Tian Guan Ci Fu – Chapitre 3

D’un côté, un seigneur auparavant au sommet, désormais diminué, dépourvu d’offrandes d’encens, de temples ou de croyants, et raillé dans les Trois Mondes. De l’autre, les deux préposés jadis sous ses ordres, qui avaient eu droit à leur propre ascension céleste pour devenir dorénavant des dieux martiaux majeurs, chacun à la tête d’une région. Une telle situation était juste invraisemblable. Si on demandait à Xie Lian lequel entre Feng Xin et Mu Qing le mettait le plus mal à l’aise, il répondrait sans doute : “Ah, les deux se valent!”. Mais si on demandait aux témoins contre lequel des deux voudraient-ils que Xie Lian se batte, les avis auraient été partagés, car chacun avait ses préférences. Après tout, les raisons ne manquaient pas, quelque soit l’affrontement final, ce qui rendait le choix difficile.

Par conséquent, voyant qu’après un long moment, il n’y avait aucune réponse de Feng Xin qui avait, contre toute attente, prit la fuite en quittant la communication, tout le monde fut très déçu. Xie Lian quant à lui décida de faire preuve de prudence quitte à se rabaisser au passage et déclara :

« Je ne m’attendais pas non plus à causer un tel remue-ménage. Ce n’était pas volontaire, mais je vous ai tous grandement indisposés.

— Oh, c’est certes une coïncidence, » répondit Mu Qing d’un ton entendu aussi froid qu’un vent glacial.

Une coïncidence. Xie Lian trouvait également que c’était pour le coup une sacrée coïncidence. Comme par hasard, c’était Mu Qing qui avait failli finir écrasé, et c’était aussi Feng Xin qui avait subi des dégâts matériels. Aux yeux d’une personne extérieure, cela avait tout l’air d’une vengeance délibérée. Mais, en réalité, Xie Lian était le genre de personne qui, s’il devait choisir une coupe de vin parmi mille et dont une seule contenait du poison, choisissait quoi qu’il arrive la coupe empoisonnée. Néanmoins, il ne pouvait pas changer ce que les gens pensaient.

« Je ferai de mon mieux pour dédommager vos palais dorés et toute autre perte. Aussi, j’ose espérer que vous me laisserez du temps pour le faire. »

Nul besoin de se perdre en réflexions pour comprendre que Mu Qing était prêt à continuer à souffler son vent glacial. Cependant, il n’avait subi aucune perte et il avait même brisé l’horloge qui lui était tombée dessus. Persister dans ses représailles serait malvenu, bien en dessous de l’image qu’il voulait donner. Par conséquent, il se tut et s’en alla aussi. Voyant que tous ses problèmes s’étaient envolés tout seuls, Xie Lian décida de faire de même et quitta sans tarder le sort de communications.

Le lendemain, il réfléchissait encore au moyen de trouver ces huit millions huit cent quatre-vingt mille mérites quand Ling Wen lui demanda de venir à son Palais.

Ling Wen était l’Officier en charge des ressources humaines de la Cour Céleste, et c’était également elle qui avait le pouvoir d’accorder aux mortels une ascension sociale fulgurante. Du sol au plafond, le Palais entier était envahi à ras bord de documents officiels et de rouleaux. Un tel spectacle était tout simplement choquant, à en frémir d’horreur. Tout en avançant, Xie Lian remarqua que tous les Officiers Célestes qui sortaient du Palais de Ling Wen portaient d’incroyables piles de paperasse. Leurs visages étaient livides, et quand l’expression qu’ils arboraient n’était pas celle d’un individu sur le point de s’évanouir, c’était celle d’une personne vidée de toute émotion. Lorsqu’il entra enfin dans la grand-salle du Palais, Ling Wen se retourna et en vint directement au fait.

