Violet Evergarden – Tome 1 Chapitre 5

De la grêle virevoltait çà et là. Tout commençait avec un seul flocon jusqu’à ce que le sol soit entièrement couvert. Pour les villages qui n’étaient pas préparés au froid, pour les voyageurs qui traversaient les routes à pied ou bien pour les champs et les montagnes qui présentaient encore des vestiges de l’automne, l’hiver se faisait sentir. Pourquoi les quatre saisons existaient-elles ? Personne ne pouvait répondre à cette question, mais il était  incontestable que ces dernières étaient nécessaires pour la bonne régulation du monde et de son cycle. Au beau milieu d’un champ de bataille, une fille observait le ciel. Comme cette substance blanche et froide qui tombait sur le sol l’intriguait, la jeune fille se tourna vers son maître et lui posa une question.

 Qu’est-ce que c’est ?
 C’est de la neige, Violet, répondit-il.
Il enleva ses gants imprégnés de l’odeur de la poudre à canon et ouvrit ensuite sa main devant  elle.  Un flocon vint se poser pour aussitôt disparaître. La jeune fille laissa échapper un souffle devant l’étrangeté de la scène. Pour la première fois, elle essaya de répéter un mot qui avait attiré son attention.
— De la neige…

L’intonation était celle  d’un petit enfant qui venait de commencer à apprendre des mots.

— Oui, de la neige.

— Y at-il … un type de neige qui fond et un autre qui ne fond pas ?

La jeune fille se tourna vers un cadavre sur le sol qui tenait encore son arme. La neige l’avait ainsi recouvert, le résultat était similaire à  celui d’une couche de sucre en poudre.

Il n’y avait pas qu’un seul cadavre dans la zone. Nos deux protagonistes étaient entourés d’innombrables corps inanimés et gelés de soldats ayant pour seule sépulture ce  manteau  blanc.

— Major, pourquoi la neige a fondu sur votre main, mais pas sur les cadavres ?

Elle  pointa un corps abandonné avec sa hache comme pour illustrer ses propos. Ne faisant aucun commentaire sur son attitude enjouée, il se contenta simplement de baisser l’arme du défunt.

— La neige fond au contact de la chaleur. Si elle tombe sur du froid, elle ne fait que s’empiler. Donne-moi ta main.

La jeune fille suivit les ordres de son supérieur. Il lui enleva son gant qui était de la même couleur que les siens. La neige tomba sur sa peau exposée semblable à de la porcelaine et se transforma en eau. L’espace d’une seconde, la jeune fille sans émotions, semblable à une poupée écarquilla les yeux.

— Elle a fondu …

Elle enchaîna ensuite avec un  « Hooh » d’émerveillement.

On ne pouvait pas discerner l’expression sur le regard de son supérieur et maître alors qu’il observait sa réaction de côté. Il semblait aussi distant et, une fois qu’il  essuya la goutte sur la main de Violet avec son doigt et rétorqua :

— C’est pourtant évident

— Vraiment ? Je pensais vraiment que ça ne fondrait pas sur ma main.

Alors qu’il lui tenait la main, la coulée d’eau tomba sur la sienne, beaucoup plus imposante.

— Je dégage donc de la chaleur, déclara la jeune fille.  Malgré l’évidence, c’était pour elle extraordinaire.

— C’est bien la preuve que tu es en vie.

—  Mais … on m’a souvent dit que j’étais froide ou bien faite de glace.

—  Qui ça ?

—  Eh bien … ils ont péri.

En jetant un coup d’oeil, on pouvait remarquer parmi les cadavres qui gisaient dans la prairie que certains portaient le même uniforme que nos deux protagonistes. Elle n’affichait aucune tristesse tandis que le vent de l’hiver soufflait fortement entre eux.

— À partir de maintenant, fais-le-moi savoir quand tu es importunée.

La  jeune fille ne semblait pas comprendre pourquoi elle devait lui rapporter ce genre de chose, mais elle hocha la tête en guise d’affirmation, puis regarda le visage de son supérieur avec la même expression que lorsqu’elle vit la neige se fondre. Elle remarqua que de la neige s’était accumulée sur ses épaules et tenta de la lui enlever.

— Ainsi la neige efface les couleurs lorsqu’elle s’empile ?

Son supérieur lui prit la main et remit son gant

— En effet. Pas seulement les couleurs, mais aussi des sons .

La main de la jeune fille se fit de plus en plus chaude grâce au gant.

— Je vois.

Elle scruta les orbes vert émeraude de son vis à vis qui représentait tout pour elle. En effet, elle pouvait se voir dans ces derniers, voir l’éblouissante  jeune soldate  inexpressive  et recouverte de sang qu’elle était.

— S’il neigeait, dans le monde entier…

La jeune fille marqua une petite pause.

— Il serait moins aisé pour les gens de se tuer.

Elle se tourna vers son supérieur et continua.

— Est-ce que la neige pourrait effacer vos inquiétudes, Major ?

— Violet, répondit-il, en adoptant un ton comme s’il s’adressait à une jeune fille innocente en plein apprentissage, effacer quelque chose  c’est le cacher, pas le résoudre.

La prison d’Altaïr était une installation construite sur une grande parcelle de terrain, entourée d’une clôture exceptionnellement grande et recouverte par un ciel gris. Le nombre actuel de prisonniers était d’environ 2 200. Il y avait environ 400 employés et cette prison était considérée comme la plus grande du continent. Mais elle était surtout connue pour sa bonne gestion au point qu’aucun prisonnier dans l’histoire n’était jamais parvenu à s’en échapper. Le centre pénitencier était située dans la région de Cornwell, localisé dans la partie nord du continent. C’était un territoire extrêmement froid où il neigeait toute l’année. Les distances entre les villes étaient importantes au point qu’il fallait une demi-journée en voiture pour rejoindre la ville voisine. Par conséquent, si un prisonnier arrivait par chance à se frayer un chemin à l’extérieur, le risque de mourir d’hypothermie était très haut. Ce rempart naturel était propice à une prison et expliquait pourquoi personne n’arrivait en sortir ô combien il était déterminé.

