Iris on Rainy Days – Chapitre 2

Renaissance :

« Bienvenue dans le club de lecture nocturne. » (Lilith Sunlight)

Jour Un

…….

Swoosh.

……?

J’entends quelque chose.

Comme la pluie…

Comme une télévision qui grésille…

Un bruit…

perçant.

Puis, je me réveille.

… Moi.

Ma conscience revient petit à petit.

…… Vi… vante…?

Je suis toujours vivante… Ou du moins, mes circuits mentaux sont encore en suffisamment bon état pour que je puisse le confirmer.

Malgré tout, mon champ de vision n’est pas clair. La qualité de ma vision est extrêmement faible, et de fines particules dansent sous mes yeux. Puis, il y a ces « lignes » qu’on voit souvent dans les vieux films. Un certain nombre de lignes blanches jaillissent devant moi.

Pire encore, ma vision est monochrome — plus aucune couleur. C’est un monde morne en noir et blanc qui s’offre à moi.

Que… Qu’est-ce qui se passe ?

Je fouille ma conscience brumeuse à la recherche de mes souvenirs.

Je suis devenue un tas de ferraille après être passée dans l’usine de désassemblage. Mes bras et mes jambes ont été sectionnés, tout comme ma tête et mon buste.

Alors, où suis-je ?

Mon système auditif se lance petit à petit. Je peux désormais distinguer les sons environnants.

« Hé, bouge de là ! », « Arrête de traînasser ! », « Idiot, dépêche-toi d’avancer ! » — j’entends des cris énervés et un brouhaha autour de moi. Il y a aussi un grand bruit métallique.

Un… chantier ?

Je regarde autour de moi. Hélas, ma vision monochrome est incapable de saisir la situation dans laquelle je me trouve. En plus de ça, les lignes blanches qui pleuvent recouvrent presque mon champ de vision. J’ai l’impression de regarder le monde à travers des jumelles dont les verres sont complètement rayés.

Pour essayer de comprendre la situation, je plisse les yeux pendant un long moment.

Puis, je remarque quelque chose.

Qui est-ce ?

Remarquant une présence, je tourne la tête et vois un robot.

C’est un robot très singulier.

Sa tête qui ressemble à un seau en métal est incrustée d’yeux qui pourraient être les verres de jumelles, et il a aussi un petit haut-parleur qui fait office de bouche. Son apparence est complètement dans le style de ces robots expérimentaux fabriqués par les étudiants du siècle dernier.

Son corps est dans un état épouvantable. Son bras gauche est plus court que le droit de dix centimètres, chaque doigt étant gonflé comme s’ils avaient été ébouillantés. Il n’avait pas de jambes, elles étaient remplacées par des chenilles qui étaient toutes rouillées. Les tailles et les jointures de ses pièces n’étaient pas vraiment coordonnées.

Il est sûrement un de ces pseudo-robots fabriqués à partir de pièces d’occasion. Ceux à qui on a greffé des systèmes et des circuits dans des corps ressemblant plus ou moins à des robots, avant d’être réactivé. C’est sûrement ça.

Un robot construit en utilisant des pièces au hasard. Un robot à l’apparence pathétique et à la forme bizarre.

Ce robot est en train de me dévisager.

Qu’y a-t-il ?

Tout en me sentant pour une raison ou une autre mal à l’aise, je fais un pas en arrière, et le robot en fait de même.

Hein ?

Je lève ma « main droite », et le robot lève alors sa « main gauche ». C’est comme si je suis en train de me regarder dans un miroir.

Je regarde alors mes mains. Au bout de ma main se trouvent cinq doigts enflés comme ceux du robot en face de moi.

Peut-être que…

Je frissonne devant l’effroyable éventualité. Malgré tout, je suis envahie par un sentiment de conviction. J’avais été démontée, et je suis devenue un tas de ferraille. Comment pourrais-je avoir mon corps original dans ce cas ?

Ce qui veut dire que…

Je fais tourner mes chenilles de façon à m’approcher de « lui ». « Il » s’approche également de moi.

L’étrange robot reflété par le miroir est sans conteste moi.

Je « le » regarde un moment. Sous le choc, je ne sais pas quoi dire. Je reste également figée sur place.

C’est… moi…

Mes pensées n’arrivent pas à suivre l’enchaînement de ce qui m’arrive.

Je regarde une fois de plus le robot devant moi. Un sceau retourné en guise de tête, des verres de jumelles pour yeux, et un haut-parleur comme bouche. Un bras gauche extrêmement court — ou non, peut-être que c’est le bras droit qui…

— Mn…

Je commence à avoir la nausée. C’est une très forte sensation de haut-le-cœur qui remonte du fin fond de ma gorge, comme si mon corps est en train de pourrir complètement. Mon corps subit de légers spasmes pendant un long moment, pour empêcher le vomi de sortir.

Après m’être calmée, je me mets soudainement à « le » détester, ce robot devant moi. C’est un dégoût de soi tellement prononcé qu’il peut faire perdre tout espoir aux gens.

Puis, je commence à me comporter comme si j’ai perdu la tête — en réalité, c’est peut-être bien le cas — et me mets à cogner ma tête contre le miroir qui me réfléchit. Comme pour refuser mon apparence actuelle.

C’est un mensonge. Non. Je refuse d’y croire. Je maudis le robot devant moi à plusieurs reprises.

Où sont passés mes yeux bleu ciel ? Où sont passés ces fins bras et jambes dont je suis si fière ? Et ma peau blanche ? Et mes cheveux bordeaux ?

Comment… Comment… est-ce que…

Comment est-ce qu’un robot aussi laid pourrait être moi ?

Sûrement du fait de la violence de l’impact, un bruit métallique résonne depuis mon crâne. Il semblerait que quelque chose se soit cassé à l’intérieur.

C’est ça.

J’avais pris ma décision. Je n’ai pas besoin d’un corps pareil. Je vais juste le réduire en miettes. Le casser en mille morceaux.

Et à ce moment-là.

— Hé, le nouveau ! À quoi tu joues ?!

Un cri de colère provient de derrière moi.

— Plus un geste ! C’est un ordre !

Au moment où j’entends l’ordre, mon corps s’arrête soudainement. Mon corps ne peut plus bouger, comme s’il était gelé.

Un homme vêtu de gris marche vers moi. Un badge qui ressemble au logo d’une société est accroché à son torse.

L’homme marche devant moi, et me dévisage avec des yeux aussi sombres qu’un bourbier.

— Le niveau de batterie… semble être bon. Allez zou, dépêche-toi de retourner à ton poste !

— À vos ordres…

Ma voix n’est plus celle d’une jeune fille, mais une voix électronique ordinaire. C’est une voix mécanique qui dénote un manque d’assurance.

Mon esprit est toujours dans la brume, mais mon corps commence à avancer en cliquetant en marche arrière. À ce moment-là, je réalise que la chose contre laquelle j’avais cogné ma tête est une grande glace. À côté, sont bazardés tout un tas de bibelots.

— Allez, magne-toi ! C’est un ordre !

Mon corps se fige sous le cri en colère de l’homme, puis mes chenilles se mettent à bouger d’elles-mêmes.

J’ai vraisemblablement descendu une pente de cette façon sur une centaine de mètres. Des barres de métal, du béton et autres matériaux de construction sont empilés sur une petite colline avoisinante. D’autres robots transportent ces matériaux du haut de la colline. On dirait que c’est mon nouveau travail.

Et ainsi, je commence à les déplacer. Même si je n’en ai pas vraiment envie, je ne peux désobéir aux ordres qui m’ont été donnés. Le programme de discipline implémenté dans mes circuits de sécurité m’oblige à m’exécuter sans pouvoir les contester.

Où suis-je ? Comment est-ce que je me suis retrouvée ici ? Je n’en ai pas la moindre idée. Je transporte des matériaux plusieurs fois, des dizaines de fois, en faisant l’aller-retour avec le chantier. Quand je m’arrête de marcher, des cris de colère sont décochés comme des flèches. À chaque fois, mon corps se fige, avant de se mettre à bouger sans mon consentement comme hypnotisée.

Enfin, le soleil morne se couche à l’horizon. Malgré tout, le « travail » continue tout de même.

Il est tard. Après avoir enfin fini le travail du jour, les autres robots et moi nous rassemblons près d’un entrepôt. Des gravats et autres débris de matériaux sont entassés à l’intérieur, alors que des planches carrées sont disposées avec soin devant moi. Ces planches d’un mètre carré sont des chargeurs. Les robots se mettent alors en file indienne devant elles, chargeant leur batterie les uns après les autres. La scène ressemble à des cadavres sortis de terre faisant la queue pour de la nourriture.

Je me tiens devant la pierre tombale, en attendant mon tour. Puis, le panneau avant de mon torse est ouvert par un contremaître, un grincement se fait entendre, et un épais câble y est branché.

Peu après, je perds connaissance.

Jour Deux

Aujourd’hui, je continue à faire le « travail » de la veille.

Le travail que je fais aujourd’hui est exactement le même que la veille. Transporter des déchets de matériaux de construction — balayer les gravats et les barres de fer qui recouvrent presque l’horizon est le travail de ces robots. Une grande quantité de matériaux usagés est entassée ici, et il y a des marques noires de calcination à perte de vue. C’est comme si cet endroit est les ruines d’un grand bâtiment qu’on a fait sauter.

De l’autre côté des ruines, la mer grise s’étend à l’infini. Non, la mer devrait être bleue. C’est peut-être parce que ma vue est monochrome, et que je ne peux voir qu’en nuance de gris, incapable de discerner les couleurs les unes des autres.

Ma vue est toujours aussi chaotique. Les lignes blanches des vieux films sont toujours présentes. Une espèce de bruit de fond ne cesse de résonner. Alors j’ai baptisé ce phénomène « pluie ». Les lignes blanches verticales sont les gouttes de pluie, et le bruit de fond est le son de la pluie. Je suis la seule à pouvoir la voir et à l’entendre.

De l’autre côté de la pluie, il y a des centaines de robots alignés de manière désordonnée les uns derrière les autres, ils transportent eux aussi des déchets de matériaux de construction. La plupart de leurs membres ne collent pas au reste de leur corps, vu qu’ils semblent également être des robots bricolés à partir de pièces laissées à l’abandon. Ils transportent silencieusement les matériaux.

J’en fais de même tout en repensant à ce qui s’est passé la veille.

Qu’est-ce que je fais ici ?

Créée par le Professeur, vivant avec le Professeur, travaillant avec le Professeur, un robot étant la propriété exclusive du Professeur. C’est ce que je suis.

Mais alors, qu’est-ce que je fais ici ? L’adorable et doux corps de jeune fille n’est plus. Tout ce qu’il reste est un assemblement improbable de pièces en fin de vie — jumelles pour les yeux, haut-parleur pour la bouche, un torse petit et épais, et des chenilles en guise de jambes — un corps d’une laideur qui donnerait aux gens la nausée rien qu’à le regarder.

Je ressentis à plusieurs reprises du dégoût pour moi-même ce jour-là.

Avec un bruit sourd, un impact résonne sur ma tête. Une pierre aussi large qu’un poing s’abat sur moi.

— Arrête de rêvasser, numéro 108 ! s’écrie furieusement le contremaître. Qui t’a permis de te reposer ?! Au boulot, et que ça saute !

— Veuillez m’excuser.

Après m’être excusée avec ma voix électronique, je tourne tant bien que mal mes chenilles, avant de me diriger vers la colline.

J’entame mon quarante-troisième aller-retour ce jour-là.

Sous un ciel gris et morne, je continue mon déprimant travail. Il y a plusieurs autres collègues sur la pente devant moi, et un nombre incalculable de chenilles.

Et je recommence la même chose.

Qu’est-ce que je fais ici ?

L’arrivée de la nuit annonce la fin de la journée.

J’entre dans l’entrepôt, avant de brancher la prise dans mon corps.

Ce n’est qu’au moment où mon alimentation est éteinte que la pluie s’arrête finalement.

Jour Huit

Une semaine s’est écoulée, mais je continue toujours les mêmes gestes.

