quel est le sens de l’existence d’un robot ». Récemment, ce genre de recherches a été classé dans la psychologie humanoïde. La thèse dont il est question a provoqué un vif débat il y a huit ans de cela…

Le Professeur parle rapidement. Le tableau noir est petit à petit recouvert par sa jolie écriture.

J’écris tous les mots du Professeur dans mon cahier. Bien sûr, enregistrer le contenu du tableau dans mes circuits mentaux est tout à fait envisageable, mais il n’y aurait pas eu cette sensation de lire sinon. Les choses les plus importantes sont l’ambiance et nos attitudes.

Trente minutes plus tard.

— … Hum, ci-dessus se trouve l’historique du « sens de la vie » et de « l’hygiène mentale » des anciens modèles aux nouveaux. Bien que la figure soit laide d’un point de vue académique, elle sert aux étudiants ayant besoin d’une image de référence. Des questions ?

— Moi !

Je lève ma main droite et l’agite de toutes mes forces. Mais je suis la seule étudiante de toute façon.

— Mademoiselle Iris.

— Votre cours est très intéressant, je vous en remercie !

La première chose est d’être courtoise.

— Ensuite, au sujet du « sens de l’existence » que vous venez de mentionner à l’instant, cela inclut-il « les robots doivent servir leur maître » ?

— Bien entendu. Les robots dotés de capacité d’apprentissage sont très répandus parmi les robots domestiques ; le but premier de leur existence est de servir leur maître.

— Dans ce cas, le but de mon existence est de servir le Professeur, c’est sûr et certain.

— Et comment en êtes-vous arrivée à cette conclusion ?

— Parce que j’aime le Professeur.

— Oui, oui.

— Une fois suffit ; c’est le Professeur qui l’a dit.

— Tu es vraiment pointilleuse.

Le Professeur pousse un soupir.

Tout en notant les explications du tableau, je réfléchis au thème du jour — le sens de notre existence. Enfin, après avoir rendu un simple compte-rendu de mes pensées, le cours allait se terminer.

— Voilà, j’ai fini !

— Eh ben, tu es rapide.

Tel un détective qui venait de résoudre une affaire complexe, je pose le compte-rendu sur le pupitre.

« Dix-huitième compte-rendu d’impression » Thème : Les robots et le sens de l’existence.

Le sens de mon existence est le Professeur. Mon Professeur bien-aimé. Je vous aime, Professeur. Veuillez m’épouser, Professeur. Fin !

Après avoir lu mon compte-rendu, le visage du Professeur esquisse une gêne comme un vieux policier qui se serait fait voler la vedette par un détective.

— Euh, mademoiselle Iris.

— Oui !

— Votre compte-rendu ne contient qu’une seule ligne.

— Cette ligne résume tout !

— Quel manque de motivation.

— Je suis super motivée !

— Tu te moques de moi ?

— Je ne peux nier cette possibilité !

Après avoir poussé un soupir, le Professeur sort une cigarette cerceau de son étui.

Elle casse cette dernière en deux, puis porte un des deux morceaux à ses lèvres.

— Professeur, les cergarettes…

— C’est bon. On n’est pas à l’université de toute façon.

— Non, pas ça… Interdiction de fumer dans le laboratoire.

— Ah.

Comme si elle piquait une crise, elle déclare alors tout en boudant :

— Dans ce cas, le cours d’aujourd’hui est terminé !

Elle retire sa blouse, avant de la jeter sur la table, et quitte rapidement la salle de classe suivie par une fumée mauve. « Franchement. » Le mot flottait doucement avec la fumée.

Je ramasse le compte-rendu que j’avais écrit. Un mot en rouge était écrit en gros sur le centre de la feuille : « À refaire »

Je suis peut-être allée un peu trop loin. Comme les cours particuliers sont les rares occasions où je peux taquiner le Professeur, je n’y résiste jamais.

Pour me faire pardonner, je devrais lui préparer du thé rouge et des gâteaux après ça.

Désassemblage : J-3

Ce matin n’est pas comme les autres.

Une pluie maussade et discontinue a commencé à tomber depuis l’aube. C’est comme si le ciel est en train de pleurer sa séparation avec le soleil ; la pluie solitaire est déprimante aussi.

Je réveille le Professeur avant de lui préparer le petit déjeuner. Mais aujourd’hui, j’ai accidentellement trop cuit l’œuf, je me demande comment c’est possible.

En cette étrange matinée, le Professeur n’est pas comme d’habitude, elle non plus.

— Iris, euh…

Tout en traversant l’arche de l’entrée, le Professeur s’est tourné dans ma direction depuis la cour qui donne sur la rue.

— Qu’y a-t-il, Professeur ?

— À mon retour ce soir, j’aurai quelque chose d’important à te dire.

— Quelque chose… d’important ?

Tout en tenant un parapluie, le Professeur acquiesce.

Son expression semble très calme, mais également renfermée dans le même temps.

Je lui demande alors « Que se passe-t-il ? » et penche le parapluie vers l’arrière pour pouvoir mieux voir le visage du Professeur.

— Je te raconterai tout à mon retour. Oui, juste après le dîner.