Maintenir le centre en bon état tout en réhabilitant les prisonniers générait beaucoup de capitaux.  Depuis la porte principale et ses hauts clochers qui surplombaient les environs, l’on pouvait voir une usine divisée en d’innombrables sections. Il y avait une large variété de produits  qui étaient fabriqués, des vêtements jusqu’aux savons et détergents. La plupart étaient pour le compte d’entreprises privées. Si les prisonniers participaient à la main d’oeuvre c’est parce que c’était nécessaire au bon fonctionnement du centre pénitentiaire en plus de leur octroyer des emplois stables lorsque viendra le jour de leur retour à la société. Et puis cela permettait de réduire grandement les penchants primaires criminels de ces prisonniers. Ainsi, seule une infime minorité de ces derniers étaient en détention totale et ne participait à rien.

Toutefois, ceux qui étaient éligibles à ce travail étaient ceux qui avaient commis les crimes les moins graves. Les criminels de deuxième, troisième et quatrième catégorie disposaient d’une liberté d’action réduite et subissaient un traitement plus ou moins sévère en fonction de leurs crimes et des circonstances aggravantes. On considérait que ces prisonniers étaient trop dangereux, peu importe le travail qui leur aurait été confié.

Les prisons en général n’étaient pas laxistes au point de laisser échapper beaucoup de prisonniers. Mais le centre pénitentiaire d’Altaïr était clairement dans la catégorie supérieure. Il existait cependant une personne qui était peut-être capable d’une telle prouesse, mais afin éviter qu’elle n’inspire les autres, elle était maintenue cachée.  L’extrême propreté de la prison pouvait en étonner plus d’un et des répliques de tableaux célèbres faisaient office de décoration dans les couloirs. On était plus proche d’un hôpital que d’une prison.

En général, un visiteur n’attendait pas longtemps dans la salle d’attente et son nom était annoncé aussitôt pour que l’interrogatoire puisse commencer au plus vite. Le visiteur devait fournir des détails sur la personne qu’il était venu voir, annoncer la raison de sa présence et même fournir ses antécédents médicaux. Rien n’était omis par les autorités de l’administration pénitentiaire et, à la fin, le visiteur devait présenter sa carte d’identité afin de procéder à une vérification finale.

Si aucun problème n’était trouvé lors de l’entretien, la visite était autorisée par la suite dans une grande salle avec des compartiments séparés par de fines parois. Apporter de la nourriture était aussi autorisé tant qu’elle subissait un contrôle préalable.  Il n’était pas recommandé d’apporter une tarte au risque de la voir défigurée par les fouilles.  Les visiteurs se mirent enfin à avancer vers la grande salle. Bien qu’on rendait visite aux prisonniers, car il y avait des gens qui tenaient à eux, cela ne changeait guère leurs péchés. Mais parmi les visiteurs, il y en avait un qui n’était là que pour le travail. Une Poupée de souvenirs automatiques se tenait debout fermement et en silence dans cette ambiance froide et terne. Au vu de sa mission, elle avait reçu un traitement spécial et attendait dans une salle privée pour les notables.

L’environnement lugubre ne convenait pas à une telle beauté.  Ses iris bleus qui ressemblaient à des saphirs étoilés lui donnaient un charme mystérieux. Le ruban rouge foncé enveloppant sa tresse et sa chevelure d’or exceptionnelle semblaient être enveloppés dans une lueur constellationnaire. Enfin la broche vert émeraude située sur le centre de sa veste d’un bleu Prussien était plus qu’un simple accessoire, c’était ce qui faisait son identité. Avec ses bottes en tricot cacao, elle avait incliné ses jambes élégamment en diagonale lorsqu’elle s’assit sur la chaise. Elle contrastait tellement avec cet environnement terne, que les personnes du staff n’avaient pu  s’empêcher de la regarder en silence  lors de son escorte.

La jeune femme qui ne faisait pas beaucoup de mouvements à l’instar d’une poupée, faisait balancer ses yeux devant l’horloge placée sur un des murs de la pièce. Ainsi il fallait du temps et de la volonté pour avoir un rendez-vous avec la personne qu’elle était venue voir, mais elle n’avait en aucune mesure l’air d’être frustrée de patienter. On pouvait juste sentir un sentiment d’inconfort émanant d’elle un peu avant de rentrer dans la salle. Un “toc” se fit ressentir  dans la pièce où seul le bruit des aiguilles de l’horloge et des soupirs d’admiration pour sa beauté de la part des membres du personnel pouvaient se faire entendre.

— Mademoiselle Violet Evergarden, les préparatifs  sont terminés.

Une femme aux formes généreuses avec une voix rauque s’adressa à Violet. Son uniforme de gardienne pénitentiaire vert foncé semblait un peu trop serré au point que les boutons sur sa poitrine risquaient de sauter.

Violet se leva rapidement tout en saisissant son sac de voyage et un parapluie ouvert qui avait été laissé sur le sol. Une autre gardienne écarquilla les yeux. En effet, elle était à la fois admirative de Violet, mais lançait des regards assassins à sa collègue, car elle aurait bien voulu être à sa place. Celle qui avait eu la chance de l’escorter amena Violet dans un passage que seul le personnel autorisé pouvait emprunter.

— Je m’appelle Chaser. Bien qu’il n’y ait pas grand-chose à voir, je vais vous présenter un peu les lieux. .

La voix rauque et peu mélodieuse de Chaser raisonna dans les couloirs et se mêla au bruit de leurs pas. Les fenêtres du couloir donnaient sur l’extérieur recouvert de neige.

— Vous êtes célèbre, parait-il, dans le milieu, Violet Evergarden.  J’ai été interloquée d’apprendre que le personnage de la princesse dans “La Rose de glace” avait été basé sur vous. Vous savez, la pièce de théâtre scénarisée par Oscar. Vous savez, ma collègue m’envie tellement, car j’ai eu l’honneur de vous escorter et de vous montrer les environs ! Cette histoire est populaire parmi les fans d’Oscar, fallait s’y attendre. Je n’ai pas vu la pièce, mais elle m’a garanti que c’était du grand art.

Chaser parla tout en contemplant Violet. Violet ne fit qu’opiner du chef comme à son habitude, mais cela pouvait être interprété comme de l’indifférence.

— C’est quoi son problème ? Elle est vraiment prétentieuse. Elle a peut-être un joli minois, mais il y a des limites.