En tant que robot ouvrier « numéro 108 », je transporte toujours les déchets de matériaux de construction. Ma vue est toujours monochrome, le ciel, la mer et la terre sont tous teintés de gris. La « pluie » ne semble pas vouloir s’arrêter. Le bruit de fond et les innombrables lignes blanches s’entrelaçant devant moi non plus.

Je répète les mêmes gestes environ cent-vingt fois par jour — pour être précis, entre cent-seize et cent-vingt-huit aller-retour. Aucune pause. Le travail quotidien dure pas moins de dix-huit heures.

Après ces centaines d’aller-retour, je finis par comprendre plusieurs choses.

Tout d’abord, la zone est découpée en deux. « L’estomac » et les « intestins ».

D’imposantes machines comme des grues et des camions déplacent le grand tas de déchets près de la mer. Ces déchets sont ensuite collectés sur place, et empilés comme une tour. C’est « l’estomac ». Le travail de nous autres robots est de monter la colline, et de transporter les déchets de « l’estomac » vers la partie intérieure de la zone, les « intestins ». Assurer la liaison entre l’estomac et les intestins est notre travail.

La distance d’un aller-retour est d’environ deux cents mètres, mais la pente est assez raide. La surface de la route ne simplifie pas notre tâche, vu que nos chenilles se retrouvent embourbées dans la terre du sol. La raison pour laquelle les camions qui transportent les déchets jusqu’ici ne peuvent pas entrer ici, c’est justement parce que le sol est trop mou.

À ce propos, les déchets de matériaux de construction ont été baptisés « résidus alimentaires ». « Résidus » désigne des déchets, mais je ne sais pas vraiment d’où est venue cette appellation.

Il y a toute sorte de déchets, comme des barres de fer aplaties, des gravats mélangés à de la terre et des morceaux de métal calcinés. On rencontre aussi de temps à autre des armes et des restes d’explosif. Dans ce cas, peut-être que cet endroit a un lien avec l’armée ? La zone est entourée par un grand grillage, instaurant ainsi un climat austère et autoritaire.

Aujourd’hui encore, nous autres robots transportons les « résidus alimentaires » de « l’estomac » vers les « intestins ». Une fois avoir déplacé les déchets de « l’estomac », nous devons les mettre sur un tapis roulant. Comme le nom « intestins » le suggère, la forme du tapis roulant fait penser à de larges et petits intestins. À l’autre bout du tapis, des dizaines d’ouvriers avec des masques à gaz sont en train de trier les déchets.

Au début, je pensais que ces ouvriers étaient des hommes. Mais vu leurs mouvements et les numéros de série criés par les contremaîtres, ce sont tous des robots. J’ignore pourquoi ils portent des masques à gaz, sûrement parce qu’ils sont en contact avec des matériaux qui pourraient les endommager.

Autrement dit, presque tous les ouvriers qui travaillent dans ce chantier de démantèlement sont des robots. Le travail des hommes se résume à surveiller et donner des ordres. Nous travaillons pour eux tels des esclaves, transportons des choses telles des fourmis. Quand la journée s’arrête, nous rentrons dans notre fourmilière.

Durant cette semaine, je n’ai pas pensé un instant au Professeur. À chaque fois que je ne peux m’empêcher d’y penser, je renferme mes émotions au plus profond de mon cœur. C’est parce que je crois qu’une fois confrontée à mes souvenirs dans ma situation actuelle, je me trouverais dans l’incapacité de continuer à la supporter.

Ainsi, j’ai commencé petit à petit d’arrêter de réfléchir. À ce que je fais, au pourquoi je le fais — les jours passent, et les questions ont arrêté de faire surface dans mon esprit.

Dieu seul sait quand je suis devenue un de ces silencieux et mornes robots.

Jour Quinze

Dans ce monde monochrome où ciel et terre ont perdu toute couleur, je fais encore des aller-retours au chantier aujourd’hui. De « l’estomac » aux « intestins », puis des « intestins » à « l’estomac ».

Avec ces mille-huit-cent-vingt aller-retour, j’ai pu voir mes « collègues » même si je n’en avais pas envie. À mesure que le temps passe, leurs silhouettes mornes qui ressemblent à des spectres d’acier s’empilent encore et encore dans mon cœur vide. Comme une pièce vide où s’amoncèle de la poussière.

Mis à part ça, du fait de la condition misérable des robots ici, j’ai décidé de procéder à une étude après avoir fait un tri dans mes données.

Les détails sont les suivants :

— Nombre total de robots ouvriers : 110

*Seuls les robots portant des matériaux entre l’estomac et les intestins ont été pris en compte.

— Catégorie A (Taille)

Moins d’un mètre : 23

Entre un mètre et deux mètres : 81

Deux mètres ou plus : 6

— Catégorie B (Type)

Construits à partir de pièces détachées : 93

Robots d’occasion : 17

*Observation faite à partir de leur apparence.

— Catégorie C (Motricité)

Chenilles : 82

Quadrupèdes : 26

Bipèdes : 2

Au début, ils n’étaient que des chiffres sans aucun sens ni émotions.

Mais pour moi, les deux derniers nombres — et tout particulièrement les « bipèdes : 2 » de la catégorie C, ont rapidement signifié quelque chose pour moi.

Ce sont numéro Quinze et Trente-Huit.

Qui sont-ils ?

Tout en déplaçant les déchets de matériaux, j’ajuste l’angle de mes lentilles.

Ma vision s’arrête d’abord sur le grand robot dont la taille et la largeur dépassent les deux mètres — numéro d’identification « Quinze ».

De puissants membres jaillissent de son corps grisâtre qui est comme un tonneau. Seuls ses pieds sont noirs, ce qui donne l’impression qu’il porte des bottes. Son gigantesque corps attire le regard partout où il va.

Numéro Quinze respire la puissance, il pourrait facilement utiliser ses bras pour soulever des déchets pesant plusieurs centaines de kilogrammes. Aujourd’hui, il se déplace à grand pas dans le chantier, comme toujours. En tant que bipède, ses traces de pas, semblables à celles d’un éléphant, forment de nombreux trous dans le sol. Mes collègues et moi avons tendance à nous prendre les pieds dedans au moins trois fois par jour.

Il y a également une autre personne qui m’intrigue.

Elle.

C’est exact, pas lui, mais elle. L’autre robot bipède — numéro d’identification « Trente-Huit ».

Elle me dépasse d’environ deux têtes, ce qui donne une taille d’environ un mètre quarante selon mes estimations. Elle porte un bleu de travail comme ceux des charpentiers, et ses longs cheveux attachés avec un ruban pendent sur son épaule droite. Avec une démarche énergique, elle transporte les déchets entre l’estomac et les intestins aujourd’hui encore.

Parmi cette centaine de robot, personne d’autre n’a l’air plus humain qu’elle. Son corps n’est pas constitué de pièces défectueuses. Ses membres et son corps se détachent du reste.

En plus de ça, la jeune androïde — numéro Trente-Huit — et le robot géant — numéro Quinze — travaillent souvent ensemble. Ils marchent souvent côte-à-côte tout en discutant.

De quoi peuvent-ils bien parler ? Qui sont-ils ? Tout en transportant les déchets, je ne peux m’empêcher de me poser des questions sur ces deux-là.

Pour ce qui est de la raison, je n’en sais moi-même rien du tout.

Malgré tout, j’ai l’impression que le seul moment où je peux m’échapper un peu de cette cruelle réalité est quand mon regard suit leurs mouvements.

Jour Trente-Deux

Depuis que je suis arrivée au chantier, un mois s’est déjà écoulé.

Jusqu’à maintenant, mon esprit a toujours été accaparé par ces deux-là. Le gros robot géant et la petite androïde — numéros Quinze et Trente-Huit.

Un duo que tout oppose.

Tout d’abord, le robot géant, numéro Quinze.

Il a un énorme corps, mais ses mouvements sont lents. Même s’il respire le courage, quand il transporte de gros tas de déchets à grands pas, il trébuche souvent à cause de la boue le moment d’après. Et puis, la tête qu’il fait après être tombé, le regard vers le ciel tout en agitant ses bras et jambes tel un insecte — pour être franche, la scène est assez hilarante.

De l’autre côté, les mouvements de la jeune androïde — numéro Trente-Huit — sont assez vifs. Tel un coup de vent, elle se faufile entre les autres robots. Elle ressemble vraiment à un chat ou à un écureuil, bref, elle donne l’impression d’être un animal petit mais agile.

À chaque fois qu’elle passe à côté du géant robot, numéro Quinze, ils se disent toujours deux ou trois mots. En gros, cela se résume à des « Salut ! », « Ça va ? », « Bon, j’y vais ! » et cætera, et cætera, et elle lui donne toujours une petite tape sur la hanche.

Ces deux-là ont vraiment l’air de deux amis de longue date.

Hélas, nos chemins ne se croisent pas.

Au chantier, mes collègues robots n’ont aucune notion de « socialisation ». Ils se contentent de transporter les déchets de l’aube au crépuscule, et leur journée se termine dès qu’ils s’éteignent la nuit. Ici, il y a seulement la relation unilatérale des robots qui suivent les ordres des humains, et rien entre les robots. Aucune conversation, ni aucune aide mutuelle.

Numéros Quinze et Trente-Huit ne sont pas les seuls robots dotés de la parole. J’ai vu plusieurs autres répondre « Oui », « À vos ordres », « Mes excuses » et cætera, aux ordres des inspecteurs. Certains disent « Pardon ! » quand ils se cognent contre un autre robot.

Malgré tout, je n’ai jamais vu le moindre robot discuter avec un autre durant le mois entier que j’ai passé ici, mis à part numéros Quinze et Trente-Huit.

Et c’est pour cette raison que ces deux-là sont les plus spéciaux dans la centaine de robots qu’il y a ici.

Jour Quarante-Quatre

Le jour où nos chemins se sont croisés est apparu soudainement. Cela fait quarante-quatre jours que je suis là.

Ce matin-là, alors que j’ai fini de transporter les déchets jusqu’aux « intestins », quelqu’un m’interpelle sur le chemin du retour.

— Hé, toi là, attends une seconde.

— Hein ?

Je me retourne, et la jeune fille — numéro « Trente-Huit » — apparaît sous mes yeux. Un bleu de travail avec de larges poches recouvrent son corps élancé. Ses grands yeux gracieux me regardent sans détour.

Le visage blanc de la fille s’approche de moi par le haut. Je ne peux m’empêcher de pencher mon corps vers l’arrière. Cela fait longtemps que je ne me suis pas sentie aussi excitée.

— C’est quoi ton numéro d’identification ?

— …… Hein ?

Sur le moment, je ne comprends pas ce qu’elle veut dire. Le fait que la jeune fille que j’observe de loin vienne tout à coup m’adresser la parole me laisse coi, il faut dire que je n’ai parlé à personne pendant un peu plus d’un mois maintenant.

Je lui réponds bêtement :

— M-Mon numéro d’identification ?

Le visage de la fille arbore alors une expression inquiète.

— Tu ne… te souviens pas de ton propre numéro ? Tu sais, c’est le numéro que les contremaîtres crient quand ils t’appellent.

À ce moment-là, la fille pose ses mains sur ses hanches, tout en inclinant légèrement son magnifique visage. Ses cheveux attachés avec un grand chouchou se balancent sur sa poitrine. Elle est vraiment jolie, et a la vitalité et la vigueur d’un tournesol qui éclot.

— Euh… Je suis… numéro Cent-Huit.

J’ai enfin fini par lui répondre. Jusqu’à maintenant, je n’ai toujours pas réussi à me faire à l’idée que cette voix inorganique est la mienne.

— Numéro Cent-Huit, hein… Ça veut dire que tu es arrivé récemment.

La jeune fille marche en avant tout en se présentant à son tour :

— Je suis numéro Trente-Huit, je m’appelle Lilith. Enchantée de faire ta connaissance.

Lilith. Je connais enfin son nom. Il a la même sonorité que le mien.

— Ah, ne t’arrête pas. On va se faire crier dessus si on ne travaille pas… Maintenant que les présentations sont faites, j’ai une question à te poser.

Après avoir dit ça, Lilith me fixe du regard avec intérêt.

— Pourquoi tu regardes toujours dans ma direction ces derniers temps ?