— Vous êtes bien mystérieuse, ça m’inquiète beaucoup !

— Hé hé hé. Mmm, c’est rien de sérieux. Comment dire… Ah, on peut dire que c’est un cadeau.

Je m’écrie alors fortement « C’est génial ! » et soulève encore plus mon parapluie.

— Que-Qu’est-ce que vous allez m’offrir ?! Je veux une demande en mariage de la part du Professeur !

— Ne dis pas n’importe quoi. Ah, mais, une demande en mariage, hein… Ça signifie le « bonheur éternel ».

— Hein ? Éternel ?! O-Où voulez-vous en venir ?!

— Je t’expliquerai ça ce soir. Sois sage jusque-là.

— Compris ! Professeur, Iris sera encore une fille très, très sage, aujourd’hui !

— Bien, j’y vais.

Le Professeur se met à marcher.

— À ce soir ! Et rentrez tôt !

Sans se retourner, le Professeur fit un léger signe de la main droite.

Son parapluie bleu est comme une légère peinture à l’eau qui perd petit à petit forme au milieu des gouttes de pluie jusqu’à en devenir flou. Le Professeur disparaît ensuite après avoir tourné à un carrefour.

La pluie commence à tomber plus fort. Je me dépêche de rentrer. Pour une raison que j’ignore, j’ai soudain l’impression qu’on me tire les cheveux, alors je me retourne pour regarder avant de rentrer.

Il n’y a personne sous l’arche.


L’après-midi, je termine les tâches ménagères et de recharger mes batteries. Après ça, je commence à travailler sur le canapé.

Le livre s’intitule « Nouveau : Bases de la théorie de l’ingénierie robotique », je l’ai emprunté dans la collection du Professeur. Le Professeur est une jeune femme extrêmement belle, mais sa bibliothèque est remplie de livres d’école, sans même la moindre trace de livres en rapport avec la mode.

À ce propos, je suis en train de lire le chapitre « Émotions et expressions des robots ».

Le thème du chapitre explique comment les « émotions » prenant forme dans les circuits mentaux d’un robot affectent les « expressions » que prend la peau artificielle de son visage.

Les hommes rient quand ils sont heureux et pleurent quand ils sont tristes.

Cependant, c’est différent chez les robots. Sans un circuit mental spécifique installé en eux, les robots ne pourraient pas avoir « d’émotions » ; sans que leur peau artificielle ne soit modifiée par un habile technicien, les robots ne pourraient avoir de réelles « expressions ».

Pour ne pas arranger les choses, les expressions humaines sont extrêmement compliquées. Juste pour le « rire », il en existe toute sorte : le « héhé », le « hoho », le léger sourire, le sourire doux, le rire idiot et ainsi de suite. Et c’est également le cas pour un grand nombre d’expressions. Les expressions humaines peuvent être dénombrées à plusieurs centaines ; par un subtil changement dans leurs circuits mentaux, les robots sont capables d’exprimer des émotions qui y ressemblent. Ainsi, les logiciels d’expression faciale et de reconnaissance du langage jouent un rôle prédéterminant, et sont par conséquent les plus chers du marché. Le prix d’un logiciel d’expression peut parfois même coûter bien plus cher que le robot en lui-même.

Je possède la dernière version du logiciel d’expression installée en moi. Je suis reconnaissante envers le Professeur de me permettre de rire et pleurer, exploser de colère, piquer une crise, et cætera, et cætera.

Je ferme le livre que j’étais en train de lire. Il est désormais dix-sept heures quarante-cinq.

Le Professeur ne devrait plus tarder. Je devrais aller préparer le dîner.

Hélas.

Plus d’une heure plus tard, il est dix-neuf heures treize.

Le Professeur est en retard…

Le Professeur n’est toujours pas revenu. Elle est en retard d’environ une heure, treize minutes et vingt secondes. La casserole dans la cuisine contient le dîner du jour — un ragoût au beurre Laulyl, et il n’attend plus qu’à être réchauffé.

C’est vraiment étrange.

Le Professeur me prévient toujours quand elle va rentrer. Mais aujourd’hui, je n’ai toujours pas eu de nouvelles de sa part.

J’ai envie de l’appeler, mais elle m’avait répété à plusieurs reprises de ne jamais l’appeler quand elle est au travail.

Je regarde impatiemment les aiguilles de l’horloge sur le mur.

Tic-tac, tic-tac.

Le Professeur n’est toujours pas là.

Tic-tac, tic-tac.

J’ai fini toutes les tâches ménagères.

Tic-tac, tic-tac.

Toujours pas là, toujours pas là ?

La trotteuse fit un tour, puis deux, puis trois…

Au bout du septième tour…

Driiiiiing, driiiiiiing… Le téléphone du couloir commence à sonner.

C’est le Professeur !

Je me rue dans le couloir, avant de sauter sur le combiné du téléphone.

— Allô, je m’excuse de vous avoir fait attendre ! Vous êtes bien à la résidence Umbrella !

J’attends la réponse de la personne à l’autre bout du fil, le cœur battant à tout rompre.

— Veuillez pardonner cet appel tardif. C’est le Laboratoire Principal de Robotique de l’Université d’Ovale à l’appareil.

