Iris on Rainy Days – Chapitre 3

Exécution :

« Je suis vraiment heureux de t’avoir rencontrée. » (Volkov Galosh)

La veille au soir

— Tout est fin prêt.

À deux heures du matin, assise à côté de la table comme à son habitude, Lilith parle à voix basse, mais avec détermination.

Depuis deux jours, nous organisons des points stratégiques la nuit.

Le sujet est notre plan d’évasion.

— On va… vraiment le faire demain ?

La « mise à mort » a eu lieu hier après-midi, et c’est dans la nuit qui suit que nous avons décidé de nous évader. Pour moi, envisager une évasion si rapidement est un peu trop précipité.

Lilith dit alors :

— On ne peut pas attendre plus longtemps. … Qui sait quand la prochaine est prévue ?

— Pas faux…

Mais un inexplicable malaise persiste en moi.

— Est-ce que cette voiture est déjà apparue avant ?

— Aucune idée, répond-elle en secouant la tête légèrement, C’est la première fois que je la voyais. … C’est pareil pour toi, Volkov ?

Lilith se tourne vers lui, qui acquiesce alors silencieusement.

Je demande à nouveau :

— Pourquoi ne pas avoir opté pour une maintenance ? Ils n’étaient pas obligés de les détruire comme ça…

— L’argent, ma grande, l’argent. Comparé aux frais de maintenance, en acheter un d’occasion revient bien moins cher.

Lilith m’a donné une réponse simple et claire. Je ne peux alors que répondre dans son sens :

— … Je vois.

Lilith répète ensuite les mêmes mots :

— Quoi qu’il en soit… On ne peut pas attendre plus longtemps.

À ce moment-là, elle me dévisage pendant quelques instants, avant de regarder en direction de Volkov.

Ah, alors c’est pour ça.

Elle fait ça pour Volkov et moi.

Moi, qui suis faite à partir de camelotes, et Volkov, qui a un temps de réponse lent. Si jamais il y avait une nouvelle « mise à mort », ceux qui seront le plus en danger sont sans conteste nous deux. Lilith ne pense donc pas à sa propre sécurité, mais plutôt, elle ne veut pas risquer de nous perdre.

— Au sujet du plan d’évasion de demain…

Lilith résume point par point en repartant du début.

— Suite à notre discussion d’hier, nous devons trouver la réponse à deux questions, « comment » et « quand »… Tout d’abord, examinons notre plan d’évasion.

Lilith se met ensuite à fouiller dans les déchets, puis place un bout de métal tordu et quelques vis sur la table.

— Ça, c’est le chantier. Ce côté-là, c’est « l’estomac », et là, c’est les « intestins ».

Tout en parlant, Lilith déplace les objets qu’elle a ramassés de façon à dessiner un schéma simple du chantier.

— Il y a du courant à haute tension qui circule en haut du grillage, alors c’est impossible de passer par là. Ce qui ne nous laisse donc que deux autres options. Soit on passe par « l’estomac », avant de s’enfuir en longeant la côte ; soit on traverse les « intestins », où on se retrouvera dans les plaines. Je pense que vous le savez déjà, mais la première solution est bien trop dangereuse, il y a peu d’endroits où se cacher le long de la côte, alors on risque de se faire tirer dessus très rapidement.

Lilith mime un pistolet avec ses doigts, tout en les pointant sur sa tempe.

— Par conséquent, il ne nous reste donc plus que les « intestins ». L’objectif sera de voler le camion servant au transport des déchets, avant de se diriger vers la ville pour se fondre parmi les autres véhicules.

— Une seconde. Qui va conduire le camion volé ?

— C’est évident, moi, bien sûr.

— Hein ? Tu sais conduire ?

— Dans le précédent chantier, je conduisais divers véhicules. Je sais même conduire une pelleteuse et une grue.

— Lilith- pas de- permis.

— La ferme, Volkov.

Après avoir renvoyé dans les cordes Volkov qui vient de l’interrompre, Lilith reprend ses explications.

— Voici les étapes…

Lilith explique les étapes de notre plan d’évasion les unes après les autres. J’ai la tête qui tourne à cause de son idée. C’est un plan osé qu’aucun robot normal n’aurait jamais pu imaginer, un plan qui ridiculiserait les humains.

Néanmoins, une question me turlupine sur le plan de Lilith.

— On ne peut pas… fuir tous ensemble ?

— Hein ? s’exclame Lilith en clignant des yeux de surprise.

— Ce que je veux dire, c’est, vu que nous nous évadons, pourquoi ne pas prendre-

— C’est impossible.

Lilith secoue la tête immédiatement.

— Pourquoi ?

— Tu te rends compte qu’il y a plus de quatre-vingt robots ici ? Quoi qu’on en dise, c’est beaucoup trop. En plus, je ne pense pas qu’ils arriveront à suivre le plan à la lettre, dit Lilith froidement.

Pour elle, en se fiant à son expérience, un plan d’évasion a plus de chances de réussir en petit nombre, et il n’y a aucun précédent d’un grand nombre de robots réussissant à s’enfuir ensemble.

Cependant, j’hésite toujours à l’idée d’abandonner les autres. Sûrement parce que j’ai de la peine pour eux, ayant passé ces trois derniers mois à leurs côtés. Mais aussi parce que l’impitoyable mise à mort hante mon esprit.

Après ça, je me mets à penser au Professeur, au fait qu’elle faisait toujours tout son possible pour aider des robots. C’est vrai, si c’était elle, elle-

Je me décide alors à donner mon ressenti.

— Lilith.

— Oui ?

— Mais on peut au moins essayer ça, pas vrai ?

Ma suggestion est en fait un « compromis ». Après l’avoir entendue, Lilith se met à rouspéter avec un visage anxieux.

Il faut dire que mon idée est très puérile.

Le jour J

Deux jours après la « mise à mort », et le quatre-vingt-cinquième jour depuis mon arrivée au chantier.

Tard la nuit.

Au moment où le dernier camion qui transporte les déchets fait son apparition au chantier.

— Robots !

Lilith crie fortement. Elle a un petit micro dans les mains.

— Écoutez-moi bien !

Sa voix résonne dans le chantier. C’est parce que j’ai discrètement installé sur le dos de quelques robots des haut-parleurs (que nous avons bien entendu « trouvés » parmi les déchets du chantier).

En plus de ça, nous avons un autre atout dans notre manche.

— Dès maintenant- tout le monde- doit quitter- cet endroit ! ordonne Lilith — la voix d’un contremaître s’échappe du dictaphone.

Ces mots familiers que nous entendons tous les matins :

— C’est un ordre !

Le résultat est immédiat.

Parler avec la voix d’un contremaître a mis en marche les robots, qui sortent les uns après les autres de l’entrepôt.

Tous fuient sur le sol boueux, certains en direction de l’estomac, d’autres vers les intestins.

Les contremaîtres sont pris de panique par cette soudaine échappée.

— Qu’est-ce que vous faites ?! Arrêtez ! J’ai dit arrêtez ! C’est un ordre !

Alors, les robots en fuite se figent d’un coup comme s’ils jouent à « un, deux, trois, soleil ».

Mais nous avions prévu ça.

— Dès maintenant- tout le monde- doit quitter- cet endroit ! C’est un ordre !

Et rebelote. Après avoir reçu ce nouvel ordre, les robots se remettent à courir dans tous les sens comme s’ils ont été libérés d’une malédiction. La scène est redevenue des plus chaotiques.

Le plan initial de Lilith était d’utiliser les autres robots comme « leurres ». Nous étions censés diffuser à plusieurs reprises les ordres factices des contremaîtres pour couvrir notre fuite dans la confusion ambiante.

À cela, j’avais ajouté :

— Dans ce cas, pourquoi ne pas retirer les circuits de sécurité de tout le monde pour qu’ils puissent eux aussi avoir une chance de s’enfuir ?

Les retirer fut assez simple. Comme leurs circuits sont généralement des produits bas de gamme, on a juste eu à les retirer de force. Et donc, nous avons enlevé les circuits de sécurité des quatre-vingt robots dans la nuit d’hier. Même si Lilith ronchonnait « J’arrive pas à croire qu’on fait ça… », elle a tout de même énormément aidé.

C’est ainsi que notre plan est devenu « la grande évasion des robots ».

— Arrêt d’urgence ! Arrêt d’urgence !

Les alarmes tonitruantes se mettent à beugler, et j’aperçois les contremaîtres en train d’appuyer frénétiquement sur le bouton à leur ceinture. Malheureusement pour eux, cela n’a plus aucun effet sur les robots, vu qu’ils n’ont plus de circuit de sécurité.

Jusqu’à maintenant, tout se déroule comme sur des roulettes.

Dans la confusion, seul Volkov a gardé sa posture en train de déplacer des déchets, figé. Ses genoux sont un peu tordus, il ressemble à une statue. Lilith n’avait pas réussi à retirer ses circuits de sécurité, alors le bouton d’arrêt d’urgence a toujours effet sur lui.

— Bien- Viens- par ici- numéro Quinze !

Lilith utilise une fois de plus le dictaphone pour donner des ordres. Bien que les robots qui n’ont plus de circuits de sécurité n’aient plus l’obligation de suivre ces ordres, ils se sont tout de même rassemblés autour de Volkov, sûrement du fait de la peur bleue qui était née en eux après avoir dû obéir à longueur de journée.

Quatre robots se mettent à soulever le paralysé Volkov. Même s’il est assez massif, les robots qui sont déjà habitués à transporter des déchets déplacent sans peine son imposant corps jusqu’à l’arrière du camion.

— Hiii !

Le conducteur du camion s’enfuit en un éclair. Lilith tourne ensuite la clé de contact du camion pour démarrer le moteur. Il semblerait que l’étape la plus cruciale du plan — mettre la main sur un véhicule — soit une réussite.

— Dès maintenant- tout le monde- doit quitter- cet endroit !

Lilith utilise à nouveau le dictaphone, tandis que les robots qui ont déplacé Volkov s’écartent comme des enfants qui se rendent compte qu’ils ont été trompés. Certains nous font des signes d’au-revoir de la main en criant « Au revoir ! », « Vous êtes super, les gars ! ».

— Bien, au revoir ! J’espère que vous vous en sortirez tous…

J’agite mes bras de toutes mes forces pour leur dire au revoir. Je ne vais sûrement jamais les revoir — c’est ce que je ressens au plus profond de moi.

Les retentissantes sirènes, les robots en fuite, les beuglements des contremaîtres, les ordres factices des contremaîtres, tout ça résonne dans tout le chantier — ce soir, l’endroit est dans un état de confusion ambiant jamais atteint auparavant.

— Iris ! On y va !

Le cri de Lilith provient du siège conducteur. Le bruit du moteur se met à retentir tel le hennissement d’un cheval.

— Ah, a-attends !

Je me dépêche d’aller vers le camion.

— Allez, attrape ma main !

Lilith tend sa main vers moi. En forçant un peu, Lilith me tire jusqu’à l’intérieur, moi qui ne peux monter du fait de mes chenilles. C’est à ce moment-là que j’ai pu moi-même réaliser à quel point elle est forte.

— C’est parti !

Comme si nous n’étions pas vraiment en pleine évasion, Lilith a lancé un joyeux cri.

Elle appuie ensuite sur l’accélérateur, ce qui fait rugir le moteur. Le véhicule se met enfin en route, avec trois fugitifs à son bord.

Batterie=04:50:36

Le camion accélère. Je jette un œil vers le tapis roulant au niveau des « intestins », puis en direction des déchets éparpillés sur le sol du fait de la collision avec notre véhicule.

Le premier obstacle est le poste de garde à la sortie du chantier.

— Hé vous là, arrêtez-vous !

Le haut-parleur nous somme de nous arrêter. La barrière commence à s’abaisser, et des cônes de chantier nous barrent la route.

— Si vous nous gênez, vous allez vous faire écraser comme des crêpes ! crie Lilith d’un ton enthousiaste, sans freiner bien au contraire.

— Uwa ! On leur est rentrés dedans ! crié-je au moment de la collision.