« Votre Majesté, L’Empereur désire votre aide pour une affaire qui le préoccupe. Acceptez-vous de lui prêter main forte? »

Au sein de la Cour Céleste, nombreux étaient ceux portant les titres de “ZhenJun” ou “YuanJun”, mais une seule personne pouvait répondre au titre d’Empereur. Cependant, si le susnommé désirait accomplir quelque chose, il n’avait aucun besoin de requérir l’aide de qui que ce soit. C’est pour cette raison que Xie Lian se figea un instant avant de demander :

« Pour quelle affaire? »

Ling Wen lui tendit un rouleau et lui expliqua :

« Depuis peu, dans le Nord, un nombre important de fidèles dévoués prient sans cesse. On peut en déduire qu’ils sont en proie à un certain émoi. »

Les soi-disant “fidèles dévoués” en question faisaient généralement référence à trois types de personnes. En premier lieu, il pouvait s’agir des gens riches qui dépensaient  leur argent en offrandes d’encens à brûler et en construction de temples pour les dieux. La deuxième catégorie désignait les prédicateurs qui prêchaient la bonne parole aux autres. Et enfin, en troisième, venaient ceux qui se consacraient corps et âme et avec passion à leur foi. Au final, la plupart de ces “fidèles dévoués” appartenaient à la première catégorie, car plus on possédait de richesses, et plus on craignait les dieux et les démons : dans ce monde, les plus aisés étaient pareils à des carpes traversant des rivières. La troisième catégorie était la moins nombreuse, car, si quelqu’un était capable d’atteindre un tel degré de dévotion, son niveau de cultivation devait certainement être très élevé, et il ne lui manquerait pas grand chose pour qu’il bénéficie lui-même d’une ascension céleste. Pour ces raisons, les gens dont il était question appartenaient sans le moindre doute à la première catégorie.

« Dans l’immédiat, l’Empereur ne peut s’occuper du Nord, poursuivit Ling Wen. Si vous êtes d’accord pour y aller à sa place, en temps voulu, peu importe le nombre d’offrandes de Mérites que feront ces fidèles dévoués, leur totalité sera transférée à votre autel. Qu’en dites-vous?

— Merci infiniment », répondit Xie Lian en recevant le rouleau entre ses mains.

Il était évident que Jun Wu tentait de lui venir en aide, mais qu’il s’était arrangé pour faire comme si c’était lui-même qui demandait l’assistance de Xie Lian. Comment ce dernier aurait-il pu ne pas se rendre compte de la manœuvre? Cependant, Xie Lian ne parvenait pas à trouver des mots plus adéquats que ceux qu’il venait de prononcer pour exprimer ce qu’il ressentait. Ling Wen rétorqua :

« Je ne fais qu’accomplir sa volonté, si vous désirez remercier l’Empereur, attendez plutôt son retour pour lui faire part de votre reconnaissance en personne. Au fait, désirez-vous mon aide pour emprunter un quelconque artefact magique?

— C’est inutile, répondit Xie Lian. Même si vous m’en donnez un, une fois en bas, je n’aurai aucun pouvoir spirituel, je ne pourrai donc pas l’utiliser. »

Xie Lian avait été déchu deux fois, il avait donc perdu ses pouvoirs spirituels. C’était encore tolérable lorsqu’il était au Paradis, séjour de nombreux Immortels, car après tout, l’énergie spirituelle y coulait à flot et sa source ne risquait pas de se tarir, il pouvait donc en absorber un peu au passage pour son usage personnel quand il en avait besoin. Cependant, si Xie Lian retournait sur terre, il ne pourrait plus compter là-dessus. Dans l’éventualité où il aurait besoin de se battre en usant de magie, sa seule option était de trouver une personne à qui emprunter de l’énergie spirituelle, ce qui était extrêmement peu pratique.