Une voix masculine sort du combiné. Le Laboratoire Principal de Robotique est l’endroit où travaille le Professeur.

En apprenant qu’il n’est pas le Professeur, je ne peux m’empêcher de me sentir déçue, mais je réponds tout de même calmement.

— Je suis le robot de Wendy von Umbrella. Madame Umbrella n’est pas là pour le moment, alors veuillez laisser un message si vous voulez qu’elle vous recontacte.

Je réponds avec le ton d’une machine.

Après un léger silence, l’homme répond d’une voix faible :

— Je suis l’assistant du Professeur Umbrella, Ralph Ciel.

La sensibilité de mon système auditif augmente brusquement.

— Je vois. Merci pour l’aide apportée au Professeur.

— … C’est au sujet du Professeur Umbrella.

— Oui.

C’est étrange.

La chair de poule se manifeste sur ma peau.

Pourquoi est-ce que cette personne appelle ici directement ?

S’il voulait parler au Professeur, il aurait pu simplement l’appeler sur son portable.

Un sentiment de malaise et de peur commence à me parcourir le dos comme un insecte. Je ne peux alors m’empêcher de demander :

— E-Euh ! Il est arrivé quelque chose au Professeur ?!

Il hésite un moment, puis parle d’une voix déterminée.

La lame aiguisée de la vérité me transperce alors les tympans.

— Le Professeur Umbrella est morte dans un accident.

?

Quoi.

Arrivé…

Quoi ?

Penser,

Monde,

Tout est…

— Allô, allô, allô ?!

La voix de quelqu’un est perceptible dans le combiné.

Invité.

Je me demande combien de temps s’est écoulé.

Un invité.

La voix électronique m’appelle encore et encore.

Il y a un invité à la porte.

À ce moment-là, je reprends finalement mes esprits.

— …. Ah ?

Il y a quelque chose qui touche ma jambe.

Je regarde en bas, et aperçois le combiné du téléphone se balançant doucement contre ma jambe.

Ahhh.

Mes doigts se mettent à bouger.

C’est vrai.

Le Professeur…

Des souvenirs perdus refont surface des profondeurs de ma conscience.

Suite à un accident…

Il y a eu un coup de fil.

Un terrible coup de fil.

Morte.

Il y a un invité. Je dois aller lui ouvrir immédiatement la porte.

Du fait de la voix électronique que me presse, je me mets à marcher.

Comme si je suis en train de m’enfuir d’ici, je commence à descendre un par un les marches de l’escalier, avant d’ouvrir la porte.

Et d’atteindre dehors.


Dehors, l’air est déjà envahi par les ténèbres de la nuit.

Je marche jusque l’arche, après avoir vu une voiture noire garée sur la rue en face.

Devant, un homme vêtu d’un costume et le visage meurtri se tient là. L’homme est encore jeune, mais son visage est blanc comme un linge, et ses joues sont aussi creuses que celles d’un vieil homme.

Je l’interpelle, ce après quoi il se redresse du véhicule sur lequel il était adossé, surpris, et m’annonce qu’il est l’assistant, Ralph Ciel.

C’est lui qui m’a donné ce terrible coup de fil.

— Vous êtes mademoiselle Iris Rain Umbrella… n’est-ce pas ?

Ralph parle à voix basse. J’acquiesce silencieusement.

Après ça, la porte de la voiture s’ouvre doucement. Suite à la demande pressante de Ralph, je m’assois sur le siège passager.

Je ne lui ai pas demandé où l’on se rendait.

Tout en étant assise dans la voiture, je regarde par la fenêtre, les yeux vides. Les néons de la rue commerçante forment de fines lignes de lumière telles des météorites, m’abandonnant petit à petit.

Ralph ne dit rien. Ce n’est pas qu’il est inquiet pour moi, c’est plutôt qu’il n’en a pas l’énergie. Notre seul point commun est le Professeur, mais si on vient à parler d’elle, on en viendrait tôt ou tard à cette terrible nouvelle, quoi qu’on se dise.

Dix minutes plus tard, la voiture atteint l’hôpital. Je sors de la voiture, en regardant le bâtiment blanc qui nous accueille sous le ciel nocturne.

Ralph m’emmène dans le sous-sol de l’hôpital. Nous traversons plusieurs points de sécurité sur notre chemin, dans le couloir et dans l’ascenseur, et on examine nos cartes d’identité et autres objets. En apprenant que je suis le robot du Professeur, certaines personnes me dévisagent avec un regard curieux.

La pièce est au bout d’un couloir de l’étage B4.

Après avoir poussé la porte avec un panneau « Chambre froide », je peux voir une boîte en forme de capsule qui se trouve à environ deux mètres au centre de la pièce. D’après Ralph, le corps du Professeur est à l’intérieur de cette boîte blanche.

Avant d’ouvrir la boîte, Ralph me raconte les circonstances de l’accident de façon simple.

Ce matin-là, le Professeur se trouvait dans le septième laboratoire d’analyse des autopsies au douzième étage, occupée à des tâches de « médecine légale ». Un grand nombre d’incidents causés par des robots incontrôlable avait eu lieu récemment, et ces robots étaient à chaque fois envoyés au laboratoire. À ce moment-là, je me suis rappelée du robot qui avait tout saccagé sur la Place de la Fontaine Vénus.