Plusieurs cônes volent, et le poteau en bois qui fait office de barrière cède sous la violence du choc. Ainsi, le camion vient de forcer le premier barrage.

— Hmph, trop facile ! dit Lilith.

Tout en tenant le volant, on peut apercevoir comme une étincelle dans ses yeux, ainsi qu’un sourire à vous glacer le sang. C’est comme si elle s’est transformée en quelqu’un d’autre. Assise à côté d’elle, je ne peux que crier « Ah, uwaaaa… » de toutes mes forces tout en m’agrippant à ma ceinture de sécurité. Le camion tangue violemment à plusieurs reprises, je me suis déjà cognée trois fois la tête contre le toit du véhicule.

Le camion roule sur la route de gravier tel un cheval fou qui aurait perdu ses rênes, avant de s’engager sur une route plus classique.

— Lilith !

— Quoi encore ?

— Est-ce que tout le monde va réussir à s’enfuir ?

— J’en sais rien ! Mais on a fait ce qu’on a pu ! Leur destin est entre leurs mains maintenant ! … Oh, au fait, Iris !

— Oui ?

— Tu crois que ça vole les voitures ?

— … Quoi ?

— Le deuxième obstacle !

Un panneau « Passage interdit » se trouve en face de nous, et il y a également une immense et profonde tranchée qui coupe la route. Si on continue par-là, on va à coup sûr tomber dedans.

— F-Freine ! crié-je en me tenant la tête entre les mains.

— On va se faire attraper si on s’arrête ! répond Lilith en accélérant encore plus.

— Euh, Lilith ?!

Au moment où je m’exclame, le camion percute le grand panneau « Passage interdit » et se sert d’un tas de terre amassé devant la tranchée comme d’un tremplin pour décoller — avant de retomber sur le sol dans un énorme fracas.

— Et voilà le travail ! jubile Lilith après qu’on ait franchi la tranchée avec succès.

Conduite dangereuse ne serait même plus assez fort pour désigner la sienne.

— Iris, allume la radio !

— Je l’ai laissée là-bas !

— Non, celle du camion ! Appuie sur ce bouton !

— C-Celui-là ?

— C’est les warnings ça ! En-dessous, voilà, celui-là !

Je m’empresse d’appuyer dessus. Un grésillement commence à résonner dans l’habitacle.

— Choisis une fréquence !

— Une seconde !

Dans le camion tanguant dans tous les sens, je change de fréquence radio. Malheureusement, il n’y a que des musiques ou des chansons qui passent à la radio, aucune pour donner la situation sur le trafic routier.

— Aucune ne parle du trafic !

— Non ! C’est de la musique que je veux !

— Hein ? De la musique ? Pourquoi ? demandé-je avec surprise, alors que Lilith continue en criant avec énergie :

— Pour égayer l’ambiance, pardi !!

Quelques secondes plus tard, du rock entraînant envahit l’habitacle. En suivant les instructions de Lilith, j’augmente le son au maximum.

— E-Euh ! crié-je en me recouvrant les oreilles.

— Qu’est-ce qu’il y a, Iris ?! crie Lilith à son tour.

— Ça te va, du rock ?!

— Ouais ! Ça booste ! … Regarde, le troisième obstacle !

Une rangée de voitures est alignée devant nous. Il semblerait qu’elles attendent que le feu rouge passe au vert — et avant que j’aie le temps de réfléchir à la situation, Lilith a déjà appuyé une nouvelle fois sur l’accélérateur. Le chanteur de rock dans la radio est en train d’hurler, et je ne sais même plus ce qu’il raconte.

— Tourne, tourne, touuuuuuurne !!

Lilith braque doucement le volant, ce qui fait virer le camion vers la droite. Elle cherche à se faufiler entre les voitures et le garde-fou, mais il n’y a pas assez de place pour le camion.

— Tata Lilith vous a dit de dégager !!

Lilith appuie plusieurs fois sur le klaxon. Déconcertés, les conducteurs devant nous se retournent alors, avant que la peur ne commence à se lire sur leur visage. Les voitures se mettent à accélérer immédiatement.

Peu après, Lilith fait raser le côté droit du camion contre le garde-fou, tout en arrachant les rétroviseurs de cinq voitures à sa gauche qui attendaient que le feu passe au vert.

— Attention, Lilith, un carrefour !

Sans surprise, le carrefour devant nous est rempli de voitures.

Malheureusement pour elles, le mot « freiner » n’existe pas dans le dictionnaire de Lilith. Elle appuie encore et encore sur le klaxon comme si c’est un jouet, et continue d’accélérer. Quant à lui, le chanteur de rock est en train de crier comme un fou « Go ! Go ! Go ! ».

Le camion qui vient soudain tout arracher sur son passage provoque le freinage de plusieurs voitures, et le bruit perçant des roues sur le sol retentit dans tous les sens, tandis que nous filons droit sur la route telle une balle de pistolet. Des bruits de carambolage se font entendre derrière nous, mais je n’ai pas spécialement envie de me retourner pour vérifier.

Alors que je me demande si je suis encore en vie, de façon inattendue, le chanteur à la radio se met à chanter avec une voix de fausset. Lilith se met alors à fredonner joyeusement le refrain de la chanson.

— Au fait, Lilith, il serait peut-être temps de freiner un peu, non…

— Requête refusée !

— Hein ?

— Derrière toi ! Le quatrième obstacle !

Je jette un œil à travers le pare-brise arrière. Trois voitures sirènes hurlantes sont à notre poursuite.

La police !

Batterie=04:46:03

— Le camion devant ! Arrêtez-vous sur le champ ! ordonne la voiture de police, Garez-vous sur la gauche !

— E-Euh, la police est derrière nous ! paniqué-je.

— La police ?! demande Lilith, énervée.

— Ils nous demandent de nous arrêter !

— Et alors ?!

— Eh bien… Qu’est-ce qu’on fait ?

— On va les semer évidemment !

Lilith continue d’appuyer sur l’accélérateur.

Le moteur rugit, et le camion qui roule plus vite que la vitesse autorisée s’engouffre sur le côté de la route. Je me cogne alors contre la portière gauche.

— Alors ?! On les a distancés ?!

— D-De beaucoup, oui ! Mais ils sont toujours à notre poursuite… Ah !

— Qu’est-ce qui se passe, Iris ?!

— Q-Quelque chose est en train de sortir !

— Exprime-toi plus clairement !

— Quelque chose de petit vient de sortir !

Lilith sort alors la tête par la fenêtre, en criant « Quoi encore ?! » Ses cheveux volent dans le vent comme une créature vivante.

— Whoa, ce sont des « robots routiers », non ?

Plusieurs robots nous prennent en chasse. Leur torse est humanoïde, mais quatre roues leur font office de jambes, ce sont des robots-voitures. Les sirènes au-dessus de leur tête prouvent qu’ils sont également de la police.

— Des robots routiers ?

— Des robots policiers qui s’occupent de gérer le trafic routier ! Ils sont conçus spécialement pour prendre en chasse les voitures qui dépassent la vitesse autorisée.

— I-Ils se rapprochent !

— Je sais !

Lilith continue d’appuyer sur l’accélérateur. Hélas, les robots routiers sont manifestement bien plus rapides que nous. La distance qui nous sépare se réduit petit à petit.

— Le camion là, arrêtez-vous sur le champ. Ou nous allons devoir faire usage de la force… Le camion là…

Une voix électronique nous menace de derrière. C’est une voix froide et austère.

— Lilith, i-ils nous braquent avec des armes !

— Quel genre ?

— Des pistolets !

— Alors ils ont l’intention de viser les roues, hein… Iris !

— Oui ?

— Je t’ordonne de riposter !

— Heiiiiin ?!

— Il y a sûrement une boîte à outils à tes pieds, pas vrai ?

Je baisse la tête pour regarder, et il y en a effectivement une sous le siège. C’est celle que Lilith avait utilisée pour m’ouvrir la tête.

— Jette ce qu’il y a à l’intérieur sur la route !

— Hein ? Pourquoi ?

— Arrête de poser des questions, et fais-le !

Je ne comprends pas le pourquoi du comment, mais comme les robots routiers ont commencé à nous tirer dessus, je n’ai pas vraiment le temps d’y réfléchir.

— Prenez ça !

Suivant les instructions de Lilith, je jette les vis de la boîte à outils par la fenêtre. Un tintement se fait entendre sur la route nocturne alors que les vis s’éparpillent sur le sol.

Le moment d’après, un robot glisse en roulant sur une des vis.

— T’arrête pas ! Jette tout !

— C-Compris !

Je retourne alors la boîte à outils à l’envers, faisant ainsi tomber tout son contenu. Des vis, écrous, clous, et autres pleuvent sur la route en produisant un bruit métallique.

Le résultat est immédiat. Les robots routiers se mettent à glisser les uns après les autres, avant de se retrouver par terre ou de sortir carrément de la route.

— C’est… de l’huile ?

En regardant de plus près, je vois des traces d’huile dans la boîte à outils. C’est sûrement pour ça qu’ils sont tombés si facilement.

— Qu’est-ce que tu dis de ça ? C’est ce qu’on appelle une préparation en bonne et due forme, dit Lilith en souriant, Bon ! On fonce vers la ville voisine-

Et à ce moment-là.

— Lilith, devant toi ! hurlé-je.

Lilith crie alors « Bon sang…! », avant de baisser immédiatement la tête.

D’innombrables sirènes sont en train de scintiller devant nous, et un assez grand nombre de tanks plus grands encore que notre camion nous bloque la route tel un rideau de fer.

— Ça craint !

Lilith se met rapidement à freiner, mais il est trop tard.

Les tanks ouvrent le feu. Plusieurs rayons lasers se dirigent droit sur nous, et nous sommes immédiatement aveuglés par une lumière blanche.

Batterie=04:21:29

— Aahh…

Au moment où je reprends connaissance, je me trouve par terre sur le bitume froid.

Il pleut. Non, c’est juste que ma vue est toujours aussi défaillante.

Le camion est à droite dans mon champ de vision. Il est retourné sur le côté, ses roues continuant de tourner, le moteur en feu. Dans l’obscurité, les flammes éclairent le ciel nocturne.

Je fouille ma mémoire.

D’innombrables rayons lasers ont été tirés par les véhicules blindés de la police, puis une grande lumière blanche m’a enveloppée — c’est pour ça — on a été touchés par un pistolet laser.

Je finis par comprendre ce qui s’est passé.

— Lilith, appelé-je frénétiquement, Lilith ! Où es-tu ?!

Je me relève en utilisant mes deux mains, avant de regarder autour de moi. La « pluie » est toujours aussi violente, mais mon système visuel semble toujours être en état de marche. Dans cette vision monochrome, je tente de chercher la silhouette de Lilith.

Ah !

Derrière le garde-fou à une certaine distance du camion retourné, j’aperçois une silhouette. De longs cheveux sont étendus sur le sol, tel un éventail.

— Lilith, ça va ?! Lilith !! crié-je de toutes mes forces.

Hélas, Lilith est étendue sur le sol, sans bouger.

Tiens bon, Lilith. Je vais te sauver.

Avec mes chenilles, je me fraye un chemin entre les débris du camion qui sont éparpillés à gauche à droite jusqu’à atteindre Lilith.

Juste avant que je n’arrive à son niveau, elle pousse un gémissement de douleur, et commence à reprendre connaissance. Elle relève lentement le haut de son corps, avant de regarder autour d’elle, et nos regards se croisent.

— Lilith, rien de cassé ?!

— Mnn… Plus ou moins. Comparé à ça, il-

Après avoir dit ça, Lilith se retourne en direction du camion.

— Plus un geste !

Un cri autoritaire retentit soudainement. Lilith, frappée dans le dos, tombe alors sur le sol.

— Ahhh…!

En apercevant son assaillant, la peur paralyse mon corps.

La personne qui vient de frapper Lilith porte un étrange casque en métal et une armure, et tient un pistolet laser qui produit une lumière grisâtre dans ses mains.

Des souvenirs refont surface dans mon esprit tel un kaléidoscope. Le flash info de l’après-midi, la place de la fontaine, le robot qui avait tout saccagé, les lasers bleus, l’unité spéciale, et-

Un d’eux avait soulevé la tête du robot tel un trophée.