Ling Wen réfléchit un instant avant de déclarer :

« Dans ce cas, le mieux reste encore de demander l’assistance de quelques divinités martiales pour vous épauler. »

Les divinités martiales actuelles ne le connaissaient pas ou ne l’aimaient pas. Xie Lian l’avait bien compris. Il répondit donc :

« Ce n’est pas nécessaire non plus. Vous ne trouverez personne pour cette tâche. »

Mais Ling Wen semblait avoir bien réfléchi à la question et rétorqua simplement :

« Je vais essayer. »

Qu’elle essaie ou non ne faisait aucune différence, Xie Lian ne s’y opposa donc pas plus qu’il donna son accord, et la laissa faire. Ling Wen entra donc dans le sort de communication avant d’annoncer résolument :

« Message à tous, l’Empereur a une affaire importante dans le Nord et a besoin de main d’œuvre de toute urgence. Quel honorable dieu martial peut envoyer deux de ses officiers pour l’aider? »

Dès l’instant où elle acheva son discours, la voix éthérée de Mu Qing s’éleva :

« J’ai entendu dire que l’Empereur n’était pas dans le Nord actuellement, je crains fort que vous  soyez par conséquent en train d’essayer de débaucher des gens pour aider Son Altesse Royale le Prince Héritier, je me trompe? »

“Tu passes tes journées entières à surveiller le sort de communication psychique ou quoi…?” se demanda Xie Lian.

Ling Wen suivait le même train de pensées. En son for intérieur, elle avait envie de faire sortir du sort avec une bonne gifle cet idiot de Mu Qing qui l’empêchait de travailler convenablement, néanmoins elle s’adressa à lui avec complaisance :

« Xuan Zhen, pourquoi ai-je l’impression de vous voir tout le temps dans le sort de communication ces deux derniers jours? Vous semblez bien peu occupé puisque vous avez le temps d’être si désœuvré. C’est fort bien, fort bien.

— Mon bras est blessé, je suis en convalescence » répondit-il d’un ton monotone.

Chaque Officier Céleste présent songea : “ Tu veux parler de ce même bras qui par le passé aurait pu scinder la mer en deux sans la moindre difficulté? Comment le fait de briser une stupide horloge pourrait te faire quoi que ce soit?”

Au départ, Ling Wen comptait tromper deux personnes sur la nature de la mission pour les faire venir avant de leur expliquer les détails. Mais non seulement Mu Qing avait tout deviné du premier coup, il avait en plus tout dévoilé ouvertement. Il était désormais clair qu’elle n’arriverait pas à trouver quelqu’un. Sans surprise, pendant un long moment, elle ne parvint plus à joindre qui que ce soit. Xie Lian ne pensait pas non plus que quelqu’un viendrait se porter volontaire.

« Vous voyez, lui dit-il. Je vous avais dit que personne ne viendrait.

— J’aurais pu réussir si Xuan Zhen n’avait rien dit. »

Xie Lian sourit.

« Vos paroles n’étaient vraies qu’à moitié, vous avez enjolivé la vérité dans une sorte de flou artistique, comme une fleur cachée par la brume. Les gens, en pensant qu’ils rendraient service à l’Empereur, auraient bien sûr accouru, mais quand ils auraient découvert qu’ils devaient travailler avec moi, cela aurait pu poser problème. Comment travailler harmonieusement dans de telles conditions? Quoi qu’il en soit, j’ai l’habitude d’être seul, j’ai deux bras et deux jambes valides, je peux me contenter de cela. Je vous remercie et vous demande pardon pour le dérangement, je vais vous laisser. »

Ling Wen était tout aussi impuissante devant cette situation, elle le salua donc en plaçant ses mains en coupe.

« Bien. Votre Altesse, je souhaite que votre voyage se fasse sous des vents favorables, par la bénédiction des Officiers Célestes.

— Qu’aucun mal ne nous atteigne! 1 »

Il la salua en agitant la main et s’en alla avec assurance.

Trois jours plus tard, dans le monde des mortels, région du Nord.