Chaser  détourna son regard de Violet et claqua sa langue. Il semblerait que la “beauté froide” que Violet incarnait semblait en irriter plus d’un puisqu’elle ne daignait pas beaucoup parler. Bien que les gens prenaient ça pour de la suffisance, ils ne comprenaient pas que c’était parce qu’elle avait du mal à s’exprimer. Pour atteindre leur destination, il fallait emprunter un escalier. La personne que Violet était censée rencontrer se trouvait visiblement en sous-sol. Bien que Violet ne demanda pas pourquoi il n’y avait pas d’ascenseur, Chaser prit la peine de l’expliquer.

— En bas c’est rempli de criminels avec de lourds motifs d’incarcération et des pathologies mentales. Alors pour réduire les possibilités de fuite, un seul accès est disponible et c’est l’escalier. C’est vraiment éprouvant pour le staff notamment pour les gens comme moi de monter et descendre les marches.

Que ce soit dû à un manque d’exercice ou à son surpoids, Chaser descendait les marches avec beaucoup de difficulté. Alors qu’elle était en sueur et qu’elle se plaignait, Violet ne pouvait s’empêcher de la regarder inquiète. Dès qu’elle semblait perdre l’équilibre, la jeune fille était prête à la rattraper et c’est ce qu’elle fit un moment en surgissant à une vitesse anormale en attrapant le col de Chaser et en la retenant dans les airs.

— Oeh… Ueh !

Alors qu’elle étouffait, Chaser devint apeurée lorsqu’elle fut soulevée par le cou.

— L-Laissez-moi descendre !

Violet la remit debout de sorte à la remettre dans une position stable et s’exclama :

— Mes excuses pour ce traitement brusque mademoiselle !

Chaser fut rouge après avoir entendu Violet !

— Pas de mademoiselle avec moi ! Je suis mariée et j’ai un enfant !

— Vraiment ? Je vous prie de m’excuser encore fois alors, madame.

— Ah, non, ce n’est pas ça…

——C’est quand même dur de ma part de réagir comme ça alors qu’elle m’a sauvée.

— Gente dame ?

— Ce n’est pas la question en fait !

— Il semblerait que je vous ai offensée. Auriez-vous la gentillesse de me dire en quoi ? Je m’efforcerai de faire plus attention la prochaine fois.

Chaser était abasourdie et ne s’attendait pas autant d’égard de la part de Violet qui n’avait pas changé d’un poil dans son attitude depuis le début. Chaser réalisa que son attitude froide était juste naturelle chez elle.

— Je voulais seulement vous dire que c’était  moi la fautive. Vous comprenez ? Je vous ai criée dessus alors que vous m’aviez aidée et puis…je suis lourde…alors  merci, répondit Chaser avec un sourire.

Violet secoua sa tête.

— Une femme ou deux, ce n’est rien. Comparé à un tank, vous êtes une plume.

— C’est quoi cette comparaison absurde ?  Bien que vous ayez le corps frêle, vous m’avez soulevée comme si de rien était. On ne dirait pas que vous avez autant de force. Vous n’êtes vraiment  pas une Poupée comme les autres… Vous êtes comme ça avec tout le monde ?

— J’ai toujours été plus forte que la moyenne des gens. Et puis c’est notamment grâce à mes prothèses fabriquées par la société Estark qui sont de haute qualité. Elles me permettent d’effectuer des mouvements ou des prises que les humains normaux ne pourraient effectuer en temps normal ce qui est très pratique. Mais que voulez-vous dire par “je suis comme ça avec tout le monde” ?

Alors que Violet enlevait l’un de ses gants noirs sans hésitation, cela suffit à convaincre Chaser bien que sceptique au début, mais qui finit par se dire qu’il y avait une bonne raison derrière la mise en place de ces prothèses.

— C’est juste que vous vous exprimez de façon soutenue comme si vous aviez en face des nobles. Enfin, j’imagine que vous devez travailler pour beaucoup de clients riches et que vous avez pris l’habitude de parler comme ça.

— J’ai toujours usé de la forme soutenue depuis le début avec tout le monde. Je vous prie de m’excuser si mon langage vous incommode.

— Ce n’est pas déplaisant, juste surprenant. Enfin, disons que je suis flattée, ce n’est pas souvent que l’on me prend pour une demoiselle vu mon âge.

— Vraiment ?

Pour la première fois, Chaser réussit à capter une expression de la part de Violet. L’on aurait pu croire à un début de sourire.

— Une certaine personne m’a appris à m’exprimer ainsi. Le fait que vous me complimentez à ce sujet est un honneur. En effet, tout ce que j’ai appris est un trésor.

A la confession très humaine de Violet, l’esprit de Chaser fut plus apaisé.

— Avançons prudemment. Ce serait fâcheux si madame venait encore à glisser.

— Vous pouvez juste m’appeler Chaser vous savez.

— Dame Chaser.

— Chaser !

Après avoir été réprimandée, Violet cligna des yeux plusieurs fois en essayant de prononcer le nom de Chaser comme pour s’entraîner.

— Chaser… Alors, appelez-moi Violet.

Chaser fut interloquée par la gestuelle et l’attitude de Violet. L’on aurait pu graver son portrait dans une peinture.

——Que cette jeune femme m’appelle par mon prénom me donne un sentiment spécial.

— C’est bien mieux, répondit Chaser non sans émoi.

Descendre les escaliers prit un bon bout de temps. Une fois en bas, elles se retrouvèrent dans un autre couloir assez vaste au point de pouvoir laisser passer deux charrettes tirées par des chevaux côtes à côtes. Le long des murs du couloir, il y avait des portes qui avaient de petites fenêtres. Chaque cellule derrière ces portes était identique : la seule variable était les gens qui y résidaient. Il y avait des vieux, des jeunes filles, et même des petits enfants. Ils avaient tous la même combinaison blanche et noire caractéristique des prisonniers. Il était difficile à croire aux premiers abords qu’ils étaient coupables de graves méfaits surtout que personne n’avait l’air d’être agité.

— Étonnant n’est-ce pas ? On se croirait plus dans un asile que dans une prison.

Comme Violet hocha la tête en silence, Chaser continua de parler.

— Il y a des gens qui n’éprouvent aucune once de culpabilité et, dans des circonstances normales, ont l’air tout à fait ordinaires. Même moi je ne pensais pas qu’ils avaient l’air d’être des criminels lors de ma venue ici.  Bien entendu, quand on parle avec eux, on peut déceler la folie qu’ils ont en eux, mais de dehors, ils ont l’air vraiment normaux. Cela laisse sans voix, n’est-ce pas ?