— Plus un geste, c’est un ordre ! dit froidement la tête métallique, Les mains derrière la tête !

— Espèce de…!

Lilith riposte alors immédiatement. Son corps jaillit d’un coup en fendant l’air, l’arrière de sa tête heurtant violemment le visage de l’homme qui la tient en joue. Ce dernier se met à gémir en se tenant la tête.

— Iris, on y va !

— O-Ok !

Tout en étant choquée par l’audace de Lilith, je tends la main droite. Lilith tend à son tour la sienne.

L’instant d’après, un rayon laser déchire l’air.

Le bras droit de Lilith tombe brusquement par terre devant moi.

Elle pousse alors un hurlement strident, et s’accroupit en gémissant sur le sol. De l’huile coule de son bras droit arraché, m’éclaboussant aussi. L’homme vêtu d’une lourde armure fonce immédiatement jusqu’à Lilith tout en pointant son arme vers elle.

— C’est cool d’avoir autant d’énergie à revendre, ma petite !

L’homme qui s’est pris un coup de boule de la part de Lilith l’attrape sauvagement par les cheveux et se met à la tirer vers lui.

— À cause de toi, j’ai une dent de devant qui est cassée. … Prends ça pour la peine.

La lumière l’enveloppe une fois de plus.

Son oreille droite et le côté gauche de son visage sont complètement brûlés. Elle pousse un cri encore plus perçant que le précédent, avant de s’effondrer sur le sol. Tout en se tenant le visage, Lilith se tord de douleur par terre. En voyant ça, l’homme se met à rire.

— Lilith ! Éteins tes capteurs de douleurs ! Lili- crié-je de toutes mes forces, mais l’homme me fait taire en me donnant un coup de pied dans les côtes.

« On n’a qu’à les tailler en pièces, ça sera plus simple pour les transporter. » « Ouais, t’as raison. » Tout en parlant, ils se mettent à pointer leurs pistolets laser vers la tête de Lilith. Une terreur absolue se lit sur son visage au moment où les hommes placent leurs doigts sur la détente. De mon côté, mon corps est pris de tremblements.

Aah, Lilith va mourir, elle est sur le point de se faire tuer. Non, non, je ne les laisserai pas faire, jamais-!

— Uwaaaaaa !

Sans réfléchir, je fonce tête baissée vers les hommes en hurlant.

— Quoi ?

L’homme perd l’équilibre et tombe. Je saisis énergiquement sa jambe.

— Lâche-moi !

L’homme essaye ensuite de se libérer de ma prise, mais je ne compte pas le laisser faire si facilement.

— Iris ! s’écrie Lilith.

— Lilith, fuis ! lui répondé-je à vive voix tout en me faisant frapper par les hommes.

Hélas, ma résistance est de courte durée.

Mon corps est soudain assaillit par « quelque chose de chaud ». Au moment où je pousse un cri « Ah… », je tombe sur le sol, en voyant des morceaux de mes chenilles tomber du ciel.

— Uuh… gémis-je d’une voix rauque, en regardant vers le bas de mon corps.

Le bas de mon buste a été touché, et a complètement disparu. Les pièces en dessous de mes hanches sont brûlées, et plusieurs fils sortent de mes entrailles sous une pluie d’étincelles.

— Arrêtez ! crie Lilith de désespoir, Laissez-la partir !

Malheureusement, les hommes répondent alors à ses supplications par de la violence. Le canon d’un des pistolets lasers est enfoncé violemment dans la bouche de Lilith, et un son étouffé sort de sa gorge.

— T’en fais pas. … Bientôt, vous ne serez tous les deux plus que des tas de ferrailles.

Lilith ! Ahhh, Lilith !

Je soulève tant bien que mal mon corps, mais je ne peux plus rien faire après avoir perdu mes chenilles. C’est à peine si je peux parler.

À l’aide ! crié-je dans mon cœur, avant d’utiliser toute l’énergie qu’il me reste pour hurler :

— Que quelqu’un aide Lilith !

Est-ce que quelqu’un a entendu ma voix ?

— Uaaaaaaa-aarr-gggh !!

J’entends un bruit. Un puissant rugissement, tel celui d’un animal sauvage.

Les hommes se regardent entre eux, en demandant :

— C’était quoi ça ?

L’instant d’après, « UUAAAAAAARRRRRRGGGGGHH !! » le violent rugissement déchire distinctement l’air nocturne. Les hommes se tournent vers l’origine du bruit. Dans leur champ de vision, il n’y a que le camion en flamme.

Puis, un énorme bras encerclé par les flammes-

transperce la carcasse du camion.

Batterie=04:10:52

Le « bras » qui a soudainement transpercé le camion en flamme tel un monstre carnivore chassant sa proie déchire littéralement le corps métallique du véhicule comme si c’est une feuille de papier. Après le bras en flamme, une tête, un corps et des jambes — bref, un géant également en flamme fait son apparition, tout en étant encerclé par le feu.

— UUAAAAAAARRRRRGH !

Le rugissement du géant fend une nouvelle fois le ciel nocturne. L’air environnant se met alors à vibrer.

— Que… C’est quoi ça ?!

Les hommes pointent précipitamment leurs armes dans sa direction. Il en est de même pour le pistolet qui se trouvait jusqu’alors dans la bouche de Lilith.

Après avoir été jetée sur le côté, Lilith traîne son corps comme elle peut, avant de marmonner faiblement :

— Vol… kov…?

Volkov — ah, c’est vraiment lui — la terrorisante silhouette entourée par les flammes s’avance lentement vers nous.

Une lueur perçante brille dans ses yeux carrés, alors qu’il marche en produisant des bruits métalliques. Il a les bras tendus assez haut comme s’il est en train de repousser les gens aux alentours, tout en les fusillant du regard.

Un homme crie alors :

— Arrête ! C’est un ordre !

Bien qu’il soit tenu en joue par plusieurs pistolets laser, Volkov ne s’arrête pas. À chaque fois que ses puissantes jambes font un nouveau pas, un trou se forme à la surface de la route de bitume, laissant derrière lui des flammes ovales dans la nuit.

— Arrête ! C’est un ordre ! ordonne l’homme une fois de plus, mais le géant couvert de flammes ne semble pas avoir l’intention d’obtempérer.

Il s’approche de nous comme s’il n’entend pas les ordres. Ses yeux brillent d’une vitalité écrasante — non, c’est-

Un regard meurtrier.

— Feu à volonté !!

À l’instant même où l’ordre est donné, les hommes pressent la détente. Dix rayons lasers jaillissent en formant une ligne légèrement courbée en direction de Volkov, comme s’ils étaient attirés par lui. La scène que j’avais vue aux informations se rejoue dans ma tête.

Cependant.

— Quoi ?!

Les policiers sont complètement abasourdis.

Au moment où les rayons de lumière ont atteint le corps de Volkov, la lumière aveuglante se dissipe comme de l’eau qu’on jette sur un mur. Les rayons sont détournés sur le sol, et de la fumée noire se dégage du bitume en émettant des crépitements.

Sur le corps du géant qui a été assailli par les rayons lasers, la peinture se met à fondre et donne l’impression qu’il transpire à grosses gouttes, et en-dessous, émerge du métal noir comme si la nuit est en train de déteindre sur lui.

— UUAAAARRRRRGGGGGHH ! rugit-il à nouveau en direction du ciel nocturne, comme pour imposer sa présence.

— U-Un survivant du Bataillon Mech…?! murmure un des policiers avec une voix tremblante.

Une deuxième salve de rayons lasers obtient le même résultat que la précédente. Les rayons tirés par les policiers sont bloqués par l’armure lourde du géant et détournés sur le bitume environnant, créant un grand nombre de petits trous. Une troisième, une quatrième, puis une cinquième salve sont tirées, et les visages des hommes perdent petit à petit leurs couleurs.

— Sale monstre…

Volkov renvoie des rayons lasers capables de couper du métal, ce qu’ils n’auraient jamais pu imaginer. Leurs armes à la base fiables, mais désormais devenues de vulgaires jouets, les hommes ne peuvent que battre en retraite vers leurs véhicules blindés. En voyant ça, le géant s’accroupit lentement comme s’il est pris de convulsions.

Tout à coup, il bondit en l’air donnant l’impression qu’il est monté sur ressort. Telle une comète, la silhouette enflammée vole dans le ciel nocturne, avant d’atterrir rapidement devant les camions blindés dans un énorme fracas. Les hommes quittent désespérément leurs véhicules, alors que le géant commence à en soulever un cinq fois plus grand que lui avec ses puissants bras.

— UAAARRRRRGGGHHH !

Après ce bref rugissement, le camion blindé est lancé en direction des autres. S’en suit un énorme bruit de carambolage, et deux véhicules qui ont rapidement pris feu suite à la violence du choc se mettent à exploser.

Ensuite, il s’avance vers le plus grand camion blindé, et arrache son parechoc comme si c’est un vulgaire morceau de papier, puis la lourde armature métallique du véhicule avec ses puissants bras, avant de frapper avec son bras droit sur les parties désormais exposées.

C’est un coup aussi rapide qu’une flèche. Son bras droit se met à rayonner l’espace d’un instant et une boule d’énergie en sort. Ensuite, le corps du véhicule se met à gonfler comme un ballon, puis explose telle une boule de feu.

Malheureusement, la police ne compte pas baisser les bras si facilement.

Le vrombissement des hélices d’un hélicoptère se fait entendre, il est en train de voler en cercle dans le ciel, avant de lâcher quelque chose comme s’il a pondu un œuf.

C’est une bombe. Celle-ci est en train de tomber droit sur Volkov, une boule de fer qui émet un éclat terne.

Lilith crie alors :

— Volkov ! Au-dessus de toi ! Fuis !

En entendant ses cris, Volkov lève la tête en direction du ciel, et tend lentement sa main droite.

L’instant d’après, une boule d’énergie semblable à celle qui a détruit le camion blindé un peu plus tôt sort de sa main. La bombe explose en l’air comme un feu d’artifice, se transformant en poudre qui se répand un peu partout. Prise par l’onde de choc de l’explosion, le corps de Lilith s’envole jusqu’à moi.

Après que la déflagration se soit calmée, Volkov est toujours debout au même endroit comme si de rien n’était. Une lumière aveuglante est émise par sa main droite. La lumière est encore plus forte que celle juste avant, plongeant les alentours dans une lueur blanche solennelle.

— Ça suffit, Volkov ! Arrête !

Hélas, il ne prête aucune attention aux mots de Lilith.

Sa main droite tire à nouveau une lumière semblable à un rayon laser — il semble avoir la puissance combinée de dix pistolets laser — qui déchire le ciel nocturne. L’hélicoptère qui vole dans le ciel explose et disparaît dans l’air. Quelques débris noirs tombent sur le sol un peu plus loin, comme des corbeaux à bout de force, et brûlent à petit feu.

Il n’y a plus que nous dans les parages.

Les voitures complètement anéanties sont en feu, de la fumée noire s’échappe en direction du ciel étoilé en formant une colonne de feu. Les flammes des innombrables débris éparpillés sur le sol illuminent toute la zone.

C’est un champ de bataille. Un champ de bataille suintant la mort et le massacre, n’autorisant la présence de personne, et animé par les flammes et l’horreur.

Le géant regarde d’un air indifférent la scène autour de lui, avant de se tourner dans notre direction.

Puis, il s’avance vers nous.

Sa silhouette avec en arrière-plan des carcasses de camions calcinés ressemble à celle d’un démon sorti tout droit de l’enfer. Ses yeux anormalement perçants brillent dans le noir comme des phares.

Je me rappelle alors d’une chose qu’il a dite un jour.

Volkov- a fait- la guerre.

C’est vrai…

Volkov- a beaucoup- tué.

C’est une arme. Une arme létale qui cache un effroyable potentiel de destruction.

Finalement, le géant s’arrête devant nous. Sa grande ombre nous recouvre, Lilith et moi.

— Vol… kov ? murmure Lilith, tandis qu’il tend silencieusement ses puissants bras.

Il utilise son bras droit pour porter Lilith. Les flammes entourant le géant se sont éteintes.