— L’incident est arrivé environ trente minutes après le début de l’autopsie.

Ralph passe sa langue sur ses lèvres sèches avant de continuer.

Après que le robot fut apporté en salle d’autopsie, le Professeur et l’équipe de Ralph commencèrent leur travail.

Au bout de trente minutes, alors que l’autopsie se déroulait parfaitement bien, l’accident eut lieu. Le robot s’était soudainement redémarré, se leva et commença à tout saccager. Ses batteries étaient pourtant presque vides, on ignore toujours comment cela a pu être possible. Avant qu’ils ne réussissent à utiliser leur pistolet laser d’urgence, le robot avait déjà cassé l’épais mur de la salle d’autopsie. Cela demande une force inimaginable pour des humains normaux.

— Le Professeur Umbrella était la personne la plus proche au moment des faits… Comme tout est arrivé si soudainement, le Professeur n’a pas eu le temps de s’enfuir, et le robot…

L’abdomen du Professeur fut transpercé de part en part.

Le Professeur mourut.

Après ça, le robot fut abattu par le pistolet laser.

Et voilà toute l’histoire.

Le couvercle blanc de la capsule s’ouvre telle une fleur qui éclot, et son corps apparaît alors sous mes yeux.

— Pro-… fesseur…

Comme un somnambule, je titube jusqu’à la capsule, où est allongé le Professeur.

Le visage du Professeur a perdu sa couleur habituelle, mais semble vraiment paisible, comme si elle dormait. Malgré tout, une tâche de sang est encore visible sur un coin de sa bouche. Le sang rouge sur sa poitrine et son ventre contraste vraiment avec la blancheur de son visage, alors je ne peux m’empêcher de le regarder de temps à autre. Comme si elle était une rose rouge scellée dans de la glace blanche, le Professeur rayonne d’une certaine forme de beauté.

Je tends ma main vers le Professeur pour toucher son visage pâle.

Si froid.

Le corps du Professeur est tellement froid que je commence à douter de mon système sensoriel. Sa température corporelle est bien, bien inférieure à celle d’une personne vivante.

Je commence à gémir sourdement.

Professeur. C’est moi, votre Iris.

Professeur. Est-ce que vous souffrez ? Vous avez perdu tant de sang, alors ça doit sûrement faire mal.

Professeur. Pourquoi avoir fait quelque chose d’aussi dangereux ? Pourquoi ne pas avoir laissé les autres s’occuper de ce robot ?

Professeur. Professeur, vous qui passez votre temps à aider les robots, pourquoi il a fallu que vous soyez tuée de la main de l’un d’eux ? Ça n’a tout simplement aucun sens.

Professeur. Je suis là. Votre Iris est là.

Alors Professeur. Je vous en supplie, ouvrez les yeux. Donnez-moi un ordre. Taquinez-moi. Caressez-moi les cheveux…

Et c’est à ce moment-là que…

Cette « chose » se met à briller légèrement dans le coin de mon champ de vision. Après avoir regardé de plus près, j’aperçois un étui à cigarette en argent qui m’est familier sur la petite table à côté de la capsule qui contient le corps du Professeur.

Je tends la main dans sa direction. Mes doigts tremblent encore drôlement.

L’étui à cigarette dans ma main est teinté de sang, et il ne reste qu’une cigarette cerceau à l’intérieur.

— Aaahhh…

Et c’est alors qu’une chose attire mon regard.

Une petite photo est accrochée à l’intérieur du couvercle. La photo montre l’affiche d’un film en arrière-plan, et il y a une jeune fille au sourire forcé et une autre femme au sourire malicieux qui pose ses mains sur les épaules de la fille.

C’est la photo que le Professeur et moi avions prise le jour d’avant.

Ralph me dit alors à voix basse.

— Jusqu’à son dernier souffle, le Professeur tenait fermement cet étui à cigarette.

Désassemblage : J-2

C’est le premier jour depuis la mort du Professeur.

Je passe ma journée à traîner dans le manoir. Depuis la veille, je suis assise comme ça, à regarder le paysage par la fenêtre du salon. Le ciel est ironiquement bleu, et les oiseaux chantent. Il semblerait presque qu’ils chantent un hymne à la paix. Mais j’ai l’impression d’être seule au monde. Plutôt que de tomber dans la tristesse, je suis comme incapable d’accepter la vérité en face.

Sans savoir quoi faire, je finis par me remettre à mes tâches quotidiennes.

Les tâches ménagères.

Je nettoie le manoir de fond en comble, tonds le gazon, et paie les factures.

Au moment d’essayer de nettoyer les vêtements du Professeur, mes mains se mettent à trembler. Après avoir préparé le repas, je suis sous le choc en me rendant compte que personne ne sera là pour le manger.

Le lit dans la chambre du Professeur est froid. Quand je pense au fait que ce lit ne sera plus jamais chaud, j’ai l’impression que mon cœur va se briser en mille morceaux.