Elle a remarqué.

Je ne sais pas quoi dire, alors je me contente de dire :

— Je suis désolée.

— Ah, c’est pas grave, dit-elle en agitant légèrement les mains, Pas la peine de t’excuser. Je veux juste savoir pourquoi. … Le coup de foudre peut-être ?

Lilith éclate alors de rire, ses grands yeux doucement fermés. Elle a l’air assez innocente. Peut-être même qu’elle est plus jeune que moi, qui avais l’âge fixe de quinze ans avant ça.

— Euh… Eh bien… Je m’intéressais vraiment à vous deux.

— Vous deux ?

— Mademoiselle Lilith et monsieur Quinze.

— Numéro Quinze… Ohhh, tu veux parler de Volkov ?

Volkov. Je viens tout juste d’apprendre le nom du robot géant, numéro Quinze.

Lilith continue avec ses questions :

— Pourquoi ça t’intéresse ?

À ce moment-là, j’atteins « l’estomac » et soulève quelques déchets avant de lui répondre. Lilith en fait de même. Après ça, on se retourne et on commence à se diriger vers les « intestins ».

La conversation reprend alors de plus belle.

— Vous semblez bien vous connaître.

— Ah bon ? Tu trouves ?

La voix de Lilith est un peu plus forte. Le coin de sa bouche s’est légèrement soulevé, alors il semblerait que cela lui fasse plaisir.

Quinze minutes plus tard.

— … Hein ? Ça veut dire que tu nous suis ?

— Non, pas du tout…

Nous transportons les déchets vers les « intestins » une fois de plus. C’est le troisième tour que Lilith fait en ma compagnie.

— Monsieur Volkov est passé plusieurs fois à côté de moi. Mais… il m’a à chaque fois ignorée.

— Oh, ça ! dit Lilith en haussant les épaules, Monsieur est myope comme une taupe et sourd comme un pot. Alors je doute qu’il t’ait ignorée, il ne t’a juste pas remarqué.

Lilith vient juste d’appeler Volkov « monsieur ». Le ton employé donne vraiment l’impression qu’ils sont un vieux couple de mariés qui vivent ensemble depuis un long moment.

— Oh, je vois. C’était donc ça.

— C’est pour ça qu’il faut faire ça quand tu veux l’appeler.

Sur ces mots, Lilith se dirige vers Volkov et le tapote gentiment au niveau de la hanche. Après ça, elle lui demande sur le ton de quelqu’un qui veut savoir si les toilettes sont occupées :

— Y’a quelqu’un ? Y’a quelqu’un ?

Volkov tourne alors soudainement la tête dans sa direction, avant de répondre « Oh, oui, oui » comme s’il y était vraiment.

— Tu vois ? me dit-elle avec un large et radieux sourire, Il faut faire ça si tu veux parler avec Volkov. Sinon, il ne remarquera jamais.

— Oh… Alors il y a une technique.

— Il a été créé à des fins militaires. C’est pour ça… Il lui reste quelques stigmates de quand il était à la guerre.

— Mademoiselle Lilith, tu sembles bien comprendre monsieur Volkov.

— Arrête avec ça.

Lilith tend son bras libre dans ma direction pour m’arrêter.

— Tu peux arrêter avec ce « mademoiselle » ?

— Hein ?

Les sourcils de Lilith se lèvent légèrement, et elle me dévisage avec ses grands yeux, innocents et sages à la fois.

— Nous sommes déjà amis, alors pas la peine d’être aussi poli. Je m’appelle Lilith Sunlight.

— Sunlight… C’est un très joli nom.

J’exprime mes pensées ouvertement. C’est un nom qui convient parfaitement à une personne aussi radieuse qu’elle.

— T-Tu trouves ?

Cela a l’air de faire vraiment plaisir à Lilith.

— … Ah, c’est vrai, il s’appelle Voulkov Galosh.

— Non- c’est- Volkov.

Le géant s’est immédiatement retourné et l’a reprise.

— Hein, t’as entendu ça ?

— Lilith- a- fait- une- erreur.

— Mais tu trouves pas que ça sonne mieux « Voulkov » ? Ça te va mieux je trouve.

— Pas- Voulkov. Volkov- est- Volkov.

— Sérieux, t’as vraiment aucun humour…

Lilith rit malicieusement, avant de se retourner vers moi.

— Ah, c’est vrai, tu dois avoir un nom, pas vrai ? Étant donné que tu y as l’air habitué, ton « lieu de naissance » devrait faire l’affaire.

Je donne mon nom en hésitant.

— Je m’appelle Iris… Iris Rain Umbrella.

— Iris…? Hein, mais c’est un nom de fille, ça, non ?

— Euh, eh bien…

À ce moment-là, un beuglement énervé de la part des contremaîtres se fait entendre.

— Hé, les conversations privées sont interdites ! Numéro Quinze et Trente-Huit ! Et… Numéro Cent-Huit !

Après avoir crié un « Désolé ! », Lilith tire la langue dans ma direction.

Jour Cinquante-Cinq

Depuis ce jour-là, le temps que je passe avec eux a augmenté jour après jour. Ce sont les premiers amis que je me suis fait depuis que je suis arrivée au chantier.

La « pluie » ne s’est pas arrêtée. Dans ma vision monochrome, il y a toujours ce bruit blanc et ces innombrables lignes blanches.

— Puis…

Tout en faisant l’aller-retour entre « l’estomac » et les « intestins », Lilith continue de parler gaiement de l’autre côté de la pluie. C’est un vrai moulin à paroles.

— Et alors, le contremaître a crié « Hé, numéro Quinze, reste pas debout planté là ! », et a donné un coup de pied à Volkov.

— Ouah, vraiment ?! répondé-je.

— Et tu sais ce que monsieur a répondu ?

— Non.

— Il a dit… « Mes excuses. Je vais de ce pas m’assoir ! » parce que le contremaître lui avait dit « de ne pas rester DEBOUT planté là ». Ensuite, son énorme corps a écrasé le contremaître derrière lui.

— Le pauvre.

— Le hurlement du contremaître cette fois-là était tellement marrant !

— J’aurais vraiment voulu voir ça.

Lilith se met alors à rire de bon cœur. En voyant son sourire radieux, je me déride à mon tour.

— Au fait, comment as-tu rencontré Volkov ?

— Oh, ça, sourcille Lilith, Rien de bien extraordinaire. On s’est rencontrés au chantier il y a environ un an. Volkov travaillait déjà là avant que j’arrive… Je sentais qu’il avait une ressemblance.

— Une ressemblance…? Avec qui ?

— Une connaissance. C’est un robot appelé Lightning, je travaillais avec lui dans une boutique d’occasion avant de me retrouver ici. Il était énorme mais lent aussi.

À ce moment-là, Lilith se met à regarder au loin.

— Alors, c’est pour ça que j’ai remarqué Volkov dès mon arrivée. … Puis je lui ai adressé la parole et on s’est mis à discuter…

Soudain, le beuglement des sirènes se fait entendre. C’est le signal de l’heure du déjeuner. Cependant, ce n’est valable que pour les humains, nous autres robots n’ayant pas droit de nous reposer. Notre seul moment de répit est la nuit quand on recharge nos batteries.

— Bon, on se voit plus tard alors.

Lilith et moi nous séparons, et elle se faufile avec agilité entre les robots devant nous. Ses longs cheveux attachés dansent vigoureusement derrière elle.

Je regarde en direction de l’endroit où elle se dirige, et je vois le géant robot marchant droit devant. C’est Volkov. Une fois de plus, il produit en masse d’énormes traces de pas. La petite fille tapote alors sur son large corps tout en demandant « Toc, toc, y’a quelqu’un ? ».

Je regarde cette scène familière, et ne peux m’empêcher de ressentir une chaleur en moi. Cela fait longtemps que je n’ai pas ressenti ça.

Je remercie les deux de tout mon cœur. Même si je ne peux accepter mon apparence actuelle, cela ne me préoccupe pas tant que ça. Ils m’ont acceptée telle que je suis en ce moment. Pour être honnête, cela me fait vraiment plaisir.

Si je pouvais exprimer une émotion sur mon visage, je serais sûrement en train de sourire maintenant.

Après la fin du travail du jour, nous nous sommes rassemblés comme d’habitude à l’entrepôt.

Nous ne sommes pas rangés par numéro d’identification. Vu que la seule raison pour laquelle nous sommes rassemblés ici est pour éviter que nous soyons volés et pour nous recharger, on peut s’assoir où on le veut.

Aujourd’hui, Lilith est assise à côté de moi.

— Dis, Iris.

— Hmm ?

Lilith me murmure alors :

— Accompagne-moi ce soir.

Elle esquisse un sourire qui en dit long.

— Hein ? T’accompagner ?

Alors que je suis sur le point de lui demander ce qu’elle veut dire par là, les contremaîtres se rapprochent à grands pas de nous.

Après avoir inséré le câble de rechargement, mon interrupteur s’éteint automatiquement. Et quand je vais me réveiller, ce sera le matin — ou du moins, c’est ce que je pensais.

— …… Iris !

J’entends la voix de quelqu’un.

— Hé, Iris !

Dans la pluie présente comme à son habitude, j’ouvre les yeux.

Le visage familier d’une jeune fille est sous la pluie.

— ….. Lilith ?

— Ah, t’es enfin réveillée. … Ton temps d’activation est assez long, dis donc.

Lilith retire ensuite le câble d’alimentation de mon corps, et referme le panneau de ma poitrine.

À ce moment-là, je remarque enfin qu’il fait complètement noir. Généralement, des rayons de lumière pénètrent dans l’entrepôt à travers ses vitres.

— …….. Hein ? Il fait nuit ?

— Eh oui, il fait encore nuit. Il est environ deux heures.

— Deux heures du matin…

Je regarde autour de moi. C’est la première fois que je me réveille aussi tôt.

— Iris, je vais te montrer.

Lilith esquisse alors un sourire ravi.

— … Me montrer ?

Je reste perplexe.

Puis, la fille fait un pas en arrière et tend sa main droite blanche vers moi, comme si elle m’invitait à danser.

— Bienvenue dans le club de lecture nocturne.

L’entrepôt a une aura mystérieuse la nuit.

Mes collègues robots sont assis soigneusement devant des panneaux d’alimentation qui ressemblent à des pierres tombales. Bien sûr, personne ne bouge. Sur les robots, les lumières des témoins de chargement tremblent comme des esprits errants. Lilith et moi nous frayons un chemin entre les centaines de fantômes.

Un énorme robot familier est assis au milieu des fantômes tremblotants. Un épais câble est accroché à lui telle une queue, tandis que les lumières des témoins de chargement clignotent fortement.

— Prends ça !

Lilith retire alors le câble de rechargement de Volkov avec ses mains. Puis, elle ouvre le panneau de sa poitrine, avant d’y mettre sa main droite à la recherche de quelque chose.

Après quelques secondes, un léger bourdonnement résonne dans l’entrepôt, et les yeux de Volkov s’éclairent.

— Allez, debout, tas de ferrailles.

Lilith est encore en train de crier sur des gens.

Volkov dit tout en gardant sa position assise :

— Volkov- activation-, peut- pas- bouger.

— Chuuut ! Moins fort quand tu parles.

Lilith baisse sa voix pour le lui rappeler.

Tout en attendant l’activation de Volkov, je lui pose la question qui me turlupine.

— Comment tu as fait pour te réveiller ? Tu es censée t’éteindre après t’être branchée…

— Ahhh, ça.

Lilith pointe alors triomphalement son pouce en direction de sa poitrine.

— Mes batteries sont de type activation après charge. Du coup, je me rallume automatiquement après que le chargement soit terminé.

Je ne peux m’empêcher de penser « Ah, c’est pour ça ». Ce qui veut dire qu’elle se réactive toute seule, même si les humains l’ont éteinte. Cependant, une autre question me vient à l’esprit.

— Mais comment ça se fait que les humains ne te l’aient pas confisqué ?

Si des robots peuvent se déplacer la nuit, alors les éteindre ne servirait plus à rien.