Sur le bord d’une grande route, se dressait un modeste salon de thé. La devanture n’était pas très grande et les propriétaires étaient des gens simples, mais les prix étaient élevés en raison de la beauté du paysage : il y avait des montagnes et des étendues d’eau, des badauds et une ville à proximité. Tout y était, sans le moindre excès, exactement ce qu’il fallait. Dans un pareil cadre, une personne tombant par hasard sur le salon de thé en garderait sûrement un merveilleux souvenir. Le maître de thé de cet établissement était extrêmement désœuvré, puisqu’il n’y avait à ce moment-là aucun client. Il avait donc posé un petit tabouret à l’entrée et admirait les montagnes, les étendues d’eau, les badauds et la ville. Il contemplait la scène avec satisfaction quand il aperçut au loin un cultivateur vêtu de blanc qui marchait dans sa direction. Le cultivateur était recouvert de poussière, ayant apparemment voyagé à pied depuis un long moment. Lorsqu’il s’approcha, il dépassa le petit salon de thé avant de s’immobiliser d’un coup et de lentement revenir sur ses pas. Le cultivateur releva son chapeau de bambou et leva la tête. Il ne jeta qu’un regard à la boutique avant d’affirmer en souriant :

« “La Petite Échoppe de la Rencontre Fortuite”, quel nom intéressant. »

Bien que cette personne présentait une apparence fatiguée, son visage était souriant et lumineux, si bien que les gens qui le regardaient ne pouvaient s’empêcher d’esquisser un sourire à leur tour. Il poursuivit :

« Excusez-moi, puis-je vous demander si le mont YuJun est à proximité?

— C’est dans ces environs, » répondit le maître de thé en pointant une direction du doigt.

L’homme exhala un soupir, et, pour la première fois depuis quelques jours, ce n’était pas un soupir à fendre l’âme. “Je suis enfin arrivé”, songea-t-il.

L’homme en question était bien sûr Xie Lian.

Il avait quitté la Cité des Immortels le jour même où il avait reçu sa mission. Au départ, Xie Lian avait déterminé l’endroit exact où il comptait atterrir, juste à côté du mont YuJun. Qui aurait pu penser qu’après s’en être allé avec désinvolture et s’être élancé avec tout autant de légèreté vers le monde d’en bas, sa manche se serait soudainement prise dans un nuage qui flottait là sans aucune gêne? Oui, prise dans un nuage. Lui-même ne savait pas comment c’était possible. Quoi qu’il en soit, il dégringola en plein vol alors qu’il était encore à une altitude des plus vertigineuses, et lorsqu’il déboula enfin au sol, il n’avait aucune idée d’où il se trouvait. Après trois jours de marche, il parvint finalement à sa destination d’origine. C’était pour cela qu’il ne pouvait s’empêcher de se sentir un peu ému pendant quelques instants.

Xie Lian entra dans l’échoppe et s’installa à une table près de la fenêtre avant de commander du thé et quelques collations. Après toutes ses péripéties, il avait enfin le loisir de s’asseoir, mais soudain, il entendit le son de nombreuses complaintes et de tambours venant de l’extérieur.

Xie Lian dirigea son regard vers la rue et aperçut un groupe d’hommes et de femmes, jeunes et vieux, qui dépassait le salon de thé en escortant un palanquin de mariage écarlate 2.

L’atmosphère qui entourait la procession était extrêmement insolite. À première vue, ils ressemblaient à une famille qui convoyait une mariée. Mais si l’on observait attentivement, les membres de l’escorte arboraient tous des expressions solennelles de deuil, de colère et de terreur, en bref, tout sauf de la joie. Peu importait sous quel angle on observait la scène, ça ne ressemblait pas le moins du monde à un mariage, cependant tous étaient vêtus de rouge, les uns portant des fleurs tandis que d’autres jouaient de la flûte et du tambour. Vraiment, cette situation était tout à fait étrange. Le maître de thé apporta une théière de cuivre qu’il leva bien haut pour verser un peu du breuvage. Il aperçut également la scène, mais secoua simplement la tête avant de s’en aller.

Xie Lian observa cette étrange procession s’éloigner et réfléchit un moment. Il s’apprêtait à sortir le rouleau que lui avait donné Ling Wen pour le consulter une nouvelle fois quand il entrevit un objet étincelant voleter furtivement près de lui.