Chaser se mit à rire.

— En effet.

Chaser ne sut pas pas exactement pour laquelle de ses affirmations Violet avait hoché la tête, mais elles s’arrêtèrent en tout cas à la dernière cellule.

— Nous y sommes. Voici la suite royale de votre client. Celui que l’on surnomme le roi du crime.

Il y avait deux gardes devant la porte, bien armés. Les deux hommes robustes furent un moment ébahis par la beauté de Violet, mais ils se maitrisèrent et reprirent  leur expression imperturbables.

— À partir de là, vous ne pouvez garder avec vous seulement ce qui est autorisé. On ne sait jamais, il pourrait utiliser un objet comme arme vu comment il est persuasif pour se les approprier. Bien entendu nous sommes là  pour surveiller, mais nous ne voulons pas lui laisser d’ouvertures. Nous ferons exception pour vos outils de travail, mais sachez que même un stylo n’est pas censé être autorisé. Donnez-nous sinon tous les autres objets tranchants que vous possédez en dehors de vos outils nécessaires.

— Tout ?

— Oui, tout !

Après avoir écouté l’un des gardes, Violet fut pensive, mais finit par accepter en lui donnant sa petite valise ainsi que son parapluie, ses fidèles compagnons de voyage. Le garde perdit un petit peu l’équilibre après s’être saisi de la valise, plus lourde qu’il ne le pensait. Elle enleva ensuite ses bottes aux couleurs cacao pour en sortir sous les semelles des couteaux.

— Hey, ils ont bien fait leur boulot l’équipe d’inspection !  grommela l’un d’entre eux.

Elle retira sa veste bleu prussien et en sortit une arme à feu depuis l’intérieur de ses manches. Elle souleva un peu sa jupe et s’empara des balles de rechanges qui étaient attachées avec une jarretière autour d’une de ses cuisses. Elle alla encore un peu plus haut  et prit dans le même temps un étui où résidait un couteau balistique. Enfin, elle tendit ses mains vers ses beaux et soyeux  cheveux dorés tressés. Un ruban rouge foncé maintenait le tout et, de ce ruban, elle sortit une sorte de fine aiguille dorée, puis une deuxième puis une troisième.

— Mais pour quelle raison portez-vous tout cela ? fit remarquer Chaser, terrifiée par cette armada cachée que personne n’aurait soupçonné.

— Je les utilise notamment pour percer la carotide.

Tous restèrent bouche bée devant ce que venait de dire Violet.

— Mais…qui êtes-vous ?

— Ce n’est qu’en cas de légitime défense, car on me dit souvent qu’une femme voyageant seule n’est pas en sécurité. Toutefois je ne vois pas en quoi j’attirerai l’attention au vu de ma simple fonction.

Après s’être exclamée aussi simplement, Violet Evergarden prit un stylo à plume ainsi qu’une lettre qui brillait depuis sa valise..

—  Il n’y a vraiment plus d’armes cachées ?

Après cette demande de confirmation Violet, pensive, mit un temps avant d’hocher la tête.

—  La seule arme qui me reste est ma personne. Vu que je suis une arme vivante, cela m’embêterait de ne pas pouvoir passer. Il faut que je remplisse ma mission.

Cela aurait pu être pris comme une blague, mais après le nombre d’armes trouvées sur Violet, personne n’osa rire. Le cadenas de la porte fut retiré et elle s’ouvrit avec un bruit sourd.

L’intérieur était plus spacieux que l’on ne pouvait imaginer. En effet la pièce était deux fois plus grande que les cellules des autres ce qui mettait en avant le manque de meubles. Il y avait seulement un lit avec un matelas, un lavabo sans miroir ainsi qu’une petite salle de bain cachée par un rideau, rien d’autre. Beaucoup de livres étaient dispersés sur le sol et sur une table située au milieu de la pièce munie de deux chaises  Tout était blanc et on avait l’impression d’être dans une maison de poupées. Comme un temple ou un sanctuaire, c’était vide et triste.

— Hey, Violet Evergarden je présume ?

L’homme s’assit sur une des deux chaises. Il avait des chaînes qui retenaient son cou, ses poignets ainsi que ses chevilles. Sa manière élégante de s’exprimer était semblable à celle d’un gentleman. Ses cheveux d’un gris cassant faisaient penser à de la cire, peut-être à cause du manque de contact avec le soleil. La pâleur de sa peau sortait encore plus de l’ordinaire d’autant plus qu’il avait un uniforme noir et blanc. Le grain de beauté sous l’un de ses yeux de renard de couleur marron vert était sa particularité. Derrière son beau sourire et son attitude, personne ne pouvait se douter que c’était le prisonnier le plus surveillé d’Altaïr.

— Je suis enchantée de faire votre rencontre. J’accoure là où les clients ont besoin de moi. Je suis Violet Evergarden, du service des Poupées de souvenirs automatiques de la compagnie postale CH.

Tandis que Violet s’inclina élégamment, le prisonnier se mit à s’asseoir. Ses poignets faisaient un bruit sourd à cause des menottes et de sa gestuelle.

— Prends  place.

Les prothèses de Violet firent un bruit strident lorsqu’elle posa ses main sur la table collée au sol pour ne pas qu’elle serve d’arme.

— Vous me connaissez ?

— J’ai lu les notes que mon employeur m’a données.

— Ah oui ? Alors essaye de lister mes faits d’armes.

Sans surprise, Violet avait tout parfaitement  mémorisé et commença à les énumérer.

— Maître, vous étiez tout d’abord un criminel de guerre de premier ordre recherché durant la Grande Guerre. Après votre désertion vous avez cumulé agressions, viols et meurtres avec incendie volontaire. Après avoir acquis une renommée grâce aux médias, vous avez fondé une secte et, en tant que leader, avez été responsable d’un suicide de masse par ingestion de poison d’environ 400 de vos fidèles ayant suivi vos directives. Vous avez pour finir dépecé les corps pour entasser les parties les unes sur les autres afin d’en faire une tour.

L’homme applaudit Violet.

— Tu m’as bien étudié, j’en suis heureux Violet. Mais pas besoin de m’appeler maître. Appelle-moi par mon prénom.

Il répondit comme si les charges qui lui étaient imputées était irréelles. Mais l’on pouvait remarquer des indices de sa folie tandis qu’il prenait un malin plaisir à  écouter la longue liste de ses péchés.