— U-Une seconde !

Le géant ne semble pas prêter attention à Lilith, et tend son bras gauche dans ma direction. Je suis immédiatement soulevée par ce dernier.

Dans la chaleur étouffante des flammes et le vacarme des sirènes, le géant plie ses genoux, avant de donner une grande impulsion dans le sol et de s’envoler dans le ciel étoilé.

Ainsi, il nous emporte avec lui dans l’obscurité.

Batterie=03:58:01

On n’aurait jamais pu se douter que Volkov était capable de se déplacer à cette vitesse.

Il descend les rues, dévale les escaliers, se cogne contre les barrières, zigzaguant à gauche à droite dans la ville. Lilith et moi nous tenons dans ses bras tels des bébés, fixant le paysage nocture au loin, le regard vide.

Au bout de dix minutes, nous atteignons un pont en métal désert. Une rivière large de trente mètres coule dans l’obscurité, avec le pont en acier au-dessus d’elle. Je n’entends pas le son des sirènes, alors il semblerait qu’on soit assez loin du champ de bataille de tout à l’heure.

J’ai perdu mes chenilles, alors je ne peux plus m’assoir autrement que sur les pieds du pont. Lilith est étendue sur le sol, en utilisant sa main gauche pour presser fortement contre son épaule droite où elle a perdu son bras, tout en regardant en direction du colossal robot noir comme un four qui se tient debout derrière nous tel le gardien d’un temple.

— Qu’est-ce qui… t’arrive ? demande Lilith d’une voix inquiète, mais il se contente de nous regarder silencieusement.

» Volkov Galosh, dit-elle d’une voix faible, Dis quelque chose.

— …..

Le géant tout de noir reste silencieux.

Un train traverse lentement le pont au-dessus de nous. Les cheveux de Lilith dansent dans le vent, avant de retomber de nouveau sur ses épaules.

— … Sérieusement.

Lilith se lève en s’aidant de sa main gauche.

— Lilith ?

— Il faut que j’aide monsieur à se réveiller.

Lilith s’approche alors de lui, puis-

Elle se met à toquer sur les hanches de Volkov.

— Hé ho ! Hé ho ! Y’a quelqu’un là-dedans !

Lilith toque de toutes ses forces dans les hanches de Volkov — ou plutôt, elle le martèle devrais-je dire.

— Je sais qu’il y a quelqu’un là-dedans ! crie-t-elle de façon menaçante, Montre-toi, et que ça saute !

À ce moment-là.

Les yeux de Volkov s’illuminent tout à coup. Puis, son cou bouge en craquant. Volkov regarde la fille qui martèle son corps.

Enfin, il dit avec sa lente voix habituelle.

— Oh… Volkov- est là.

— T’en as mis du temps !

Lilith frappe sans retenue sur son bras.

— Lilith- trop- violente.

— C’est ta faute !

Lilith frappe à nouveau Volkov. Elle ressemble vraiment à une fille qui se dispute avec son amoureux.

Lilith se tourne alors vers moi, avant de dire en haussant les épaules :

— Sérieusement, il ne nous apporte que des ennuis.

Contrairement à ce qu’elle veut laisser entendre, son visage montre plutôt un soulagement.

— Hum, enfin bon… Merci, on va dire.

Lilith détourne le regard timidement, et murmure :

— ….. Merci.

— Lilith- gênée.

— La ferme.

Lilith tourne alors le dos à Volkov, tandis que ce dernier se gratte la tête. En voyant la scène un brin familière, je me sens moi-même soulagée. Un autre train traverse le pont métallique au-dessus de nous, et des vibrations parviennent jusque derrière nous.

Une fois que le claquement s’arrête, je demande :

— Ça va aller, Lilith ?

Le côté gauche de son visage est carbonisé, cela semble vraiment douloureux. C’est la marque laissée par le tir de laser du policier un peu plus tôt. En plus de ça, à l’emplacement de son bras droit, il n’y a désormais plus rien.

— ….

Lilith reste silencieuse.

— Lilith ?

— Ah, hum, ça va. C’est juste que mon système auditif a bien souffert. Et c’est plutôt à moi de te demander si ça va.

— Je, euh…

Je jette un regard en direction du bas de mon corps, des fils et des tubes sortent de mes entrailles.

— Ah, pardon. Je vois pas comment ça pourrait aller.

— Le principal, c’est que mes circuits fonctionnent toujours, alors on peut dire que ça va.

— … Vraiment ?

Il semblerait que Lilith a voulu ajouter quelque chose, mais s’est rétractée en cours de route. Peut-être qu’elle s’est dit que ça ne servait à rien de discuter de nos blessures maintenant.

— Bon… Et maintenant ?

— Hum…

Lilith se recroqueville.

— Volkov, des idées ?

Dans les moments importants, elle demande toujours l’avis de Volkov.

Le géant lève lentement la tête, tout en émettant un « Hum… ».

— Volkov- ne sait- pas.

— Haa….

Lilith pose sa main sur son front, tout en prononçant les mots tant attendus :

— J’ai été stupide de te demander.

Puis, elle me demande :

— Et toi, Iris ?

— Eh bien… Je pense qu’on ferait mieux de trouver une cachette.

— Hum, il est encore trop dangereux de fuir vers une autre ville pour l’instant. Mieux vaut attendre que les choses se tassent…

Lilith a prononcé des mots que seul un fugitif aurait dits. Non, nous sommes déjà des fugitifs maintenant.

— Mais rester ici n’est pas une bonne idée. Allons chercher un meilleur endroit où se cacher.

— Ouais.

— Volkov, porte Iris.

Volkov acquiesce silencieusement, avant de tendre son bras dans ma direction.

Batterie=03:45:32

Nous marchons tous les trois le long de la rivière.

À chaque pas de Volkov, les galets au bord de la rivière sont réduits en miette. Les craquements résonnent pas après pas, pendant que dans ses bras, je regarde droit devant avec ma vision se balançant au gré des mouvements du corps de Volkov.

Devant nous s’étale sans fin un chemin sablonneux, avec à notre gauche la longue rivière noire. Il n’y a aucun réverbère, et j’ai vraiment l’impression que l’on marche dans un tunnel sombre.

Qu’est-ce qui nous attend devant nous ? Où allons-nous ? L’obscurité de la nuit s’insinue dans mon corps, me donnant petit à petit la nausée.

Après avoir marché un moment, Lilith se met à fredonner derrière nous. Le rythme relaxant de la chanson me permet de me calmer un peu. Si j’avais été seule, cela ferait longtemps que je serais en train de pleurer.

Puis, elle s’arrête de chantonner.

— Hé, Iris, m’interpelle Lilith en marchant de la même façon que d’habitude, et en tournant la tête pour me regarder, Je peux te demander une faveur ?

— Oui ?

Je la regarde depuis les bras de Volkov.

— Continue l’histoire.

— … Hein ?

— Celle de Visa Darke, le dieu maléfique du dimanche.

— Mais on n’a pas pris le livre avec nous.

Lilith reste silencieuse un moment, avant de reprendre :

— Mais tu te souviens de la suite, pas vrai ?

— Hein ?

Je la regarde avec surprise.

— Tu as tout mémorisé, non ? Je sais parfaitement que tu as déjà tout lu.

— E-Euh, eh bien… commencé-je à bégayer.

— Ta vue va si mal que ça ?

En entendant sa question, ma gorge se serre. La pluie en face de moi s’arrête l’espace d’un instant.

Lilith arbore une expression complexe sur son visage, en me dévisageant sans cligner des yeux de l’autre côté de la pluie. Elle fronce les sourcils l’air inquiet, alors que sur ses lèvres se dessine un sourire encourageant.

— Avec tout le temps passé ensemble, je m’en suis rendu compte. Tu n’arrêtais pas de faire tomber des déchets ces derniers temps, et tu ne marchais pas droit.

Elle a raison.

Dernièrement, ma vue a rapidement empiré. Je peux voir quand ce n’est que de la « bruine », mais dès que ça tombe littéralement des « cordes » blanches, ma vision est quasi-nulle. Aussi, ce deuxième cas durait de plus en plus longtemps au fur et à mesure que les jours passaient.

C’est pour cette raison que je voulais terminer de lire le livre avant de perdre la vue. Je ne voulais pas que notre sympathique réunion du club de lecture ne tourne court par ma faute.

— Désolée de n’avoir rien dit, m’excusé-je.

La longue chevelure de Lilith se balance pendant qu’elle secoue la tête.

— Pas la peine de t’excuser. … Alors tu as fini ?

J’acquiesce.

— Alors je me permets de réitérer ma demande. Je veux savoir ce qui arrive à Darke.

Lilith lève la tête pour me regarder. Le ton qu’elle a employé est assez poli venant d’elle.

— … Ok, je comprends.

Je ne pense pas que sa demande soit complètement anodine au vu de notre situation. Je crois que le silence rend mal à l’aise Lilith. Je ressens la même chose. Et sûrement que Volkov aussi.

Dans cette obscurité, sans destination, ni endroit sûr, ni même sans savoir quand ils retrouveront notre piste.

Nous avons besoin de cette histoire.

L’histoire des joyeux et doux souvenirs d’un dieu maléfique en chemise noire qui passe son temps à tirer au flanc mais qui est en fait très compréhensif, et de l’anneau argenté sérieux mais étourdi.

Ainsi, je me mets à lire.

La « réunion du club de lecture nocturne » commence.

— Sous le choc, le corps de Flo Snow ne pouvait s’empêcher de trembler. C’est exact, Darke avait fabriqué un nouvel anneau rien que pour elle.

Nous en sommes au septième volume de la série, intitulé « Le cadeau du dieu maléfique ».

À mesure que l’histoire avance, Lilith ne peut s’empêcher de prononcer des « Ah ! » ou « Beuh… » et ainsi de suite, à côté de moi. Tout en me tenant dans ses bras, Volkov semble par moment plongé dans ses pensées. Ce sont tous les deux des lecteurs passionnés.

Dans le volume précédent, l’anneau magique Flo Snow avait perdu confiance en elle, et « s’était enfuie » du château du dieu maléfique. Plus tard, Darke se mit à fabriquer un « nouvel anneau » pour la remplacer — c’était la première partie du septième tome.

Dans la dernière partie de celui-ci, on découvre pourquoi Darke a créé cet anneau.

Le nouvel anneau était un « nouveau corps » pour Flo Snow. Flo était à la base une « âme » sommeillant dans le temple du monde des démons qui fut ressuscitée au moyen d’un anneau en guise de réceptacle. Après plusieurs années de bons et loyaux services, l’anneau qui servait de réceptacle avait perdu de sa puissance, et Darke avait fabriqué un nouvel anneau pour transférer Flo dedans après qu’il s’en soit rendu compte. S’il était parti si longtemps, c’était parce qu’il lui fallut du temps pour réunir tout le matériel nécessaire.

— Darke dit d’une douce voix : « Flo Snow, ma bien aimée. Laisse-moi t’offrir un cadeau aujourd’hui. » Après avoir dit ça, il sortit un anneau d’une blancheur pure. Le magnifique anneau était incrusté de cristaux en forme de flocons de neige. « Maintenant, tu n’auras plus de problème. Pour toujours, jusqu’à la fin des temps. » Émue, Flo ne savait pas quoi dire. Hélas, c’est à ce moment-là que-

Après avoir transféré l’âme de Flo dans le nouvel anneau, le corps de Darke commença à se déformer. Pour créer cet anneau, il avait utilisé tous ses pouvoirs magiques.

— Le corps de Darke commença petit à petit à se transformer en fines particules de lumière, avant de fondre dans l’air. Flo regardait désespérément vers sa silhouette, tout en criant : « Ahh, Darke, ne t’en va pas ! Ne m’abandonne pas !! » Darke la prit alors délicatement dans ses bras et dit : « Flo, pardonne-moi. Et merci pour tout ce que tu as fait pour moi. Je- » Darke se changea alors en boule de lumière, tout en esquissant un dernier sourire, « t’ai toujours aimée. » Le corps de Darke se transforma ensuite entièrement en particules de lumières dans un tintement. Puis, les particules s’élevèrent dans le ciel et s’évaporèrent.