— Peu importe, vu que c’est assez simple. On se retrouve souvent à transporter des outils et des pièces diverses après être resté ici un certain temps. Et donc, je me sers de temps à autre.

Après ça, elle me parle fièrement de ses trouvailles au milieu des piles de déchets du chantier : des tas d’objets ménagers (seulement, ils sont soit cassés, soit trop sales), des livres, des CDs de musique et des dictaphones. Elle ne semble pas éprouver la moindre culpabilité quand elle me parle de ses « trophées de guerre ». Mi-impressionnée, mi-curieuse, je demande alors :

— Mais les robots n’ont pas le droit de faire des choses contraire aux règles, non ? Comment as-tu fait pour les voler ?

— Oh, tu veux sûrement parler du module de prévention des crimes dans ton circuit de sécurité. C’est pas un problème, vu que je- Oh.

Juste à ce moment-là, Volkov se lève lentement. Son énorme corps produit un craquement, tout en créant une grande ombre dans l’entrepôt. Ses yeux qui s’éclairent dans le noir sont plein de vie.

— Laisse tomber, je t’en parlerai un autre jour. Allons-y maintenant.

Lilith se met à marcher à travers l’entrepôt.

— Euh, est-ce que ça ira si on n’est seulement chargé à moitié ?

— Ça ira, deux ou trois heures de batterie devraient suffire.

— Hein…

Je tourne mes chenilles et la suis. Volkov est juste derrière nous.

Une petite pile de déchet est entassée à l’intérieur de l’entrepôt, des débris de chenilles et d’autres objets qui ressemblent à des membres humains sont éparpillés ici et là. Ce sont sûrement des pièces de robots. À en juger par la quantité, ce devrait être suffisant pour ouvrir deux ou trois boutiques d’occasion.

Nous contournons alors la petite pile, et arrivons dans une grande pièce peu après. C’est le seul endroit non encombré par des pièces, d’une surface d’environ trois mètres carrés. Un matelas est installé en dessous d’une table carrée en bois, et cette scène pourrait sembler sortir tout droit d’un film si on laisse de côté l’état d’usure de l’ensemble.

Nous nous installons autour de la table.

— Je n’aurais jamais cru voir ce genre d’endroit ici…

Je regarde autour de moi avec surprise. La table est complètement cernée par des bouts de métal qui semblent sur le point de tomber à n’importe quel moment.

— Eh oui, Iris.

Lilith se met ensuite à chercher sous la table, avant d’en sortir un épais livre.

— Tu sais lire ?

Lilith a sorti un livre pour enfants. Je lis à haute voix le titre.

— …. Visa Darke, le dieu maléfique du dimanche.

— Excellent ! s’exclame Lilith en souriant avec des yeux illuminés, Tu sais lire ! C’est génial ! Youpi !

— Non, ce n’est pas grand-chose…

En entendant le compliment exagéré de Lilith, je ne peux m’empêcher de me sentir gênée. Ce n’est pas vraiment un livre compliqué, vu que d’après la couverture, il est « adapté pour les enfants de huit ans et plus ».

Sur la couverture, un jeune homme (fort charmant) adossé à un mur porte un pardessus noir, et a un anneau brillant sur sa main gauche. Même si j’en ai déjà entendu parler, il semblerait que ce soit un livre assez connu.

— Je n’arrive pas à lire ces derniers temps. Mon module d’interprétation des lettres ne fonctionne plus. Volkov peut encore lire, mais pas quand c’est écrit trop petit. … Alors tout ce qu’on peut faire, c’est ça…

Sur ces mots, Lilith ouvre le livre et le tend devant Volkov. C’est comme si elle utilise le livre pour cacher la vision de Volkov.

Puis, Volkov prononce le mot « dieu ». Lilith décale le livre légèrement, et il dit « maléfique », puis suivant la même série de gestes, « di » et « manche ».

Lilith ferme le livre et hausse les épaules en disant :

— Il ne peut lire qu’un mot à la fois. … Alors il nous a fallu trois mois pour lire cinquante pages.

— Volkov- fait- de- son- mieux.

Le robot géant se met à bomber le torse.

— Hmm hum, c’est vrai, dit Lilith en souriant légèrement tel une institutrice de maternelle.

— Volkov- bien- travaillé.

— Oui, très bien travaillé.

Lilith se lève alors et caresse la tête de Volkov comme si elle réconforte un enfant. Cela semble faire plaisir à Volkov. Je me demande quel genre de relation ils entretiennent.

— Alors, qu’est-ce que t’en dis ?

Elle me regarde droit dans les yeux.

— Je te rémunèrerai, alors est-ce que tu peux lire ce livre pour moi ?

— Hmm, ça me va… dis-je avant de prendre le livre dans les mains de Lilith, Par où dois-je commencer ?

— Mieux vaut reprendre depuis le début. Ça serait dommage de le finir d’une traite. …. Ah, Volkov, tu peux partir si tu veux, dit Lilith d’une voix taquine, tandis que les yeux de Volkov se mirent à briller.

— Volkov- veut- connaître- fin.

— Oh, vraiment ?

— Lilith- trop- méchante.

— Je plaisante, voyons. … T’as vraiment aucun humour.

Lilith éclate alors de rire. Elle semble vraiment adorer taquiner Volkov.

— Bon, je vais commencer alors, dis-je en tournant la première page, Visa Darke, le dieu maléfique du dimanche. Volume Un « Le dieu maléfique incapable d’utiliser la magie ». ….. Euh, prologue.

Ainsi, nous commençons tous les trois notre réunion du « club de lecture nocturne ».

— « Et alors ? » dit Darke froidement, « Tu insinues que le travail d’un dieu maléfique est de détruire le monde ? » Après avoir entendu sa question, l’anneau répondit sans détour : « C’est exact, Maître Darke. »

Je lis lentement le livre.

Lilith est assise à côté de moi, tout en penchant son corps sur la table avec ses grands yeux étincelants. De l’autre côté, Volkov reste silencieux, mais ses yeux se mettent à briller de temps à autre. Les deux semblent beaucoup aimer ce livre.

Au bout de trente pages, j’ai fini par comprendre plus ou moins l’histoire de « Visa Darke, le dieu maléfique du dimanche ».

Le personnage principal, Visa Darke, est un dieu maléfique. C’est un seigneur qui dirige une partie du monde des démons, il est issu d’une glorieuse famille, mais ne s’intéresse pas du tout à son rôle de dieu maléfique. La cause qu’il poursuit n’est pas d’utiliser ses pouvoirs pour envahir les autres pays ou causer des catastrophes dans le monde des humains, mais de réparer des objets ramassés ici et là dans le monde des démons pour qu’ils puissent être à nouveau utilisés.

L’anneau magique qui sert Darke s’appelle « Flo Snow ». C’est un anneau raffiné qui est blanc comme la neige, tandis que sa voix est aussi claire que la glace. De personnalité sérieuse, elle réprimande souvent son maître qui passe son temps à réparer des objets, au lieu d’honorer les devoirs qui incombent un dieu maléfique. Cependant, Darke a encore négligé son travail aujourd’hui, il n’apprend jamais de ses erreurs. Il tente de cacher la vérité à Flo et fuit discrètement la ville-

— Iris, qu’est-ce qui se passe ensuite ? Qu’est-ce que Darke a dit ?

Lilith me tire le coude, en m’implorant de continuer la lecture. Je continue jusqu’à l’endroit où ils s’étaient arrêtés, ce qui explique pourquoi elle insistait tant pour que j’aille plus vite.

— Ok, on continue. … « Dis-moi, Flo. Mes pouvoirs magiques sont vraiment faibles. Alors est-ce vraiment un problème si je me repose un peu sur ces objets magiques ? » Darke s’adressait à Flo avec un ton nonchalant comme à son habitude. « Ce n’est qu’une excuse, Maître Darke. Vos pouvoirs magiques ne sont pas faibles, vous manquez simplement de pratique. Ahh, quelle tragédie. Si cela continue, vous serez dans l’incapacité de regarder en face vos défunts ancêtres. »

La nuit suivant leur conversation, un des objets magiques que Darke avait rapporté avec lui se transforma soudainement en abominable monstre alors que Darke était couché dans son lit-

— Chut !

Soudain, Lilith met son index devant sa bouche.

— Éteignez les lumières !

Volkov s’exécute alors immédiatement en éteignant les lumières de ses yeux. J’en fais à mon tour de même avec mon système visuel.

— C’est une patrouille.

L’index de Lilith est tendu devant ses lèvres, tandis que son regard perçant est concentré sur l’entrée de l’entrepôt.

Peu après, je vois une faible lumière bouger dans l’entrepôt. La patrouille utilise sûrement une lampe torche. La lumière bascule d’un robot endormi à un autre.

Comme une grande quantité de déchets est empilée autour de nous, « cet endroit » ne peut être vu de l’entrée. Malgré tout, nous tremblons tout de même de peur à chaque fois qu’une lumière brille dans notre direction.

Cinq minutes plus tard, après être allée jeter un œil derrière la pile, et être revenue à côté de la table, Lilith dit à voix basse :

— Je crois qu’ils sont partis…

Je me sens soulagée, puis je me frotte le ventre. Volkov pousse à son tour un soupir.

— On ne s’est pas fait repérer finalement.

Lilith murmure alors :

— C’est rien. Les patrouilles se contentent d’agiter leur lumière ici et là. Ils ne comptent pas le nombre de robots présents.

— Qu’est-ce qui se passerait s’ils nous découvraient ?

— Qui sait… Je ne pense pas qu’ils iraient jusqu’à nous désassembler. … Mais une chose est sûre, ils nous confisqueraient ça.

Elle prend le livre dans mes mains et le cache sous la table.

— On ne va pas continuer ?

— Même si j’aimerais vraiment, on s’arrête là pour aujourd’hui. Ils vont se douter de quelque chose si nos batteries ne sont pas complètement chargées demain.

La réunion du club de lecture s’arrête donc là.

Pour ce qui est de ce qu’a vu Darke après avoir entendu des bruits bizarres, cela va devoir attendre demain, à deux heures du matin.

Jour Soixante-Neuf

Dans ce monde monochrome où ciel et terre sont rebutants, je continue mon travail comme à mon habitude. Des aller-retour sans fin sous la pluie discontinue.

Lilith marche à mes côtés de temps en temps, et nous nous séparons après avoir discuté quelques temps.

Maintenant, Volkov et moi pouvons discuter ensemble. À chaque fois que je tapote son imposant corps en demandant « Y’a quelqu’un ? », il tourne la tête en répondant bizarrement « Oh, oui, je suis là ».

La nuit, nous participons à la tant attendue réunion du club de lecture nocturne. Après avoir commencé à lire il y a deux semaines, nous avons désormais atteint le volume six du « Visa Darke, le dieu maléfique du dimanche». La série compte huit tomes, alors nous sommes déjà vers la fin de l’histoire. Ce qui se passe entre le tome un et le cinq pourrait se résumer en « Le dieu maléfique Darke essaye à chaque fois de s’enfuir de son château, et revient avec un objet magique », puis « Il se fait sermonner par l’anneau magique Flo Snow », et enfin « L’objet magique est en fait super puissant »… Les conversations entre le dieu maléfique habillé en noir et le sérieux anneau en argent sont à chaque fois vraiment amusantes, et pas seulement pour Lilith et Volkov. J’accroche moi-même beaucoup à l’histoire.

Hélas, le style du volume six est radicalement différent des tomes précédents. Darke a abandonné Flo, et est parti seul en voyage, sans donner la moindre nouvelle après un mois. Après tout ce temps, Flo, qui était vraiment fâchée au début, commença à s’inquiéter, et à réaliser ses « véritables sentiments ». Elle, qui réprimandait toujours Darke était en fait… Et ainsi, leur relation avait commencé à s’approfondir.

Le temps passe. Sans m’en rendre compte, cela fait déjà deux mois que je suis là. Cela signifie également que cela fait deux mois que le Professeur est décédé.

À ce sujet, il est préférable que je n’y pense pas trop.

Deux heures du matin.

Dans l’entrepôt plongé dans l’obscurité de la nuit, les témoins de charge des robots brillent comme des lucioles. Un coin de l’entrepôt est éclairé par le clair de lune, et c’est à cet endroit qu’a lieu notre petite réunion.