Lorsqu’il leva la tête, un papillon argenté passa devant ses yeux.

Ce papillon était brillant et translucide, pur et cristallin. Tandis qu’il volait dans les airs, il laissait derrière lui une trace lumineuse. Xie Lian ne put s’empêcher de tendre une main vers lui. Ce papillon semblait doué d’intelligence, car non seulement il n’était pas effrayé, mais il se posa même momentanément sur le bout de son doigt, ses deux ailes luisantes d’une beauté à couper le souffle. Sous la lumière du soleil, il ressemblait au fragment d’une bulle de rêves et d’illusions. Cependant, après un court instant, il s’envola au loin.

Xie Lian le salua de la main, comme une forme d’au revoir. Quand il se retourna il y avait deux personnes supplémentaires assises à sa table.

La table était carrée : l’un des individus était donc assis à gauche, l’autre à droite, chacun occupant son propre côté. Tous deux étaient des jeunes hommes entre dix-huit et dix-neuf ans. Celui à gauche, le plus grand, avait une expression insondable d’une grande beauté, et des yeux orageux imprégnés d’arrogance. Celui à droite avait un teint très clair, des traits fins et gracieux ainsi qu’un air cultivé, mais son expression était excessivement froide et indifférente, un peu comme s’il était mécontent d’être là. À la réflexion, leurs expressions à tous les deux n’étaient pas des plus engageantes.

Xie Lian cligna des yeux.

« Vous êtes…? demanda-t-il.

— Nan Feng, répondit celui à gauche.

— Fu Yao, » répondit celui à droite.

“Je ne vous ai pas demandé votre nom, en fait…” songea Xie Lian.

À cet instant, il reçut soudain un appel de Ling Wen.

“Votre Majesté, deux officiers martiaux mineurs de la Cour Céleste Médiane se sont portés volontaires pour vous assister. Ils sont descendus vous rejoindre, ils devraient donc être déjà arrivés.”

La Cour Céleste Médiane en question s’appelait bien sûr ainsi par opposition à la Haute Cour Céleste. Les Officiers Célestes pouvaient être divisés en deux catégories : ceux qui avaient connu une ascension, et ceux pour qui ça n’avait pas été le cas. Les Officiers Célestes de la Haute Cour s’étaient élevés vers les Cieux grâce à leurs propres capacités. Ils étaient au total de l’ordre d’une centaine, chacun d’entre eux était d’une extrême importance. À l’inverse, les membres de la Cour Médiane avait été admis au Paradis car ils avaient été “nommés en tant qu’auxiliaires”. Techniquement, le véritable nom de leur fonction était “Sous-Officier Céleste », cependant, les gens tendaient souvent à omettre le terme “sous” quand ils parlaient d’eux.

Puisqu’il y avait une Haute Cour et une Cour Médiane, il devrait logiquement y avoir une Cour Inférieure, n’est-ce pas?

Il n’y en avait pas.

En fait, à l’époque de la première ascension de Xie Lian, il y en avait en effet une. En ce temps-là, la Cour Céleste était divisée en une Haute Cour et une Cour Inférieure, mais cette dénomination finit par poser un problème : quand un Officier se présentait et disait “Je suis un membre de la Cour Céleste Inférieure etc”, cela sonnait vraiment mal. La présence du mot “inférieur” donnait justement un complexe d’infériorité aux concernés. Pourtant, parmi les divinités de la Cour Médiane, les individus doués ne manquaient pas : leurs pouvoirs spirituels étaient abondants et puissants, et ils étaient en général des figures illustres et talentueuses. La seule différence entre eux et les vrais Officiers Célestes étaient qu’ils n’avaient pas fait l’expérience d’une Ordalie Céleste, mais rien ne disait qu’un jour ils n’en feraient pas eux-mêmes l’expérience. Par conséquent, certains proposèrent de changer un mot dans cette appellation : dès lors, ils purent se présenter en disant “Je suis un membre de la Cour Médiane etc”, ce qui était nettement plus plaisant à l’oreille, bien que leur rôle demeura fondamentalement le même. En résumé, ce changement n’avait servi qu’à rendre confus Xie Lian, qui avait eu du mal à s’y habituer dans les premiers temps.