Après avoir lu ça, je m’arrête. J’entends des sanglots à côté de moi.

— Lilith ?

— Darke…

Lilith tend sa main gauche jusque dans le coin de ses yeux pour essuyer ses larmes. Ensuite, elle murmure de façon mécontente :

— Moi aussi, j’ai cru que ça allait être une fin heureuse…

Je reprends mon souffle après avoir terminé le volume sept.

Comme si nous nous remémorons les meilleures passages de l’histoire, nous marchons tous les trois sans dire mot pendant quelques temps.

Au bout de cinq minutes, je dis :

— Dans ce cas, passons au volume huit, le dernier-

Lilith tend la main et dit :

— Attends, Iris. On écoutera ça un autre jour. Ça serait vraiment du gâchis de tout entendre d’un coup, et aussi…

Sûrement parce qu’elle vient de se rappeler d’un passage particulier de l’histoire, Lilith fond en larmes. Je réponds alors :

— … D’accord.

— Volkov, ça va ? demande Lilith.

Volkov acquiesce légèrement.

Après que la réunion du club de lecture ait pris fin, nous continuons tous les trois à avancer silencieusement. Comme si nous sommes dans un tunnel plongé dans le noir, nous nous frayons un passage dans les profondeurs des ténèbres. Pour ce qui est de ce qui nous attend, aucun d’entre nous n’en a la moindre idée.

Seul le son de l’eau qui coule et celui de la pluie résonnent légèrement.

Batterie=02:14:17

L’endroit a été trouvé par Lilith.

Alors que l’aube est sur le point de se lever, on commence à s’inquiéter, n’ayant toujours pas trouvé d’abri pour la journée.

— C’est l’entrée d’un canal souterrain, non ?

Lilith pointe la bouche du canal sous le pont de fer. L’endroit est couvert de buissons, et l’entrée est couverte de rouille. Cela me rappelle la sortie secrète utilisée par Darke le dieu maléfique quand il avait quitté en cachette le château.

— Volkov, essaye de l’ouvrir.

En suivant les instructions de Lilith, Volkov s’agenouille, et tend ses mains en direction de la plaque qui recouvre l’entrée. Un crissement métallique se fait entendre, et la bouche s’ouvre avec un grand bruit sec.

Un trou se trouve sous la plaque, nous invitant à entrer dans le sombre monde souterrain.

— Et maintenant ? demandé-je en observant l’ouverture, ce à quoi Lilith répond :

— On n’a pas d’autres choix que d’y aller. Le jour va bientôt se lever.

— Mais…

Je jette un regard en direction de Volkov.

— Ah, c’est vrai…

Lilith semble s’en être rendue compte, elle aussi. Le diamètre du trou qui mène au canal souterrain est d’environ un mètre. Amplement suffisant pour Lilith et moi, mais c’est loin d’être le cas de Volkov.

Elle soupire brièvement, avant de dire :

— Bon, tant pis. Allons chercher un autre endroit.

Lilith a décidé d’abandonner l’idée de se cacher dans le tunnel du canal.

À ce moment-là, Volkov dit soudain :

— Volkov- reste.

— Hein ? Lilith s’était déjà éloignée. Elle se retourne et dit :

— Qu’est-ce que tu racontes, Volkov ?

— Volkov- reste. … Lilith- et Iris- partent.

— Hein ? Tu nous dis d’y aller sans toi ?

Volkov acquiesce.

— Idiot, c’est pas le moment de jouer les héros.

Lilith donne alors une pichenette dans le bras de Volkov. Cependant, Volkov ne répond rien à Lilith, mais pose son énorme bras droit sur son épaule.

— Q-Qu’est-ce qui te prend…?

— Là.

— Hein ?

— Ils- sont- là.

C’est le moment le plus sombre avant l’aube.

D’innombrables points qui ressemblent à des étoiles apparaissent dans le ciel que Volkov est en train de regarder.

— Hé ! C’est l’armée, non ?

Les points dans le ciel nocturne grossissent. Ce sont des hélicoptères. Les projecteurs passent au-dessus de nos têtes.

— Lilith- part- vite.

— Qu’est-ce que tu racontes ?! On s’échappe ensemble !

Mais Volkov tient fermement Lilith par les épaules, avant de répéter ses mots précédents :

— Volkov- reste.

Puis, il porte de force Lilith et la met dans la bouche du canal.

— Attends, Volkov ! Lâche-moi !

Lilith se débat de toutes ses forces, mais Volkov ne lâche pas prise.

— Soldats- cherchent- Volkov.

Volkov me porte également jusqu’à l’entrée du canal après y avoir déposé Lilith.

L’instant d’après, Volkov me dévisage soudain. Ses yeux semblent silencieusement implorants. Cela veut sûrement dire que-

— Lilith, allons-y.

Je tire Lilith.

— Attends, tu vas pas t’y mettre, toi aussi ?

— Je t’en prie, pense à ce que Volkov peut ressentir.

— Je-

— Cassé, dit soudain Volkov, Volkov- cassé.

— … Hein ?

Visiblement mal à l’aise, Lilith jette un regard vers Volkov.

Comme s’il est en train de parler de choses qui ne le concernent pas, il explique :

— Volkov- a brûlé- dans camion. Circuits- de sécurité- cassés. Alors- Volkov- a utilisé- armes… Et donc- activation.

— Activation… de quoi ? demande Lilith en hésitant comme si elle a peur de la réponse, tandis que Volkov répond dans son habituelle voix grave :

— Procédure- autodestruction.

À ce moment-là, Lilith reste bouche bée.

Volkov ne ment jamais, ni ne plaisante jamais.

Jamais de chez jamais.

Je saisis l’échelle du trou menant au canal, en regardant une nouvelle fois le visage de Volkov. Un silencieux sentiment de détermination se cache dans sa paire d’yeux carrés.

Et je me rends compte que Volkov a peur. Il a peur de nous causer plus d’ennuis en s’enfuyant avec nous, étant donné qu’il est un robot militaire.

Lilith se met à lentement secouer la tête, avant de demander :

— C’est une blague, hein ? La procédure machin-chose d’autodestruction, c’est juste un truc que tu viens d’inventer… pas vrai ?

Lilith le dévisage avec un regard perçant.

Volkov répond alors simplement :

— Vraiment.

» Alors- adieu.

La plaque est remise en place. Le visage de Volkov disparaît peu à peu à son tour.

— Volkov, non ! T’as pas le droit de décider ça tout seul ! On a dit qu’on s’enfuyait ensemble !

Il ignore alors Lilith, et me regarde en disant :

— Volkov- compte- sur Iris- pour- s’occuper- de Lilith.

J’acquiesce. Rien ni personne ne peut l’arrêter. Et puis, on ne peut pas l’arrêter avec nos seules forces de toute façon.

Mais Lilith n’abandonne pas.

— Qu’est-ce que tu fais ? Arrête ! Lâche-moi !, se met-elle à crier tout en repoussant les mains de Volkov avec sa main gauche.

Volkov tient fermement les bras de Lilith, pour l’empêcher de se débattre. Puis, il regarde Lilith droit dans les yeux.

— … Volkov ?

Lilith lance un regard mal à l’aise vers le géant qui s’est soudain arrêté de bouger. Volkov fixe Lilith sans dire mot. C’est comme si le temps s’est arrêté, ils se regardent tous les deux droit dans les yeux.

— Lilith.

À ce moment-là, les mots de Volkov ne sont plus discontinus comme à leur habitude, mais aussi fluide que ceux d’un jeune homme.

On aurait dit une déclaration d’amour.

— Je suis vraiment heureux de t’avoir rencontrée.

Les yeux de Lilith se mettent à tourner. Ses lèvres tremblent, comme si elle essaye de dire quelque chose.

Mais le moment d’après, Volkov la pousse.

— Aah ! s’écrie Lilith en tombant dans les profondeurs du canal.

Je tombe à mon tour avec elle.

Juste avant qu’on ne tombe, j’ai pu voir une lueur triste dans le regard de Volkov. Malgré tout, la bouche du canal est rapidement couverte, et la lueur disparaît.

Batterie=02:01:40

Nous tombons dans le canal. En atterrissant, Lilith et moi créons une grosse vague qui déferle tel un torrent.

— Uwaa !

Je refais surface après avoir coulé quelques instants, et impuissante, je suis emportée par le courant. Je tente de nager avec mes bras, mais mon corps à moitié détruit ne peut pas lutter.

— Iris !

Lilith sort sa tête de l’eau, puis m’attrape par le bras. Puis, elle me porte jusqu’à la berge en béton.

Nous avons été emportées sur une centaine de mètres. Tout en me portant, Lilith sort de l’eau.

— … Kof, kof !

Elle recrache une grosse quantité d’eau tout en s’appuyant sur sa jambe gauche. Les échelles ont toutes été construites à côté de cour d’eau dans ces endroits.

— … Sérieux, il réfléchit jamais aux conséquences, celui-là ! gromelle Lilith.

« Ka, ka, ka… » Après avoir fait ces bruits étranges, je finis par parler.

— Li-Lilith… ka ka…

Il semblerait que certains circuits aient été court-circuités par l’eau.

— Ça va ? T’es trempée.

Lilith me soulève comme un bébé, avant de me secouer frénétiquement de haut en bas. Une grosse quantité d’eau se déverse de mon corps, et éclabousse ses pieds.

— Ben voyons… grogne Lilith de frustration.

Elle fronce les sourcils de façon mécontente.

Cependant, je sais qu’elle essaye juste de prendre sur elle. La preuve en est, elle n’arrête pas de regarder en amont du canal souterrain.

C’est là que nos chemins se sont séparés avec Volkov.

Je regarde à mon tour silencieusement dans la même direction. L’eau s’écoule très rapidement, et le chemin ne longe pas la rivière vers l’amont, il est donc impossible de revenir sur nos pas.

Après s’être plongée dans ses pensées pendant un moment, Lilith lève la tête.

— Allons-y, Iris.

— … D’accord. répondé-je doucement.

Puis, Lilith se met à me porter sur son dos.

Batterie=01:49:52

Nous sommes restées silencieuses pendant un long moment.

Même si je ne suis pas d’une grande aide, je tente de faire ce que je peux — je transforme mes yeux en torche de façon à illuminer le chemin devant nous.

Sur le dos de Lilith, je ne peux m’empêcher de repenser à Volkov. Que lui est-il arrivé après ça ? A-t-il combattu l’armée ? La procédure d’autodestruction — s’est-elle enclenchée ?

Lilith reste silencieuse. Elle doit sûrement penser à la même chose que moi.

Environ dix minutes plus tard.

Lilith prend soudain la parole :

— Ce type, il est vraiment lent. Il est myope comme une taupe, et il est sourd comme un pot en plus de ça. Même qu’il bégaye quand il parle.

— Hmm…

Où est-ce qu’elle veut en venir ?

— C’est en partie à cause de l’époque où il était dans l’armée, mais pas seulement.

Après avoir dit ça, elle baisse la voix.

— C’est de ma faute.

— … Comment ça ?

— C’est moins le cas maintenant, mais au début, il y avait beaucoup de bombes dans les chantiers. Il était courant que deux-trois robots soient détruits chaque jour par celles-ci. … Du coup, quoi de plus étonnant à ce que les gens se mettent à éviter de porter des déchets ressemblant à des bombes ?

Elle réajuste sa position, en me poussant un peu plus haut. Je serre mes bras une fois de plus.

La voix de Lilith se met à trembler.

— Mais ce type n’était pas comme ça. Au contraire, il faisait tout pour porter ce genre d’objets.

— Pourquoi ? C’est du suicide, non ?

— Exactement. Même s’il a l’air costaud, il allait finir par être réduit en poussière à force de se prendre des explosions dans la figure. Malgré tout, il continuait. Et pourquoi d’après toi ?

Je ne dis rien. Lilith continue alors d’une voix toujours aussi tremblante.

— C’était pour moi. dit-elle désespérément, ses mots sortent bien plus rapidement que d’habitude quand elle parle avec la voix tremblante.