— Allez, relis ce passage.

Lilith me tapote légèrement le coude avec ses doigts. Quand on atteint un passage qui lui plait beaucoup, elle me demande immédiatement de le relire.

— Flo était plongée dans ses pensées. Jusqu’à maintenant, avait-elle réellement aidé Darke ?

— Hmm….

Tout en serrant ses genoux contre elle, Lilith semble dubitative, il semblerait que ce passage la mette mal à l’aise.

Dans cette partie de l’histoire, l’anneau magique Flo Snow semblait très préoccupé.

Elle était jusqu’ici très confiante en sa capacité à éduquer son jeune maître, étant donné qu’elle servait la famille Darke depuis la génération précédente. Même si Darke était dur avec elle, il finissait toujours par écouter ses conseils, alors cela ne la dérangeait pas. Même moi, qui lis le livre, je peux sentir qu’ils sont vraiment très proches.

Hélas, Darke avait abandonné Flo, sans même donner de ses nouvelles pendant un mois. Ce n’était jamais arrivé auparavant. Flo se sentait mal à l’aise maintenant qu’elle était seule, et était plongée dans ses pensées du matin au soir. Darke avait toujours fait de son mieux en tant que dieu maléfique jusqu’à maintenant, mais était-elle simplement trop exigeante et trop pénible pour lui ? Qui plus est, elle connaissait ses « véritables sentiments » — son amour pour Darke serait sans aucun doute une gêne pour lui, alors cela la préoccupait énormément.

— …… Flo Snow, dit Lilith calmement, Comment dire, elle s’inquiète trop. Vu que ça fait un long moment qu’elle est avec Darke, elle devrait avoir plus confiance en elle.

Lilith est du côté de l’anneau angoissé. Je ressens la même chose.

Puis, Volkov demande :

— Mais- Darke- pas- revenu. Pourquoi ?

— C’est parce que…

Contrairement à d’habitude, Lilith ne sait pas quoi dire. Même si Darke était imprévisible et puéril, c’était en fait quelqu’un de gentil et d’honnête. Et donc, il devait y avoir une explication au fait qu’il ne soit pas encore revenu.

— Iris, continue à lire.

Lilith tapote mon coude. Je tends le livre devant moi et dis :

— Ok, continuons.

À ce moment-là.

— Ah…….

Le livre est tombé de mes mains comme si c’était une créature vivante.

— Ah, ça va ?

Lilith ramasse le livre.

Tout en m’excusant, je prends le livre. La « pluie » est devenue encore plus forte ces derniers temps, alors j’ai du mal à évaluer les distances.

— Flo était plongée dans ses pensées. Jusqu’à maintenant, avait-elle réellement aidé Darke ? Puis, elle replongea une nouvelle fois dans ses pensées.

Dans la pluie, mon regard passe d’un mot à un autre. Au-dessus des mots, les lignes blanches sont comme des traînées de vapeur à l’arrière d’un avion en plein vol.

— Si elle ne pouvait aider Darke, à quoi bon continuer à vivre ?

Puis, je referme le livre.

— Qu’est-ce qui se passe, Iris ?

Lilith me regarde avec surprise.

J’exprime alors mes sentiments.

— Cette dernière phrase, elle ne vous fait rien ?

— Hein… Quelle phrase ?

— Si elle ne pouvait aider Darke… Celle-là.

Les pensées de Flo Snow sont exactement les mêmes que celles que j’avais quand je suis arrivée au chantier.

Si je ne suis d’aucune aide, à quoi bon continuer à vivre ?

Travailler tous les jours sans relâche, m’éteindre le soir venu, me réveiller le matin. Et ainsi de suite tous les jours. Cette façon de vivre a-t-elle le moindre sens ? Pour moi, qui n’ai pu aider le Professeur, mon existence a-t-elle encore la moindre valeur ?

Mes interrogations fusionnent avec les inquiétudes de Flo Snow sur le fait qu’elle n’a pas pu aider le dieu maléfique.

D’où ma question.

— Eh bien, « vivre »… qu’est-ce que c’est en fait ?

La première personne à répondre est Lilith.

— Hum… Vivre, hein…

Elle semble réfléchir profondément.

— Tant que tu n’es pas mort… tu vis, non ?

— Ah, non, pas dans ce sens-là.

Je reformule alors ma question.

— Ce n’était peut-être pas la meilleure façon de le formuler… Le sens de notre vie. Pour des robots comme nous, qu’est-ce que « vivre », et quel est le « sens de notre existence » — c’est à ça que je réfléchis.

— Désolée, je n’ai rien compris à ce que tu viens de dire.

— Euh, comment dire… Flo Snow ne vit-elle pas uniquement pour Darke ? C’est le but de son existence. Du coup, quel est le nôtre ?

J’essaie d’expliquer, et Lilith dit alors :

— Ah… C’est là où tu voulais en venir.

Elle semble avoir compris le sens de ma question maintenant.

J’attends impatiemment sa réponse.

Elle dit de but en blanc :

— Les choses du genre le sens de la vie sont des questions que se posent les gens qui n’ont rien de mieux à faire.

— … Hein ? Comment ça ?

— Pour être précis, seuls les robots qui ont la belle vie peuvent penser à ça. … Pour nous autres pauvres robots, on n’a pas besoin de ça. Tant que nos batteries sont pleines et que nos pièces sont encore en un seul morceau, même si on sait qu’on se transformera un jour en tas de ferraille, n’est-ce pas là le sens de nos vies ?

Elle explique sa logique.

— Euh, désolée. Tu veux dire que…

— Autrement dit, vivre, c’est « se battre jusqu’au bout », dit Lilith sèchement.

Ses mots ont une certaine force en eux.

À ce moment-là, Volkov l’interrompt :

— Je- pense- tu- as- tort.

— Hein ?

Lilith lève un sourcil, et se tourne en direction de Volkov.

— Hé, depuis quand tu te permets de ne pas être du même avis que moi, Lilith Sunlight ?

Lilith est encore en train de taquiner Volkov.

Mais Volkov ne semble pas comprendre l’humour. Il répond alors sérieusement :

— Volkov- a- avis.

Différent- de Lilith. »

Ses yeux rectangulaires me font face.

— Lilith- parle- vie- ou- mort… Iris- parle- pourquoi- vivre.

Après avoir entendu l’explication de Volkov, je me sens heureuse. Parce que Volkov a déchiffré le sens de ma question.

— C’est exactement ça ! Volkov a parfaitement exprimé ma pensée ! Le sens de notre existence serait « pourquoi vit-on ? » !

— Volkov, qu’est-ce que t’en penses ? Du sens de notre existence. Pourquoi est-ce qu’on continue à vivre ? lui demandé-je rapidement, ce à quoi il répond lentement après une longue hésitation :

— Volkov- ne sait- pas.

Puis, il enchaîne contrairement à son habitude :

— Volkov- a fait- guerre. Volkov- a beaucoup- tué. … Humains- Robots- ont- beaucoup- tué.

En entendant ses mots, mon corps ne peut s’empêcher de se hérisser. Lilith regarde Volkov d’un air sérieux.

— Volkov- connaît- beaucoup- de façons- de tuer.

Je peux lire de la tristesse dans ses yeux.

— Mais- ne- sait pas- comment- vivre.

Puis, il s’arrête.

Le silence tombe dans l’entrepôt.

Après un long moment, Lilith dit silencieusement :

— … Je vois.

Ce n’est pas grave si tu ne sais pas. … Je l’ignore moi aussi. »

Les yeux de Lilith posent un regard tendre sur Volkov. Elle regarde souvent Volkov avec ce regard-là.

— Enfin bon, pour ce qui est de ce genre de questions compliquées…

Elle se met à regarder à travers la fenêtre de l’entrepôt.

— Même les humains auraient du mal à y répondre.

Jour Soixante-Treize

Dans ce monde gris qui a perdu toutes ses couleurs, je continue toujours à faire des aller-retour dans le chantier. Les déchets accumulés dans « l’estomac » sont lentement déplacés vers les « intestins », pour y être digérés.

La pluie est encore plus dense. La vision de mon œil droit est particulièrement floue, et les lignes verticales sont présentes partout aux alentours. Le crépitement de la pluie me gêne autant que d’habitude, me rendant incapable d’entendre clairement la voix des autres. Malgré tout, je peux toujours entendre les cris des contremaîtres.

Mis à part ça, il y a autre chose qui me chiffonne.

Clank.

Quand je transporte les déchets, le bruit métallique recommence.

Clank, clank.

Le bruit résonne dans mon tête. C’est comme si une petite pierre se balade dans mon crâne.

Le bruit a commencé depuis que j’ai ce corps, et c’est peut-être arrivé après que j’ai martelé ma tête contre le miroir. Même s’il s’était calmé depuis le temps, il semble être devenu rythmique maintenant. Même quand je tourne la tête, je peux l’entendre.

Qu’est-ce que ça peut bien être…? Je réfléchis à la question tout en me déplaçant.

En fait, ça ne me dérange pas tant que ça, comparé à la pluie, si ce n’est ce « clank » que j’entends. C’est sûrement juste une vis ou un écrou qui est tombé.

Je continue à marcher avec le bruit métallique, et je ne peux m’empêcher de penser que je ne suis qu’un jouet qui fait du bruit quand il marche.

À la fin de la journée, c’est enfin à nouveau l’heure de lire.

— En cette nuit silencieuse, Flo Snow quitta le château du dieu maléfique. ….. À suivre.

J’ai fini de lire le sixième tome du « Visa Darke, le dieu maléfique du dimanche ». Il ne reste plus que deux tomes.

Au bout de trois mois, Darke était enfin revenu. Cependant, il refusait de dire à Flo où il était allé. Bien qu’elle fût soulagée de son retour, elle se sentait blessée par son silence. Elle décida donc « de quitter le château » à la fin du volume six. C’est parce qu’elle sentait que sa présence n’était pas utile à Darke.

— Hmmm !

Lilith pousse un gémissement, comme si elle n’en pouvait plus. Puis, elle s’écrie d’un coup :

— Quel bon à rien !

— Quoi ?

Je lève alors les yeux du livre.

— Alors que Flo est déjà super inquiète, Darke n’a rien expliqué du tout, il est pas fait pour être son maître !

Lilith partage son mécontentement. C’est rare de la voir aussi agitée.

— Darke était vraiment bizarre sur la fin. Il était sûrement tellement obsédé par ses nouveaux objets magiques qu’il en a oublié ceux qu’il avait avant.

Lilith me dévisage alors comme si elle veut savoir ce que j’en pense.

J’ai confiance en Darke, et je ne suis pas d’accord avec elle. Alors je lui adresse un petit reproche :

— Tu n’y es pas. Tu vois, c’est écrit noir sur blanc là.

Je me mets à tourner les pages.

— Le dieu maléfique jeta un coup d’œil à l’anneau blanc. Mais il resta silencieux — c’est la preuve que Darke a remarqué l’inquiétude de Flo.

— Alors pourquoi n’a-t-il rien dit alors ?

Visiblement en désaccord, Lilith se mord les lèvres.

— C’est parce que Darke s’inquiète pour elle. Il respecte ses sentiments et sa fierté, alors il veille simplement sur elle.

— Hmm… Je ne crois pas…

Lilith semble beaucoup penser à Flo ces derniers temps. C’est pour ça que nos avis divergent parce que je crois en Darke.

Volkov ne parle pas. Il regarde silencieusement Lilith sans dire mot.

Le début du volume sept est encore pire.

Comment est-ce possible…?!

Je suis moi-même très surprise.

Après que Flo ait quitté le château, Darke ne se mit pas à sa recherche, mais au contraire, se fabriqua un nouvel anneau avec sa magie !

— Satisfait, Darke souleva le nouvel anneau et l’observa sous toutes ses coutures. C’était un anneau d’un blanc immaculé qui combinait la beauté de tout l’argent du monde.

— Assez, assez, assez, assez !

Lilith commence à beugler comme une furie.

— Ç-Ç-Ça devient n’importe quoi là ! Pourquoi Darke ne va pas chercher Flo ?! Et il s’est même fabriqué un nouvel anneau, le gredin ! Quel sans-cœur !