Violet suivit ses instructions sans hésitation

— Monsieur Edward Jones, murmura-t-elle de façon froide. Monsieur Edward, c’est un peu rude de ma part vu que nous venons de nous rencontrer, mais j’aimerais me mettre au travail aussi vite que possible. A qui s’adresse cette lettre ?

— Déjà ? Parlons un peu plus quand même !

— Un temps de visite a été fixé.

— Je veux que tu écrives une lettre, mais elle ne sera que d’une phrase. On a donc tout le temps de discuter jusqu’à la dernière minute.

— J’ai exactement 30 minutes.

— Ils sont vraiment radins sur le temps. Mais j’imagine que c’est parce que tes services sont chers. Tu es comme une courtisane de luxe n’est-ce pas ? Tu es prête à tout faire tant que tu es payée.

— Je ne propose pas de services d’ordre sexuels. Je suis une Poupée de souvenirs automatiques.

—Haha, ce n’est pas ce que je sous-entendais. Tu n’as vraiment pas changé. Dans le passé, quand je t’avais vu sur le champ de bataille, tu étais semblable à une poupée de porcelaine…. Une poupée sans âme. C’était ma première impression de toi.

Les sourcils de Violet se crispèrent à ces mots et l’expression faciale de Violet qui ne laissait d’habitude rien transparaître fit un mouvement.

—Ah, tu ne te souviens vraiment pas de moi ? J’étais un ancien soldat comme toi. Même si nous n’avions jamais parlé, nous avons pris part à la même mission, mais dans des camps différents. Tu te rappelles de la bataille de Gate Ghost, lors de la trêve entre nos deux pays ? Tu étais très souvent sélectionnée pour faire partie des forces spéciales et tu collais toujours l’un de tes supérieurs alors tu ne laissais aucune ouverture pour que l’on vienne t’approcher.  Même les gars de ma division n’arrêtaient pas de parler de toi et de ta beauté au point que l’un deux avait tenté une approche, mais il n’était pas revenu avant que la mission ne commence. Tu lui as fait quelque chose ?

Violet ne répondit pas à la cascade de paroles et resta bouche bée.

— Ou peut-être que c’était ton supérieur qui s’en est chargé ? Tu sortais avec lui ? Enfin vous aviez plutôt l’air d’un maître avec son chien enragé que d’un couple.  Ou bien couchais-tu avec lui ? Je suis vraiment curieux… Aah, ne fais pas cette tête, ça fait peur. Les femmes deviennent vraiment plus fortes et effrayantes quand elles sont énervées et ça me rend nerveux. Mais vu que je suis ton client, ton “maître”, tu ne peux pas me mordre Violet.

— Vous connaissez mon passé…

Après avoir enfin obtenu une réaction de la part de Violet, Edward balança sa tête de gauche à droite comme un enfant.

— Oui je sais que tu étais une soldate recrutée pour tes capacités de combat hors du commun. Je sais que tu as laissé tombé ton passé pour devenir une Poupée. J’ai beaucoup enquêté sur toi tu sais, mais c’était avant mon incarcération. Violet, as-tu déjà été en état d’arrestation ? j’imagine que non, car tu es une héroïne après tout. Ce doit être génial d’être un ex soldat d’un pays ayant obtenu la victoire tandis que les prisonniers comme nous ne peuvent se doucher que tous les trois jours. Horrible n’est-ce pas ? La nourriture est la plus dégoûtante qui soit et comme je ne fais pas de travaux forcés, je suis condamné à rêver éveillé toute la journée. Du coup, je finis par penser à toi très souvent au point de me demander si c’est de l’amour.

Le regard d’Edward passa du visage de Violet à sa poitrine. Il la contempla comme s’il voulait la lui lécher en ayant pris une position des plus ambiguës.

— Monsieur Edward, vous ne m’aviez pas engagé pour écrire une lettre ? Demanda Violet sans perdre la face et la tonalité de sa voix malgré le regard pervers de son vis-à-vis.

À son attitude “rebelle”, Edward sourit tout en balançant ses mains menottées sur la table. Le choc se fit ressentir.

— Je t’ai dit que je te ferais écrire une lettre !”

Il avait arrêté de sourire et, comme insatisfait, continua de marteler la table de ses mains sans se soucier de les blesser.

— Monsieur Edward

Les bruits sourds continuaient incessamment au point que l’oreille ne les supportent plus.

— Monsieur Edward.

Clac, Clac, Clac. Sa peau se rapa et du sang jaillit de ses plaies. Ce comportement auto-destructeur était terrifiant.

— Edwar—

—AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAH

Edward   hurla soudainement comme un loup et son cri qui glaçait le sang raisonna dans toute la pièce. On frappa de l’extérieur. Lorsque Violet se retourna, elle vit les gardes regarder par la petite fenêtre de la porte afin de vérifier la situation. Cependant, ils n’entrèrent pas, car Violet leva la main en leur disant que tout allait bien.

— Je ne sais pas pourquoi personne ne m’écoute !

Edward fit des mouvements circulaires avec son cou. Puis il fixa un endroit comme si quelqu’un d’autre que Violet était là.

— C’est tellement rageant. Hey, Violet, tu as la belle vie n’est-ce pas ? Nous avons eu le même parcours, mais pourtant tu es traitée avec respect et les gens t’écoutent, hein ?  Moi, ce n’est pas mon cas et à partir du moment où on m’a catégorisé comme un criminel, je n’ai plus eu de considération.

Il trembla tout en serrant les poings.

— Tu trouves ça juste ? Je veux dire, quelle est la différence entre nous ? En termes de chiffre, tu as tué plus de gens que moi, on est d’accord ? Mais pourtant, on me considère comme un criminel de guerre. Tu sais ce que ça veut dire ? Cela signifie que l’on considère que j’ai commis des méfaits durant le conflit. Comme mon pays a perdu la Grande Guerre, les forces alliées menées par ton pays m’ont condamné pour crimes contre l’Humanité. En effet, quand fut enfin venu le temps du retour à la mère patrie qui jadis louait ma force, mon propre pays m’a utilisé comme bouc émissaire. C’est injuste, intolérable même ! Si j’ai tué autant de gens c’est parce que mon pays m’a dit de le faire et maintenant on me traite comme si tout ça n’était pas normal, que j’étais déviant. Je ne peux pas pardonner à ces gens-là ! Les responsables sont les hauts placés, pas moi ! Mais ils m’ont vendu pour sauver leur peau ! Je voulais juste trouver ma place en ce monde et vivre une vie paisible, mais peu importe où j’allais, j’étais puni. Je n’aime pas les punitions, cela me fait peur… Hey, dis-moi, y’a-t-il un pays où l’on peut faire ce que l’on veut sans que cela ne soit considéré comme un crime ?