» C’est vraiment un idiot. « C’est rien, je survivrai aux explosions » qu’il disait en portant même ce qui m’avait été attribué. Mais, si, son état se détériorait petit à petit. Sa vue, son ouïe, et même sa façon de parler. Malgré tout, il s’entêtait à porter des bombes. Après que je lui ai dit d’arrêter, que crois-tu qu’il m’a dit ?

Lilith accélère le pas, comme si elle essaye de semer quelqu’un.

— Volkov- porte- bombe.

Elle imite la façon de parler de Volkov.

— Lilith- sauvée.

Sa voix est empreinte d’une grande tristesse.

— Volkov- heureux……

À ce moment-là, elle s’arrête soudainement.

— Vraiment… Quel… idiot…

Un liquide se met à tomber sur mes bras qui sont agrippés autour de son cou. Les gouttes d’eau coulent le long de mes bras avant de tomber par terre.

Volkov- sait- comment- tuer.

Les paroles de Volkov résonnent dans ma tête.

Mais- ne sait- pas- comment- vivre.

Il avait dit qu’il ne savait pas comment vivre ce jour-là. Il l’avait dit avec un visage triste.

Mais c’est faux. Il avait trouvé sa raison d’être.

Sa rencontre avec Lilith, le fait de porter des bombes pour elle, son combat contre la police et même les militaires, toujours pour son bien à elle.

Je suis vraiment heureux de t’avoir rencontrée, avait-il dit au moment où nos chemins se sont séparés. Je comprends mieux maintenant.

Il vivait pour Lilith. C’était la seconde vie de Volkov Galosh après avoir perdu ses champs de bataille.

Lilith pleure toujours en silence.

Je reste silencieuse, mais je sens comme une force se rassembler dans mes bras.

Comme le Professeur le faisait avec moi, je l’enlace doucement.

Peu de temps après, une explosion assourdissante retentit au-dessus de nous.

C’est sûrement le chant du cygne de notre ami.

Batterie=01:28:13

Un courant d’air frais souffle dans le passage du canal. Puis, il s’arrête d’un coup.

Lilith s’arrête à son tour.

Je lui demande « Lilith ? », tandis qu’elle remue le nez, avant de se retourner vers moi les yeux humides.

— Tu entends quelque chose ?

Lilith écoute tout en parlant calmement. J’ajuste mes capteurs auditifs à la sensibilité maximale.

Je peux entendre la pluie, le vent, l’eau qui s’écoule et-

Des bruits de pas.

De beaucoup de personnes.

— Ils nous pourchassent encore, on dirait.

Lilith se mord les lèvres.

Ses pensées sur la question se transmettent à moi via ses épaules tremblantes. Vu que les soldats sont là, cela veut dire que la force qui pouvait encore les arrêter n’est maintenant plus là. Mais Lilith et moi évitons de prononcer son nom. Sinon, Lilith aurait fondu en larme, et je me serais sentie moi-même mal.

Nous avançons rapidement. En utilisant l’éclairage de mes yeux, nous continuons à marcher le long du passage dans le canal. Des fois, je peux entendre les voix des hommes résonner dans le tunnel.

— Regarde ! dit Lilith à voix basse.

— La sortie.

Je regarde vers le haut. Il y a une échelle sur le mur, et un trou tout en haut. C’est un trou similaire à celui par lequel nous sommes entrées ici.

— Est-ce que nous sommes déjà à Ovale ?

— Ouais, sûrement.

— Qu’est-ce qu’on fait ?

— On va devoir sortir. … On se fera repérer tôt ou tard si on continue par là.

À ce moment-là, les voix et bruits de pas des hommes sont de plus en plus forts.

— Cramponne-toi bien.

Tout en me portant sur son dos, Lilith s’agrippe à l’échelle sur le mur, et monte les échelons les uns après les autres. Au bout de trente secondes, la plaque métallique ronde apparaît devant nous. C’est la sortie du canal.

À la place de Lilith qui a perdu son bras gauche, je tends mon bras, et pousse lentement la plaque. De la lumière pénètre petit à petit par l’espace qui se crée.

Au moment où la plaque est à moitié déplacée, Lilith sort sa tête du trou.

— Super, on a de la chance !

Elle pousse complètement la plaque et me laisse passer la première, avant de me rejoindre.

Sûrement parce que c’est déjà le jour, le monde tant attendu à la surface semble particulièrement aveuglant. L’endroit où l’on a atterri est une allée située entre deux bâtiments recouverte de déchets, et il y a de l’eau croupie par terre. Est-ce que les bruits qu’on entend au loin proviennent d’un moteur ?

Lilith remet la plaque en place, et crie d’une voix triomphante comme pour s’encourager.

— C’est parti pour le deuxième acte de notre évasion !

À ce moment-là, je pense qu’on a fini par échapper aux griffes de l’armée.

Hélas, nous étions trop naïves. J’aurais dû me douter que les militaires auraient placé des hommes à chaque sortie s’ils étaient sérieux.

— Bon, allons-y, Iri-

Ses mots sont coupés net avant qu’elle ne puisse finir de parler.

Deux rayons de lumière transpercent son corps.

Batterie=01:24:41

— Ah…..!

Comme une marionnette qui aurait perdu ses fils, le corps de Lilith se tord avant de tomber sur le sol.

— Lilith !

— Arg…!

Lilith presse sa main contre sa poitrine, tout en se recroquevillant sur le sol. De grandes quantités d’huile jaillissent de son corps, et se répandent par terre telle une mare de sang.

— Plus un geste ! C’est un ordre !

Un grognement résonne dans la petite allée, alors que deux hommes en uniforme militaire se ruent vers nous. Ils tiennent des pistolets laser dans les mains.

« C’est quoi ça ? Y’en a un autre. »

Un des deux soldats semble avoir remarqué ma présence.

« On s’occupe de celui-là aussi ? » « Hum, sûrement. » Ils ont décidé de mon sort comme s’ils sont en train de discuter du plat du jour.

Un pistolet est pointé sur mon visage. De la fumée s’échappe du canon encore chaud.

Ahhh, est-ce que je vais mourir ?

Je regarde d’un air ahuri le pistolet. Comme la fois où j’ai été désassemblée, je suis incapable de regarder la mort en face, et me mets à fuir la réalité-

Et à ce moment-là.

— Kaaaaaaaa !

Lilith se lève tout en criant comme une bête enragée, et en fonçant sur l’homme de devant. Celui-ci perd instantanément l’équilibre.

Profitant de l’occasion, Lilith m’attrape par la main gauche et se met à courir à grandes enjambées.

Un familier « Stop ! C’est un ordre ! » se fait entendre derrière nous, mais elle continue à filer comme le vent.

Après être sorties de l’allée, nous tombons sur une grande rue. Plusieurs voitures passent devant nous.

— Ahh ! C’est quoi ça ?!

Une passante hurle en nous voyant, Lilith et moi. En apercevant Lilith, de l’huile jaillissant de la poitrine et un bras en moins, et moi, à qui il ne reste que le haut du corps, la foule environnante commence à s’agiter.

Les cris de colère des soldats se rapprochent de nous. Après avoir réfléchi un instant, Lilith court vers la route.

— Lilith, où tu vas-

— On va monter dedans !

Il y a une camionnette qui attend à un feu rouge dans la direction où Lilith court. Au moment où le feu vire au vert, et que le camion se met à démarrer, Lilith me jette dans la remorque et s’y glisse peu après.

Quelques instants plus tard, la camionnette se met à avancer.

Batterie=01:16:56

Le son des sirènes résonne tout autour de nous, mais la camionnette continue son chemin à travers la ville.

— Lilith, Lilith, ça va aller ?!

Dans la remorque du camion, je répète à plusieurs reprises son nom.

Son visage se tord de douleur. Il y a des trous de la taille d’un poing sur sa poitrine et sur son ventre, les tubes qui en sortent crachent une énorme quantité d’huile comme des serpents en furie.

— Iris…

— O-Oui ?

Pour mieux entendre ce qu’elle a à dire, je rapproche mon visage d’elle.

Elle me dit avec une voix rauque :

— On va descendre du camion dès qu’on sera dans un coin plus calme.

— Mais…

Je regarde ses blessures. Elle est sans conteste salement blessée — non, en danger de mort. D’un autre côté, je ne peux me déplacer vu que j’ai perdu mes chenilles. Mes trois circuits principaux sont toujours fonctionnels. Mais c’est différent pour Lilith. La grande quantité d’huile qui jaillit de son corps montre de façon évidente que d’importants circuits ont été endommagés.

Malgré tout, elle se redresse. Puis, en toussant, elle crache de l’huile.

— Lilith !

— Ça va aller.

Elle utilise alors sa main gauche pour essuyer l’huile qu’elle a sur le coin de la bouche, avec un sourire forcé sur les lèvres.

— C’est juste une égratignure.

Malgré ce qu’elle vient de dire, le liquide noir continue de couler à flot de sa poitrine et de son ventre.

Après avoir roulé pendant cinq minutes, nous sortons du centre-ville et nous retrouvons sur un chemin de banlieue désert.

— Ok, on y va.

Lilith me serre dans ses bras. Je m’en veux de ne pas pouvoir me mouvoir seule tout en étant impressionnée par sa force de caractère.

Profitant du fait que la camionnette ralentit, Lilith saute de la remorque — ou plutôt, roule. Le conducteur ne nous remarque pas et continue à rouler.

Lilith se relève péniblement et regarde autour d’elle. C’est une chance qu’il n’y ait personne aux alentours.

— Ah, entrons là-dedans.

Une vieille maison se trouve devant Lilith. Le nom d’une agence immobilière ainsi que les mots « À vendre » sont écrits sur le panneau posé devant.

Lilith me porte sur son dos une fois de plus, tout en se dirigeant vers l’arrière de la maison en vacillant. Agrippée à elle, je ne peux rien faire.

Nous traversons l’entrée puis nous dirigeons vers le jardin. La terre est aride et couverte de mauvaises herbes.

Elle s’étend sous une corniche. Tant que personne ne va dans le jardin, personne ne pourrait nous voir depuis la rue.

— Lilith…

Je prononce son nom dans un soupir.

Le corps de Lilith ne va pas tenir longtemps. Sûrement parce qu’elle était mal tombée en sautant du camion, plusieurs fils et circuits sortent des trous laissés par les tirs de pistolet. Les câbles qui servent à conduire le courant se tortillent comme des créatures vivantes, tout en provoquant des étincelles.

Si ça continue, ses batteries…

— Hé hé… Ça craint… dit Lilith d’un ton détendu avant de toucher sa poitrine sans changer de position.

Elle essaye d’utiliser sa main pour ranger les circuits qui dépassent de son corps, mais en vain.

— Iris.

— Oui ?

— Eh bien…

Elle sort une boîte carrée du trou dans sa poitrine.

C’est une boîte à cartes teintée de noir par l’huile.

— Ouvre-la.

J’ouvre la boîte comme demandé, et une carte en plastique s’y trouve. Le nom familier d’une banque y est inscrit.

— … Une carte de crédit ?

Je regarde en direction de Lilith.

— C’est exact. Le mot de passe est HRM019, mon numéro d’identification.

Je ne comprends pas où elle veut en venir. Que vient faire cette carte maintenant ?

— Et aussi, en-dessous de la carte… dit Lilith calmement, Il y a un papier, pas vrai ? Ouvre-le.

J’ouvre le papier au fond de la boîte. C’est une carte d’Ovale et de la ville voisine. Il y a un cercle dessiné au stylo.

— C’est une boutique d’occasion.

Tout en disant ça, de l’huile dégouline d’un coin de sa bouche.

— Tu te souviens ? Je t’en ai parlé l’autre jour. Un robot nommé Lightning.

Lightning — c’est semble-t-il le nom d’un robot qui travaille dans une boutique d’occasion dont Lilith m’avait parlée un jour. Un grand robot qui ressemble à Volkov.

— Rends-toi là-bas et demande-lui de te réparer.

— D’a… D’accord.

— Fais attention à toi sur le chemin. Il faut que tu te caches, je te conseille de le faire en-dessous des voitures. Et aussi-

Mal à l’aise, je l’interromps.