— J-J-J’y suis pour rien, moiiiiii !

Lilith avait posé ses mains sur mon cou et s’est mise à me secouer. Le bruit métallique résonne encore dans mon crâne.

— Darke a sûrement une idée derrrière la têêêêêête !

Même si j’ai dit ça, je n’ai pas la moindre idée de ce à quoi pouvait penser Darke à ce moment-là.

Pourquoi Darke avait-il fabriqué un nouvel anneau ? C’était son travail de réparer les objets cassés, mais il ne l’a pas fait cette fois-là, il s’en est carrément fabriqué un nouveau. Qui plus est, il n’a même pas essayé de partir à la recherche de Flo…

Sans cacher son mécontentement, Lilith continue à me presser :

— Allez, continue !

Je suis curieuse de connaître la suite, alors je ne me fais pas prier.

— Pendant ce temps-là, Flo Snow qui était partie du château- avait- atteint- un endroit- très- éloigné… de-

À ce moment-là, je m’arrête.

— … Iris ? Hmm ?

Ils me regardent tous les deux d’un air dubitatif.

Oh non.

Il pleut. Comme une autoroute bondée, les lignes blanches s’entremêlent avec les mots, m’empêchant de continuer à lire.

J’ajuste alors calmement les réglages de mise au point de mes pupilles. Hélas, ce n’est pas un problème de réglages, mais plutôt de blocage de ma vision.

— Hé, Iris, qu’est-ce qui t’arrive ?

Lilith pose ses doigts doucement sur mon bras.

— Rien… Je vais bien.

Je concentre à nouveau mon regard sur le livre.

La situation s’améliore. La pluie se calme.

— Pendant ce temps-là, Flo Snow qui était partie du château avait atteint un endroit très éloigné de ce dernier, tout proche de la rivière du monde des démons. En temps normal, elle aurait été à cette heure-ci en train de discuter avec Darke…

La pluie continue de tomber.

La vue monochrome digne d’un film d’antan est coupée en plusieurs morceaux.

Mais je ne dis rien à personne.

Ni à Lilith, ni à Volkov.

J’aime les réunions du petit club de lecture.

J’aime quand Lilith me presse pour que je continue à lire, avec des étincelles plein les yeux.

J’aime voir Volkov écouter silencieusement avec une certaine anticipation qui se lit sur son visage.

J’aime tellement cet instant qui s’écoule doucement et silencieusement.

— Seule, Flo se sentait terriblement seule, à tel point qu’elle avait envie de pleurer. Des souvenirs de Darke refaisaient surface dans son esprit…

Sous la pluie battante, je continue à lire.

La pluie n’est sûrement pas prête de s’arrêter.

Je vais très certainement perdre la vue dans peu de temps.

Alors, Seigneur, je vous en supplie. Exaucez ma prière, je me fiche de ce qui peut m’arriver après.

Donnez-moi juste un peu plus de temps.

Ne prenez pas ma vue avant que la gentille réunion du club de lecture ne prenne fin.

Jour Soixante-Dix-Huit

C’est, comme d’habitude, un jour pluvieux. Une pluie manifestement sans fin.

Je transporte encore et toujours des déchets aujourd’hui.

La montagne de déchets entassée dans « l’estomac » a considérablement rétréci. Cela veut dire que notre travail est bientôt terminé.

Le bruit métallique dans mon crâne est comme la danse irrégulière d’un ivrogne sur la piste de danse qu’est mon esprit.

Je ressens l’envie irrépressible de m’ouvrir la tête pour le sortir de là. Malheureusement, je ne suis pas confiante à l’idée d’utiliser mes bras pour procéder à ce genre d’opération délicate. Et puis, l’ouverture est certes simple, mais pour la fermeture, c’est une autre histoire.

Tout en étant plongée dans mes pensées, je tombe soudain sur une scène rare en cet après-midi-là, alors que je répète inlassablement les mêmes gestes.

Un contremaître est en train de s’excuser.

À la tour de contrôle, le contremaître qui reste d’habitude tout en haut est en train de courber l’échine, avec un doux sourire aux lèvres. En concentrant mon regard, je me rends compte qu’il y a un homme d’âge moyen un peu enrobé en costume debout près du contremaître, il pointe du doigt à gauche à droite.

C’est sûrement quelqu’un d’important, un VIP. C’est peut-être même lui qui dirige l’endroit.

Je jette un œil vers eux tout en transportant les déchets. L’homme pointe souvent du doigt dans notre direction. À chaque fois, le contremaître se dépêche de prendre des notes. Je me demande de quoi ils parlent.

Je regarde ensuite devant moi, et mon regard s’arrête sur le large dos de Volkov. Lilith est à côté de lui.

J’augmente la vitesse de mes chenilles pour les rattraper.

Le bruit métallique continue de résonner joyeusement dans ma tête tandis que je me fraye un chemin sous la pluie.

— Vous ne trouvez pas ça bizarre ?

La personne qui a posé cette question, c’est Lilith.

À deux heures du matin, nous sommes comme à notre habitude autour de la vieille table en bois, en pleine réunion du club de lecture.

— Quoi donc ?

— Iris, tu vas pas me dire que tu l’as pas vu ? Le gros, je veux dire.

Lilith me regarde tout en jouant avec un petit dictaphone qu’elle a sûrement trouvé dans la montagne de déchets. Sur son beau visage, on peut lire du mécontentement, ses sourcils étant froncés.

— Ah, tu veux parler du monsieur en costume qui parlait avec le contremaître ?

— Exactement. C’est sûrement un de ces types du siège social comme l’autre jour.

— Le siège social…? De quoi ?

— Le siège social de cette société. Tu sais, le logo rouge qu’il y a sur les uniformes des contremaîtres. … Quel dommage que je ne sache pas lire.

— Un logo rouge…

Je suis incapable de discerner les couleurs, alors je ne vois pas de quoi elle parle.

— La voiture dans laquelle ils étaient avait le même logo, alors ils ont sûrement été envoyés ici depuis Ovale.

En entendant ça, mon cœur se met à battre à tout rompre. C’est le nom de la ville où le Professeur et moi vivions.

— Est-ce qu’Ovale… est proche d’ici ?

— Hein ? Tu veux parler de la ville ?

J’acquiesce alors, et Lilith me répond :

— C’est juste à côté. Il faut même pas quinze minutes en voiture.

— Quinze minutes…

Je retiens mon souffle en entendant sa réponse. Quinze minutes en voiture. En arrivant ici, j’avais l’impression d’être à des milliers de kilomètres de ma ville natale, voire dans un autre pays, je n’aurais jamais cru être aussi près d’Ovale.

À ce moment-là, Lilith reprend le sujet de conversation précédent.

— Ah, c’est vrai. J’ai entendu des choses étranges aujourd’hui. C’est un contremaître qui a dit ça peu après que le type du siège social soit parti.

Sur ces mots, Lilith baisse soudain le ton. En fait, il n’y a que les robots éteints dans l’entrepôt alors ce n’est pas vraiment la peine.

— Dès que le travail sera terminé, on va tous être licenciés.

— ….? Qu’est-ce que ça veut dire ?

— C’est pourtant évident ! Virés quoi ! Une fois le boulot terminé, on sera bon pour la casse ! Comme des tas de ferraille !

— Uuuh…!

Je ne peux m’empêcher de gémir. En entendant « tas de ferraille », je me rappelle de ce qui s’était passé ce jour-là. Du jour où mes bras et jambes me furent arrachés. Je ne veux plus jamais revivre ça.

— … Qu’est-ce que tu en penses, toi ?

Une fois n’est pas coutume, Lilith vient de demander l’avis de Volkov sur la question, ce à quoi il répond immédiatement :

— Les- robots- doivent- obéir- aux- humains.

Mécontente, Lilith donne un coup dans le bras de Volkov.

— Sérieux… T’y as vraiment réfléchi ? On va terminer à la casse si ça continue, tu sais ?

— Les- robots- doivent- obéir- aux- humains.

Volkov répète la même chose.

— Bon, ça suffit, c’est moi qui ai été assez stupide pour te demander ton avis.

Lilith s’adosse contre le tas de déchets derrière elle.

— J’ai aucune, mais alors aucune envie de terminer comme ça.

Je regarde dans sa direction :

— Mais il n’y a rien à faire, non ?

— Tout serait réglé si on arrivait à s’enfuir, non ?

— Et le module de discipline, alors ?

— Qu’est-ce que ça peut faire ? Ça fait belle lurette que je m’en suis débarrassée.

— … Hein ?

Je n’en reviens pas. Le module de discipline est un composant important des circuits de sécurité d’un robot. Il est formellement interdit de l’enlever, car c’est lui qui s’assure que les robots obéissent aux humains.

— Mes circuits de sécurité ne fonctionnaient plus. Sûrement depuis le chantier précédent ? Ça coïncide avec la fois où je me suis fait écraser par une grue. Mais comme je n’aurais pas le droit de me recharger si je ne travaille pas, je fais semblant d’obéir aux humains.

— C’est une blague… C’est pareil pour Volkov aussi ?

Je jette un coup d’œil dans sa direction. Il répond avec une voix toujours aussi grave :

— Non.

Les circuits- de sécurité- de Volkov- n’ont pas- changé. »

— C’est parce que monsieur est un robot militaire.

Lilith continue tout en regardant Volkov :

— Ses circuits de sécurité sont assez bizarres. J’ai essayé plusieurs fois de les lui retirer, mais en vain. … Pourtant, tout se passait bien à chaque fois, jusqu’à ce que ça bloque pour une obscure raison à un moment…

Volkov dit alors en levant la tête fièrement :

— Volkov- sûr.

Ce à quoi Lilith répond avec indifférence :

— Mais oui, très sûr.

Mais ce n’est pas le moment de dire ça. »

Lilith dévisage Volkov.

— Est-ce que ça te va vraiment de terminer en tas de ferraille ?

— Les robots- doivent- obéir- aux humains.

— Génial…..

Lilith pousse un soupir. Elle a l’air vraiment inquiète. Même si elle ne le montre que rarement, elle tient beaucoup à Volkov.

— … Peu importe, comparé à ça, il est encore préférable que je te retire de suite tes circuits de sécurité, Iris. Si jamais il arrive quelque chose, même s’ils venaient à appuyer sur le « bouton d’arrêt d’urgence », tu pourras tout de même t’échapper.

Le bouton d’arrêt d’urgence est un bouton qui est utilisé comme son nom l’indique dans des cas d’urgence, et a pour conséquence de bloquer tous les robots. J’en ai vu un attaché à la ceinture d’un des contremaîtres.

— Les retirer ? C’est possible, ça ?

— Bien sûr. J’étais en charge de la réparation de mes collègues dans le chantier précédent. … Même si c’était juste temporaire.

Lilith sort alors une boîte à outils de sous la table. Bien sûr, c’est un autre de ses « trésors de guerre » glanés sur le chantier.

— Ne bouge plus. Les circuits mentaux sont très fragiles.

Tout en disant ça, elle se met derrière moi, et s’approche, un tournevis à la main.

— E-Est-ce que c’est vraiment raisonnable ?

— Tout ira bien ! … Sûrement.

Un craquement se fait entendre du haut de ma tête, Lilith a commencé à dévisser les vis. Elle pose ces dernières les unes après les autres dans une boîte carrée posée sur la table.

Finalement, avec un grand bruit métallique, elle ouvre le haut de ma tête.

— Oh ? Ce sont des pièces génériques de la troisième usine. … Je vois, je vois.

Lilith se met à acquiescer.

— Qu’est-ce que tu en conclus ?

— J’ai compris comment tu t’es retrouvée ici. Tout est parti d’une boutique d’occasion.

— Une boutique d’occasion ?

— Les robots derniers cris sont chers, pas vrai ? C’est pour ça que de plus en plus de boutiques d’occasion se servent des pièces qu’elles collectent à gauche à droite pour construire de nouveaux robots à leur sauce.

J’ai entendu parler de ça. Ces endroits collectent des pièces et les réparent pour construire des robots illégalement modifiés, comme moi-même.