Xie Lian observa ces deux officiers mineurs. Vu leurs visages aussi peu enthousiastes l’un que l’autre, il y avait peu de chances qu’ils “se soient portés volontaires pour l’assister”. Il ne put s’empêcher de demander : “Euh, Ling Wen, je n’ai pas l’impression qu’ils soient descendus pour m’aider, ils ont plus l’air de vouloir m’arracher la tête. Les auriez-vous trompés pour les faire venir?”

Malheureusement, il semblait que sa question n’avait pas pu être transmise, et il était aussi désormais incapable d’entendre la voix de Ling Wen. C’était sans doute parce que maintenant qu’il était descendu, si loin de la Cité des Immortels, ses réserves d’énergies spirituelles s’étaient complètement épuisées. Impuissant, Xie Lian offrit un sourire aux deux officiers avant de déclarer :

« Nan Feng et Fu Yao, c’est ça? Je tiens d’abord à vous remercier d’avoir bien voulu venir m’aider. »

Les deux hochèrent simplement la tête, dans une attitude toute aussi hautaine l’une que l’autre. Les dieux martiaux sous lesquels ils servaient devaient être d’une grande renommée. Xie Lian demanda au maître de thé deux autres tasses. Il s’empara ensuite de la sienne et souffla sur les feuilles de thé avant de demander d’un ton badin :

« Dans le palais de quel Noble Seigneur officiez-vous?

— Le palais de Nan Yang, répondit Nan Feng.

— Le palais de Xuan Zhen, répondit Fu Yao.

— … »

Ces réponses avaient quelque chose de tout à fait effrayant.

Xie Lian prit une gorgée de thé et poursuivit :

« Vos Généraux respectifs vous ont-ils autorisés à venir?

— Nos Généraux ignorent que nous sommes venus » répondirent-ils en chœur.

Xie Lian réfléchit un instant avant de reprendre :

« Dans ce cas, savez-vous qui je suis? »

Si ces deux officiers mineurs étaient juste deux étourdis qui avaient été trompés par Ling Wen, ils risquaient de se faire réprimander par leurs Généraux à leur retour pour l’avoir aidé. Ça n’en valait certainement pas la peine.

« Vous êtes Son Altesse Royale le Prince Héritier, répondit Nan Yang.

— Vous êtes le Droit Chemin de l’humanité, vous êtes le Centre de l’Univers » rétorqua Fu Yao.

Xie Lian avala soudain de travers. Incrédule, il demanda à Nan Feng :

« Est-ce qu’il vient de lever les yeux au ciel, là?

— En effet. N’y faites pas attention, qu’il aille donc voir ailleurs. »

Les relations entre Nan Yang et Xuan Zhen étaient loin d’être au beau fixe. Ce n’était un secret pour personne. Quand Xie Lian l’avait appris, ça ne l’avait guère surpris, car déjà à l’époque, Feng Xin et Mu Qing ne s’entendaient pas vraiment. Seulement, en ces temps là, il était le maître et ils étaient ses serviteurs : si le Prince Héritier disait “Ne vous battez pas, soyez bons amis”, les deux n’avaient d’autre choix que de l’endurer et de réfréner leur hostilité mutuelle. Même quand ils étaient particulièrement mécontents, ils ne pouvaient rien faire de plus que se lancer des piques assassines l’un à l’autre. À force de se côtoyer jusqu’à maintenant, ils n’avaient plus besoin de se montrer hypocritement avenants. D’ailleurs, même les fidèles du Sud Est et du Sud Ouest ne pouvaient pas se voir en peinture. C’était encore plus vrai pour les membres des Palais de Nan Yang et de Xuan Zhen, qui entretenaient d’un bout de l’année à l’autre une animosité mutuelle des plus sincères. Rien que devant lui, ces deux-là lui offraient un parfait exemple de cet état de fait.  Fu Yao ricanna sombrement :

« Ling Wen-Zhenjun a dit que celui qui désirait se porter volontaire pouvait venir. Je ne vois pas pourquoi je devrais partir et aller voir ailleurs dans ce cas. »

Le mot “volontaire”, prononcé avec une expression aussi réticente, ne sonnait guère convaincant.