— U-Une seconde. E-Et toi alors ?

— Idiote. … C’est clair que je peux pas y aller dans l’état où je suis.

— Dès que j’aurai atteint la boutique, je leur demanderai de venir t’aider. Alors, attends ic-

Cette fois-ci, c’est Lilith qui m’interrompt.

— Iris, écoute-moi bien.

Le ton de sa voix est empreint de détermination, mais son regard commence à faiblir. La lueur dans ses yeux s’assombrit, indiquant que le niveau de sa batterie est au plus bas.

— Ma route s’arrête ici.

En entendant ça, ma poitrine se serre.

— Ne dis pas ça, Lilith. Tant que je demande à cette personne, alors…

Lilith secoue vigoureusement la tête, et du liquide coule le long de son cou.

— Non, c’est impossible si tu n’as pas assez d’argent. Impossible.

— Mais, Lilith, je ne peux tout de même pas t’abandonner ici, l’imploré-je en la regardant.

Cependant, Lilith secoue une nouvelle fois la tête et dit :

— Ne t’en fais pas, et dépêche-toi.

Abandonner Lilith et fuir seule. Je ne peux ni ne veux faire ça.

Je lui tends la boîte à carte.

— … Non. Hors de question que je m’échappe sans toi. Et donc, je te rends ça.

À ce moment-là.

— Iris Rain Umbrella !

Lilith m’agrippe par les épaules avec sa main gauche, tout en ouvrant si grand les yeux que c’en est effrayant.

— Ne sois pas si naïve !

Son hurlement de colère me fait reculer d’un pas. Sous la dureté de son ton, mon corps se crispe.

— Écoute, tu dois vivre ! Avec cette carte, tu peux être réparée ! Mais il est trop tard pour moi ! Toi seule peux être réparée !

— M-Mais !

— Sois courageuse ! Il faut avoir du courage pour vivre seule ! Ce monde n’est pas facile ! Si tu faiblis, tu te transformeras en tas de ferraille !

Elle crache violemment de l’huile tout en toussant. Le liquide noir éclabousse également mon visage.

Malgré tout, elle continue.

— Ok, vas-y ! Vite !

— Mais, mais !

— Iris ! Va-t’en maintenant !

Lilith me regarde d’un air troublé. Tout en tenant ses mains, je répète tel un enfant gâté :

— Non, je ne veux pas…

Et ainsi, je refuse à plusieurs reprises.

Soudain, un doux sourire émerge de son visage.

Elle soulève sa main gauche, et caresse mon visage. Sa main est tachée d’huile.

— Iris, laisse-moi te dire quelque chose…

Elle parle comme un professeur à son élève.

— Ce monde… est bien plus aléatoire que tu ne le crois. … Contrairement à ce que l’on croit, il existe beaucoup d’endroits où se cacher, alors tant que tu réfléchiras à un chemin, tu pourras vivre.

Ses doigts fins me caressent tendrement, tandis que je la fixe le regard vide alors que la lueur dans ses yeux s’éteint petit à petit.

— C’est pour ça que ça va aller. Même si tu es seule, tu peux encore vivre. … Aie confiance en toi. Parce que-

Elle me regarde droit dans les yeux, et dit d’une voix rauque :

— Tu es un robot qui a été aimé jusqu’à la dernière seconde.

Après avoir prononcé ces mots, l’énergie quitte la main de Lilith et elle tombe sur le sol.

Je ne dis rien.

Ce que dit Lilith doit être vrai. Comparée à moi, qui ne connais rien à rien, elle qui avait vécu par ses propres moyens doit sûrement avoir raison.

Malheureusement, il y a toujours des choses avec lesquelles je ne suis pas d’accord.

Que faire ? Si j’étais le Professeur, qu’est-ce que je ferais dans un moment pareil ?

C’est vrai, elle-

— Lilith, écoute-moi bien.

J’ouvre le panneau de ma poitrine, et en sors l’étui à cigarette argenté. C’est le souvenir qui contient la photo que j’avais faite avec le Professeur. Après avoir ouvert le couvercle, je sors la cigarette cerceau en forme de huit.

— Un jour, le Professeur m’a dit que nous sommes exactement comme cette cigarette en forme de huit. … Tu vois, on peut la casser en deux…

Je casse la cergarette en deux.

— Une des deux parties est pour la personne qui veut arrêter de fumer, et l’autre sert de cendrier.

Après ça, je recolle les deux parties ensemble.

— Tu vois, quand ils sont seuls, ça fait deux zéros. Mais une fois combiné, ça fait un huit. L’union fait la force — et c’est le nombre huit, c’est nous.

C’est le Professeur qui m’a appris ça, une remarque banale lors d’un de ses cours particuliers. En voyant la cigarette cerceau du Professeur, je m’en suis rappelé.

Lilith fixe du regard la cigarette dans mes mains, avant de murmurer d’une voix presque inaudible :

— Mais c’est… vraiment hypocrite, non…?

La lueur dans ses yeux est presque éteinte.

Je m’en fiche si c’est hypocrite. Je ne veux pas qu’elle meure, je ne veux pas qu’elle perde sa volonté de vivre. Alors, je continue à parler.

— Le Professeur et moi, Lilith et Volkov, Lilith et moi maintenant, nous sommes exactement comme les cergarettes en forme de huit, deux d’entre nous peuvent se combiner. Ça n’ira pas si nous ne sommes pas deux. Alors, Lilith-

À ce moment-là, ma voix électronique résonne comme ma voix originale.

— Je te sauverai. Quoi qu’il arrive.

Lilith ne dit rien.

Elle se contente de cligner des yeux avant de les fermer.

Puis, sa batterie finit par s’arrêter.

Batterie=00:58:34

Je regarde Lilith sans bouger pendant un long moment.

Malgré ce que je viens de dire, je me sens toujours mal à l’aise. Lilith m’a emmenée jusqu’ici, et Volkov nous a aidées encore avant. Mais maintenant, je suis seule, personne ne viendra me sauver, et je ne vois pas qui le pourrait.

La boutique est proche de la place de la fontaine Vénus. À en juger par sa position, elle doit sûrement se trouver dans la rue commerçante adjacente. Le problème est que je ne sais pas exactement où je me trouve, mais je devrais pouvoir l’estimer à partir du plus haut bâtiment blanc ici — le Principal Laboratoire de Robotique de l’Université d’Ovale.

Après en avoir déduit ma position, alors que je suis sur le point de ranger la carte dans la boîte à cartes.

— Ah…

Je remarque une petite photo collée au fond de la boîte.

Il y a trois personnes dessus. Celle au centre doit être Lilith dans une jolie robe, alors que les deux autres, qui ressemblent à un couple de trentenaire, se tiennent derrière elle en souriant.

La Lilith sur la photo sourit à pleines dents. Son sourire est tendre et innocent, personne n’aurait pu croire que c’est la même personne qu’aujourd’hui.

Je me rappelle alors des mots qu’elle avait dits ce jour-là.

Impitoyables, hein. Ils les ont créés quand ils en avaient besoin, et les ont abandonnés la minute où ils devenaient obsolètes.

Elle avait haussé les épaules à ce moment-là, avec un regard froid.

Je regarde à nouveau la photo, c’est une heureuse famille. Le bonheur de cette magnifique scène est immortalisé sur ce papier. Elle ressemble à un ange qui ne connait pas la méfiance, un sourire joyeux et innocent sur le visage. Elle ignore encore tout de la trahison à laquelle elle allait devoir faire face plus tard.

Ma poitrine me fait légèrement mal. Jusqu’à aujourd’hui, combien de fois a-t-elle regardé cette photo ? Qu’est-ce qu’elle ressentait au sujet de son passé, de son passé heureux ?

Jusqu’ici, elle avait caché cette précieuse photo dans sa poitrine. Elle avait gardé la photo des parents qui l’avaient abandonnée.

Aie confiance en toi. Parce que tu es un robot qui a été aimé jusqu’à la dernière seconde…

— Lilith…

L’expression troublée a disparu du visage de Lilith au moment où ses batteries sont tombées à plat, ne reste plus que son expression naïve et innocente maintenant. Je tends la main droite pour caresser doucement la partie gauche brûlée de son visage.

Telles des larmes, de l’huile s’amoncèle dans le coin de mes yeux. Goutte après goutte.

Je jure alors à moi-même.

— Je te sauverai. Quoi qu’il arrive.

Oui, quoi qu’il arrive.

Peu après, je déplace le corps de Lilith jusqu’à des buissons, et je la cache de façon à ce que personne ne la remarque. Puis, je place la boîte à cartes et l’étui à cigarettes du Professeur dans ma poitrine.

Ensuite, je me mets à réfléchir.

Si je marche comme ça dehors, les gens appelleront sûrement très vite la police. Alors ça n’ira pas. Il faut que je trouve un meilleur moyen de rallier la boutique d’occasion dont m’a parlée Lilith. Hélas, je n’ai pas de téléphone sur moi, et je ne peux pas utiliser non plus de cabine dans mon état actuel. Ensuite, comment vais-je atteindre la boutique sur la Place de la Fontaine Vénus ? Selon mes estimations, deux kilomètres nous séparent.

La Place ?

La Place de la Fontaine Vénus. Ces mots me rappellent quelque chose. La fois où le Professeur et moi étions passés par la place en rentrant du cinéma. C’est vrai, le Professeur avait aidé un robot qui gisait sur le bas-côté. Et pour expliquer comment il était arrivé là, je me souviens que-

Les mots du Professeur refont surface dans ma tête.

Ce gamin… est en fait passé par cet endroit sombre et étroit…

— Le caniveau…

Batterie=00:43:08

Avant de me mettre en route, je commence par « modifier » un peu mon corps.

J’arrache les tubes et fils qui dépassent du bas de mon corps qui a été détruit par les lasers. Ils ne feront que me gêner de toute façon, sans compter le bruit causé par leur frottement avec le sol. Ensuite, je me débarrasse des circuits dont je ne vais plus avoir besoin. Une fois avoir retiré les systèmes de motricité de mes chenilles, je me sens déjà plus légère.

Une fois les modifications terminées, je quitte le jardin de la maison et arrive sur la route. J’ouvre la plaque du caniveau la plus proche tant qu’il n’y a personne et m’introduis dedans. Le caniveau est assez étroit, alors je suis obligée de sacrifier mon bras gauche. Je tire de toutes mes forces sur mon épaule, et finis par facilement l’arracher. Le fait que mon corps est constitué de pièces de second choix aura été utile pour la première fois. Je jette ensuite le bras arraché dans le caniveau.

Puis, j’entre à mon tour.

L’endroit est couvert de mousse humide. Je rampe rapidement avec ce qu’il me reste, à savoir ma tête, mon bras droit et mon buste. Tel un zombie dans un film d’horreur, je me faufile dans le caniveau malgré tout.

À un moment, j’atteins un virage, et mon corps se coince. Je plie mon bras, tord ma tête, en ajustant petit à petit mon buste, et en avançant lentement. Je me sers de l’espace en diagonale, et finis par passer.

On dirait que même si c’est moi, je suis obligée d’y mettre du mien pour arriver à quelque chose.

Une plaque rectangulaire avec des trous recouvre le caniveau. Elle fait dans les trente centimètres de large pour un mètre de long, et longe la route. Plusieurs trous donnent une apparence de barrière à la plaque (sûrement pour laisser entrer l’eau de pluie), me permettant de juger de la situation dehors. J’y jette un œil de temps à autre, pour vérifier ma position, avant de me remettre à bouger silencieusement.

Après avoir rampé pendant plus d’une demi-heure, j’arrive finalement dans la rue commerçante devant la gare d’Ovale. À en juger par le panneau du poissonnier, j’en déduis que je me trouve dans la partie est, à environ cinq cent mètres de la place de la fontaine où se tient la statue de la déesse. Je me rappelle de ce jour il y a trois mois où j’avais acheté un poisson ici pour préparer un ragoût La Bier au Professeur.

Je ne peux ramper qu’en utilisant mon bras droit. Ce qui est drôle, c’est que je peux me déplacer plus rapidement qu’avec deux bras. Maintenant, mon bras gauche de longueur inégale ne va plus jamais toucher le sol.