— J…J’ai voyagé dans beaucoup d’endroits, mais jusqu’à maintenant, je n’ai rien trouvé de tel, répondit Violet toujours sur le même ton.

Le sourire d’Edward grandit tandis qu’il donna un coup de pied dans le coin de la table avec ses genoux comme pour montrer son indignation. Les chaînes attachées à ses chevilles firent un bruit désagréable.

— AAAAAAAAAH, AAAAAAAAAAAAAAAAAAH!, hurla-t-il encore une fois.

— AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAH !

AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA,AAAAH! AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAH!

Parfois les gens essaient d’avoir le dessus sur les autres en criant et en étant intimidants.

—Haah, haah… haah…

En effet c’est une méthode simple et efficace.

— Je ne peux plus supporter ça plus longtemps !

Mais cela ne marche pas à tous les coups.

— Aah, je ne peux plus …plein de choses me dégoûtent, huh.

Violet resta de marbre.

— Pourquoi les gens se contentent de me regarder sans m’écouter ? Comme si c’étaient des cadavres vivants !

Apathique, Violet l’observa simplement avec ses orbes bleus, comme une Poupée sans âme.

— Hey, hey, Violet…Ce n’est pas comme si j’avais tué gratuitement, tu sais. J’ai eu beaucoup de raisons de le faire. Tu as le temps de les écouter ? La première concerne ma zone géographique. Concernant la secte, les fidèles se sont tués, car ils voulaient utiliser leur vie pour me donner de la forme. Ils préféraient devenir une partie de moi plutôt que de mourir simplement et retourner poussière, un truc du genre. J’étais tellement ému par leur passion que je leur avais demandé de le prouver. Qu’est-ce qu’il y a de mal à ça ? Et puis c’est mon droit de disposer comme je veux des cadavres qui sont devenus une partie de moi-même. Quel est le problème si j’ai envie de me mutiler les poignets par exemple ? Hormis le fait que du sang s’écoulera sur le sol, mais je peux le nettoyer moi-même, c’est mon problème quoi. Enfin, notre problème. Peu importe la relation que j’avais avec eux, mourir pour moi était pour eux le plus bel acte qui soit et j’étais flatté. Ceci est entre moi et mes fidèles, cela ne concerne personne d’autre. C’est une forme d’amour, mais au tribunal, on a préféré me cataloguer de criminel. Je voulais que les gens m’écoutent, mais personne n’a saisi le fond. Aah, je t’envie tellement Violet. Tu es toujours la même peu importe le temps qui passe.  Ravissante, charmante et traitée avec tous les honneurs contrairement à moi. Mais c’est justement parce que tu es une beauté que j’ai envie de te tripoter, te mettre au sol, te déchirer tes vêtements,  saisir ta tête en pleur dans mes mains et faire des trous dans ton corps et jouer avec. Hey Violet Evergarden…

Après avoir parlé autant, Edward avait retrouvé sa légèreté et ses yeux noisette se rétrécirent doucement.  Il avait l’air tellement doux qu’il aurait pu faire oublier son comportement d’avant a quelqu’un. Mais les traces de sang restèrent sur la table, preuve qu’il avait perdu le contrôle juste avant.

— Elle et moi…  Quelle différence ? Il posa cette question tout en regardant dans la direction opposée à Violet.

Edward stipula que ses sentiments pour Violet étaient complexes. Rien n’était établi et sa curiosité, sa libido, ses pulsions meurtrières et sa haine s’étaient entremêlées. Ainsi Edward n’était pas une seule personne distincte. Violet mit sa main dans sa veste et sorti délicatement un mouchoir. Elle était le genre de jeune femme à toujours avoir quelque chose de caché sur elle, situation inattendue oblige. Elle tendit le mouchoir vers Edward.

— Je n’ai pas mal !

— Mais vous saignez !

— Je…n’arrive pas à te comprendre. Tu as vu mes chaînes n’est-ce pas ? Plutôt que de me tendre un mouchoir, pourrais-tu nettoyer les taches de sang à ma place ? Je ne pourrais pas le faire correctement si je le faisais.

Violet s’élança et posa le mouchoir sur sa main.

— Dépliez vos mains afin que je les nettoie correctement.

Edward avait en effet serré le poing tellement fort que ses ongles avaient pénétré la peau. Violet enroula le mouchoir autour de ses ongles afin de stabiliser le tout ce qui ne manqua pas de dissiper Edward.

— Cela fait longtemps qu’une femme ne m’avait pas touché, précisa Edward avec la voix enrouée.

— Je ne suis pas une femme.

— Hein ? Tu n’es pas un homme que je sache.

— Ce n’est pas mon propos.

— Alors qu’est-ce que tu es au juste ?

A la question d’Edward, Violet ferma les yeux ce qui mit en avant ses cils brillants dorés.  Elle resta silencieuse un petit moment comme si elle ne savait pas quoi penser. Même cette attitude de sa part fut attirante. Comme Edwar l’avait dit, tout chez elle était charmant.

— C’est simple.

Enfin, ce n’était que la surface des choses.

— Je suis…

–Une ex-militaire et femme soldat ?

— Je suis…

–Une jeune femme avec beau corps ?

— Je suis…

–Une beauté froide  ?

— Je suis une arme.

Violet ne se définit même pas comme une personne.

— Une arme ?

— En effet. Je ne suis pas ce que l’on peut appeler une “femme”. Comme vous l’avez dit monsieur Edward, j’ai tué beaucoup de gens. Je suis un assassin, peu importe comment l’on me considère aujourd’hui et le titre que l’on me donne. En réalité, j’aurais dû être ici et la seule différence entre nous est comment nous considère autrui.

Edward cligna des yeux plusieurs fois comme abasourdi.

— Tu admets que tu es une meurtrière ?

— C’est la vérité bien que j’ai mis cette vie de côté, je reconnais ce que j’ai fait. Et puis j’ai toujours des armes sur moi malgré la fin de la guerre.