Je ne sais même pas ce que je fais. Mais je continue quand même mes tâches. De cette façon, je peux continuer à fuir la réalité. Il est tout simplement trop effrayant pour moi de la regarder en face.

Le soir arrive, et je finis par ne plus rien avoir d’autres à faire.

Je m’assois dans le couloir donnant sur sa chambre, en serrant mes genoux contre moi. J’ai l’impression que si j’attendais suffisamment, le Professeur finirait par revenir. C’est pour ça que toute la nuit durant, je me mets à l’attendre, en tenant fermement son étui à cigarette dans les mains.

Mais le Professeur ne revint pas.

Attention !

À l’aube, une voix électronique se fait entendre dans mes circuits mentaux.

La batterie sera vide dans cinq minutes.

Une voix impersonnelle, avec un ton très sérieux.

Veuillez recharger la batterie maintenant.

Je me lève difficilement et me traîne en direction du laboratoire.

Sur mon chemin, je tombe dans les escaliers car je suis à court de batterie. Mon pied droit se tord dans un angle bizarre. Tout en traînant ma jambe droite, je marche lentement en direction du laboratoire.

Assise sur le lit blanc laiteux, j’ouvre mon poignet. La prise pour le rechargement apparaît.

C’est à ce moment-là que j’ai eu une subite envie de me taillader le poignet.

En faisant ça, je mourrai. Ce serait l’issue la plus simple. Je pourrais alors rejoindre le Professeur là où elle est allée.

Comme mon état mental est sens dessus dessous depuis la mort du Professeur, je commence rapidement à comprendre mes désirs.

Tout en tenant un bec de gaz utilisé à des fins de maintenance, j’appuie sur le bouton d’allumage. De l’air brûlant sort par l’ouverture. Peu après, une colonne rouge de flamme apparaît. Doucement, je dirige le bec de gaz vers mon poignet. Des gouttes métalliques ressemblant à de la sueur apparaissent alors et la prise commence à fondre. Dix secondes plus tard, elle est complètement calcinée. Une grosse quantité d’huile s’en est échappée.

C’est une triste scène. Le jaillissement d’huile de mon poignet a même éclaboussé le plafond. Le laboratoire, habituellement aussi blanc qu’un paysage enneigé, est désormais noirci de toute part par l’huile gluante. Alors que je regarde cette scène dans un état d’euphorie, la voix électronique dans mes circuits mentaux criant des « Alerte ! Alerte ! Alerte ! Alerte ! » ressemble à des cris hystériques.

Dans cinq minutes, mon corps aura perdu toute son huile. Il y a juste un liquide noirâtre qui continue de couler de mon poignet. Cela ressemble presque à la fontaine d’eau du parc à côté de la gare.

Et à ce moment-là.

Je suis prise d’un intense et violent frisson.

C’est quelque chose que je n’ai encore jamais ressenti avant. Vertige, nausée, et une douleur soutenue comme si mon crâne était tordu et lacéré, m’attaquent à plusieurs reprises en peu de temps. Comme quand les humains boivent du poison, mes lèvres se mettent à trembler. Me sentant extrêmement mal, je me tords de douleur par terre en serrant ma poitrine.

Attention ! Trente secondes avant que la batterie ne soit vide ! Veuillez procéder au rechargement sans plus attendre.

Dans son habituel ton sérieux, la voix électronique est en train d’annoncer ma mort prochaine.

Soudain, telle une folle à lier, mes yeux s’ouvrent en grand.

Non ! Je ne veux pas mourir !

Je me lève en panique et empoigne le tube du chargeur violemment. J’essaye à plusieurs reprises d’insérer la prise électrique de mon poignet avec le tube. Hélas, le trou a été déformé par la chaleur. Toutes mes tentatives pour brancher le tube dans la prise échouent, comme si je suis en train d’enfiler une aiguille.

La batterie sera vide dans 10 secondes, 9, 8, 7…

Haletant de peur, je continue à marteler la prise de mon poignet avec le tube. Encore. Encore. Encore. Encore. Je ne veux pas mourir. Je ne veux pas mourir. Je ne veux pas mourir. Je ne veux pas mourir.

Avec le bruit d’une clarté incroyable du tube pénétrant dans la prise, l’électricité et l’huile commencent à être injecté dans mon corps. Le bruit d’alerte s’est arrêté, et je suis libéré de mon tremblement et du sentiment de nausée.

J’étais soulagée, du fond de mon cœur.

Ah… Je ne vais pas mourir.

Génial.

Génial ?

Je suis choquée par mes propres pensées.

Est-ce une bonne chose que je ne meure pas ?

… alors que le Professeur n’est déjà plus là ?

Est-ce que vivre seule est une bonne chose ?

Est-ce que s’accrocher désespérément à la vie et vivre dans le déshonneur est une bonne chose ?

L’autre moi dans mon corps continue de murmurer.

Iris Rain Umbrella. Pourquoi t’accroches-tu à la vie ? Tu es un robot après tout. Pourquoi avoir peur de la mort ? Maintenant que ta maîtresse que tu servais est partie pour toujours, ton existence n’a plus aucun sens. Et malgré ça, tu continues de t’accrocher à la vie ? Meurs ! Meurs ! Dépêche-toi de mourir !