« Je tiens à confirmer ça encore une fois : êtes-vous vraiment volontaires? Si ça n’est pas le cas, vous ne devez surtout pas vous forcer.

— Je me suis porté volontaire de mon plein gré » répondirent-ils en même temps.

Tandis qu’il observait ces deux visages blasés, Xie Lian se dit intérieurement : “En vrai, vous voulez plutôt dire ‘je veux mourir’ 3, c’est ça?”

« Bref… Parlons affaire alors, commença Xie Lian. Vous savez déjà pourquoi nous sommes venus dans le Nord, c’est donc inutile que je raconte tout depuis le début…

— Je ne sais pas pourquoi on est là, rétorquèrent-ils encore une fois en chœur.

— … »

Xie Lian était désemparé, il sortit donc le rouleau avant de reprendre :

« Je suppose que le mieux est donc de repartir du début. »

Il y avait de cela des années, sur le mont YuJun, vivaient une jeune fille et un jeune homme qui s’apprêtaient à se marier.

Les deux tourtereaux s’aimaient énormément. Le fiancé attendait la procession qui devait lui remettre son épouse, mais même après avoir patienté un long moment, il ne vit rien arriver. Il finit par s’inquiéter, et se rendit donc là où vivait la famille de la mariée, mais on lui annonça que sa promise était déjà partie. Les deux familles allèrent signaler la disparition aux autorités et se mirent à chercher partout autour d’eux, sans trêve ni repos, mais jamais ils ne la retrouvèrent.Cependant, si elle avait été dévorée dans les montagnes par une bête féroce, ils auraient dû au moins trouver des restes, comme un bras ou une jambe, ou quoi que ce soit d’autre. Comment avait-elle pu s’évaporer ainsi? Inévitablement, certaines personnes se mirent à soupçonner que la fiancée ne désirait en fait pas se marier et avait comploté avec des membres de son escorte pour s’échapper. Cependant, qui se serait douté qu’après quelques années, le cauchemar se répéterait pour un autre couple qui s’apprêtait à se marier.

La fiancée avait encore disparu. Néanmoins, cette fois, elle ne s’était pas évanouie dans la nature sans laisser de traces. Sur un petit sentier, des gens avaient retrouvé un pied qui n’avait pas fini d’être mangé.


 

Notes :

1 百无禁忌 Bai wu jin ji : littéralement “plus rien n’est tabou” ou “tout est permis”. Cette expression religieuse est difficile à retranscrire. L’idée, c’est que comme les “choses négatives” ne peuvent pas nous atteindre, rien ne nous est interdit, et on peut par conséquent se montrer audacieux. Je ne suis pas sûre de la clarté de mes explications, mais, en résumé, la façon dont je l’ai traduite est l’interprétation la plus commune de cette expression, à défaut d’être strictement littérale.

2 Palanquin : il s’agit d’une sorte de litière ou de chaise à porteur. Lors du mariage, quand la jeune mariée devait quitter sa famille pour rejoindre le foyer de son conjoint, elle était transportée dans un palanquin rouge (le rouge étant la couleur associée aux noces, à l’inverse du blanc qui est normalement associé au deuil, même si avec l’occidentalisation des mœurs ce n’est plus tout à fait le cas…)

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3 Petit jeu de mot qui n’a pas pu être retranscrit en traduisant : la phrase que Fu Yao et Nan Feng ont dit avant est “我自杀, wǒ zì yuàn” = je suis volontaire de mon plein gré, ce qui fait penser à Xie Lian que vu leur air peu enthousiaste, ils avaient plutôt l’air de vouloir dire “我自杀, wǒ zì shā” = je veux me suicider

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