— C’est surprenant… Je ne m’y attendais pas. Et dire que j’étais persuadé que tu essayais de cacher ton passé prétendant qu’il ne s’était jamais réalisé en te recréant une nouvelle identité.

Les yeux creux d’Edward se saisirent de Violet.  L’on pouvait voir sa silhouette se refléter dans ses pupilles. Ses cheveux dorés, ses iris d’un bleu encore plus cristallin que celui de la mer, ses lèvres d’un rose pur…. Elle était captivante.

— Tu es belle !

A ces mots, Violet fit esquissa un sourire tendu.

— La plupart des gens ne voient que l’apparence des choses, mais ce pas parce que l’on a des cornes que l’on est forcément un monstre.

Les mains de Violet étaient chaudes alors qu’elles étaient posées sur celles d’Edward, mais ses paroles furent d’une grande froideur pour les oreilles d’Edward. Un lourd silence s’ensuivit.

— J’aurais aimé que tu ressentes l’engourdissement que je subis.

Il y avait encore plus de sang,  car Edward tenait fermement les mains de Violet.

— Hey, dit-il avec un regard passionné en direction de Violet.

— Qu’est-ce que tu penses du fait de tuer ?

— J’ai compris plus tard que c’était quelque chose de mal.

—  Qu’est-ce que tu ressentais quand tu tuais ?

— Je n’avais qu’une envie, de fermer les yeux au plus vite.

— Tu te considères-tu comme un être humain normal ?

— Non.

— Tu te considères spécial donc ?

—Non, je suis quelqu’un de repoussant.

— Es-tu contente que la guerre soit finie ?

— J’ai un sentiment de devoir accompli.

— Etais-tu contente quand la guerre avait commencé ?

— Non.

— Mais le champ de bataille t’appelle, n’est-ce pas ?

— Je ne compte plus retourner dans l’armée.

— Pourquoi ?  Même si tu ne le veux pas, le pays se chargera de t’y envoyer contre ta volonté. Le fait que tu ne sois même pas dans la réserve est louche, car les supérieurs auraient dû garder un oeil sur toi au vu de tes capacités. Enfin même si tu es passée entre les mailles du filet, ils te retrouveront.

— Si c’est son souhait alors j’y retournerai. Actuellement, il m’a ordonné de suivre la profession de Poupée.

— Ordonné ?

— Oui.

— C’est cet homme qui était toujours à tes côtés ?

— Oui.

— Ah bon ? C’est bien dommage…Quelle a été la chose la plus angoissante pour toi jusqu’à maintenant ?

— Je ne comprends pas très bien votre question.

— La chose la plus triste pour toi ?

— Je ne comprends pas ce qu’est la tristesse.

— Est-ce que tu détestes quelqu’un ?

— je ne comprends  pas ce qu’est la haine.

— Est-ce que tu aimes quelqu’un ?

— Je ne comprends pas ce qu’est l’amour.

— Est-ce que tu as des émotions ?

— Je ne sais pas.

— Pourquoi vis-tu ?

— Vu que je suis née, la seule chose à faire est de vivre jusqu’à ma mort.

— Tu as déjà eu envie de mourir ?

— Non.

— Hey, et si je te disais que tu ne devais plus porter d’armes de ta vie ?

— Je ne l’accepterai pas.

— Tu aimes les armes ?

— Probablement.

— Tu aimes blesser les gens ?

— Non… enfin probablement que non.

— Tu es bien vilaine en fait ?

Violet se pinça la lèvre après cette question.

— Probablement…

Edward avait le sourire aux lèvres

— Que dois-je faire ?  Marmonna-t-il sèchement. Que dois-je faire Violet ?

—Y’a-t-il un problème, monsieur Edward ?

— Je risque vraiment de tomber amoureux de toi !

— Ne vous méprenez-vous pas, tout simplement ?

— Me méprendre à quel sujet ?

— Vu que nous sommes pareils, je ne fais que véhiculer un sentiment de familiarité que vous prenez vraisemblablement pour de l’amour.

— Nous ne sommes pas pareils vu que je prends du plaisir en tuant. Toi tu es comme une machine et le terme de Poupée de souvenirs automatiques te convient à ravir. Tu as vraiment été corrompue de la plus belle des manières. Moi je ne suis qu’un ex-meurtrier qui tuait les gens de sang-froid et non un être aussi pur que toi.

— Mais je… n’hésiterais pas à tuer si mon maître me l’ordonne, continua Violet plein de sincérité. Je pense donc que nous sommes similaires et que c’est la raison pour laquelle vous m’avez fait venir, je me trompe ? Vous vouliez voir de vos propres yeux une autre version de vous même qui a pris un chemin différent. Si c’est le cas, je trouve ça fort regrettable d’avoir fait tant d’effort pour un caprice.

Edward secoua la tête après les paroles de Violet. Ses joues pâles devinrent rouges et ses yeux devinrent grands ouverts.

— Je n’ai aucun regret, Violet Evergarden, dit-il en riant puis en se cognant les genoux. Alors c’est ainsi ? Tu étais plus proche de moi que je ne le pensais et tu l’es toujours. Je vois… Je vois…aah, quel est ce sentiment ? Désolé de m’être emporté tout seul. Mais…tu es si belle…si sublime Violet et tu viens de me le prouver en direct. Cette conversation en tête à tête que j’ai eu avec toi est un moment fort de ma vie. On aurait dû se voir plus tôt, mais dans un endroit plus approprié que  cette forteresse impénétrable.

— Non, je trouve que ce cadre est le plus approprié qui soit pour nous.

— Vraiment ?

— En effet. Monsieur Edward, il est presque temps. Qui est le destinataire de votre lettre ? Faisons de notre mieux pour la rédiger afin que mon déplacement ne soit pas vain.

Edward ne fut pas enthousiaste. Au contraire, il la regarda tenir son stylo et son bloc note plein de ressentiment à son égard.

— Hey, je peux toucher le bras avec lequel tu écris ?

— Je ne peux satisfaire votre demande.

— Ne soit pas si distante. Tu peux bien me faire cette faveur ?

—  La prison ne vous fait pas de faveurs ?

À cette question qui tenta de repousser la demande d’Edward , il acquiesça comme un petit enfant avec un sourire innocent.

— Bien entendu qu’elle en fait, notamment pour les prisonniers dont la peine de mort a été décrétée. Il leur accorde un dernier souhait avant de mourir.