Me dégoûtant complètement, je me gratte frénétiquement la tête et tente de m’arracher les cheveux.

Telle une vérité sans faille, je suis obsédée par la vie. Je veux vivre. Je ne veux pas mourir. C’est ce que j’ai ressenti, ce que j’ai compris, juste après avoir vu la mort en face.

Je suis d’un méprisable. Malgré mon amour sans borne pour le Professeur, malgré mes déclarations d’amour éhontées jour après jour, je ne peux même pas me résoudre à la rejoindre.

À chaque fois que j’arrache mes cheveux, le tube accroché à mon poignet bloque mes mouvements. C’est extrêmement pénible, mais je n’ai pas le courage de le retirer.

Les murs et le plafond sont teintés de noir, dégageant une odeur nauséabonde. Assise au milieu du sang noir qui avait jailli de mon corps, je continue d’arracher mes cheveux comme une folle à lier. Des douzaines et douzaines de mèches de cheveux pleuvent sur le sol.

Désassemblage : J-1

L’après-midi, un visiteur est là.

Un inconnu en uniforme gris est apparu devant la porte avec trois grands et imposants robots. Ils prétendent faire partie de la branche d’Ovale du Département d’Encadrement des Robots, et disent qu’ils vont m’emmener avec eux. En voyant que je pue l’huile, l’homme fronce les sourcils.

Le Professeur n’a plus de famille, alors personne ne peut « hériter » de moi, vu que j’appartiens au Professeur. Ainsi, je suis devenue « res nullius » aux yeux de la loi, et donc par là même, propriété de l’État. Ils sont venus m’emmener auprès des travailleurs de la nation — du moins, c’est comme ça qu’ils me l’ont expliqué.

Je suis attachée entre les deux robots et tirée jusqu’à l’arrière de leur voiture. Je ne résiste pas, parce qu’il ne reste plus une once de volonté en moi.

Après avoir atteint le bureau du Département d’Encadrement des Robots, l’homme me tend une pile de gros dossiers, avant de m’ordonner de me rendre à l’endroit désigné. Sous le contrôle des robots métalliques, je suis emmenée à l’endroit en question.

C’est une usine de maintenance pour robots.

Avant que les robots ne puissent être vendus sur le marché, ils doivent passer une batterie de tests de sécurité imposés par la loi. C’est à cet endroit que les robots passent ces tests. Les robots qui réussissent l’inspection seront ensuite achetés par des gens au cours d’une mise aux enchères.

Mis à part les premières étapes de mon développement, c’était le Professeur qui faisait la maintenance et les tests sur moi, alors c’est en fait la première fois que je me trouve dans une usine de maintenance.

— Enlève tes vêtements.

C’est les premiers mots qu’il me dit. Aucune présentation ni rien.

Je commence doucement à me déshabiller avec les mains tremblantes. Après mes chaussettes et mon tablier, c’est au tour de ma robe-

— Arrête de traînasser ! m’ordonne l’inspecteur, tandis que je suis uniquement vêtue de mes sous-vêtements, en me fusillant du regard.

— Dépêche-toi de te déshabiller !

Quelques autres inspecteurs hommes ont leur regard posé sur moi.

— On est tous des adultes, de quoi t’as honte ?!

En entendant cette raillerie, les hommes éclatent de rire.

Après avoir retiré mes vêtements, ils se sont mis à m’humilier encore plus.

Les mains des hommes tâtent ma peau. Certains le font de façon mécanique, d’autres le font de façon délibérément indécente.

Je reste silencieuse, les laissant faire ce qu’ils veulent.

Mes pensées sont remplies de honte et de dégoût au moment où mon inspection se termine.

Scan de mes circuits mentaux, examen de mon système de contrôle des mouvements, vérification des circuits de sécurité. Les procédures d’inspection s’enchaînent les unes après les autres, tout en étant forcée de me déplacer aux quatre coins de l’usine.

Ils ne m’ont pas rendu mes vêtements. Alors je suis toujours nue. L’étui à cigarette autour de mon cou est tout ce qu’il me reste.

Finalement, je dois passer le dernier « test pour revente ».

Le « test pour revente » est une vente aux enchères pour remettre sur le marché les robots qui ont passé les tests de sécurité. Si un robot ne trouve pas preneur, il se retrouvera sur le marché des pièces d’occasion — c’est-à-dire désassemblé et transformé en tas de ferraille.

Avant que la vente ne commence, on m’avait forcée à enfiler un « collier » dans la salle d’attente. Le collier a une étiquette avec des numéros et un code barre imprimés dessus.

Je marche jusqu’à la salle de mise en enchère, où j’aperçois un tapis roulant avec des plateaux ronds qui tournent sur eux-mêmes. Les autres robots et moi sommes mis à la queue leu leu, puis on nous fait nous asseoir sur le tapis chacun notre tour.

À vitesse lente de dix centimètres seconde, je tourne sur moi-même sur le tapis roulant. De l’autre côté des caméras, des gens sont sûrement en train d’envisager la possibilité de m’acheter, en se demandant « Est-ce que je vais pouvoir vendre ce truc ? », « Est-ce qu’il vaut quelque chose ? » ou quelque chose dans ce style. Pendant ce temps-là, je suis simplement assise le regard vide, à cogiter sur des choses futiles du genre « Le plafond est tellement blanc que ça ne fait pas naturel », « Quel jour est-on aujourd’hui ? » et cætera.