— Tu as sûrement été achetée par les contremaîtres dans une boutique d’occasion d’Ovale. Mais en fait, le Département d’Encadrement des Robots leur en vend aussi, pas vrai ?

Je pense qu’elle a raison. Et donc, cela explique comment je me suis retrouvée dans ce chantier après mon désassemblage.

— Qu’est-ce que…

Juste à ce moment-là, Lilith poussa un drôle de cri.

— Qu’y a-t-il ?

— Eh ben, c’est la première fois que je vois des circuits mentaux si petits…

Tout en regardant l’intérieur de mon crâne, Lilith dit avec émerveillement :

— Incroyable ! Tes circuits de sécurité sont tout petits ! Et ils ont une structure unique en leur genre ?!

Lilith semble vraiment excitée. Je ne peux m’empêcher de me sentir gênée.

Puis, le visage de Lilith devient soudain sérieux. Elle me regarde de profil, sa longue chevelure se frottant doucement contre mon épaule.

— Qui es-tu ?

— … Quoi ?

Je reste coi.

— Les pièces de ton corps sont assez vieilles, mais tes circuits mentaux sont très récents. Comment ça se fait ?

— C’est parce que…

Une ombre se dessine dans mon esprit. Ce sont des souvenirs douloureux que j’ai enfouis au plus profond de mon être, un passé que je refuse de regarder en face.

— Ah, c’est quoi ça ? dit Lilith, surprise.

— Qu’y a-t-il encore ?

— Il y a un objet coincé près de tes circuits mentaux.

— Coincé ?

Je me rappelle alors soudain de quelque chose. « Ce bruit » métallique que je n’arrête pas d’entendre.

— Une petite minute…

Lilith sort ensuite un câble métallique de sa trousse à outils et le tord en forme d’hameçon — comme ceux pour la pêche.

— Je vais t’enlever ça tout de suite.

Après un moment, un cliquetis se fait entendre, et elle dit « C’est fait ». Il semblerait que la proie ait mordu à l’hameçon.

— Qu’est-ce que… Un pendentif ? murmure alors Lilith, le câble métallique dans les mains.

— Hein ?

Je tourne ma tête, et Lilith me dit « Regarde », avant de poser l’objet qu’elle a trouvé sur la table.

C’est un pendentif gris en forme d’ovale avec une serrure dessus.

Non, ce n’est pas gris, il a en fait le même éclat argenté que…

L’étui à cigarettes cerceaux du Professeur.

— Ah…

Je tends lentement la main droite, avant de me saisir de l’étui.

Des traces de sang séché sont visibles dessus, ainsi que des taches d’huile noire.

Les mains tremblantes, j’ouvre l’étui, et une cigarette cerceau en forme de huit roule lentement sur la table tel un vélo qui aurait perdu son conducteur.

— Ahhhh…

Il y a également « cette photo » collée sur le couvercle de l’étui.

Une jeune fille vêtue d’une robe à froufrou et d’un chapeau de paille se tient debout devant l’affiche d’un film. À ses côtés, se tient une personne de grande taille portant une chemise et un jean, un sourire malicieux sur les lèvres, c’est…

— Pro… fesseur…

Mon bras droit qui tient l’étui se met à trembler légèrement. Puis le tremblement se propage rapidement dans le reste de mon corps. Les émotions que j’avais enfouies, la tristesse réprimée, l’amour et le profond désespoir sortent d’un coup de leur cage au plus profond de mon cœur, en s’échappant violemment de mon corps. Le Professeur sur la photo a la main posée sur moi, faisant remonter de bons souvenirs du passé. « Je suis rentrée, Iris. Tu as été sage, aujourd’hui ? », le Professeur me caressant la tête doucement, mais de façon un peu rustre aussi. « Hmm, c’est vraiment délicieux. Iris, tu es un vrai cordon bleu. » Le Professeur qui me complimente. « Une objection, mademoiselle Iris ? » Le Professeur qui me taquine. « Euh, Iris ? » Le Professeur inquiet. « Bonne nuit, Iris » Le Professeur gentil. Hélas, le Professeur est mort maintenant. Je ne pourrais plus jamais la revoir. Professeur, Professeur, aahhhh, Professeur, Professeur, Professeur, Professeur, Professeur, Professeur, Professeur…

— Uuh- Aa… UWAAAAAAAH !

Je me mets à pleurer. Je m’affale sur la table et suis prise de violentes convulsions, tout en poussant des gémissements de désespoir qui me font même peur à moi-même. Les moments heureux et les doux souvenirs volent en éclat comme une vitre, les bris perçant la partie la plus tendre de mon cœur. Les émotions qui s’échappent de mon cœur meurtri se transforment en immense vague dans laquelle je me noie.

— Iris !

À ce moment-là, le cri perçant de Lilith résonne derrière moi. Ses bras enlacent vigoureusement mon corps convulsionné.

— C’est bon, tout va bien…!

— Ah, ahhh…

Je saisis alors les coudes de Lilith, tout en réprimant mes sentiments. Tout en me noyant dans un océan de tristesse et de chagrin, j’attends frénétiquement que la crise passe.

— C’est bon… Tout va bien maintenant, Iris…

Telle une mère qui console son enfant en pleurs, Lilith continue de me réconforter. Le corps que je sens sur mon dos est très doux et chaud, me remémorant ainsi les fois où le Professeur en avait fait de même.

Mon tremblement s’estompe petit à petit.

Le temps passe encore.

Mes convulsions se sont arrêtées. Seules mes mains tremblent encore un peu.

Visiblement inquiète, Lilith me tient la main sans rien dire. Volkov nous regarde silencieusement lui aussi.

— … Tu t’es calmée ? me demande Lilith d’une voix douce.

Je lui réponds faiblement :

— Oui…

Ensuite, elle me regarde, moi et l’étui à cergarettes, avant de demander avec hésitation :

— Qu’est-ce que c’est ?

J’acquiesce légèrement, puis je lève la tête dans leur direction.

Les grands yeux de Lilith qui reflètent ma silhouette sont emplis d’inquiétude.

Les yeux carrés de Volkov émettent une lumière constante, il attend ma réponse.

C’est vrai, ces deux-là…

Je décide alors de tout leur raconter. Mes explications n’ont pas une grande importance en soit — ou plutôt, disons juste que je veux qu’ils connaissent la vérité.

Ensuite, les détails se déversent de ma bouche comme l’eau qui coule d’un barrage. Je leur parle de ma conception par le fameux Professeur Umbrella, de sa mort à la suite d’un accident, de l’apparition des gens du Département d’Encadrement des Robots, de mon désassemblage, et de mon arrivée ici à mon réveil.

Je pointe ma main droite en direction de la photo :

— Elle, c’est le Professeur… Et ça, c’est moi.

Au même moment, je peux entendre la gorge de Lilith se serrer, tandis que le corps de Volkov se raidit un peu.

Au bout de dix minutes, je m’arrête. Le silence retombe dans l’entrepôt.

Dans l’étui à cigarette sur la table, le Professeur et moi-même sourions. Elle a une expression taquine, alors que moi, je suis assez contrariée.

— Je vois… murmure Lilith en regardant la photo dans l’étui à cigarette, Je me disais bien que c’était bizarre. Iris fait vraiment fille…

Puis, elle se met à cligner des yeux, avant de lever la tête comme si elle vient d’arriver à une conclusion.

— En fait, c’est la même chose pour moi.

Elle me regarde droit dans les yeux.

— Je vivais dans une maison d’humains avant ça.

Puis, elle se met à parler de son passé.

Cinq ans auparavant, Lilith avait été achetée par la prestigieuse famille Sunlight. Comme ils n’arrivaient pas à avoir d’enfant, ils avaient adopté un jeune robot à la place.

Au début, Lilith vivait une vie heureuse là-bas, avec l’amour de ses « parents ». Ils lui achetaient des vêtements, jouaient avec elle, la traitaient comme si elle était de leur chair et de leur sang. Le large panel d’expressions qu’elle possède prouve que ses parents avaient dépensé sans compter pour elle.

La situation changea deux ans après son arrivée. Ses parents avaient fini par avoir un enfant. Bien que Lilith fût dans un premier temps ravie de la naissance de sa petite sœur, les choses n’étaient pas si simples.

Les parents de Lilith l’abandonnèrent.

L’incident arriva du jour au lendemain. Un jour, des recycleurs de robots entrèrent dans la maison sans crier gare, et la tirèrent presque de force dehors. Ses parents n’avaient même pas assisté à son départ.

Peu après, elle fut vendue une fois encore en tant que « robot d’occasion ». Elle travailla dans un premier temps comme serveuse dans un restaurant, avant d’être vendue à une société de BTP, et de se retrouver sur ce chantier. Même si elle avait l’air fragile, ses batteries étaient d’une immense capacité, et elle pouvait porter de lourdes charges, ce qui explique qu’elle ait pu tenir le coup jusqu’ici.

Elle parle de son passé avec un ton indifférent. Enfin, elle me dit que je suis la première personne à être au courant après Volkov.

— Et pour lui, c’est pareil.

Après avoir dit ça, Lilith se tourne vers Volkov et demande :

— Je peux lui raconter ?

Volkov acquiesce silencieusement.

— Tu te rappelles du nom complet de Volkov ?

— C’est Volkov Galosh, non ?

Lilith acquiesce, avant de continuer :

— En fait, c’est Volkov Galosh Ouroboros.

— Ouroboros ?

— Exactement, Ouroboros. C’est à la base le nom d’un serpent apparaissant dans diverses légendes. … Et donc, quand Volkov était dans l’armée, il appartenait à une unité appelée Ouroboros.

« Volkov- connaît- beaucoup- de façon- de tuer. » Ces mots résonnent dans ma tête.

— C’est une unité qui était constituée de robots, elle faisait partie du… Euh, c’était quoi le nom déjà ?

Lilith jette un œil en direction de Volkov, qui répond alors simplement :

— Le Bataillon Mech.

— Oui, c’est ça, le Bataillon Mech. Ce dernier était envoyé à gauche à droite sur des champs de bataille. Mais lors de leur vingt-huitième combat, ils reçurent soudain l’ordre de rentrer.

— Pourquoi ?

— Parce qu’un nouveau modèle d’armes humanoïdes venait tout juste de sortir. De ce fait, les « anciens modèles » comme Volkov ne leur étaient plus d’aucune utilité.

En fait, je pense avoir déjà entendu parler de ça aux informations.

— Mais que fait un robot militaire dans un chantier ?

— Il semblerait que la société ait aussi des liens avec les militaires. Même si c’est assez compliqué, elle ne fait que de la sous-traitance. … Et puis, la plupart des gens l’ignore, mais la gestion des robots militaires est en fait assez laxiste.

— Laxiste ?

— À part Volkov, de nombreux robots qui avaient été construit dans un but militaire se sont retrouvés sur le marché. C’étaient de vieux robots qui avaient été abandonnés du fait de la diminution du nombre de conflits.

— Alors c’était donc ça…

— Impitoyables, hein. Ils les ont créés quand ils en avaient besoin, et les ont abandonnés la minute où ils devenaient obsolètes.

Lilith hausse les épaules en parlant. Je ne sais pas quoi dire.

Puis, elle se saisit de l’étui et dit tout en regardant la photo :

— Malgré tout… Ta situation est plus enviable que la nôtre.

— Enviable ?

— Ton Professeur t’a aimée jusqu’au bout, pas vrai ?

— Mais…

Maintenant que le Professeur n’est plus là, à quoi bon se dire ça — avais-je envie de lui répondre, avant de me rétracter.

Lilith avait été abandonnée par ses parents, Volkov par l’armée.

Le Professeur — ne m’a pas abandonnée.

— C’est vrai, bien plus enviable, marmonne Lilith d’un air distrait tout en continuant de regarder la photo, Jusqu’au dernier moment, elle t’a aimée…

C’est alors que je comprends enfin pourquoi Lilith est toujours du côté de l’anneau magique Flo Snow.

Après qu’un nouvel anneau soit apparu, l’ancien a perdu son toit.

Ce dernier représente Lilith, mais aussi Volkov.

Jour Quatre-Vingt-Trois

Ce jour a commencé comme les autres.