Ma vue est exécrable — ou plutôt, on peut même dire que je ne vois plus rien. Mon œil droit ne fonctionne plus, et mon œil gauche ne peut voir que par petits morceaux, comme des fragments de verre brisé. Si je ne me trouvais pas dans la rue commerçante d’Ovale, j’aurais déjà abandonné depuis longtemps. C’est vrai, il y a toujours un espoir. La Déesse ne m’a pas encore abandonnée.

Les passants de la rue commerçante marchent parfois près du caniveau, et je retiens mon souffle tout en m’avançant encore plus discrètement dans ces moments-là. J’aperçois le panneau du boucher. C’est vrai. J’ai acheté des choses ici aussi il y a trois mois. Je crois que c’était de la viande pour faire une soupe de mouton, et j’avais acheté des oignons dans l’épicerie aussi. Je sens de la nostalgie s’emparer de moi.

Je suis rentrée.

Après avoir tourné après l’épicerie, j’arrive enfin sur la rue principale, non loin de la place de la fontaine d’Ovale. Il y a la statue de la déesse qui ressemble au Professeur au centre de celle-ci. Lilith m’a dit que la boutique d’occasion se trouve dans cette rue, alors elle doit être quelque part par là.

Ainsi, il ne reste que cinquante mètres.

Je continue à avancer en tendant mon bras droit devant moi.

Et à ce moment-là.

-!

Mon corps se met à paraître plus lourd.

Oh non, je suis bientôt à court de batteries.

Il faut que je me dépêche.

Plus vite. Encore plus vite.

Plus que trente mètres.

Encore un peu, juste encore un peu.

Plus que vingt mètres.

Bouger mon bras devient difficile et douloureux.

Plus que dix mètres.

Mon bras me fait mal, et je peux entendre un craquement provenir de mon corps.

Bouge, mon corps. On y est presque, j’y vais toucher au but si je continue encore un peu.

Plus que cinq mètres. Trois mètres. …

J’y suis !

Je soulève la plaque au-dessus de moi. À l’aide de mon bras droit, je m’extirpe de ma cachette.

Et c’est là que je me rends compte.

Depuis le début, l’espoir n’existait pas.

— … Hein ?

La boutique n’est pas là.

Parmi les boutiques parfaitement alignées de la rue commerçante, seul un espace est vide, comme une dent de devant qui aurait été arrachée.

Vers treize heures,

Le flash info que j’avais vu-

À la Place de la Fontaine Vénus près de la gare d’Ovale,

La voix de la présentatrice-

Il y avait eu un incident impliquant un robot.

La phrase résonne dans le vide de ma tête.

En réalisant la vérité, je ne peux que regarder d’un air ahuri l’espace vide devant moi.

C’est une blague…

Peu importe le nombre de fois que je regarde, il n’y a pas de boutique ici. De l’herbe pousse sur la terre. Et ce n’est pas tout.

C’est une blague, n’est-ce pas ?

Il y a une blanchisserie à droite, et une papeterie à gauche, les portes des deux magasins sont fermées. Il n’y a pas de doute, l’espace vide est bel et bien l’endroit entouré sur la carte.

Puis, les mots de la présentatrice fusionnent avec ceux dans ma tête.

Un énorme robot qui travaillait dans un magasin de pièces d’occasion voisine-

Magasin de pièces d’occasion — une boutique d’occasion.

Mais alors…

La terrible vérité prend alors forme dans mon esprit.

Le « Lightning » dont m’avait parlé Lilith était en fait le robot que j’avais vu au journal télévisé. Il avait tout saccagé dans la boutique comme s’il avait perdu la tête, avant de se faire abattre par plusieurs pistolets laser sur la place de la fontaine. L’énorme robot, c’était lui.

La tête qui avait été brandie en l’air était celle de Lightning.

Batterie=00:05:36

Devant la boutique aujourd’hui disparue, je reste figée.

Je ne sais plus quoi faire.

J’avais placé tous mes espoirs en elle, en traînant de toutes mes forces mon corps lourd jusqu’ici.

Je n’avais pas envisagé cette possibilité.

La « pluie » qui m’embêtait déjà bien jusqu’ici empire encore et encore. Les innombrables lignes blanches qui recouvrent ma vue se démultiplient inlassablement, me rendant ainsi aveugle et sourde.

Dos au mur, je pose ma tête contre la route.

Que faire ? Lilith, qu’est-ce que je dois faire ?

Rentrer ? Impossible. Il ne me reste pas assez d’énergie. Et puis, si jamais je me retrouve à court d’énergie, c’est la mort assurée. C’est vrai. Quoi que je fasse, la première chose pour laquelle je dois m’inquiéter c’est mes batte-

À ce moment-là, mon corps est pris de violentes convulsions. Je me rappelle alors de quelque chose.

C’est vrai, le manoir Umbrella. Je pourrais m’y recharger si j’arrive à l’atteindre, et aussi procéder à quelques réparations. Trois mois ont passé depuis, est-ce que je peux vraiment y aller ? Est-ce qu’il existe toujours ?

Pour chasser toute hésitation, je secoue la tête. Ce n’est pas le moment de tergiverser, c’est le seul endroit où je peux aller. Je veux et je ne peux qu’y aller.

Tout en ignorant mon corps fatigué, j’utilise ce qu’il me reste de batterie pour soulever mon bras.

Je tends le bras et m’agrippe à la surface du sol pour ma dernière lueur d’espoir.

Hélas.

Attention.

Une voix électronique résonne dans mes circuits mentaux. Elle ressemble au son produit par un électrocardiogramme quand le cœur s’arrête de battre.

La voix assurée me donne le plus terrible des avertissements.

Dans cinq minutes, les batteries seront vides. Veuillez vous recharger immédiatement.

C’est une déclaration de mort. Une cruelle déclaration que ma vie va s’arrêter dans cinq minutes.

Ce n’est pas juste. Comment est-ce qu’on a pu en arriver là ? Je martèle le sol avec mon bras. Douleur et désespoir ont fait surgir la colère dans mon cœur.

Malgré tout, je continue de tendre mon bras droit. Comme si je veux saisir cet ultime espoir, je pose mes doigts sur le sol, tout en me traînant vers l’avant. Des tubes se remettent à sortir de la partie basse de mon corps. Et quand ces derniers entrent en contact avec le sol, ils émettent un énervant crissement métallique. Malgré tout, je continue de tendre mon bras. Encore, et encore, et encore.

Plus que trois minutes. Veuillez vous recharger immédiatement.

Le temps passe impitoyablement, mon bras devient de plus en plus lourd, rendant mes mouvements de plus en plus difficiles. C’est comme si la pression de la gravité s’accentue au fil des minutes. Malgré tout, je continue d’utiliser mon seul et unique bras pour ramper de toutes mes forces.

Plus que deux minutes. Veuillez vous recharger immédiatement.

La pluie s’intensifie. Ce n’est plus une pluie battante, mais une véritable tempête qui recouvre complètement ma vue. Mes mouvements se sont presque arrêtés, seul le temps continue son inlassable marche en avant.

Plus qu’une minute. Veuillez vous recharger immédiatement.

Mes forces diminuent rapidement. Ma promesse à Lilith de la sauver n’est plus qu’un lointain souvenir, perdant petit à petit forme. Mon âme se déchire complètement au plus profond de mon corps. Plus que quarante secondes, trente, aaahh, vingt, dix-

Batteries épuisées. Système déconnecté.

Ahh, c’est fini, c’est fini, je suis en train de disparaître, disparaître, ma vie, la vie de Lilith, ce n’est pas possible, c’est une plaisanterie, comment, comment pourrais-je, ici, je, je-

À ce moment-là, alors que mon cœur est sur le point de plonger dans le désespoir.

Une voix se met soudainement à résonner dans mon cœur.

Iris Rain Umbrella !

C’est une voix puissante et majestueuse.

Ne sois pas si naïve !

Elle me secoue.

Allez, va ! Vite !

— UWAAAAAAAAAA !!

Je me mets à hurler. La voix semblable au rugissement d’une bête féroce ne ressemble en rien à ma voix.

J’utilise les ultimes forces de mon corps pour soulever mon bras droit.

Et alors.

Comme une voiture qui change de vitesse, quelque chose surgit rapidement de mon corps. Le système qui était déconnecté se réveille en gémissant, tandis que mes circuits mentaux se réchauffent, presque au point de fondre. Une lave d’énergie surgit des profondeurs de mon corps, me permettant de bouger vigoureusement.

Je soulève mon bras droit comme si je vais frapper l’air, et martèle le sol pour aller de l’avant. L’énergie de mon corps est concentrée dans mes doigts, qui tirent mon corps vers l’avant.

Iris !

Les mots de Lilith me poussent avec force.

Sois courageuse !

Des étincelles apparaissent à la surface de la route.

Il en faut du courage pour vivre seule !

C’est vrai ! Sois courageuse, Iris Rain Umbrella !

Je soulève mon bras avec puissance. En avant, en avant, même si c’est juste un peu, je tends mon bras vers l’avant, en m’agrippant à la route, à l’avenir, et à la promesse que je lui ai faite.

Le monde n’est pas si simple !

Dans cette tornade, j’utilise toute ma volonté pour tendre mon bras vers l’avenir.

Si tu faiblis, tu te transformeras en tas de ferraille !

Mes pensées s’embrouillent dans mon corps en surchauffe, et les données qui y sont contenues également. Les souvenirs deviennent comme un album photo déchiré, des fragments du passé dansent dans les airs. Ils divisent ma vie en plusieurs parties, la vie heureuse avec le Professeur, l’abrupt adieu, le désassemblage, moi à mon réveil, le transport de déchets, l’estomac, les intestins, Lilith, Volkov, l’évasion, les rayons laser, le géant en flamme — tout ça se soulève dans mon corps de façon soudaine, et me pousse dans le dos.

Cependant, l’instant d’après.

Hein ?

Les fragments de souvenirs commencent à se décolorer, à tourbillonner et à me transpercer de toutes parts. Ce sont des souvenirs profondément enfouis dans ma mémoire — une maison inconnue, une famille inconnue, des coups de poing, des coups de pied, une évasion, une autre, des voitures, ahh, mon bras qui se casse, ma jambe aussi, je me suis faite écrasée, aplatie comme une crêpe, il pleut, je suis seule, si seule, qu’est-ce qui se passe, ces souvenirs, ne me, disent, rien, douleur, peine, tristesse, tout ça tourbillonne dans mon corps, se comprime, rejaillit, gicle, aah, haine, je déteste le froid, je déteste la solitude, comment ai-je pu oublier, comment m’en suis-je souvenu, je me suis enfuie, de la maison, ma famille me battait, fuite, escapade, en traînant mon corps, rampant, aplatie par les voitures, mais continuant de traîner mon corps malgré tout, c’est vrai, en ce jour pluvieux, je, je , je cette personne, cette personne, cette personne.

À ce moment-là.

Soudainement.

Très soudainement.

Comme si je suis séparée de ce monde, le temps s’arrête.

Il se met à pleuvoir.

Batterie=00:00:00

Mais le Professeur, mon Professeur se tient là, elle me sourit.

J’ai perdu toute mon énergie, mais je suis soulagée. Une émotion surgit des profondeurs de mon corps, et je fixe le Professeur d’un air absent.

Ahh, Professeur. Vous êtes vivante. Pourquoi ne pas me l’avoir dit avant ?

Professeur, attendez-moi. J’arrive.

Au fait, Professeur. Pourquoi ai-je l’impression que vous êtes différente aujourd’hui ?

Pourquoi ne portez-vous pas de lunettes ? Vous les avez oubliées à la maison ?

Pourquoi n’avez-vous pas votre étui à cigarette autour du cou ? Ahh, c’est parce que c’est moi qui l’ai. Je vais tout de suite vous le rendre.

Pourquoi portez-vous une robe blanche comme la neige ? C’est différent de l’habituelle blouse que vous portez. Nous avions ce genre de robe à la maison ?

Et, et, Professeur, Professeur-

Que faites-vous debout au milieu de la fontaine aujourd’hui ?

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