Ainsi, je continue de tourner sur moi-même sur le tapis roulant. Les autres robots aussi. C’est ce simple manège qui va décider de nos vies et de nos morts.

Au bout du dixième tour, je suis retirée du tapis. Personne ne veut de moi.

Ce qui veut dire que je vais être transformée en tas de ferraille.

Jour du désassemblage

J’entends un cliquetis assourdissant — clank, clank.

Le tapis roulant tourne à rythme régulier.

Complètement nue, je suis faiblement allongée par terre.

Je me trouve dans une usine spéciale de manutention des machines à la périphérie d’Ovale — plus généralement connue sous le nom d’usine de traitement des robots. Au moment même où il avait été décidé que j’étais un tas de ferraille, j’avais été mise dans un camion et envoyée ici. C’est la même chose pour les autres robots, mais nous ressemblons plus à des condamnés qu’on emmène en salle d’exécution, étant donné que personne ne parle.

Tout en me balançant à l’arrière du camion, je réfléchis d’un air ahuri à la raison pour laquelle personne ne veut de moi. Est-ce parce que mes envies suicidaires ont été découvertes lors de l’examen de mes circuits mentaux ? Ou est-ce parce que j’ai l’apparence de la sœur du Professeur, et donc j’ai peu de chance d’être vendable ? Ou alors est-ce parce que le prix d’un nouveau modèle de robot est trop élevé, et les a donc dissuadés de m’acheter ?

Je l’ignore.

Mais au moins, une chose est sûre.

Je vais bientôt être désassemblée.

Pourquoi est-ce que je suis assise là ? Où sont passés les doux et chaleureux bons moments en compagnie du Professeur ? Le fait que je vais bientôt être démontée ressemble à un mauvais rêve.

Je ne peux m’enfuir. Du fait de mon système de sécurité, mon circuit mental est complètement soumis. En plus de ça, je suis bientôt à court de batterie.

J’attends l’inéluctable qui s’approche à grands pas de moi. Le tapis roulant qui continue inlassablement d’avancer. L’étage de désassemblage qui ouvre grand sa bouche tel un monstre s’approche petit à petit de moi.

L’étui à cigarette accroché à mon cou émet de légers bruits métalliques, tout en se balançant violemment contre ma poitrine comme une créature vivante.

Une fois avoir atteint le déplaisant étage maussade, le bras de la machine de désassemblage m’attrape par le bras droit. Comme un criminel arrêté par la police, mes coudes se tordent dans mon dos avec des bruits de craquements. L’alarme continue de sonner dans ma tête, alors je décide d’éteindre le programme. Il ne m’est plus d’aucune utilité, de toute façon.

Il y a des centaines de tiges protubérantes sur le bras de la machine, et celles-ci se mettent à se tortiller comme des tentacules. Des tiges jaillissent une substance blanchâtre et collante qui recouvre mon bras droit. Ce liquide semble être un agent anti-incendiaire utilisé à des fins de prévention. Le chaud et pétillant liquide ressemble d’une certaine façon à de l’eau savonneuse.

Mon bras droit est recouvert de bulles blanches, puis le bras de désassemblage projette un rayon laser, et se met à sectionner mon bras. L’extrême douleur qui en résulte me fait hurler, alors je tente instinctivement de désactiver mes fonctions sensorielles. Sinon, je vais sûrement devenir folle.

Peu après, le bruit du déchirement de muscles artificiels commence à résonner dans la salle. Le tube qui permet de réapprovisionner mon corps en huile a été coupé. Un bruit de désintégration retentit à chaque fois que de l’huile éclabousse le laser, ce qui émet de la fumée accompagnée d’une odeur nauséabonde.

Trente-deux secondes après le début du processus, mon bras droit a été entièrement coupé.

Après avoir perdu mon bras droit, ça va être au tour du gauche.

Le bras de la machine de désassemblage tord mon bras gauche. Les centaines de tiges protubérantes se remettent à cracher leur substance blanchâtre telle une chenille en train de se changer en papillon, qui recouvre alors mon bras gauche. De la fumée s’élève, puis le laser dessine un arc sur mon bras, le sectionnant ainsi.

Puis, mon bras gauche se détache complètement de mon corps. Le processus dans son ensemble aura pris trente-quatre secondes.

Après mes bras, c’est au tour de ma jambe droite.

La pièce à sectionner est fixée après un bruit de cassure et avoir été recouverte par les bulles, puis le laser bleu jaillit de nouveau, et de la fumée à l’odeur insupportable se dégage.

Comme ma jambe est plus épaisse que mes bras, cette étape prend plus de temps. Une minute et onze secondes au total.

À ce moment-là, je remarque que ma jambe droite qui vient d’être coupée a une étiquette collée dessus. Cette pièce n’appartient plus à mon corps, et va devenir une « marchandise » qui sera vendu sur le marché de l’occasion.