Réveillés par les contremaîtres au petit matin, nous sommes sortis de l’entrepôt telles des fourmis alignées les unes derrière les autres, avant de nous atteler à notre inlassable et morne travail.

C’est alors que cet après-midi-là… Après que la sirène ait indiqué la fin de la pause déjeuner, Lilith et moi sommes sur le point de mettre un terme à notre conversation.

— Iris.

Le regard de Lilith s’est soudainement changé.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Regarde ça.

Elle me fait un signe du regard.

Ah…

Après avoir suivi le regard de Lilith, je jette un œil vers la tour de contrôle, et j’aperçois « l’homme ». C’est le « VIP du siège social » qui donnait des ordres au contremaître l’autre jour. Il tient un téléphone à la main.

— Qu’est-ce qu’il peut bien raconter ?

— Aucune idée…

Puis, le coup de téléphone de l’homme prend fin.

Le bruit d’un engin motorisé résonne dans le chantier. Après avoir regardé aux alentours, je vois un véhicule bien plus grand que les camions utilisés pour transporter les déchets garé sur la colline devant le chantier — au niveau des « intestins ». Une aura étrange émane du véhicule noir, son apparence solide rappelant les camions blindés de la police.

— Halte !

Le rugissement des contremaîtres retentit, et la centaine de robots s’arrête tous en même temps.

— Bien, à l’appel de votre numéro, rassemblez-vous aux « intestins » ! Numéro Deux, Six, Sept, Neuf…

Comme s’il est en train de lire une liste d’admission à un concours, le contremaître énonce les numéros les uns après les autres.

— Treize, Seize, Dix-Sept…

Le numéro quinze, celui de Volkov, a été sauté.

— Qu’est-ce qui se passe…?

Je regarde en direction de Lilith, mais elle ne semble pas savoir non plus. Puis, le numéro trente-huit de Lilith est à son tour sauté.

J’observe calmement. — Quatre-Vingt-Six, Cent-Deux, Cent-Cinq, Cent-Onze… Le mien aussi a été sauté. Je ne comprends pas ce que cela signifie.

— Cent-Quinze, Cent-Dix-Huit. … C’est tout ! Ceux qui ont entendu leur numéro doivent se rassembler sur le champ ! Et que ça saute !

Le nombre total de numéros appelés est de quarante-et-un, presque le tiers des robots présents.

En moins de cinq minutes, les quarante-et-un robots se sont alignés devant l’imposant véhicule noir. On croirait une queue devant un magasin en vogue.

— Allez, en avant ! crie le contremaître, avant que la porte du camion noir ne s’ouvre.

À l’ouverture, on aperçoit alors un immense cylindre qui tourne sur lui-même tout en produisant un énorme boucan. La scène me rappelle les camions-poubelles de la ville. Sachant qu’ici, le camion devant nous fait plusieurs fois leur taille.

Le premier à entrer est numéro Deux. Le robot quadrupède ressemble à cheval trottinant derrière son maître, il suit le contremaître de près.

— Monte.

Après avoir dit ça, le contremaître pointe le camion derrière lui avec son pouce. La bruyante mâchoire métallique qui tourne sur elle-même l’attend. L’espace d’un instant, numéro Deux ne semble pas savoir ce qu’il doit faire, et regarde silencieusement en direction du contremaître.

— Plus vite ! C’est un ordre !

Après ça, le corps de numéro Deux se fige comme s’il est frappé par la foudre. Puis, ses quatre pattes se dirigent de manière forcée en direction du rouleau-compresseur.

— … Dites-moi que je rêve.

Je ne peux m’empêcher de dire ça, tandis que numéro Deux fait son premier pas vers le menaçant cylindre.

Et à ce moment-là.

Un bruit de craquement et de froissement de métal résonne dans le chantier, et les jambes avant de numéro Deux sont broyées et arrachées par le cylindre. Puis, celles-ci sont découpées en morceau avant d’être aspirée dans le camion. Son corps est ensuite petit à petit aplati comme une crêpe. La cruelle mâchoire métallique produit alors un grincement, avant de réduire le robot en pièces.

Choquée, je regarde cette scène d’exécution sommaire. Personne ne bouge.

Finalement, le corps de numéro Deux est avalé par le cylindre, alors que son corps semble à l’envers, ses jambes arrières pointant vers le ciel. Puis, ces dernières font à leur tour un craquement, un son qui fait penser à quelqu’un qui mâcherait du gravier résonne, et plusieurs vis et écrous volent, comme si elles sont recrachées par le démon noir. Moins de dix secondes se sont écoulées entre le moment où numéro Deux a fait un premier pas et le moment où son corps a complètement disparu. Mais de mon point de vue, c’est comme si la scène s’est passée au ralenti.

Numéro Deux et moi ne nous sommes jamais parlés.

Malgré tout, je l’avais aperçu de temps en temps durant ces trois mois, ce qui explique que je sois capable de le reconnaître parmi la centaine de robots. Il est quadrupède, c’est un vieux modèle produit en masse à une époque, HRP006.

Il a complètement disparu maintenant. Je ne pourrai plus jamais le revoir. La peur qui s’est emparée de moi me fait trembler.

— Suivant, numéro Six !

Au moment où le cri du contremaître retentit, le corps de numéro Six frémit.

Je connais également celui-là. Il a des chenilles tout comme moi, mais pas de tête, il une sorte de télescope installée sur le torse en guise de système visuel, c’est un robot ouvrier d’un assez vieux modèle. La seule fois où l’on a été en contact est la fois où il avait accidentellement glissé sur un tas de boue et m’était rentré dedans. Cette fois-là, il avait dit de façon instinctive « pardon », et sa voix électronique ressemblait beaucoup à la mienne.

C’était la seule et unique fois que nos chemins se sont croisés.

Hélas, notre relation n’allait pas pouvoir aller plus loin-

— Entre ! C’est un ordre !

Numéro Six tend ses bras comme s’il tient un cadeau dans les mains. Au moment où ses doigts touchent le cylindre, ses deux bras sont happés à l’intérieur d’un coup, et réduits en miettes dans un fracas métallique assourdissant. Après que ses bras aient été aspirés jusqu’aux épaules, son corps se soulève comme celui de numéro Deux juste avant lui, sa position inclinée faisant tournoyer ses chenilles dans le camion. Peu après ça, plusieurs petites pièces jaillissent de l’arrière du véhicule comme s’il crache les pépins d’un fruit qu’il vient d’engloutir.

En l’espace de cinq secondes, numéro Six n’était plus.

— Suivant, numéro Sept !

Les mises à mort se poursuivent. Même s’ils n’ont rien dit, nous comprenons tous que le but est de transformer les anciens robots inefficaces en tas de ferraille. Le quadrupède numéro Deux, numéro Six à chenilles, et numéro Sept qui vient juste d’être appelé, ils avaient tous du mal ces derniers temps. Ils étaient lents, et faisaient souvent tomber des déchets par terre, ce qui leur valaient des remontrances de la part des contremaîtres.

— Ensuite, numéro Neuf !

Le démon noir rugit bruyamment, tout en avalant inlassablement robot après robot. Sans pitié, il réduit en miette leurs bras, jambes et corps, et recrache de temps à autre quelques morceaux d’eux. Un tas de « nourriture » s’amoncèle derrière le camion.

Le macabre spectacle continue ensuite jusqu’au dernier robot.

— Eh ben alors ! Grouille-toi de monter !

Le dernier robot, numéro Cent-Dix-Huit, se tient devant le camion. Il est arrivé même après moi au chantier, c’est un bipède très lent qui marchait les bras ballants tel un zombie. Même quand il n’était qu’effleuré par les autres robots, il s’étalait par terre. Mais cela était manifestement dû à une absence de maintenance de la part de son précédent maître.

— Hé ho, numéro Cent-Dix-Huit ! Qu’est-ce qui t’arrive ? C’est un ordre !

En entendant le hurlement impatient du contremaître, le corps de numéro Cent-Dix-Huit se met à se balancer violemment.

Puis, tout son corps est pris de convulsion, avant de s’accroupir tout en serrant sa tête avec ses bras sveltes.

— Hé, qu’est-ce que tu fous ? Debout, numéro Cent-Dix-Huit ! C’est un or-

Et à ce moment-là.

Numéro Cent-Dix-Huit bondit telle une balle en caoutchouc et se met à fuir rapidement.

— Que…!

Le contremaître est abasourdi par la scène. De ce que je sais, c’est le premier robot qui ose ignorer un ordre et s’enfuir en public. Sûrement parce que ses circuits de sécurité ne fonctionnent pas correctement, numéro Cent-Dix-Huit s’est rebellé contre les humains et s’est enfui en titubant mais rapidement. Il descend la colline vers la liberté.

Mais les contremaîtres ne le poursuivent pas, ils n’ordonnent pas non plus aux autres robots de le faire. C’est parce que numéro Cent-Dix-Huit a déjà commencé à grimper sur le grillage entourant le chantier.

Aah, pas de ce côté !

Numéro Cent-Dix-Huit est en train d’escalader le grillage de cinq mètres de haut. Au moment où sa main touche la pointe des barbelés au-dessus, des étincelles et de la fumée blanche se mettent à jaillir, et numéro Cent-Dix-Huit tombe alors du haut de la barrière. Son corps vient de se prendre une très forte décharge de courant.

Tout en se relevant frénétiquement, il lance un juron. Hélas, son corps tremble comme s’il est paralysé, sûrement du fait que certains de ses circuits internes aient été court-circuités, l’empêchant de se déplacer correctement.

Finalement, un robot se met à l’attacher suite à l’ordre du contremaître. Puis, le robot le transporte comme s’il est un déchet, avant de le ramener silencieusement. C’est une scène qui s’était répété des milliers de fois. Sauf que cette fois-ci, c’est numéro Cent-Dix-Huit qui est transporté, ce dernier hurle « Non, non, je ne veux pas mourir ! ».

En voyant son visage, je ne peux m’empêcher de repenser à ma tentative de suicide dans le laboratoire de recherches du manoir Umbrella. Cette peur accablante et ces convulsions qui font surface au moment où l’on voit la mort en face. « Non, je ne veux pas mourir ! » — c’est un fort désir de survivre.

— E-Euh !

Au moment où je reprends mes esprits, je m’écrie soudainement. Je ne sais pas vraiment si je veux sauver numéro Cent-Dix-Huit. C’est juste que ce fût plus fort que moi, quand je l’ai vu gémir.

Malgré tout-

Alors que je suis sur le point de faire bouger mes chenilles, quelqu’un m’agrippe par derrière avec une force surprenante, me retenant sans ménagement au sol.

Hein ?

Je lève la tête, et j’aperçois Lilith. Elle fronce les sourcils au-dessus de ses yeux ronds, et son visage arbore une expression effrayante que je n’ai jamais vue avant, avant de dire d’une voix nette

— Ne bouge plus !

Plaquée sur le sol, je la fixe avec un regard vide. Son visage devient rapidement triste, puis elle continue d’une voix tremblante :

— Je t’en supplie, reste tranquille pour l’instant…

Je me mure alors dans le silence.

Numéro Cent-Dix-Huit est transporté jusqu’au camion, où il est jeté à l’intérieur. Le bourreau métallique ouvre sa mâchoire, et se met à mâcher lentement les jambes de Cent-Dix-Huit comme s’il mange un bonbon. Durant tout ce temps, des hurlements désespérés résonnent dans le chantier, perçant les tympans de tout le monde. Au final, numéro Cent-Dix-Huit est tout de même mort.

Après que le démon ait gobé les quarante-et-un robots, il ne reste plus qu’un tas de débris métalliques.

Le contremaître nous ordonne ensuite de retourner au travail. Notre première tâche consiste à nettoyer les entrailles et chairs de nos feux collègues qui gisent sur le sol.

Nous travaillons en silence. Lilith et Volkov se baissent silencieusement pour ramasser les restes de nos confrères qui suintent l’huile de moteur.

Je ramasse le système visuel de Cent-Dix-Huit. Soudain, les lentilles que je tiens dans mes mains se transforment en poussière sans faire de bruit, avant d’être emportées par le vent.

Cette nuit-là, nous décidons de nous enfuir.

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