Violer ferma les yeux et regarda ensuite ses propres doigts mécaniques qui tenait le stylo.

— Je vois. Elle avait employé le même ton qu’avec Chaser avant et les mêmes mots.

— Monsieur Edward, je vais vous le redemander encore une fois…

— Aah, désolé, je n’ai pas répondu à ta question ?

— Oui. À qui s’adresse cette lettre et quel en sera le contenu ?

— Je ne veux pas que l’on entende le contenu alors je vais te le murmurer. J’envoie cette lettre à l’unique personne que j’aurais aimé faire disparaître, mais dont la rébellion face à lui a mené à mes ténèbres.

Edward pointa du doigt le plafond

— À Dieu.

Violet n’osa pas dire que la lettre ne saurait être délivrée aux cieux. Elle regarda la direction que pointait Edward et cligna des yeux comme si la lumière était trop vive. Edward s’approcha d’elle et mit son visage près de son oreille.

— Écris-lui ça…

Seule Violet entendit ce qu’il lui murmura. Après avoir fini ce qu’il avait à dire, il lui donna un baiser sur la tempe.

— Au revoir, Violet !

Comme si tout était calculé, les salutations d’Edward marquèrent la fin de l’entrevue.  Violet quitta la cellule avec une lettre scellée dans les mains. Elle s’inclina en guise d’affirmation aux gardes qui lui avaient demandé si tout s’était bien passé. Le fait que Violet restait toujours aussi imperturbable après l’entretien avec Edward ne manqua pas d’alarmer Chaser. Comme tout à l’heure, elles marchèrent côte à côte dans les couloirs sombres de la prison. Elles avaient déjà gravi l’interminable escalier qui semblait mener ironiquement jusqu’aux cieux pour arriver dehors. Violet ne pensait pas que Chaser l’accompagnerait jusqu’à la sortie alors qu’il n’y en avait qu’une et qu’elle avait bien stipulé que ce n’était pas nécessaire de se donner cette peine. Peut-être parce qu’il neigeait, on ne vit plus les traces de pas de Violet qui furent recouvertes d’un amas d’un blanc pur. La neige recouvrait véritablement tout, que ce soit son passage, les odeurs ou les sons.

— Violet…

Alors qu’elle allait entrer dans le véhicule affrété pour elle par le directeur du centre pénitentiaire, Violet se retourna après avoir été interpellée par Chaser.

— Où comptez-vous aller maintenant ?

— Je compte retourner auprès de ma compagnie postale un petit moment. C’est actuellement là où je vis.

— Je vois, répondit-elle alors que ce n’était qu’une approche pour parler d’autre chose. Dites-moi, à qui allez-vous délivrer la lettre de ce psychopathe ?

—  Je suis tenue par le secret professionnel, répondit Violet de façon amère.

— Je l’ai entendu quand vous étiez à l’intérieur, car j’étais aussi chargée d’observer la conversation dans une pièce séparée. Il veut l’envoyer à Dieu, n’est-ce ? Pourquoi ne pas jeter la lettre de cette racaille tout simplement ?

— Non, répondit Violet en  agitant la tête de gauche à droite. Après tout c’est vers Dieu que sera mon retour aussi. Je la garde d’ici là.

La manière dont Violet agrippa fermement la poignée du sac où la lettre avait été placée, avait fait mouche dans la  poitrine de Chaser

——Pour une raison que j’ignore… j’ai envie de continuer à parler avec cette femme. Elle est…différente de moi. Elle est d’une beauté et d’un mystère extraordinaires bien qu’elle ait un côté à glacer le sang.

— Il est peut-être persuadé que son sort est scellé et que c’est le diable qui l’attend, mais je pense que vous, vous pouvez encore faire vos preuves pour rencontrer le Créateur.

Quand on y regardait de plus près, Violet n’était qu’une petite fille dans le corps d’une adulte et qui était à peine plus grande que les enfants de Chaser. Bien qu’elle donnait cette impression de maturité, sa petite silhouette frigorifiée par la neige  la trahissait.

— Vous croyez ?

— C’est… ce que je pense. Je ne vous connais pas, mais vous avez veillé sur moi au point de me sauver d’une glissade qui aurait pu me couter cher et j’ai quand même trouvé le moyen de mal parler de vous. Je suis du genre à dire que tout va bien quand mes proches sont en bonne santé, mais quand viendra le temps du retour vers Dieu et le Jour des Comptes, je prendrai votre défense et, même s’Il le sait déjà, je lui dirai que vous étiez quelqu’un de bien. Que vous n’êtes pas comme Edward, dit-elle fièrement en gonflant la poitrine.

Est-ce que Violet avait souri ou acquiescé en silence aux paroles de Chaser ? En tout cas, la réponse fut sans appel.

— Chaser…

Pendant quelques secondes, elle afficha une expression semblable à celle d’un enfant qui pleurait et riait, car il venait de retrouver sa mère.

— Merci… répondit Violet d’une voix claire.

— Violet !

Après avoir soulevé gracieusement sa jupe et s’être inclinée, Violet se retourna et  sauta dans le véhicule où elle ferma ensuite la porte. Les adieux de Chaser résonnèrent dans ce monde devenu blanc.

— Violet !

Le véhicule commença à partir et sa silhouette se fit de plus plus en mêlée à la neige.

— Violet ! ! Je vais vous demander d’écrire une lettre pour moi un jour ! Alors tâchez de garder votre travail jusque là !

Chaser n’avait pas quitté l’endroit où elle était même quand Violet fut à perte de vue. Son coeur, son esprit, était comme enseveli sous la neige. Le paysage qu’observait Chaser en voyant s’éloigner le véhicule était tout simplement magnifique. À l’intérieur dudit véhicule, Violet essuya le peu de neige qui était tombée sur sa tête. Elle avait fondu au contact de sa main.

— Major…dit-elle, le grade de la personne qui était sa raison de vivre.

— Major…Je veux vous voir. Où êtes-vous actuellement ? Dit-elle à voix haute.

— Je vous en prie, donnez-moi un ordre, continua-t-elle. C’était ce qu’elle voulait le plus au monde.

La Poupée cessa d’observer le paysage à l’extérieur de la fenêtre. Elle avait fermé les  yeux, plongée dans ses pensées. Elle avait l’impression d’entendre les sons lointains et nostalgiques d’un champ de bataille.

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