Mon ex-jambe droite roule jusqu’à une corbeille à côté du tapis roulant. Des dizaines de « jambes » d’autres robots y sont empilées tels les trophées d’un tueur en série. Certaines bougent encore, ce qui est extrêmement écœurant. La machine de désassemblage s’attèle ensuite à couper ma jambe gauche après en avoir terminé avec la droite.

Je ne peux que fixer le regard vide le laser bleu. Je ne peux concentrer mon regard sur rien, alors que ma vision devient floue.

J’espère que ça sera bientôt terminé. Même une seconde de moins serait déjà une bénédiction.

Puis, je me mets à fuir la réalité, en repensant au Professeur.

Nous avions l’intention d’aller au parc d’attraction la semaine prochaine. Nous avions prévu d’aller voir un autre film la semaine encore après. Puis aller faire du shopping le mois d’après. Et ensuite-

À ce moment-là, le laser passe devant mes yeux. Une question me vient soudainement à l’esprit. Est-ce que c’est le même genre de laser que celui utilisé dans les pistolets laser qui servent à abattre les robots ?

Oh, d’ailleurs, en parlant de pistolet laser — j’ai une autre question.

Qu’est-il advenu du robot qui a tout saccagé sur la place de la fontaine ?

Au moment où je reprends mes esprits, ma jambe gauche a déjà disparu. J’ignore combien de temps cela a pris.

Je suis allongée sur le tapis roulant, amputée de mes bras et jambes.

Ensuite, l’étape suivante va être le découpage de ma tête.

Deux bras se saisissent de ma tête. Des bras mécaniques durs et froids. Ils n’ont rien à voir avec les bras doux et élégants du Professeur.

Un des deux bras place un scalpel bleu sur mon cou. La chaude lame se rapproche petit à petit.

Je me remets à fuir la réalité.

Bien entendu dans mes souvenirs du Professeur.

Elle avait dit qu’elle avait quelque chose d’important à me dire ce jour-là

C’était ma dernière conversation avec elle.

C’est vrai, le Professeur-

Qu’est-ce qu’elle a dit déjà… Ah oui, un cadeau ?

Professeur.

De quel cadeau vouliez-vous parler ?

Un bruit de déchirement résonne, puis ma tête est séparée de mon corps.

Plusieurs tubes qui sont comme des vaisseaux sanguins pour un robot pendent de la partie sectionnée de ma tête. Je regarde mon corps par ceux-ci. Ma poitrine et mon ventre se tortillent dans tous les sens tel un organisme extraterrestre.

Le plus étrange dans tout ça, c’est que je ne ressens pas la moindre peur.

Contrairement au moment où mon bras a été sectionné, mon cœur est désormais très calme. Ensuite, je vais calmement accepter mon sort. Mais ce n’est pas un soudain revirement, qui serait dû à ce que j’ai vécu, ni même une illumination, mais tout simplement parce que mon cœur est en train de se décomposer.

Finalement, la main du désassembleur s’approche de ma tête, la seule partie restante.

Ensuite, elle va commencer à découper ma tête.

Tout d’abord, mon cuir chevelu est arraché en même temps que ces cheveux bordeaux dont j’étais si fière. Puis, l’outil métallique en forme de balle s’enfonce dans mon orbite, et mon œil est aspiré en émettant un « pop ». Le regard de mon œil droit arraché croise celui de mon œil gauche. Mais ce dernier est immédiatement arraché à son tour.

La lumière disparaît de mon monde.

Puis, un objet en forme de bâton est placé dans mes oreilles. Je n’ai aucun moyen d’identifier l’objet en question comme je ne peux plus voir. Ce qui ressemble à un laser dessine deux cercles sur mon visage, puis mes oreilles et mon système auditif sont sectionnés à leur tour.

Le son disparaît de mon monde.

La machine commence alors à retirer ma peau, et je suis petit à petit pelée comme un fruit. Ensuite, sont arrachées mes dents, puis ma langue, et mon nez-

Ne plus rien voir. Ne plus rien entendre. Ne plus rien respirer. Ne plus rien sentir.

Malgré tout, je continue de penser au Professeur jusqu’au dernier instant.

Professeur.

Où êtes-vous maintenant, Professeur ?

Êtes-vous au paradis ? Est-ce que c’est confortable là-haut ? Est-ce que vous mangez bien ? N’oubliez pas de ne pas fumer dans votre lit.

Professeur.

Où vais-je aller ensuite ?

Existe-t-il un paradis pour les robots aussi ? À quoi est-ce qu’il ressemble ? Est-ce qu’une cuisine y serait utile ? Est-ce que le vendeur est gentil ?

Professeur.

Pourquoi êtes-vous morte ?

Est-ce parce que je n’ai pas été sage ? Est-ce parce que je n’ai pas regardé le film en entier ? Ou est-ce parce que je n’ai pas écrit ce compte-rendu sérieusement ?

Professeur. J’ai tellement envie de vous voir. Terriblement envie.

Ai-je encore le temps de vous voir ? Me permettra-t-on d’entrer dans le paradis des hommes sachant que je suis un robot ?

Professeur.

Ahhh, Professeur.

Est-ce que le paradis des hommes se trouve à côté de celui des robots-

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